Comme une grande alose

Revue N°296

Pêche Alose, Alose Garonne, pêche Garonne, Alosa alosa
Le virol permet de capturer les aloses. Les ailes garnies de filets sont mues par la force du courant et capturent le poisson de passage sans intervention humaine.

Par Donatien Garnier et Mélanie Gribinski – Pendant treize jours, une expédition regroupant scientifiques et artistes a suivi en kayak le parcours de migration d’un poisson emblématique de la Garonne, dont la population s’est brusquement effondrée en 2017 : la grande alose.

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie.

Mars 2016. Un coup de téléphone. C’est Françoise Daverat, spécialiste des poissons migrateurs à l’Institut national de recherches en sciences et technologies pour l’environnement et l’agriculture (IRSTEA). Nous nous connaissons bien. Nous avons déjà réalisé deux projets ensemble. Françoise a suivi de près mon voyage entre Anvers et Pontoise dans le sillage de Robert Louis Stevenson (CM 267), un an et demi plus tôt, et se demande si Vailima et Silverado, les deux kayaks de 4,40 mètres que j’ai fait construire en contreplaqué d’acajou aux chantiers Bossuet pour cette aventure, ne pourraient pas reprendre du service. Elle ne peut pas mieux tomber. Avec la photographe et réalisatrice Mélanie Gribinski, je suis en train de réfléchir à un moyen de les réutiliser. Nous tournons depuis quelque temps déjà autour d’un concept « d’expéditions légères » : une série d’itinérances réalisées avec des moyens de déplacement lents, discrets et non polluants, facilitant les rencontres et l’immersion dans les milieux traversés. Cet appel va agir comme un déclic.

Le laboratoire de Françoise coordonne la mise en place de deux programmes de recherche, Fauna et Shad’eau, pour tenter de cerner les causes de la disparition brutale d’Alosa alosa, la grande alose, dans les fleuves du Sud-Ouest.

L’alose, une espèce magnifique et fragile

En l’écoutant, une scène vieille de quinze ans me revient en mémoire : je me revois dérivant sur la Garonne dans une plate en métal, moteur à l’arrêt. À côté de moi, Jean-Claude Pénichon, pêcheur professionnel, vire lentement son trémail, un filet dérivant à grosses mailles, détachant avec le plus grand soin un gros poisson, souple et délicat. J’admire la robe de strass et les rondeurs, le masque d’argent et le ventre de neige. C’est mon premier contact avec la grande alose, ou alose vraie, que mon guide m’invite à distinguer de l’alose feinte (Alosa falax), cette « gatte » à la chair moins savoureuse et piégée d’arêtes plus nombreuses. Je me souviens aussi d’avoir vu de tels filets utilisés en plein Bordeaux, ce qui semblait être le signe de l’excellente santé de son fleuve…

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Dessin d’une grande alose (Alosa alosa) extrait du Traité général des pesches et histoire des poissons qu’elles fournissent, H.-L. Duhamel du Monceau et L.-H. de la Marre, 1769-1782

Les paroles de Françoise me ramènent à une réalité plus sombre. Depuis 2007, toute forme de pêche à l’alose vraie a été interdite sur la Garonne, la Gironde, la Charente, la Seudre, la Leyre et l’estuaire de la Gironde. La population de ce migrateur emblématique s’est effondrée, passant en une année de plusieurs millions d’individus à quelques milliers. Originellement fixé à cinq ans, le moratoire n’a cessé, depuis, d’être reconduit. « Cette espèce appartient à la famille des clupéidés, celle des harengs et des sardines, connue pour sa capacité à reconstituer ses stocks très rapidement si les conditions redeviennent favorables, me précise Françoise. Mais là, nous n’avons aucun signe positif. » C’est pour interroger cette disparition aussi brutale que mystérieuse et évaluer ses conséquences catastrophiques au niveau économique, écologique et culturel, que les programmes Fauna et Shad’eau ont été lancés.

