par Jean-Yves Béquignon – En 1989, Patrick Herr organise à Rouen le premier rassemblement de grands voiliers sur la Seine, les Voiles de la Liberté. Trente ans plus tard, le fondateur et président est toujours aux commandes de l’Armada… Il passera le relais à l’issue de l’édition 2019, du 6 au 16 juin prochains.

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie.

Indifférents au ciel sombre et lourd, promeneurs, cyclistes et joggeurs sont nombreux sur les quais de Rouen en ce dimanche de janvier. Rive droite, après le pont Flaubert, il faut se rendre tout au bout du quai, en direction de l’aval, pour trouver le hangar 23 qui abrite le repaire discret de l’Armada, face au Musée maritime, fluvial et portuaire. Patrick Herr nous y accueille, avant de nous propulser chaleureusement vers son bureau, assez bordélique, non sans nous avoir fait faire le tour de l’imposant hangar qui servira d’ici quelques semaines de base arrière pour toute la logistique de l’événement qu’il a inventé et qu’il dirige.

Exubérant dès qu’on lui cause Armada, Patrick est bien plus discret quand on lui demande d’évoquer son parcours, pourtant riche, entre plusieurs mandats de député, son rôle d’adjoint au maire de Rouen ou de conseiller général de Seine-Maritime. « Ce qui me passionne aujourd’hui, c’est de montrer que Rouen est un grand port maritime, d’apporter du plaisir au public… Et cela grâce à l’Armada ! »

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Portrait de Patrick Herr © Bruno Hamelet

Patrick Herr est né le 21 mai 1945 dans la maison familiale, impasse Saint-Maur, à Rouen, où son père venait d’être nommé directeur de l’école des Beaux-Arts et d’architecture. « En revanche, nous précise-t-il, enfant, je passais toutes mes vacances en baie de Morlaix où mes arrière-grands-parents tenaient la brasserie du Pouliet, la famille ayant fui l’Alsace après la défaite de 1870, pour rester française. » Familier de la rivière de Morlaix, le père de Patrick tient toutefois à naviguer aussi sur la Seine. À Anneville-sur-Seine, il achète bientôt une chaumière devant laquelle il mouille son Caneton. Cette maison demeure un lieu important pour Patrick. « À dix ans, j’ai demandé au garagiste du coin de me garder tous les bidons d’huile vides dont il disposait pour bricoler un radeau sur lequel j’ai gréé une voile. C’est ainsi que je me suis lancé sur le fleuve pour apprendre à naviguer… et à nager par la même occasion ! » Tout cela sous le regard de son père qui l’avait au préalable engoncé dans un solide gilet rembourré de liège.

Pour ses quinze ans, Patrick se voit offrir un Vaurien par son père, convaincu de l’appétence de son fils pour les sports nautiques. L’adolescent disputera le championnat de France à son bord. Au Vaurien succédera un Mousse, trimbalé au cul de la Simca Aronde familiale pour courir les régates. Membre assidu du Cercle de la voile de Seine-Maritime, Patrick croise bientôt sur la Seine en Bélouga, à moins qu’il ne rejoigne les Anglo-Normandes et l’Angleterre en Estuaire Sport, invité par les Frères de la côte. Lors de ces grandes croisières, il noue des liens d’amitié avec des skippers dont certains deviendront fameux.

Une régate entre Rouen et New York

Interne à Jean-Baptiste de la Salle, un lycée rouennais tenu par les frères des écoles chrétiennes, il poursuit par des études de droit jusqu’à devenir huissier de justice en 1975, métier qu’il pratiquera trente ans, tout en effectuant trois mandats de député. « En 1964, j’avais fait la connaissance de Jean Lecanuet, alors sénateur-maire de Rouen, qui venait régulièrement dîner chez mes parents. L’année suivante, alors qu’il allait se présenter à l’élection présidentielle, il m’a proposé de rejoindre son équipe de campagne, voyant mon intérêt pour ce qu’on n’appelait pas encore l’événementiel. » Patrick est chargé d’organiser les meetings de celui qu’on surnomme alors « Monsieur Dents blanches, le Kennedy français ». Pom-pom girls, fanfares, ballons, majorettes, autocollants… tout est mis en œuvre pour promouvoir le candidat, une première en France.

