Sur les Grands Lacs sauvages – un monde secret à l’aviron et à la voile

Revue N°304

Tom Pamperin boat, Lake Huron sailing, Great lakes sailing
La côte du canal du Nord, qui peut être assez fréquentée par les plaisanciers en été, recèle 
des mouillages magnifiques et pour le moins tranquilles, voire totalement déserts 
en septembre, à la période où Tom Pamperin 
a effectué cette croisière. À cette saison, 
l’eau – douce – permet encore de se baigner agréablement en arrivant au mouillage. © Tom Pamperin

par Tom Pamperin – Entre le lac Huron et le lac Supérieur, la rive canadienne du canal du Nord recèle un dédale d’îles sauvages et de chenaux cachés. À l’aviron, le plus souvent, et à la voile, quand les conditions s’y prêtent, Tom Pamperin s’aventure dans ce monde sauvage, à la saison où les plaisanciers l’ont déserté, et où la montée des eaux l’a métamorphosé. Il nous raconte cette première virée en autonomie, en pleine nature, une dizaine de jours durant, à bord d’un bateau qu’il a construit dans son garage.

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie et d’encadrés supplémentaires.

Je sors ma tête de sous mon abri aux premières lueurs de l’aube. Je frissonne en me glissant dehors, quand quelques gouttes restées accrochées à la toile depuis les averses de la nuit me ruissèlent dans le dos. J’ai passé la soirée d’hier engoncé dans mon sac de couchage à lire, à compulser mes cartes, et à déplacer mes affaires pour les garder au sec. Avec assez de place pour dormir à bord et un taud pour m’abriter, mon nouveau bateau serait plutôt luxueux, du moins selon les critères du camping, mais les nuits de septembre peuvent se faire longues sur les Grands Lacs. Après toutes ces heures passées à l’intérieur, j’ai sérieusement besoin d’exercice. Je sors du bateau, de l’eau jusqu’aux genoux, et je rejoins la grève.

Tom Pamperin boat, Lake Huron sailing, Great lakes sailing

L’auteur, Tom Pamperin, navigue sur un Alaska, canot inspiré des whitehalls américains du XIXe siècle. Tom a choisi ce modèle – qu’il a construit dans son garage – pour son allure, sa capacité de charge et sa belle marche à l’aviron. Le bateau est doté d’une voile au tiers de 8 m2 qui peut être complétée, selon les plans de l’architecte, Don Kurylko, d’un artimon de 4,5 m2. © Tom Pamperin

C’est un matin calme et frais ; le ciel s’est débarrassé des gros nuages gris qui ont accompagné ma traversée d’hier – 10 milles depuis Spanish, en Ontario, où j’ai mis le bateau à l’eau. C’est la première fois que je m’aventure dans le canal du Nord aussi tard dans la saison. Le soleil se tient bas sur l’horizon, projetant de grandes ombres sur la plage, et gageant de journées raccourcies. En haut de la plage, les feuillages jaunes des bouleaux s’agitent doucement dans la brise ; un balbuzard pêcheur passe dans un sourd froissement d’ailes. Une douzaine de petites îles et d’affleurements de granit émergent non loin ; juste derrière, la chaîne de rochers roses des Sow and Pigs, « la truie et les cochons ». À part ça, rien. Pas un seul autre bateau en vue, alors que l’île de South Benjamin est, aux beaux jours, l’une des plus fréquentées de ces eaux.

Le temps de prendre un bon bol de gruau d’avoine, de ranger mes affaires et de préparer le bateau, un fort vent de Nord-Ouest s’est levé. Les eaux ouvertes, à l’Est, sont couvertes de moutons et les grands pins de la côte, au-dessus, tanguent et craquent sans discontinuer.