Françoise a l’intuition qu’il pourrait être éclairant d’ajouter une approche plus sensible aux enquêtes écotoxicologiques, génétiques ou climatologiques, pour ne citer que certaines d’entre elles. Elle propose d’utiliser mes kayaks pour suivre une « dévalaison » : le parcours de migration d’un aloson (alose juvénile) depuis son lieu de naissance en rivière jusqu’à son arrivée en mer. « Cela permettrait de faire l’expérience concrète de cette continuité spatiale et temporelle ; d’appréhender la façon dont les multiples facteurs de pression que nous avons identifiés sont emboîtés ; d’éprouver physiquement certains obstacles et d’ouvrir, peut-être, de nouvelles hypothèses de recherche. »

Mélanie et moi ne sommes pas longs à convaincre : Alosa alosa donnera son nom à notre première expédition légère.

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Dans le vif du sujet

13 juin 2017 : quatre kayaks fendent l’eau claire de la Garonne, cuivrée par le jour déclinant. Ils viennent de quitter la cale de Lamagistère, petite commune du Tarn-et-Garonne et point départ de la première partie du voyage. Pendant trois jours, nous allons tester le matériel et notre organisation tout en « collant » au cycle migratoire d’Alosa alosa. L’étape du jour, la plus courte de toute l’histoire de la navigation légère, s’achève 300 mètres plus loin, dans le jardin d’Hervé et Isabelle Hénault. Une à une les embarcations sont tirées sur l’herbe. La première est un kayak double de 6 mètres de long en résine époxy, conçu par la société Rotomod. Il est emmené par Boris Lesimple, ex-compétiteur en eau vive qui a accepté de superviser la partie nautique de l’expédition et d’assister Mélanie, installée dans le cockpit avant, pendant ses prises de vues. Vient ensuite un premier kayak simple, en résine également, dont l’étroitesse a déjà provoqué quelques frayeurs à son occupant : Éric Bacle, surfeur aguerri et professeur de yoga, venu prêter main-forte sur les aspects logistiques. Puis c’est le tour de Vailima, manœuvré par Françoise, et de Silverado, auquel je suis resté fidèle.

Prévue pour effectuer un test de chargement, notre nano-étape a le mérite de nous plonger dans le vif du sujet. Lamagistère héberge, en effet, l’une des principales frayères d’aloses en Garonne. Arrivés entre début avril et fin juin à l’endroit probable de leur propre naissance, les géniteurs se reproduisent en exécutant une forme de danse circulaire, appelée bull en occitan et splash en anglais, illustrant le remous sonore qu’elle produit. Selon une balistique précise, les œufs fécondés dans l’eau dérivent quelques dizaines de mètres vers l’aval jusqu’au banc de cailloux qui va les protéger pendant les cinq premiers jours de leur vie.

Les ennuis commencent à ce stade, avec la disparition de ces cailloux dont le prélèvement naturel, opéré par le courant, n’est plus compensé par des apports venus de l’amont. Pour le comprendre, il nous suffit de regarder dans cette direction, là où se dressent les deux grandes tours de refroidissement de la centrale nucléaire de Golfech. Entre autres choses, le barrage construit pour les alimenter en eau empêche la libre circulation des sédiments et des graviers. Privées de leur abri naturel, les larves écloses de ces œufs dérivent ainsi plus longtemps que prévu, ce qui a pour effet d’en tuer une partie, par déchirement du sac vitellin contenant les nutriments nécessaires à leur développement. Les commencements sont plus doux pour notre équipage, invité à partager une plantureuse plancha avant de plonger dans le sommeil, la tête pleine de récits.

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Pêche à l’alose au tresson près d’Agen, au début du XXe siècle. L’engin ici utilisé s’apparente à une senne de plage déployée en demi-cercle à l’aide de petites embarcations, puis tirée sur le rivage à la force des bras. © coll. Le Chasse-Marée

Nuits sans bull et mauvais nuages

On s’est, en effet, souvenu en dînant de l’épique championnat de France de pêche à l’alose organisé naguère dans la commune ; des mille façons de cuisiner Alosa alosa – grillée au sarment, farcie à l’oseille, conservée au citron – mais aussi du tapage nocturne provoqué par les pics de reproduction du poisson, au mois de mai. Les bulls étaient tellement nombreux que les habitants des bords de rivière étaient obligés de déménager leurs chambres dans des pièces plus éloignées de l’eau. Au matin, chacun fera le même constat : aucun coït aquatique n’est venu troubler sa nuit.