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En 1986, Jean Lecanuet est maire de Rouen et Patrick Herr est son adjoint, chargé des relations publiques. Il lui propose d’organiser une régate de multicoques entre Rouen et New York pour commémorer le centenaire du voyage de la statue de la Liberté… © Jean-Yves Béquignon

Si Lecanuet perd l’élection, l’expérience a néanmoins plu à Patrick qui est invité à rejoindre le groupe municipal de son candidat. Bientôt, le conseiller devient adjoint. « Avant d’être capitaine, il faut avoir été mousse, comme aimait à dire Jean Lecanuet. J’ai effectué trois mandats avec lui. Il m’avait confié comme responsabilités les relations publiques, l’événementiel et le protocole. Cela me plaisait beaucoup car je m’occupais de toutes les grandes manifestations de la ville. »

Au début des années 1980, le port de Rouen est à l’abandon. Les quais sont en mauvais état, les hangars délabrés. Jean Lecanuet demande alors à Patrick de trouver un moyen d’animer les rives de la Seine. L’adjoint au maire propose d’organiser une régate de multicoques entre Rouen et New York, une « Course de la Liberté » qui célébrerait le centenaire du voyage de la statue allégorique de Bartholdi, laquelle avait embarqué – en pièces détachées, réparties dans plus de trois cents caisses – le 21 mai 1885 à Rouen sur la frégate Isère pour rejoindre les États-Unis. Le conseil municipal est sceptique. Pourquoi le public viendrait-il voir des voiliers sans voiles ? Mais Jean Lecanuet donne son feu vert.

C’est ainsi qu’un dimanche de mai 1986, huit multicoques arrivent à Rouen. Le jour même, cinquante mille personnes se pressent pour les accueillir. « Cela a posé un problème de sécurité que personne n’avait prévu, moi le dernier. On a dû solliciter tous les élus et tous les agents municipaux pour garer les voitures, gérer la circulation… Huit jours durant, on a accueilli des centaines de milliers de personnes venues voir ces multicoques, pourtant au mouillage, sans voile, et qu’on ne pouvait pas visiter… » Le maire est enthousiaste. « Du coup, il a voulu qu’on assiste à l’arrivée à New York, décrétant que ce serait pour la Pentecôte. J’ai eu beau objecter que c’était le vent qui dicterait l’agenda, il n’a pas voulu en démordre. Et c’est ainsi que nous sommes quelques-uns à être partis à New York. » La chance du débutant, dira-t-on : le dimanche de la Pentecôte, à 3 heures du matin, on annonce l’arrivée des premiers. « J’ai embarqué toute l’équipe, maire en tête, pour aller au-devant des vainqueurs à bord d’un bateau de pêche trouvé à Manhattan. C’est ainsi qu’on a accueilli Roger et Gallet mené par Éric Loizeau et Patrick Tabarly. Le soir, on a fêté ça en dînant au World Trade Center avec Rudolph Giuliani, le maire de New York. Le lendemain, Tabarly et Loizeau défilaient à l’américaine, en fanfare, dans les rues de Manhattan. » Voilà un succès qui donne quelques idées…

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Le catamaran Roger et Gallet, mené par Éric Loizeau et Patrick Tabarly, remportera cette épreuve, qui ne sera pas reconduite. On le voit ici quittant la baie de Seine, voilure arisée. © Christian Février

« Quand vous serez à court de calva, revenez faire le plein à Rouen ! »

En 1989, pour célébrer le bicentenaire de la Révolution, la ville de Paris a misé sur un défilé organisé par le chorégraphe en vogue Jean-Paul Goude. « Que peut-on faire pour surclasser la capitale ? », interroge Jean Lecanuet. « Faire venir des grands voiliers ! », s’enthousiasme aussitôt Patrick. Il faut dire que les deux hommes y songent depuis quelque temps déjà…