Un peu hésitant, je pousse à l’aviron jusqu’à la pointe de l’île, quittant l’abri qu’elle m’offrait. Il y a du vent, peut-être trop pour que je puisse couvrir les 20 milles qui me séparent de la baie d’Islands, prochain mouillage à mon programme. Je m’étais figuré que je commencerais par un bon bord de portant tranquille et quelques jours de balade confortable, le temps de voir un peu ce que mon nouveau bateau, un Alaska dessiné par Don Kurylko que j’ai lancé au mois de juin précédent, a dans le ventre. Et voilà que je vais devoir partir au près serré, avec deux ris dans la voile. Enfin, comme qui dirait, il ne faut pas toujours attendre les conditions idéales pour se lancer…

Je me mets en devoir de préparer les ris dans ma voile, mais bientôt je m’interromps, secouant la tête. Qu’est-ce que je suis en train de faire, au juste ? J’ai vaguement esquissé un programme de croisière vers l’Est, dans la baie Georgienne, mais rien ne m’oblige à cravacher pour le boucler. Je suis soudain frappé par l’inanité d’un tel départ, avec mes trois ris dans la voile. Riant tout haut de ma propre stupidité, je remise la voile, et je sors les avirons. Je ne vais pas envoyer la toile, mais ça ne veut pas dire que je vais rester assis sur la plage à attendre que le temps se calme.

Ce matin-là, je nage donc à l’aviron le long de la côte Est des îles Benjamin, me faufilant à travers la barrière de rochers et de hauts-fonds qui défend les approches de l’île de Fox. Le bateau est alourdi par tout le matériel de croisière, et il faut une douzaine de coups d’aviron pour le lancer, mais il poursuit ensuite sa route régulièrement à travers le clapot, sans fatigue et sans grand effort. Rien de surprenant, s’agissant d’une carène classique de whitehall (CM 76 et 302). Avec ma voile au bas ris, ce serait la bataille pour faire route vers le Nord. À l’aviron, c’est une façon agréable de me réchauffer.

La côte occidentale de l’île de Fox est tout en crêtes nues, pins noirs et failles étroites découpées dans les grandes étendues de granit arrondi. Je contourne les rochers et je m’engage dans Fox Harbor, profonde échancrure où je ne m’étais jamais aventuré, car je l’ai toujours vue encombrée de gros bateaux de plaisance à voile ou à moteur. Aujourd’hui, les lieux sont déserts, à l’exception d’un petit sloup mouillé tout au fond.

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Renonçant à batailler contre une bonne brise de Noroît, l’auteur se lance dans l’exploration des passages parfois bien étroits – et inconnus des cartographes – de l’île de Fox. © Tom Pamperin

Découvrir des passages ignorés de la carte marine

Je remonte ainsi Fox Harbor, multipliant les détours dans les chenaux latéraux et les lagunes cachées à chaque occasion que je le peux. Autant de culs-de-sac, comme ma carte l’indique, mais ils n’en valent pas moins la peine d’être explorés. Vers le fond de la ria, je m’engage à gauche dans une dernière de ces « voies sans issue » qui m’amène à un chenal étroit, bordé de falaises, à peine assez large pour que je puisse border mes avirons. Par endroits, il se resserre encore, laissant à peine un pied de chaque côté du bateau, et je rentre mes avirons, laissant le bateau poursuivre sur son erre. Tout d’un coup, je débouche dans une large baie. Me voici sur la côte Nord de l’île de Fox, même si, selon ma carte, elle ne communique pas avec Fox Harbor. J’ai emprunté un passage qui n’était pas censé être là… voilà bien des choses qui ne peuvent arriver qu’en voile-aviron.

L’exploration des recoins improbables de Fox Harbor occupe le reste de ma journée. Je passe parfois par des endroits si étroits que, debout dans le bateau, je dois pagayer avec un seul aviron pour avancer. Après un été pluvieux, les eaux du lac sont plus hautes de près d’un mètre que sur la carte, ouvrant un réseau complexe de passages là où, trois ans plus tôt, à ma dernière venue, c’était la terre ferme.

