Gladys, la vie d’un nobby de l’île de Man

Revue N°296

bateau île de Man, hobby Gladys, Manx hobby, Gladys isle of Man
Gladys au près, aux fêtes de Looe en juin 2017. La grande misaine, amurée à l’étrave, a bien été gambeyée sous le vent du mât. Sur ce bateau où l’on change de voile plus volontiers que l’on n’arise, on a envoyé, par cette brise, un petit artimon et un foc réduit. © Philippe Saudreau

Par Jacques van Geen – Gladys est le plus ancien lougre harenguier de l’île de Man. Charlotte Whyte, la propriétaire, qui vit à bord avec son jeune fils, et Spike Davies, qui a mené avec elle les travaux de restauration, reviennent sur l’histoire et la renaissance de ce voilier lancé à Peel en 1901.

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie.

À la fin du printemps, par millions, les harengs affluent en mer d’Irlande et s’assemblent autour de l’île de Man. Cette terre d’une cinquantaine de kilomètres sur vingt est au cœur du frai des silver darlings, ces chers poissons d’argent qui ont toujours suscité la convoitise des pêcheurs du Nord. Les Vikings ne s’y étaient pas trompés : dès le IXe siècle, et jusqu’à la conquête anglaise en 1265, ils avaient établi sur l’île la capitale d’un « royaume de Man et des îles » qui s’étendait jusqu’aux Hébrides, et dont le souverain portait allégeance au roi de Norvège. Les pêcheurs de Man adoptèrent leurs bateaux de type norvégien, ouverts, à clins, bordant six avirons et gréant des voiles carrées, à l’instar de ceux des îles Shetland ou des Orcades, et ils continuèrent à les utiliser jusqu’à la fin du XVIIIe siècle.

À compter des années 1330, de nombreuses dispositions juridiques attestent la ferme intention des nouveaux seigneurs anglais de tirer profit, à leur tour, de la manne saisonnière du hareng. Obligation est ainsi faite par les seigneurs à leurs sujets de participer à l’armement des scowtes – on reconnaît bien les racines scandinaves dans ce nom de bateau, qui rappelle le skúta islandais ou le schuit des Hollandais –, de les tenir prêts pour l’arrivée des bancs, et aux marins de pêcher le hareng… avant de s’acquitter de l’impôt sur les prises.

De scowte en smack, et de dandy en nickey

Une nouvelle génération de navires prend la relève, au début du XIXe siècle, notamment pour répondre à la destruction d’une grosse partie de la flottille par une tempête en 1787.

Les pêcheurs de l’île de Man s’équipent alors de smacks, des cotres à corne semi-pontés. Outre ces navires de pêche, de plus grands smacks, de 40 à 60 tonneaux, servent également de chasse-marée, chargeant le poisson sur les lieux de pêche pour l’emporter vers les ports de Liverpool, du pays de Galles, et plus loin, jusqu’en Italie, dont ils reviennent chargés d’oranges et d’oignons.

bateau île de Man, hobby Gladys, Manx hobby, Gladys isle of Man

Nickeys de l’île de Man, immatriculés à Peel (PL) et Castletown (CT), devant les îles Shetland, dans les années 1880. On aperçoit un smack de Lerwick (LK) à gréement à corne sur la gauche.
© www.bridgemanimages.com

De la voile carrée à la voile à corne ; du gréement transversal au gréement axial : voilà qui semblerait bien aller dans le sens de l’Histoire, tel que l’on se pourrait se le représenter, considérant le gréement marconi et les grand-voiles bermudiennes des yachts modernes comme l’aboutissement indépassable de la voile conventionnelle. Mais les voies du progrès réservent parfois des surprises, comme va nous le montrer l’histoire des pêcheurs et armateurs de Man.

Dans les années 1830, le type des smacks de Man évolue d’abord avec une bôme plus courte et un mât d’artimon portant une voile au tiers amurée en pied de mât, qui est conservée en pêche. C’est la naissance du dandy smack, aussi appelé lugger, quoiqu’il porte une grand-voile à corne. Puis, à partir des années 1860, la pêche au maquereau, l’hiver, le long de la côte irlandaise, s’ouvre aux bateaux de l’île de Man. Ils y retrouvent les Cornouaillais, dont ils vont bientôt adopter les bateaux, plus rapides et plus marins que les leurs. Les nickeys – baptisés à Man du diminutif donné aux marins Cornouaillais, chez qui le prénom Nicholas était très courant – sont typiquement de grands lougres de 15 à 17 mètres, avec un fort tirant d’eau et une quille en différence. Par petit temps, ils peuvent gréer une grande misaine au tiers à gambeyer, amurée sur un crochet en avant de l’étrave ; un artimon surmonté d’un flèche et une grande voile d’étai. Une fois n’est pas coutume, des voiliers gréés au tiers supplantent ainsi des navires à gréement axial.