En 1984, Bruno Troublé – barreur du 12 m JI France III, au baron Bich, lors de la Coupe de l’America 1980, puis inventeur de la Coupe Louis-Vuitton en 1983 – ainsi qu’Alain Rondeau – alors rédacteur en chef de la revue Bateaux – avaient pressé Jean Lecanuet de reproduire à Rouen les rassemblements de grands voiliers qu’ils avaient vus à New York et au Québec. Patrick Herr, ami de Bruno Troublé, avait alors été chargé de travailler sur cette idée qui rentrait dans ses attributions, et que, d’ailleurs, il « sentait bien ». Mais comment convaincre les commandants de grands voiliers de venir à Rouen, sachant que, à l’époque, ces « pachas » avaient encore la main sur leurs programmes de navigation ? Bruno Troublé conseille alors à Patrick d’aller les rencontrer à Sail Amsterdam.

C’est ainsi qu’un jour de 1985, Patrick remplit une camionnette de prospectus sur Rouen et de bouteilles de calvados avant de se mettre en route pour les Pays-Bas. Au culot, il emprunte la coupée de chaque grand voilier, demandant à rencontrer leur commandant auquel il offre livres et calva, expliquant que, quand ils n’en auront plus, il leur suffira de revenir faire le plein à Rouen… Sur les quais, il tombe aussi sur Georges Pernoud, le créateur et présentateur de Thalassa. Intéressé autant qu’amusé par son manège, ce dernier l’interviewe et lui donne sa première tribune. « Jean Lecanuet a également beaucoup promu l’idée au cours de ses nombreux voyages, en tant que président de la commission des Affaires étrangères du Sénat, précise Patrick. C’est notamment grâce à lui qu’on a eu en 1989 l’Eagle des Coast Guards américains et l’omanais Shabab Oman. »

Le vendredi 7 juillet 1989, le Capitan Miranda, de la marine uruguayenne, est le premier grand voilier qui accoste à Rouen. Vingt autres suivront, ainsi que trente autres bateaux traditionnels qui viendront dans le bassin Saint-Gervais. Cette année-là, on peut ainsi voir sur la Seine l’italien Amerigo Vespucci, les français Étoile, Belle Poule, et Belem, le portugais Sagrès, le polonais Dar Młodzieży, le suédois Gladan, les britanniques Kaskelot et Astrid, le bulgare Kaliakra, les norvégiens Statsraad Lehmkuhl et Sorlandet, l’allemand Gorch Fock, le soviétique Droujba, le colombien Gloria, le vénézuélien Simon Bolivar, le mexicain Cuauhtémoc, l’argentin Libertad… « En 1989, pour la première et dernière fois, tous les voiliers sont venus gratuitement. »

Par l’intermédiaire des Frères de la côte, Patrick Herr invite Éric Tabarly qui sera le parrain de cette première édition. Toute la manifestation durant, Pen Duick fera le spectacle en évoluant sous voiles au milieu des grands voiliers accostés. Lui non plus ne demandera aucune compensation financière. Pour le remercier néanmoins, l’association Les Voiles de la Liberté , créée pour organiser l’événement et présidée par Patrick, réglera directement au chantier Labbé quelques factures de la rénovation du plan Fife…

Le port se devant d’être accueillant pour les Voiles de la Liberté, les hangars sont repeints. La foule, venue en nombre, est enthousiasmée. Moins d’une heure après leur accostage, les Mexicains du Cuauhtémoc autorisent les visites. « Ils arrivaient de Philadelphie où ils avaient accueilli quatre-vingt mille personnes à bord. À Rouen, ce sera trente mille par jour ! » Une semaine et demie durant, la fête bat son plein, les concerts se succèdent, comme les feux d’artifice tirés chaque soir.