Nous progressons à présent dans une eau émeraude festonnée de mousselines blanches et d’amas vaporeux, floraisons subaquatiques et graines de peuplier célébrant la fin du printemps. Nous sommes silencieux, appliqués à surmonter nos faiblesses – musculature ankylosée, souffle court, équilibre chancelant, cap incertain – et restons concentrés sur l’objectif de la journée : repérer les frayères et récolter des aloses mortes d’épuisement après l’accouplement. De tels cadavres seraient très précieux pour Françoise qui cherche à prélever leurs otolithes. Ces petites concrétions calcaires situées dans leurs oreilles internes ont la propriété de conserver une trace chimique des milieux traversés tout au long de leur vie et il est possible, en les analysant, de reconstituer avec précision le parcours de migration de leur propriétaire. Un trésor !

Nous pagayons donc dans le reflet du ciel, œil et narine aux aguets. Mais la journée s’écoule sans que nous ayons pu localiser les frayères avec précision. Dissimulés par un épais cordon forestier, les villages et les marques que nous avions identifiés sur la carte sont rarement visibles. À l’image d’Agen, que nous atteignons en fin d’après-midi, l’ensemble de la zone paraît tourner le dos à son fleuve. Dans cette ville, en revanche, trois frayères bien identifiables remobilisent notre attention. Nous sommes bientôt récompensés de nos efforts par l’apparition d’une forte odeur de décomposition animale. Accompagnés par les jeux amoureux d’un couple de libellules noires, nous remontons la piste jusqu’à une sorte de ballon blanchâtre à la dérive. En se soulevant, l’essaim de mouches qui le recouvre révèle la forme atrophiée d’un silure, sorte d’énorme poisson-chat. Deux pêcheurs de carpes confirmeront peu après qu’ils n’ont vu aucune alose morte cette année : les charognards se seront disputé ces quelques poissons avant même la fin de leur agonie. C’est bredouilles que nous atterrissons à Colayrac-Saint-Cirq, où nous attendent une herbe confortable et une autre nuit sans bull.

Nous sommes repartis de Colayrac depuis quatre heures et le poids de nos kayaks, accru par cinq capteurs traînés en remorque (trois pour les polluants, un pour la température et un pour la concentration d’oxygène), se fait sentir dans nos pagaies.

Est-ce un mauvais rêve ? Un nuage spectral se dissipe à proximité de la berge. Nous approchons de l’embouchure de la Baïse et la rive gauche s’est momentanément débarrassée de ses arbres pour céder toute la place à un champ de maïs où vient de s’achever un épandage. Je repense à ce que nous disaient nos hôtes de Lamagistère, davantage préoccupés par les vingt-sept traitements phytosanitaires infligés aux vergers alentour que par les campagnes de mesures radiochimiques effectués par les techniciens de la centrale de Golfech : « Quand ils pulvérisent, on se calfeutre chez nous ». L’analyse des capteurs à la fin de l’expédition sera sans appel. « En cumulatif, résumera Françoise, les aloses sont exposées au-delà des seuils critiques au cocktail complet des contaminants d’origine agricole et urbaine. » Un autre nuage, de mouettes cette fois-ci, annonce la proximité de la confluence avec le Lot et, juste après, le village de Nicole, le terminus de la première partie de l’expédition…

30 juillet 2017. Le gaz chuinte sous la cocotte-minute ; échappées du feu de bois brûlant devant nous, des escarbilles se font une place éphémère parmi les étoiles : vu comme ça, le premier campement de la seconde partie de notre voyage est idyllique. Nous sommes heureux d’être installés sur cette rive caillouteuse et dure mais ce n’est pas ce que nous avions prévu.