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Après un après-midi à musarder loin de la tourmente, je ressors du côté Sud de l’île de Fox, dont je suis la côte orientale. Après un mille ou deux, je trouve une alcôve taillée dans la côte rocheuse, une anse à peine assez grande pour que mon bateau y tienne. Un dôme de granit tacheté de lichen la surplombe d’un côté, où s’accroche un pin solitaire et rabougri. Je glisse jusqu’à un bouquet de bouleaux à demi noyés au pied des rochers, m’amarre aux branches, et patauge jusqu’à terre.

Le vent semble s’apaiser. Je grignote un en-cas et prends quelques notes, puis j’établis la voilure. Sorti de l’abri de l’île de Fox, pourtant, il y a encore plus d’air qu’avant – bien trop pour moi, à cette heure de la journée. J’amène la voile, abats le mât. À l’aviron, je rentre m’abriter dans mon alcôve bien plus vite et plus facilement qu’à la voile, face à ce vent. Je frappe l’amarre sur une solide souche de bouleau, sors mon matériel du bateau – deux gros sacs étanches – et porte le tout jusqu’au sommet du dôme. J’arrangerai tout ça plus tard. Pour l’heure, laissant mes sacs à la garde du pin, sentinelle esseulée, je pars en exploration. Je passe le reste de l’après-midi à arpenter de larges étendues de granit nu, longeant des mares bordées de roseaux et des bois de pins blancs et de bouleaux. Je reviens juste après le coucher du soleil, je soupe de haricots noirs, de tomates, et de piments arrosés de jus de citron, dresse ma tente juste au bord de la falaise et je m’assieds pour regarder le ciel, de plus en plus sombre, se remplir d’étoiles.

Alaska

Le premier bateau que je me suis construit était un canot à fond plat que j’ai baptisé Jagular. Pas cher, pas sophistiqué, fait « à l’arrache », c’était censé être un bateau temporaire, en attendant de pouvoir m’offrir le quillard de croisière hauturière de mes rêves. En fait, avec Jagular, je suis devenu accro à la randonnée en voile-aviron. Après quelques jours sur le Mississipi, une semaine sur la côte texane, un mois sur les Grands Lacs canadiens, je n’avais plus du tout envie d’un croiseur océanique. Après Jagular, ce qu’il me fallait, c’était un bateau pour des randonnées comme j’en avais fait l’expérience, mais avec plus de confort… et dans un style un peu amélioré. Je voulais un voile-aviron beau, pratique, avec lequel partir en sécurité pour quelques semaines d’affilée, loin de tout. J’ai passé en revue bien des modèles de bateaux, du Walkabout 4.8 de John Welshford, conçu pour la croisière en solo, au Myst 5.5 dessiné par le navigateur et architecte naval canadien Don Kurylko, large, avec un franc-bord assez important, avant de me décider pour l’Alaska, du même architecte. Je voulais un canot fin, rapide à l’aviron… et puis celui-ci me semblait le plus beau des trois.
L’Alaska a été conçu pour de grandes croisières côtières sur la côte Ouest du Canada, dans les eaux du Passage Intérieur (CM 295 et 300). L’été, on rencontre là-bas de longues périodes de calme ou de brises très légères. Pour s’y amuser sans moteur, il faut donc un bateau qui marche bien à l’aviron. Avec des milles et des milles de nature sauvage sans possibilité d’avitaillement, il doit offrir une capacité de charge importante.

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Alaska, Canot de randonnée voile-aviron conçu par Don Kurylko
Longueur : 5,49 m ; Largeur : 1,38 m ; Grand-voile : 8 m2 ; Artimon : 4,5 m2
Déplacement lège : 136 kg
Déplacement en charge : 498 kg
Tirant d’eau à 192 kg de déplacement : 0,15 m. © Don Kurylko yacht design