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À chaque rassemblement, les 120 kilomètres séparant Rouen de l’estuaire de la Seine permettent au public d’admirer les grands voiliers. Ici, le Cisne Branco suivi du Dar Młodzie˙zy, trois-mâts carré polonais. © Joël Douillet/Alamy banque d’images

Entre Rouen et l’estuaire, un théâtre à ciel ouvert

« Pour la première édition, on était forcément dans l’inconnu. On avait une petite équipe de bénévoles et un budget équivalant à 100 000 euros… qui serait largement dépassé. Il a fallu aménager les quais pour le public… C’est ainsi qu’on s’est retrouvés à installer des sanitaires, poser 1 200 mètres de canalisations pour fournir 4 400 tonnes d’eau, tirer 27 kilomètres de câbles électriques, mettre en place des barrières de sécurité, monter cinq cent soixante projecteurs pour l’éclairage, et j’en passe. » L’équipe apprend que la création d’une telle fête consiste à créer un petit village, un travail considérable auquel sont associés les services de la ville et de la préfecture car il s’agit aussi de prévoir des parkings, des navettes… « Pour la prochaine édition, on aura en outre la contrainte supplémentaire d’un besoin accru de sécurité, d’où des portiques, des caméras, des drones, des plots anti-bélier… Une Armada, c’est une centaine de réunions en préfecture avec désormais un budget de 8 millions d’euros, au sein duquel l’enveloppe allouée à la sécurité a doublé. Pour autant, la manifestation demeure gratuite. »

Les retombées économiques sont très importantes, comme l’impact médiatique pour la ville et la vallée de la Seine, valorisées par d’innombrables reportages télévisés. À peine accessibles en 1989, les quais de Rouen sont depuis devenus un lieu de promenade prisé de la population, en toutes saisons. Les hangars rénovés accueillent désormais restaurants et bureaux. Patrick Herr en est fier, même si c’est autre chose qui le fait vibrer depuis trente ans. « C’est l’état de grâce pendant dix jours. Même le procureur de la République s’étonne de la baisse de la délinquance. C’est fabuleux de voir les gens se parler, échanger, sourire. Les marins sont reçus dans les familles. Au cours de mes mandats, j’ai célébré une dizaine de mariages « Armada ». Et ce sont des contacts qui durent dans le temps. Par exemple, il y a une vingtaine d’années, deux Rouennaises avaient sympathisé avec des marins indonésiens. Depuis, elles sont allées là-bas, les ont revus. Ces officiers sont aujourd’hui de hauts gradés. Et c’est ainsi que le chef d’état-major de la Marine indonésienne m’a écrit qu’ils reviendraient en 2019… à condition que ces deux Rouennaises puissent embarquer à Caudebec sur le Bima Suci, successeur du Dewaruci, pour la remontée de la Seine. »

L’accueil des Rouennais n’est pas étranger au succès de la manifestation. En 1994 par exemple, le Jeremiah O’Brien, l’un des deux survivants parmi les quelque deux mille sept cents Liberty-ships (CM 47) construits aux États-Unis entre 1941 et 1945 pour ravitailler les Alliés, était arrivé de San Francisco armé par un équipage de vétérans de la Seconde Guerre mondiale venus célébrer le cinquantième anniversaire du Débarquement, mais son retour était impossible faute de gasoil dans ses cuves… Grâce aux dons du public embarqué lors de la descente de la Seine, il sera en mesure de refaire le plein pour sa transat retour.

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Si l’Armada permet, grâce à la présence des grands voiliers, d’attirer ponctuellement la foule, ces fêtes ont aussi réconcilié les habitants de Rouen avec leur port. Les quais sont aujourd’hui très fréquentés. © Armada de la Liberté

D’ailleurs, Patrick s’emballe quand il évoque cette descente, point d’orgue et clôture de l’Armada. « Entre Rouen et l’estuaire, on est dans un théâtre à ciel ouvert avec les spectateurs de chaque côté de la Seine, une scène qui fait 300 mètres de large au maximum sur 120 kilomètres de long. Soit tout de même 240 kilomètres de tribunes avec un paysage fabuleux ! » Patrick se souvient notamment d’une conversation en 1989 avec le commandant de l’Eagle. « C’est magnifique ce que vous nous faites faire. On a tout vu : les vaches, les chaumières, les pommiers en fleurs, les abbayes, les clochers… C’est mieux que Disneyland ! »