Ces bateaux, pour les nécessités de la pêche, emportent l’équipage nombreux nécessaire à leur manœuvre. Contrairement à celui d’un gréement à corne, le mât de misaine peut être amené pour faciliter la pêche et l’attente auprès des filets et, surtout, leur gréement leur confère les qualités évolutives demandées par l’exploitation de ces nouveaux terrains de pêche, puisque – ce fait était bien connu à l’époque – à taille et déplacement égaux, les voiliers gréés au tiers peuvent porter une très importante voilure, ce qui les rend insurpassables.

Les nickeys des débuts sont commandés en Cornouailles. Les chantiers de l’île, d’ailleurs parfois ouverts par des Cornouaillais d’origine, prennent ensuite le relais, en utilisant principalement du bois venu d’Irlande. Ainsi, en 1869, est lancé Alpha, le premier nickey construit à Port-Saint-Mary. Les mises en chantier s’enchaînent ensuite à un rythme soutenu puisqu’en 1882 la flottille entière est renouvelée.

Nombre de ces lougres harenguiers vont être équipés de treuils à vapeur pour virer les filets dans les années 1880, ce qui permet de réduire les équipages à six marins. Cela ne suffit cependant pas à compenser un manque chronique de main-d’œuvre. Dans les dernières décennies du XIXe siècle, l’émigration et le départ de nombreux marins vers d’autres activités moins éprouvantes privent les pêcheurs de Man des équipages nécessaires à la manœuvre pour le moins exigeante des nickeys…

Les derniers voiliers harenguiers construits à Man sont les nobbies, un type de bateaux sans doute influencé par les nabbies écossais et les skiffs du Loch Fyne, quoiqu’ils conservent une voile d’artimon.

Les nobbies, derniers harenguiers à voiles de l’île de Man

Un nobby présente essentiellement des formes comparables à celles des nickeys, puissants et rapides. Ses dimensions sont néanmoins plus modestes : sa longueur dépasse rarement 11 mètres. Ces nobbies portent, de surcroît, un gréement plus divisé et moins exigeant à la manœuvre : misaine et artimon amurés en pied de mât (standing lug, ne nécessitant pas de gambeyer), trinquette et foc amuré sur un bout-dehors rétractable, artimon dépourvu de hunier… Ces compromis permettent à un équipage de quatre à cinq personnes de manœuvrer le bateau, en comptant le patron, le plus souvent armateur. Faute de place, les nobbies ne se prêtent pas, toutefois, à l’installation de gros cabestans à vapeur et le virage des filets se fait toujours au treuil, ou iron man, « homme de fer ».

bateau île de Man, hobby Gladys, Manx hobby, Gladys isle of Man

En baie de Peel, vers 1909. On aperçoit le treuil ou « homme de fer » au pied du mâtde misaine de Gladys (à droite), qui porte comme le bateau à l’arrière-plan, son gréement de nobby, amuré en pied de mât. Le navire de gauche, qui arbore une misaine à gambeyer, a bordé ses avirons. © www.bridgemanimages.com

Après le lancement du premier nobby, en 1880, nombre de nickeys vont être regréés sur ce modèle. Et en 1889, le port de Peel ne compte plus que des bateaux ayant adopté le gréement de nobby. Seul le nickey Shamrock, en 1894, fera exception à la règle. À Port Saint Mary, nombre de nickeys retournent, eux, au gréement de dandy lugger, avec une grand-voile à corne, pour les mêmes raisons. Bien sûr, selon les personnalités, les saisons et les équipages, ces mouvements sont réversibles – nombre de nobbies ont même été regréés en nickeys, un temps au moins, et quantité de gréements hybrides ont également vu le jour. L’exemple de Gladys montrera que cette façon de faire a du bon !