Don Kurylko s’est ainsi basé, pour dessiner l’Alaska, sur le bateau qu’il avait lui-même utilisé pour un tel voyage : un whitehall, inspiré des canots des grands ports américains (CM 76 et 302), qui se sont forgés au XIXe siècle une solide réputation de vitesse à l’aviron, avec un lourd chargement et des passagers ; nombre d’entre eux étaient aussi gréés de voiles à livarde à bordure libre.
Comme les whitehalls traditionnels, l’Alaska est plutôt étroit, avec un bouchain doux. C’est plutôt un « aviron-voile » que l’inverse. Il présente un joli tableau en coupe de champagne. Au niveau de la flottaison, ses lignes sont tendues ; la tonture est marquée, le franc-bord assez réduit, et l’étrave presque d’aplomb.
Fortement chargé, l’Alaska ne perd rien de sa grâce. Avec 192 kilogrammes de déplacement (la coque seule pèse 136 kilogrammes), son tirant d’eau dérive relevée est de 15,2 centi­mètres ; avec sa charge maximum prévue, il déplace 499 kilogrammes pour un tirant d’eau de 20,3 centimètres.
L’Alaska est prévu pour être gréé avec deux mâts et des voiles au tiers à bordure libre (8 m2 et 4,50 m2). Ces voiles amurées en pied de mât ne nécessitent pas de gambeyer. Elles sont faciles à ariser quand le vent se lève. Pour réduire encore la toile, on ne garde qu’une voile, que l’on met en place dans un troisième étambrai, entre les deux autres.
Variantes de construction
Cela dit, pour faire mon bateau, je n’ai pas suivi le plan à la lettre. Tout d’abord, j’ai choisi de ne pas installer d’artimon : je navigue sous grand-voile seule, avec le mât dans l’étambrai central. Dans les petits airs, la surface de voilure est insuffisante, mais dans ces conditions, je préfère nager à l’aviron, de toute façon. L’absence d’artimon dispense de gréer une grande écoute double, toujours en quête d’un machin autour duquel s’emmêler. De plus, à la barre, sans artimon, je peux m’avancer davantage pour améliorer l’assiette au près… Pour finir, en se passant d’une seconde voile, on réalise une économie substantielle.
Don Kurylko a prévu à l’avant un compartiment recouvert d’un caillebotis pour une ancre et 122 mètres de ligne. Un mouillage conséquent s’impose en effet dans le Passage Intérieur, où les marnages de 6 mètres et les côtes aux flancs escarpés couverts de bois inextricables compliquent beaucoup le camping à terre. Naviguant pour ma part surtout sur les Grands Lacs, je n’ai pas ce besoin, et j’ai préféré remplacer cette baille par un rangement étanche qui s’ajoute aux réserves de flottabilité à l’arrière et sous les bancs.
Le plan prévoit une plateforme pour dormir sur toute la largeur du bateau. J’aimais beaucoup cette idée, mais au lieu de faire des banquettes latérales pliantes, comme indiqué, j’ai juste fixé des tasseaux sur les cloisons pour pouvoir y poser des planchers intercalaires, que je remise le long du puits de dérive quand je ne m’en sers pas. Je peux donc dormir, au choix, sur une plateforme de 3 mètres par 1,20 mètre, à bord, ou à terre dans ma tente… c’est souvent une meilleure idée quand il y a des moustiques dans les parages.
Performances et stabilité
À l’aviron, le bateau atteint facilement une vitesse de croisière de 3 nœuds quand la mer est calme, et son poids lui permet de passer dans le clapot et les vagues. Sous voile, mon Alaska marche bien dès que la brise souffle à plus de 5 nœuds. Barre amarrée, il tient bien son cap le temps d’aller chercher quelque chose à boire, de se changer, ou de prendre un relèvement au compas. Au près, il peut pointer à quelque 50 degrés du vent. Cela dit, je ne tire pas souvent des bords : avec sa carène étroite et sa faible surface mouillée, c’est à l’aviron qu’il remonte le mieux au vent.
Comme je navigue dans des lieux isolés, où je dois me débrouiller tout seul en cas de problème, j’ai fait une série approfondie de tests de chavirage peu après le lancement. Les résultats ont été probants. À l’arrêt, sans voile, pour les premiers essais, le bateau n’a pas embarqué, quand je me balançais sur le liston, alors que je pèse un bon quintal. Quand j’ai chaviré le bateau en me suspendant au mât, il est resté à flotter sur le côté. Il a suffi que je m’appuie sur la dérive pour qu’il se redresse.