L’archevêque passe au bouillon en quittant le Dom Juan

En 1998 pourtant, la décision de construire un sixième franchissement de la Seine à Rouen, afin de désengorger le pont Guillaume le Conquérant, a failli mettre fin à l’aventure. « À l’époque, l’équipe de droite voulait un tunnel, et celle de gauche, qui a pris la mairie, un pont fixe. Je me suis battu pour qu’il soit mobile, sinon, c’en était fini de l’Armada. » Débutée en 2004, la construction du pont levant Gustave-Flaubert a nécessité quatre ans de travaux. Capable de faire passer son tablier de 7 à 55 mètres de haut, il n’est pourtant presque jamais manœuvré… « Les paquebots pourraient passer, mais leurs armateurs préfèrent éviter, de crainte de rester bloqués par un aléa technique ou une grève. Et il en est de même des navires militaires, qui restent donc en aval. »

Patrick Herr n’est pas avare d’anecdotes. Il y a bien sûr le sauvetage des visiteurs passés à l’eau, une quinzaine à chaque édition, heureusement tous repêchés, dont un plus « surprenant »… Le 5 juillet 2008, Patrick a en effet sauvé des eaux l’archevêque de Rouen ! « À l’époque, on louait le Dom Juan – un nom qui m’a d’ailleurs valu quelques sarcasmes ! –, une péniche qui nous servait de quartier général pendant la manifestation. Un soir, Monseigneur Jean-Charles Descubes nous a rejoint pour discuter de l’organisation de la messe, et il a glissé de la coupée en débarquant. Je l’ai empêché de se noyer, le temps qu’arrive du renfort pour le sortir de cette fâcheuse position. » Non sans humour, le prélat déclarera plus tard à Paris-Normandie, le quotidien régional : “Je ne suis pas comme mon prédécesseur, le Christ, je ne marche pas sur les eaux ! ”»

L’Armada, pour Patrick, c’est un travail bénévole à temps plein. « La routine des grands voiliers, ce sont les Tall Ships Races, avec un planning établi sur cinq ans. Pour avoir le maximum de bateaux, notre événement doit s’y inscrire. » Ainsi, quand une édition se termine, Patrick commence à préparer la suivante, avec sa garde rapprochée de bénévoles qu’il retrouve chaque jeudi, pour un apéro sacré.

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À l’instar d’autres grands rassemblements maritimes, celui de Rouen apporte à la ville une grande visibilité médiatique et des retombées économiques importantes. Les navires militaires, comme ici le bâtiment d’essai et de mesures Monge, y participent régulièrement. © Nigel Pert

« Quand je dis que c’est bénévole, il y a moins de candidats »

Fin janvier dernier, quand je rencontre l’équipe à Rouen, à cent vingt-cinq jours du début de la prochaine Armada, ils sont une cinquantaine de bénévoles sur le pont. Cinq mois plus tard, ils seront huit fois plus nombreux, en plus de deux salariés, Philippe Chastres, directeur général, et Benjamin Chaise, son adjoint, tous deux recrutés en septembre 2017. Certes l’apéritif de ce jeudi est convivial, mais il s’agit aussi de faire un compte rendu de ce qui s’est passé durant la semaine, et de ce qui est prévu pour la suivante. Aujourd’hui, on réfléchit par exemple à trouver le meilleur endroit pour la Crew Party, la soirée des équipages. Point de snobisme dans cet anglicisme : Rouen sera aussi cette année une escale de regroupement pour les grands voiliers de la Tall Ships Regatta organisée par Sail Training International, course dont le départ sera donné en baie de Seine le 17 juin à 10 heures, au lendemain de la grande parade.

Parmi les bénévoles, on compte beaucoup de retraités. Depuis 1989 par exemple, Christian Bardou gère les relations avec les navires militaires. Il y a aussi des stagiaires, comme Victoire, venue initialement ici pour trois mois, mais qui prolonge jusqu’à la manifestation, « pour l’ambiance ».