Le nobby Gladys voit le jour à Peel

Le nobby Gladys, immatriculé PL61, est lancé par Neakle & Watterson de Peel en 1901. Fondé en 1897 sous le nom de Neakle, Watterson & Cashen, ce chantier fameux est alors installé sur le quai de la rive Est du port. Au début du XXe siècle, la presse locale se fera l’écho des lancements de plusieurs nobbies construits là chaque année, mais aussi, en particulier après son déménagement sur Mill Road en 1907, de yachts de course et, à compter du lancement de la Manx Princess en avril 1908, de ces navires de pêche à vapeur qui supplanteront les voiliers dans la décennie suivante.

bateau île de Man, hobby Gladys, Manx hobby, Gladys isle of Man

Gladys en carénage à Peel, vers 1911. Un marin joue du maillet de calfat à l’avant, tandis qu’un autre soigne une réparation sur l’annexe à clins, ou punt. © George Goodwin/www.bridgemanimages.com

Les annales de Peel, soigneusement épluchées par l’historien Mike Craine, évoquent régulièrement Gladys et ses équipages successifs ; l’histoire du bateau a ainsi pu être retracée dans ses grandes lignes, mentionnant notamment ses premiers patrons : W. J. Watterson, Thomas Cashin, Levi Gregogor, ou James Cubbon. De temps à autre le nom de Gladys apparaît aussi à l’occasion d’un événement particulier. Ainsi, en septembre 1906, le poisson est si abondant que Gladys est chargée à bloc, après avoir remonté seulement six filets sur quatorze. L’équipage doit abandonner les huit engins restants. Après avoir déchargé, Gladys revient sur les lieux, mais ses filets ont coulé, entraînés par le poids du poisson et des lests… Les prises atteignent des records en cette fin de saison : jusqu’à 1 000 crans en une journée à Port Saint Mary, soit 4 000 paniers de 250 poissons. Les ateliers de préparation du hareng sont alors nombreux sur l’île ; une ouvrière ou fish lassie expérimentée vide ses soixante harengs à la minute et une équipe de vingt et une ouvrières, en équipes de trois, vide, nettoie et met en barils 500 crans (500 000 harengs) en dix heures de travail ininterrompu.

bateau île de Man, hobby Gladys, Manx hobby, Gladys isle of Man

Plans dressés par Philip Oke, publiés dans Sailing Drifters, The Story of the herring Luggers of England, Scotland, and the Isle of Man, Edgar J. March, Percival Marshal & Co, Londres, 1952

En 1914, Gladys est équipée d’un moteur Kelvin de 6/8 chevaux, fourni par la compagnie Bergus Launch & Engineering de Glasgow. À compter de cette année, Gladys est l’un des rares nobbies à enchaîner les étés au hareng, autour de l’île, et la pêche au maquereau, en Irlande, à partir du mois d’octobre. Les archives donnent l’impression d’un bateau mené de manière entreprenante, parfois à la dure, comme dans la nuit de tempête au 6 au 7 juillet 1930 où il est, avec Betty, l’une des seules unités en mer. Le mauvais temps empêchera ensuite la navigation jusqu’au 17 juillet. En pêche, les prises se montent couramment à une douzaine de crans par nuitée. Mais abondance n’est pas toujours synonyme de richesse : le 28 mai 1932, par exemple, l’équipage doit rejeter toutes ses prises à l’eau, faute d’avoir trouvé preneur.

Outre la pêche du hareng ou du maquereau au filet dérivant, à partir de 1926, Gladys arme à la senne pour traquer le poisson plat, avec un équipage réduit à quatre ou cinq marins. Cette activité perdure jusqu’en 1936, date à laquelle le bateau est vendu hors de l’île. Immatriculé BW13, il est bientôt basé à Barrow-in-Furness, sur la côte anglaise voisine de Cumbria.

Muddy beach, la bien nommée

Dans les années suivantes, Gladys est regréée avec une grand-voile à corne et un flèche, et armée à la plaisance. En 1992, son propriétaire d’alors l’emmène par la route jusqu’à Plymouth, puis traverse la Manche pour participer aux fêtes maritimes en France, avant de la ramener dans l’Ouest de l’Irlande. Paul et Jo Welch, armateurs du smack de Lowestoft Keewaydin, récupèrent le bateau en 2005, en piètre état, rafistolent la coque et la remorquent jusque chez eux à Cardigan, au Pays de Galles. Ils changent les membrures les plus mal en point, le plastron d’étrave, reprennent le barrotage, refont le pont et le rouf, avant d’équiper Gladys d’un nouveau gréement au tiers. La garde-robe mêle des focs retrouvés à bord et des voiles retaillées dans celles de Keewaydin. Paul et Jo Welch mènent le nobby aux fêtes de Mousehole, en Cornouailles, avant de traverser vers celles de Douarnenez. À leur retour, ils basent le bateau à Falmouth, et s’installent également dans les parages.