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L’Alaska est construit à l’envers, en petites lattes de bois collées à l’époxy, sur gabarits. La coque retournée reçoit ensuite les cloisons et les bancs qui constituent l’essentiel de sa structure transversale. © Tom Pamperin

J’ai réessayé avec 20 nœuds de vent et tout mon équipement de croisière à bord. Le bateau gardait une bonne stabilité, et j’ai encore eu du mal à le faire chavirer. Plus important : une fois redressé, même avec de l’eau jusqu’à 5 centimètres sous les bancs, il reste stable. Ça fait beaucoup d’eau, et il vaut mieux vider le bateau sans tarder, mais on peut refaire route immédiatement avant de commencer à écoper, par exemple pour s’éloigner d’un danger sous le vent, sans que l’Alaska fasse mine de rouler ou de chavirer à nouveau. Je pense que cette stabilité impressionnante tient à la fois à la forme de la coque et à la structure intérieure : ce bateau prend bien la charge, et sa stabilité n’en est qu’accrue, tandis que les cloisons et le puits de dérive divisent l’intérieur en petits compartiments, ce qui limite le déplacement des masses d’eau embarquée, et évite les effets de carène liquide. Rangé dans deux gros sacs étanches de part et d’autre du puits de dérive, mon équipement de croisière ajoute encore aux réserves de flottabilité. Quelle qu’en soit l’explication, je me félicite de cette stabilité après chavirage, c’est un atout majeur en termes de sécurité.
À lire : Tom Pamperin, Jagular Goes Everywhere: (mis)Adventures in a $300 Sailboat, Cedar Street Press, Chippewa Falls, 2014 (en anglais, non traduit).

Cinq figures moustachues me dévisagent dans la nuit

Au matin, le ciel est bleu et la brise légère. Je prends un petit-déjeuner de gruau à nouveau, et prépare des haricots rouges et du riz dans ma gamelle isotherme pour le dîner. Après le rangement du bateau, je m’éloigne du rivage à l’aviron et établis la voile. Une demi-heure plus tard, j’ai à peine élongé l’île de Fox, et la brise refuse, tournant à l’Est et me détournant du cap recherché. J’abats le gréement et m’installe pour une longue session d’aviron. Loin devant, vers le Nord-Est, sur le continent, se découpent les flancs couverts de pins des montagnes de La Cloche, avec une ligne de grandes îles – Amedroz, Bedford et East Rous – bordant au Sud un large chenal vers l’Est. Encore cachée, juste derrière l’horizon, se trouve la grande île de La Cloche et, le long de sa rive septentrionale, l’entrée dérobée de la baie Georgienne, ce passage que j’ai l’intention d’emprunter…

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Lorsque les planchers intercalaires sont en place entre les bancs et le puits de dérive, l’Alaska offre une belle plateforme pour dormir à bord, mais l’auteur préfère souvent passer la nuit à terre, dans sa tente fermée, plutôt que sous un simple taud où il s’offre en pâture aux moustiques ! L’accès au rivage est facilité, ici, par l’absence de marées… © Tom Pamperin

Finalement, le vent se lève de l’Ouest, m’offrant les conditions d’un parfait bord de portant. Je confie la barre à mon « pilote automatique » de trois sous, un simple tendeur élastique permettant d’amarrer la barre facilement sur un bout tendu d’un bord à l’autre. Le vent étant régulier, je frappe mon écoute sur une dame-de-nage par un nœud gansé et je m’allonge pour profiter de la course. Le vent se lève alors que nous avançons ainsi, le bateau surfant sur les vagues plus abruptes sans menacer de sancir. Un bord parfait, en vérité, de quelque 20 milles. Quand je parviens devant l’entrée de la baie d’Islands, je lofe. Au travers, la force du vent est tout de même plus sensible… Je remonte la côte de la grande île de La Cloche : ce cul-de-sac, pour les quillards, n’en est pas un pour mon Alaska. À vingt mètres du rivage, j’abats le gréement et m’engage à l’aviron dans un passage étroit, d’une cinquantaine de centimètres de profondeur, jusqu’à une anse abritée, cachée derrière un chapelet d’îlots trop menus pour que la carte daigne les nommer.