L’Armada des pilotes de Seine

Pour que la fête ait lieu et qu’elle soit réussie, il faut que les grands voiliers remontent la Seine jusqu’à Rouen et qu’ensuite ils puissent la redescendre. Une évidence ? Pas pour les pilotes de Seine qui travaillent sur le sujet depuis trois ans…
« Pour la montée, explique Jean-Marc Vintrin, pilote et référent « Armada » de la station de pilotage de la Seine, le trafic commercial sur le fleuve n’est pas interrompu et on va gérer tous les navires de l’Armada par groupe de dix, plus ou moins, sur trois jours, soit six marées, en renforçant l’effectif de service. » Le 16 juin, pour la descente en convoi rapproché, la « grande parade », il n’y a aura pas de relève et le trafic commercial sera interrompu jusqu’au lendemain à 4 heures. Les cinquante-quatre pilotes de la station seront en même temps sur le pied de guerre, les bateaux étant tirés au sort… pour ne pas faire de jaloux ! « Seules deux ou trois unités, dont le bâtiment de guerre qui embarquera les officiels, sont attribuées d’office au syndicat – la direction de la station –, soit celles du président, du secrétaire général et du trésorier, précise Catherine Cornu… la présidente, qui aura quitté ses fonctions au moment de l’Armada.
L’accueil de L’Hermione a fait l’objet d’un rendez-vous entre son commandant et les pilotes pour discuter de sa parade et de son accostage au soir du 7 juillet. « À 21 heures, le pont Flaubert se lève, raconte Jean-Marc Vintrin. L’Hermione passe, remonte jusqu’au pont Guillaume-le-Conquérant où elle évite pour venir accoster au terminal croisière. Il était important qu’on rencontre Yann Cariou, car les pilotes de Rouen manœuvrent rarement des bateaux équipés d’un système de propulsion à pods comme L’Hermione. Le principe retenu pour l’accostage est d’arrêter le bateau sur la Seine, de lui donner sa pente et qu’il vienne prendre son poste, courant de l’arrière, avec une embarcation parée, car le nez tombe vite. Pour se familiariser avec le bateau, deux collègues iront à bord le 4 avril lors du déhalage de Rochefort à La Pallice afin d’observer les manœuvres, aussières, coupée, mouillage, chenalage au moteur… »
Mais la principale difficulté est ailleurs. Pour remonter le fleuve, quelles que soient les conditions, les bateaux doivent mesurer moins de 230 mètres de long, avec un tirant d’eau inférieur à 10,30 mètres et moins de 50 mètres de tirant d’air. Les obstructions aériennes qui conditionnent la remontée du fleuve sont les ponts de Tancarville et de Brotonne, ainsi que les lignes à haute tension. « On travaille en Seine avec 1 mètre de pied de pilote et 1,50 mètre de marge de tirant d’air, augmenté d’une garde électrique, le cas échéant. La carte marine indique une hauteur libre de 50 mètres par rapport à une pleine mer moyenne de vives-eaux de coefficient 95. Le pont de Tancarville « respire » : avec de l’acier pour sa structure et ses câbles, il se contracte au froid et se dilate à la chaleur. Des instruments de mesures à base de gps centimétriques le surveillent en permanence. Aujourd’hui, il est à 59,50 mètres au-dessus du zéro hydrographique ; la cote minimale qu’il n’atteint jamais est à 58,70 mètres : c’est elle que nous avons pris pour référence. »

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Remonter la Seine jusqu’à Rouen est loin d’être une évidence pour des grands voiliers, tel le Kruzenshtern. Les pilotes sont à la fête ! © Nigel Pert

La Seine est entretenue en permanence pour éviter son envasement. En 2012, elle a même été approfondie, la sonde sous Tancarville passant de 4,90 mètres à 6,30 mètres. L’année suivante, le Kruzenshtern a ainsi pu rejoindre l’Armada pour la première fois. « Cette saison-là, il avait un tirant d’air de 54,50 mètres et un tirant d’eau de 6,50 mètres, soit un « keel-top mast » – la distance de la quille à la tête de mât – de 61 mètres. Ça passait… mais sur un créneau très étroit. On avait posé comme principe que la fenêtre de passage devait être au minimum d’une heure parce qu’elle pouvait très vite être “mangée” par une surcote consécutive à un orage ou un effet barométrique. » En revanche, cette année-là, les conditions de marée n’avaient pas permis au Kruzenshtern de participer à la grande parade. Ce n’est que trois jours après qu’il a pu descendre la Seine. Au printemps prochain, les choses devraient être plus simples, car son plan d’antennes a été réaménagé afin de réduire le tirant d’air à 52,70 mètres, ce qui permet des fenêtres de passage de quatre heures et demie. « Cette différence de 1,80 mètre est énorme, c’est royal. D’autant plus par rapport au Sedov, dont la mâture culmine à 54 mètres… Pour autant, les chenalages du Kruzenshtern demandent à être calés finement, un graphique spécifique nous permettant de nous y retrouver. »