Un silure aussi grand que ceux qui le pêchent

L’idée était de dormir à Nicole et de partir le lendemain. C’était sans compter le vacarme ininterrompu d’une pompe d’irrigation : la décision de chercher un endroit plus tranquille a vite été prise. Boris, qui connaît cette portion du fleuve comme sa poche, avait suggéré de gagner le village de Monheurt, quelques kilomètres plus loin, mais nous y avions trouvé une fête en préparation, promettant une autre forme de nuit agitée. L’imminence du crépuscule nous laissait deux solutions : remonter à contre-courant pour gagner cette rive d’apparence hospitalière aperçue sous un champ de kiwis ; tenter notre chance vers l’aval où nous risquions d’être bloqués par le rapide de la Roche de Reculay, infranchissable de nuit. Une fois le demi-tour voté, nous avions constaté avec surprise l’absence de débit couplé à la très faible profondeur de l’eau. « Le niveau de l’étiage deux mois trop tôt », relève maintenant Boris en tisonnant le feu tandis que Françoise pointe « la forte présence de jussies et de lagarosiphons, deux plantes invasives, qui témoignent d’un fort niveau d’eutrophisation. Le fleuve ressemble à une mare stagnante. »

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Jean-Christophe Conéjéro et Romain Veilhan. Le silure semble prospérer dans les eaux de la Garonne alors que l’alose se raréfie. Cette sorte de gros poisson-chat originaire du Danube, peut dépasser 130 kg et est particulièrement vorace. On ne peut cependant le rendre seul responsable de la disparition de l’alose. © Mélanie Gribinski

Nous ne sommes pas seuls. Deux pêcheurs préparent leurs lignes pour la nuit. Au vu de l’état alarmant du milieu, nous ne donnons pas cher de leur entreprise. Un robuste silure de 1,74 mètre nous sera pourtant présenté au matin. Avant de relâcher leur prise, les deux hommes ont tenu à nous montrer le comportement bonhomme de ce colosse originaire du Danube, dont la présence dans les rivières françaises suscite bien des controverses. De fait, nous avons déjà croisé des pêcheurs et des professionnels de l’environnement qui dénoncent sa voracité excessive. Mais nos deux interlocuteurs contestent vivement cet avis. « Ne les accusez pas, plaident-ils, ils ne sont pas responsables de la disparition des aloses. » Qui croire ? « Si les silures ne font sans doute pas de bien à une population fragilisée, ils ne pourraient à eux seuls expliquer la disparition d’une espèce aussi foisonnante », tempère Françoise.

Le fleuve va-t-il disparaître avant d’atteindre la mer ?

On est un peu fébriles au moment d’appareiller. Au programme : le rapide évité la veille. Nous n’ignorons pas qu’il s’agit d’un obstacle « réputé chez tous les amateurs d’eaux vives du Sud-Ouest ». Même Éric, qui a opté pour un kayak de mer plus stable – un Islander en Polyéthylène de 4,55 mètres –, appréhende. Pour rien : c’est un torrent passablement dégonflé que nous franchissons. Nous avons du mal à faire coïncider le fait que nous sommes sur l’un des plus grands fleuves français et que nous n’avons, par moments, que vingt centimètres de liquide sous nos quilles. L’omniprésence des pompes d’irrigation va alimenter nos conversations pendant les trois jours à venir : en l’état actuel du fleuve, leur prélèvement semble tellement exorbitant que nous ne pouvons nous empêcher de saluer les rares affluents – rivières étiques, rigole d’égouts – que nous voyons venir à nous.

Le réconfort des premiers flux de marée se fait attendre. Nous en percevrons les signes annonciateurs au matin du quatrième jour, juste après La Réole, en Gironde. Premières floculations de vase sur les berges ; premiers carrelets de pêche, jambes hautes aux coiffures pointues ; opacité soudaine de l’eau mettant un terme aux prises de vues sous-marines de Mélanie ; premier mascaret aussi, à 170 kilomètres de l’océan, au moment même où nous terminons de nous amarrer à Port-de-Barsac. Notre rythme de progression va désormais devoir s’accorder aux effets de la lune. Cela commence par une pause de quatre heures dans l’attente du jusant et de sa force motrice. Les alosons de 4 centimètres dont nous suivons la trace fantomatique en font-ils autant ? Commencent-ils à se faire berner par le va-et-vient des flots avant de trouver la bonne stratégie pour progresser vers l’estuaire ? « On ne sait pas vraiment, répond Françoise. Ce qui est avéré, c’est que les juvéniles sont très actifs. Ils sont rapidement capables de se mouvoir, et même de gober des larves d’insectes à la surface de l’eau. »