Je mouille mon ancre, une Northill de 6 livres (environ 3 kilogrammes), au milieu de l’anse et je gagne la côte à l’aviron, laissant la ligne de mouillage se dévider, pour ne la tourner qu’au moment où l’étrave arrive à taquiner la roche. Je débarque, de l’eau jusqu’aux genoux, et pars à terre, mais l’exploration est de courte durée. L’île n’est que caillasses couvertes de mousse, roulant et s’entrechoquant avec fracas sous le pied. Nulle part où piquer la tente. Je reviens pour me préparer à une nuit à bord, en commençant par monter ma plateforme de couchage et mon taud.

Je m’éveille dans la nuit, au son d’éclaboussements et de grognements juste à côté du bateau. – Des ours ? Je me pose la question avant d’écarter cette idée : un ours serait venu de la rive, or ces bruits viennent de derrière moi, dans l’eau. Je relève un coin de mon abri de toile. Cinq ou six têtes à mous-taches blanches se devinent juste dans l’obscurité. Elles disparaissent dans une série de souffles et d’éclaboussures aussitôt que je pointe la mienne. Un instant plus tard je les entends refaire surface plus loin dans la crique. Des loutres. Elles s’éloignent à grand bruit, et le silence revient. Je me rendors avec le sourire.

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L’armement du canot est basique, son avitaillement frugal, mais la bibliothèque est bien fournie… Tout semble promettre une nuit tranquille dans cette petite crique, protégée par un chapelet d’îlots rocheux. C’est compter sans le tumulte des loutres, peu soucieuses du sommeil des navigateurs ! © Tom Pamperin

 

La porte dérobée de la baie Georgienne

Le jour s’en vient sans un souffle. Je n’en ai cure : j’ai mes avirons. Je sors une boîte de pêches en conserve à manger en route, range le bord, abaisse le mât, et m’éloigne de la rive en remontant mon mouillage. Bientôt je nage à l’aviron, glissant le long de la rive Sud de la baie d’Islands. Quelque part, un plongeon huard fait entendre son appel. Perché plus loin sur un rocher, un pygargue à tête blanche dévore le poisson qu’il vient de pêcher.

La surface est d’huile, la marche du bateau, facile et régulière. À vue d’œil, je fais environ cinq mètres par coup d’aviron. Une quarantaine de coups pour une encablure, quatre cents par mille. Je tire ma montre et je commence à compter. Vingt minutes plus tard, j’arrive à quatre cent. Je dois donc marcher à environ trois nœuds, à ce rythme tranquille qui peut durer toute la journée, les avirons entrant et sortant de l’eau si doucement et dans un tel silence qu’il me semble que le bateau avance tout seul. J’en viendrais à me demander pourquoi j’ai un gréement !

En fin de matinée, j’atteins le double pont qui relie la grande île de La Cloche au reste de l’Ontario. Je suis arrivé à mon passage secret pour petits bateaux, évitant les foules, les courants, et le pont de Little Current, au Sud de l’île, qui n’ouvre qu’une fois dans l’heure… Ceux que j’ai à franchir sont fixes, trop bas pour un mât même court, trop étroits mêmes pour passer avec les avirons bordés. Mais je n’ai qu’à rentrer les miens au passage ; mon Alaska et moi, nous nous glissons là où un gros bateau devrait faire demi-tour.