Le pilotage du Kruzenshtern sur la Seine en 2019

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Ce graphique a été conçu par les pilotes pour faire naviguer le Kruzenshtern sur la Seine au mois de juin. L’axe des abscisses représente, de gauche à droite, la Seine depuis la première bouée du chenal jusqu’à Rouen. Les lieux qui y sont indiqués sont espacés les uns des autres selon la réalité géographique. En rouge figurent les obstructions aériennes : pont de Tancarville, ligne à haute tension de Port-Jérôme, pont de Brotonne et ligne à haute tension de Yainville. La fenêtre de passage est matérialisée par la barre verte. Pour la ligne haute tension de Yainville, on remarque notamment deux nuances de vert, le foncé indiquant le créneau de passage quand la ligne est sous tension, ce qui pose problème pour une descente à 8 nœuds, vitesse prévue pour la grande parade. En vert clair, la ligne est alors hors tension, ce qui élargit le créneau car la distance de garde imposée diminue. Les organisateurs ont ainsi demandé à la compagnie du Réseau de transport d’électricité (RTE) la consignation de cette ligne. L’axe des ordonnées est gradué en temps. Pour le pilotage en Seine, l’instant de référence est l’heure de basse mer sur rade du Havre. Tout le trafic se cale sur cette donnée car la pleine mer est difficile à cerner. La courbe marégraphique, très aplatie, présente parfois deux pleins par marée, ce que l’on appelle « la tenue du plein », une caractéristique du Havre. Les vecteurs bleus matérialisent différentes vitesses. Les courbes de montée et de descente sont parallèles aux vecteurs « 8 nœuds », soit la vitesse programmée. Le trait bleu clair représente l’onde de flot : quand on se situe en dessous, on lutte contre le jusant, au-dessus, on est poussé par le flot. Le trait rouge représente la pleine mer du lieu : en dessous, il y a du flot, au-dessus il y a le jusant. Le trait gris montre la montée du Kruzenshtern contre le jusant pour passer dans les fenêtres sous les obstructions, une montée qui va durer entre 9 et 10 heures. Le trait rouge pointillé donne la descente prévue le jour de la parade, le navire rencontrant le flot à l’aval du pont de Tancarville, dernière obstruction aérienne. On voit ensuite une escale à Honfleur, le temps de débarquer les passagers. Par principe de sécurité, toutes les fenêtres de passage sous les obstructions aériennes se terminent à l’heure de basse mer locale car, à l’arrivée du flot, la marée monte très vite et le passage devient trop risqué. Tout retard étant prohibé, il vaut mieux prendre de l’avance et attendre à la dérive. Il n’est jamais question du pont de Normandie, car celui-ci peut être franchi à tout moment, soit en restant dans le chenal (vert clair) qui se trouve plutôt à terre, là où le tirant d’air est moindre, soit à une certaine hauteur de marée (vert foncé) en allant hors chenal, sous le milieu du pont, où le tirant d’air est maximum. Enfin, on ne peut évoquer la Seine sans parler du mascaret, même si cette vague de marée a été très atténuée par les endiguements construits au milieu du XXe siècle. Désormais, le mascaret ne survient plus qu’en vives-eaux, avec un coefficient supérieur à 100. La marée montante s’engouffrant dans l’estuaire repousse l’eau du fleuve qui reflue vers l’amont. Le phénomène s’amplifie à l’amont de Duclair et le remplacement du jusant par le flot est instantané. Le niveau d’eau monte alors d’un mètre. Pour lutter contre le phénomène, les navires accostés à Rouen renforcent leur amarrage et utilisent leur machine. Si besoin, un pilote embarque, à quai, pour réaliser la prise de flot. © Armada de la Liberté