Le bateau est mouillé au fond de la rivière, non loin de Keewaydin, dans la vase de la rive gauche… ce repaire de charpentiers de grève où ont également grandi les jeunes Spike et Charlotte : le premier avait sept ans en 1990, quand ses parents ont amené de Dartmouth le bateau où vivait la famille et investi, avec une petite bande de fondus de voile, de bois et de goudron comme eux, la vase épaisse et accueillante de ce mouillage tout au fond de la rivière, à Penryn. Charlotte est arrivée à peine plus tard, en 1993, à cinq ans. De 2006 à 2009, ces deux-là ont entamé, sans grands moyens mais avec une résolution et une énergie infaillibles, la restauration de Rosa, un chalutier belge de 1946. Ils sont partis vers les Caraïbes à l’automne 2010 avec Jake, le tout jeune fils de Charlotte, et ils en sont revenus l’année suivante. Pendant leur escale aux Açores, sur la route du retour, un de leurs voisins de ponton tombe sous le charme de leur bateau et leur propose de le racheter.

bateau île de Man, hobby Gladys, Manx hobby, Gladys isle of Man

En 2011, au mouillage de Penryn, en Cornouailles. Gladys a été regréée mais la belle centenaire, un rien fatiguée, demande un chantier de fond. À l’arrière-plan, « l’atelier » et les échelles qui permettent de rejoindre le sentier qui dessert la grève. © coll. Charlotte Whyte et Spike Davies

Une partie de l’argent servira, au retour, à racheter Gladys et à lancer sa restauration. Le chantier se fera selon les méthodes qui ont présidé à la renaissance de Rosa : pas trop de fric, beaucoup de récup’, de la débrouille et des copains en-veux-tu-en- voilà. Il faudra bien passer quelque temps à sec, mais pour économiser sur les loyers trop importants dans un chantier, une bonne partie du travail sera effectuée sur la grève bien nommée de Muddy Beach, « la plage vaseuse ». Là, pas de route d’accès, il faut apporter tout son bois et le reste à pied, par le sentier, ou en allège, par la rivière ; pas d’électricité ou d’eau courante, pas d’abri ni de grosses machines à bois, pas d’engins de levage… les frais, certes, sont moindres que dans les marinas en eau profonde et les ports de l’aval, permettant à un petit groupe d’acharnés de vivre et de travailler ici à leurs smacks de l’Essex, luggers de Cornouailles, dragueurs d’huîtres de Falmouth, yachts classiques et autres unités en plastique ou en ferrociment plus ou moins impeccables… Muddy Beach peut avoir des airs de Valhalla un peu déglingué pour les passionnés, mais tout le monde n’est pas fait pour cette vie exigeante, dont ceux qui vivent ici défendent la frugalité. Les choses restent simples, l’inventivité, la persévérance et l’entraide suppléant aux attraits d’un port en bonne et due forme.

Gladys servira de logement : « J’ai toujours habité sur des bateaux, raconte Charlotte, sauf un an où j’ai essayé de rester dans une maison… Je n’ai pas du tout réussi à m’y faire. » Sauf que quand Charlotte, Jake et Spike s’installent à bord, le bateau coule en une marée… las de pomper, ils décident de mettre le nobby au sec sans tarder, au chantier de Freeman’s Wharf, sur la rive droite de la rivière, et d’entamer un chantier radical de reconstruction. Comme le bateau s’est beaucoup déformé, il faut d’abord retrouver ses lignes. Tandis qu’il est toujours à flot, on utilise des lisses courant sur toute la longueur, qu’on ajuste et qu’on pointe pour visualiser le livet et la ligne de pavois. L’emplacement de ces lisses est ensuite peint de manière bien visible. Une fois au sec, accoré, Gladys est débarrassée du pont, du barrotage, des serres, des varangues, et de bon nombre de ses membrures. Le chantier avance à un rythme soutenu, même si Charlotte embarque, par périodes, sur des navires armant au charter ou travaille à la journée dans les chantiers navals voisins pour faire bouillir la marmite. « Chaque soir quand je rentrais au chantier, je retrouvais de moins en moins du bateau ! »

bateau île de Man, hobby Gladys, Manx hobby, Gladys isle of Man

Débit de varangues en chêne à la tronçonneuse, un outil chéri par Spike qui excelle à son maniement. © coll. Charlotte Whyte et Spike Davies