On repart sous un soleil insistant. Je préfère longer les berges, profiter de l’ombre de ses grands arbres quand les trois autres kayaks privilégient une trajectoire indexée sur le courant. Nous visons le Cap Horn, hameau de la commune de Paillet où nous avons rendez-vous avec le pêcheur d’alose qui m’avait embarqué quinze ans plus tôt. Pour l’heure, nous luttons âprement pour atteindre la cale voisine, à Lestiac, avant que le jusant n’ait découvert sa partie la plus envasée. Nous ne savons pas encore que les bénévoles de l’association constituée pour restaurer et entretenir le plan incliné nord de cette ancienne cale double se sont mobilisés pour la nettoyer et nous accueillir. Nous pourrons débarquer tranquillement, sans nous enfoncer jusqu’aux genoux.

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Lors d’une halte à la cale de Lestiac, au Cap Horn, l’équipe rencontre Jean-Claude Pénichon, pêcheur d’alose en retraite. Assis sur un banc, il leur raconte la destruction des gravières au profit des entreprises de bâtiment et la prise excessive d’aloses par les pêcheurs professionnels. © Mélanie Gribinski

Le témoignage sans fard d’un vétéran de la pêche

Le temps de nous installer et Jean-Claude Pénichon, désormais à la retraite, nous rejoint. Ensemble, dans les reflets platine du fleuve et de la vigne, nous évoquons les différentes techniques de pêche à l’alose dont nous avons croisé la trace : la mouche coulée, pour la pêche sportive ; le tresson, un type de senne manœuvré par une plate et ramené à la force des bras depuis la rive ou le virol, moulin flottant dont nous avons admiré deux exemplaires, à Couthures-sur-Garonne et à Port-de-Barsac. Constituée de deux grandes épuisettes fixées sur un axe, cette machine était mise en mouvement par la seule force du courant, ce qui lui permettait de prélever en continu, sans effort, sans leurre ni appât, la manne des aloses en montaison. Le symbole même de l’abondance.

Nous retraçons notre parcours. Nous en sommes au moment où, devant le château de Castets-en-Dorthe, nous avons rejoint l’entrée du canal latéral de la Garonne, dont les ponts et les alignements de platanes ont, de loin en loin, coïncidé avec notre progression sinusoïdale. Notre interlocuteur, ému, évoque un pénible souvenir : « Un peu plus en amont, à l’embouchure du Dropt, il y avait une magnifique gravière. Un très bon endroit pour la pêche. Des gens ont commencé à la creuser pour vendre la « grave » [gravier, ndlr] à des entreprises de construction. Ils venaient avec des bateaux de plus en plus gros. J’en étais malade. » Et c’est ainsi que la quasi-totalité des gravières qui protégeaient les berges de l’érosion, tout en constituant un biotope d’une grande richesse, ont été effacées du paysage nord-garonnais. Nous avons cependant appris à nous méfier des « facteurs explicatifs » uniques et nous nous attendons à ce que Jean-Claude Pénichon utilise cet exemple pour dédouaner sa profession, ce qu’il ne fait nullement : « J’ai défendu auprès de mes collègues une position qui consistait à pêcher moins pour préserver les prix. Je n’ai pas été suivi et on a exploité la ressource au-delà du raisonnable. On ne peut pas être surpris de ce qui arrive, de la disparition du métier. »

L’éprouvante traversée de la ville de Bordeaux

Levés à l’aurore, nous tardons un peu et sommes dépassés par la barge Brion, qui transporte des éléments de l’Airbus A380 entre Pauillac et Langon. Il y a peut-être aujourd’hui un certain manque d’allant de notre équipe, lié à la longueur du parcours qui l’attend : 45 kilomètres, soit 15 de plus que la moyenne de nos étapes précédentes. Nous ne savons pas, heureusement, que le début édénique, entre le vignoble des Graves et les coteaux de l’Entre-deux-Mers, et que la pause ensoleillée, à Bègles, dans le carrelet généreusement prêté par Paul Grassa, sont le prélude à un final très engagé.