 

« Pour des jeunes en formation, c’est une bonne expérience et une belle carte de visite, précise Patrick. Ici, ils font de tout. Deux Armadas durant, par exemple, on a eu un jeune, Etienne Lavigne. Repéré par l’organisateur d’événements sportifs Amaury Sport Organisation, il est aujourd’hui directeur du rallye Dakar. »

En 2013, Patrick a annoncé qu’il se retirait, mais il n’a pas trouvé de remplaçant. « Quand j’annonce que c’est bénévole, il y a moins de candidats. Beaucoup pensent que j’ai une vie formidable, que je voyage dans le monde entier pour trouver des voiliers… Pas du tout ! À part les rassemblements français et européens, mes seuls voyages se déroulent dans les ambassades à Paris. » Reste que 2019 sera bien la dernière édition qu’il organise. « J’ai trouvé quelqu’un qui a accepté de prendre la suite, à condition que je l’accompagne, au début. »

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Passant le pont de Normandie qui enjambe l’estuaire de la Seine au niveau de Honfleur, les marins du Cuauhtémoc, alignés sur les vergues, sont à la parade. © age fotostock/Alamy banque d’images

Pour autant, Patrick reconnaît à demi-mot qu’il n’a pas fallu beaucoup le prier pour qu’il s’occupe de l’édition des trente ans… « À chaque fois, je découvre de nouvelles choses. Il y a l’aspect relationnel avec les commandants et les attachés navals qui me plaît. Et puis, bien sûr, l’ambiance qu’on parvient à créer à Rouen. » Son goût pour la création d’événements et la nouveauté est intact. Cette année, la maquette de la statue de la Liberté fabriquée pour Le Cerveau, un film de Gérard Oury tourné en 1969, présentée à Barentin, commune voisine de Rouen, sera exceptionnellement exposée sur le musoir. Un bal de la Libération est aussi prévu, sur des musiques de Glenn Miller. « Sur les quais, il y aura de nombreux villages thématiques : économie, environnement, tourisme, écologie, sport, jeunesse, entreprises… Parmi les nouveautés, une tour panoramique de 80 mètres de hauteur, une barge de 150 mètres par 20 où seront proposées des animations comme du paddle, de la natation… »

Vingt-cinq grands voiliers sur les quarante attendus* ont déjà confirmé leur venue, comme le mexicain Cuauhtémoc qui n’a manqué aucune édition depuis la première. Le russe Sedov (CM 136), le plus grand voilier-école du monde, viendra quant à lui pour la première fois. Le Tenacious sera aussi de la fête. Ce trois-mâts barque en bois, lancé en l’an 2000 à Southampton, est entièrement conçu pour pouvoir accueillir des passagers handicapés. « Tout au long de la fête. Ces personnes à mobilité réduite, y compris en fauteuil, pourront d’ailleurs naviguer sur la Seine à bord d’un bac adapté à leur usage.

« Mon meilleur moment ? C’est quand on défile dans la ville, tous les bénévoles de l’Armada derrière les équipages, applaudis pour nous remercier de cet événement qui apporte du rêve. Souvent, il y a des larmes… » Et demain, une fois les bateaux partis et le relais transmis, qu’est-ce qui figure au programme de Patrick Herr ? « Je voudrais partir en croisière… » À n’en pas douter, sur les grands voiliers.

Armada de Rouen, Grands voiliers de Rouen, Armada Seine
Lancé en 1920 pour pêcher le hareng, Wylde Swan, regréé en goélette a hunier depuis 2010, participera de nouveau à l’Armada, qui se déroulera cette année du 6 au 16 juin. © coll. Wylde Swan

* La liste des voiliers présents n’étant pas arrêtée à l’heure où nous mettons sous presse, nous vous proposons de la retrouver sur le site Internet de la manifestation <www.armada.org>. À noter qu’une dizaine de bâtiments de guerre, dont un canadien, participeront en hommage aux libérateurs de Rouen.