Paul Welch a inclus trois mélèzes de belle section dans le lot de la vente, avec le bateau. Ils seront débités en plateaux sur sa scierie personnelle. Pour le reste, il faut jouer de la tronçonneuse et de la petite scierie portative sur laquelle elle s’adapte. Bon nombre de membrures pourront aussi être découpées dans les chutes de celles du cotre pilote que le charpentier Luke Powell construit non loin. Seules trois membrures d’origine seront conservées – « celles qu’il faudra bientôt remplacer… » déclare Charlotte en rigolant, fataliste. Une bonne moitié du bordage est changée dans la foulée. Gladys, qui en était dépourvue, est équipée d’une solide carlingue.

La forte bande molle boulonnée sous la quille est déposée en soulevant la coque avec des crics, puis la sous-drague, mal en point, est remplacée. Pour le lest, on noie de la ferraille dans du béton que l’on coule dans les fonds, au milieu de la carène. Des gueuses viendront compléter cet ensemble après la mise à l’eau. Le transport et l’installation du lest sont l’occasion d’une « fête » mémorable et plutôt physique, à l’instar du ponçage des espars et de bien des travaux sur les bateaux des uns et des autres.

Le calfatage réunira ainsi une quinzaine de copains plus ou moins expérimentés, conviés à une « caulking party »… ceux qui connaissent la partie s’en viennent avec leurs fers et leur maillet, les autres se chargent de l’intendance et se calent derrière les fourneaux. Le soir venu, le gros du calfatage est fait. Deux jours de vérifications et de reprises, à deux, permettront de finaliser le chantier.

bateau île de Man, hobby Gladys, Manx hobby, Gladys isle of Man

Les membrures sciées défectueuses sont progressivement remplacées, et Gladys, qui en était dépourvue, reçoit une forte carlingue. © coll. Charlotte Whyte et Spike Davies

Six mois après le début du travail, Gladys est remise à l’eau… sans pont, sans pavois ni jambettes, avec deux barrots et deux cloisons seulement pour maintenir la coque dans ses formes. Pour économiser des frais, le chantier se poursuivra sur la rive opposée. Le nobby est échoué dans la vase, le nez dans les frondaisons de Muddy Beach, et recouvert d’un abri provisoire.

Un nouveau barrotage est réalisé, et reçoit le pont. Celui-ci, habitabilité oblige, est réalisé en contreplaqué extérieur stratifié verre-époxy, isolé par-dessous avec des panneaux de mousse polyuréthane. Après la pose d’un plancher provisoire, les travailleurs et le petit Jake s’installent à bord. Le chantier de Gladys va connaître une pause d’un an, car Spike se lance alors dans l’aventure titanesque de la reconstruction de Gleaner, dont nous raconterons la non moins spectaculaire résurrection dans un prochain numéro.

Sitôt Gleaner à flot, Charlotte et Spike reviennent à Gladys pour un nouveau sprint de quelque six mois, au cours desquels ils réalisent les emménagements, le gréement, la voilure, les pavois et les mille choses restantes pour que le lougre puisse reprendre la mer.

Les mâts et les espars sont réalisés en pin Douglas. Spike choisit de les coller à la résorcine, histoire, au départ, de tirer profit d’un gros bidon de colle offert par l’ami James, de l’ancien cotre de pêche danois Eda Frandsen… ce produit économique, soluble dans l’eau, correspond bien aussi aux contraintes d’un chantier d’extérieur, ventilé mais souvent trop froid et humide pour l’usage de la résine époxy.

bateau île de Man, hobby Gladys, Manx hobby, Gladys isle of Man

1. La « caulking party » réunit une bande d’ardents calfats. En une journée, ces amis abattront le gros du travail. 2. Gladys est remise à l’eau dès que la coque le permet… 3. Le barrotage, le pont et le rouf en contreplaqué stratifié seront réalisés par la suite, à flot. 4. La famille s’installe à bord aussitôt après ; les pavois et le reste attendront. 5. Un an plus tard, le chantier reprend. Les nouveaux espars sont collés à la résorcine. © coll. Charlotte Whyte et Spike Davies