J’atteins Killarney à la voile, en début de soirée. J’amène la toile et remonte à l’aviron l’étroit chenal bordé de quais qui sépare la ville de George Island. J’ai le temps de m’arrêter en ville pour passer un coup de fil à la maison. Je tire le bateau sur l’herbe, près d’une des nombreuses marinas de Killarney, appelle mon épouse et achète quelques vivres à l’épicerie. Sur le chemin du retour, je m’offre un petit plaisir à la friterie de poisson du coin. J’aperçois une dame qui charge des sacs dans mon bateau. « C’est notre dernier jour de croisière, se justifie-t-elle avant même que j’aie pu poser une question, et il m’a semblé que vous en auriez l’utilité dans votre petit bateau. »

Quand j’ouvre les sacs, j’y trouve quantité de coûteuses friandises et autres pâtisseries : barres de céréales au sirop d’érable, crèmes au sirop d’érable, pralines au sirop d’érable… tout au sirop d’érable. Pas d’erreur, me dis-je, on est bien au Canada ; d’ailleurs il n’y a que dans ce pays qu’on peut surprendre les gens en train de discrètement vous donner des provisions en les glissant à bord de votre bateau.

À mon départ, je n’ai plus qu’un peu moins d’une heure de lumière du jour devant moi. Dans la baie Georgienne, au débouché de l’étroit chenal, un fort Suroît souffle, poussant de grosses vagues vers les falaises, sous le vent. Peu désireux d’affronter ces conditions dans la pénombre grandissante, je m’en retourne et trouve une petite anse abritée vers le bout du chenal, juste à l’Ouest du phare de la pointe de Red Rock. J’amarre le bateau à un affleurement rocheux, glisse un coussin entre la roche et la coque en guise de défense, et dresse ma tente sur une dalle de granit au bord de l’eau.

Moins d’un mille sépare cette petite anse de Killarney, mais il semble qu’il y en a plus de cent… Je consacre les derniers instants de lumière du jour à étudier les cartes marines de la baie Georgienne éditées spécialement pour les petites unités, puis je m’installe sur une pile de coussins du bateau devant la tente, regardant la Voie lactée s’effacer dans la lumière de la Lune qui se lève, avant de me glisser dans ma tente. Je me laisse dériver vers le sommeil en écoutant le son des vagues sur les rochers.

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Approche de l’île Fox sous voile. Le fort manche des avirons est carré, mais leur portage est rond, permettant de trévirer pour offrir moins de fardage en remontant au vent. © Tom Pamperin

Dans la nuit magique des eaux du Nord

Le beau temps se maintient, mais je n’y crois pas trop. La longue et lente descente du soleil couchant, la fraîcheur de l’air, la désertion des mouillages les plus fréquentés – tout ça sent la fin de saison, comme si les vents froids de novembre attendaient leur tour pour s’engouffrer, claquant la porte sur l’été finissant. Je ne veux pas me trouver trop loin de ma voiture et de la remorque de mon bateau quand cela se produira.

J’ai laissé Killarney hier, en un long bord vers l’Est, à travers le bras de Collins, un long passage aux airs de fjord qui longe le Nord de l’île Philip Edward sur une dizaine de milles, passage intérieur bordé de falaises d’une quinzaine de mètres de haut, avec quelques cabanes et cottages, et un hors-bord de pêche fusant ici et là. Maintenant, je tire des bords dans la baie de Beaverstone, l’extrémité orientale du bras de Collins, et je sais que j’aurai bientôt à choisir : continuer vers l’Est et les îles Bustard, ou m’en aller vers l’Ouest, sur la route du retour vers Spanish.

Mais avant cela, il faudrait trouver un moyen de me sortir de la baie de Beaverstone. Après quelques faux départs, je trouve l’entrée d’un passage compliqué et semé de cailloux juste à l’Ouest de l’île de Toad. Je tire des bords dans cette étroite ouverture, bataillant contre des vents contraires, bourlinguant dans de hautes vagues qui se fracassent en écumant sur des rochers et des hauts-fonds tout autour de moi. Le bateau se montre parfaitement manœuvrant sous voile – à présent, je n’en attends pas moins de lui. Une éternité semble s’être écoulée depuis mon départ hésitant des îles Benjamin.