Le nobby retrouve un gréement au tiers, puissant, marin, mais modulable, largement inspiré de celui du lougre de Looe Guide me (CM 260), qui tient à la fois de celui qu’il portait à l’origine et de ses ancêtres les nickeys. La grande misaine (56 mètres carrés) est normalement amurée à l’étrave. Avec le grand artimon (40 mètres carrés), son hunier (6 mètres carrés), un artimon plus petit (25 mètres carrés) et un artimon « de quart » (18 mètres carrés), cela fait un attirail de voiles que l’on range avec le reste de la drome, dûment enverguées, sur de solides portants, à tribord, et que l’on choisit selon les conditions de navigation. Par petit temps, la plus grande servira de misaine, et la deuxième d’artimon ; si le vent forcit, on remisera la première, la deuxième sera établie sur le grand mât et la troisième servira d’artimon, etc.

Au louvoyage ou avec un équipage réduit, pour éviter la nécessité de gambeyer, on peut gréer une voile de misaine en reculant le point d’amure en pied de mât. Seule la grande misaine ne s’y prête pas, du fait de la longueur de sa bordure. L’artimon, lui, est toujours amuré en pied de mât ; il n’est pas gambeyé.

Un long bout-dehors permet de gréer diverses voiles d’avant (le plus souvent un foc de 15 mètres carrés), et Gladys arbore volontiers, aux allures qui le permettent, une grande voile d’étai, amurée de préférence légèrement en abord. Les premières croisières du nobby l’ont emmené, après le rassemblement de Falmouth Classics en 2013, à Looe, au rendez-vous bisannuel des luggersGladys, à chaque édition, stupéfie tous les participants par sa vitesse et la virtuosité décontractée de son équipage.

Les projets et les vies de Spike et Charlotte empruntent dorénavant des chemins différents, mais ils restent très proches, dans le travail à bord de Gladys, dans la vie quotidienne entre voisins ou en mer… La «bande à Gladys» est nombreuse, enthousiaste, bien amarinée, prête à rappliquer au premier appel : le nobby ne manque pas de bras à la manœuvre et aux avirons. Gladys a ainsi pris la mer sans moteur pendant les premières années.

Pour pouvoir naviguer en équipage réduit, toutefois, Spike a installé à bord un moteur Kubota de 58 chevaux en 2017, et installé à l’avant du rouf un cabestan à entraînement hydraulique, adapté d’un vire-filet de bateau de pêche.

bateau île de Man, hobby Gladys, Manx hobby, Gladys isle of Man

L’équipage nombreux et enthousiaste, comme à l’accoutumée, a envoyé le grand foc et promptement remisé avec le reste de la drome, sur tribord, le petit artimon au profit du plus grand. Malgré la longueur de la queue-de-malet, il a fallu munir le point d’écoute du grand artimon d’un balestron pour pouvoir le border correctement. © Philippe Saudreau

L’été, Charlotte a enchaîné les saisons au charter comme marin, notamment à bord des cotres pilotes Agnes et Mascot, ou d’Eda Frandsen, et les hivers se passent dans les chantiers du coin. Elle s’apprête à lancer avec Jess, une autre amie d’enfance de la grève, un restaurant flottant sur les eaux de la rivière, à bord de Tethra, un ancien bateau de pêche de Mevagissey dont elle a achevé avec Spike et quelques copains la reconstruction et la transformation cet hiver. Cela ne l’empêche pas de sortir à la première occasion, avec un équipage qui s’empresse de répondre à ses appels, à bord de son bateau qu’elle entretient scrupuleusement, quoique sans coquetterie… Contrairement à bien des bateaux habités – à un taud d’hivernage près, de novembre à mars – Gladys semble toujours prête à partir. En 2017, après les fêtes de Looe, et avant d’aller musarder dans les Sorlingues, Gladys rendait visite à ses terres natales, à l’île de Man, qui a fait un accueil ému au plus ancien de ses lougres harenguiers.

Les derniers articles

Chasse-Marée

N°296 Réservé aux abonnés

Torre Del mar

Traduit de l’anglais par Jacques Papy  et illustré par Antoine Bugeon - La guerre d’Espagne passée, le village de Torre del... Lire la suite