Une fois passée l’île de Toad, je continue à tirer des bords, dans la baie Georgienne, pour avoir un peu d’eau à courir, me dirigeant vers le Sud pour dépasser les rochers qui débordent la côte, jusqu’à n’avoir plus devant moi que des centaines de milles d’eau libre, un ciel bleu pur, un horizon dégagé, une suite sans fin de vagues roulant vers moi depuis le Sud-Ouest l’une après l’autre, jusqu’à perte de vue. À deux milles de la côte, je pointe dans le vent, lâche l’écoute et, laissant la barre à mon « pilote », je sors ma carte à grande échelle. Le bateau dérive gentiment, roulant et zigzaguant à chaque vague. Me servant de mes doigts comme compas, je mesure les distances. Je suis à 20 milles dans le Sud-Est des îles Bustard, dans le parc provincial de French River. Il me faudrait trois jours pour retourner à Killarney, et encore trois jours, au moins, de là à Spanish. Ajoutez le temps d’explorer les parages, et je ne serai pas de retour avant octobre.

Je me résous finalement à m’en retourner vers l’Ouest, bouclant la boucle. Les îles Bustard attendront. Jetant un dernier coup d’œil sur les eaux ouvertes de la baie Georgienne, je replie ma carte et je vire, mettant le cap à l’Ouest, tribord amures. Je parviens juste à faire route vers les îles Fox. Je borde fermement l’écoute et m’avance sur le plat-bord, souriant au bateau qui s’élance en avant, jouant des épaules dans les vagues et lançant des jets d’écume scintillante irisée au-dessus des eaux. Je me penche au-dehors et je laisse ma main caresser la surface de l’eau que nous survolons.

Tard dans la nuit, au sommet d’un large rocher à l’extrémité orientale des îles Fox, à l’Est de Killarney, j’ouvre ma tente et je sors dans le noir. On entend le doux battement des vagues sur les dalles de rocher en contrebas, les allées et venues incessantes de l’eau qui, sous l’effet du vent, polit la roche arrondie sur lequel je me tiens. Cette érosion se poursuivra, usant, polissant le monde aux entournures, dessinant doucement les courbes douces et fluides des îles, progressant lentement jusqu’à ce qu’il n’y ait plus d’eau à pousser pour le vent, et plus de vent pour pousser l’eau.

Tom Pamperin boat, Lake Huron sailing, Great lakes sailing

Le passage permettant d’accéder à ce dernier mouillage est si peu profond que le lagon est interdit aux bateaux présentant plus d’une trentaine de centimètres de tirant d’eau, et nul navire à moteur n’y risquerait son hélice… bref, il est réservé aux canots voile-aviron ! © Tom Pamperin

Quelque part dans l’ombre des pins, une chouette rayée appelle. Lentement, le ciel du Nord s’emplit de rubans sinueux verts, dorés, et blancs, larges bandes translucides de lumière vivante s’élevant de l’horizon noir en ondulations changeantes, s’entremêlant silencieusement, de plus en plus éclatantes, jusqu’à ce que le firmament tout entier semble en proie aux flammes.

Je reste là jusqu’à ce que les couleurs commencent à pâlir, puis je descends, pieds nus sur la roche fraîche et douce, jusqu’au bord de l’eau où mon bateau m’attend, mouillé quelques brasses plus loin. Sa coque vert pâle illuminée par un quartier de lune se reflète dans la surface. L’eau noire se ride, vacille et se referme sous le bateau à chaque bouffée d’air jusqu’à ce qu’il soit impossible de voir où s’arrête l’œuvre de la main de l’homme, et où commencent les jeux infinis de l’eau et du vent.

Traduit de l’anglais par Jacques van Geen. Une partie de ce récit est parue dans SmallBoats Monthly, publié par WoodenBoat, à Brooklin, Maine, États-Unis d’Amérique.

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Jean-Paul Honoré - Illustré par Yann Debbi - À son lancement, en août 2015, le CMA CGM Bougainville était le plus... Lire la suite