En fin d’après-midi, nous repartons de Bègles où le propriétaire du carrelet nous a confirmé la faiblesse récente des pêches – toutes espèces confondues – effectuées avec son engin. Nous nous dégageons de la rive pour prendre le courant. Derrière les arbres, un centre commercial avec ses quatre mille places de parking et un incinérateur capable de traiter 33 tonnes de déchets par heure élèvent leurs silhouettes blanches. Nous passons sous le pont François-Mitterrand et la rocade bordelaise – cent trois mille véhicules par jour – et entrons dans une métropole en chantier, déterminée à devenir millionnaire en habitants.

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Le kayak double devant un carrelet implanté sur la rive gauche de l’estuaire de la Gironde, sur la commune de Pauillac. À l’arrière-plan, on distingue la centrale nucléaire de Braud-et-Saint-Louis.  © Mélanie Gribinski

C’est ici que nos ennuis commencent. Le vent se lève. Surfeuse confirmée, Françoise est trop légère pour affronter cette brise de face et s’épuise en louvoiements. Un bout est lancé. Le kayak double devient triple. Opposée au courant, la brise creuse les vagues et l’équipage s’occupe davantage de pagayer que de contempler les quais de Bordeaux. On rêve de se faire grande alose, d’échapper au chaos de surface en se glissant sous l’eau. Il faut attendre le pont d’Aquitaine – cent vingt-trois mille véhicules par jour – à l’autre extrémité de la rocade pour toucher l’accalmie. Épuisés, longeant le port de Bassens et ses rares cargos en attente, traversant le territoire des jales, petits affluents venus des marais, nous compterons chacun des coups de pagaie nous séparant de notre point d’arrivée : le château Grattequina.

Face aux verrous de l’estuaire

Courte nuit. Nous savons que la mise à l’eau sera plus longue et plus complexe qu’à l’accoutumée. La pelouse épaisse où nous avons installé notre campement est loin du ponton, véritable fortin, haut sur l’eau, défendu contre le bélier des embâcles, l’amplitude des crues et du marnage. Or, nous ne voulons pas rater le passage du Gabrijo, chalutier équipé de deux haveneaux aujourd’hui affrété par l’IRSTEA pour un trait d’une heure entre les deux rives du fleuve. Cette mission, effectuée la veille en Dordogne et répétée à intervalles réguliers tout au long de l’été, est censée donner une idée quantitative et qualitative des populations d’alosons avant leur entrée en estuaire. « Mais depuis quelques années, précise Françoise, les prélèvements sont tellement infimes qu’il est très difficile d’en tirer un enseignement. » On dépasse la belle coque bleue, ses deux filets latéraux immergés dans l’eau, thé au lait qui nous entraîne. C’est à peine si nous avons eu le temps de nous saluer : les quatre kayaks dépassent déjà le bec d’Ambès, cette pointe effilée servant de dépôts d’hydrocarbures, où se rejoignent les deux grands fleuves du Sud-Ouest et où, en 1985, on estimait la population de jeunes aloses à 12 millions d’individus.

Nous poursuivons notre mouvement vers l’océan avec l’espoir que la météo de plus en plus instable nous permettra de l’atteindre. De temps en temps, un paquebot fluvial, un pétrolier ou une vedette passent à bonne distance. Seule la drague Anita Conti poursuit jour et nuit sa ronde laborieuse, remettant en suspension des métaux lourds d’origine parfois ancienne, comme le cadmium des mines d’Aveyron. Nous avançons sur une eau grise et lisse qui, la veille, dans le couchant, a reflété un passage d’oies sauvages. Plus bas, sous nos coques, les grandes aloses qui traversent le bouchon vaseux nous envient-elles à leur tour la fluidité de notre déplacement ?

Plus ou moins étendu selon les années cet obstacle se caractérise par une densité extrême de sédiments en suspension. En empêchant le passage de la lumière et en diminuant la quantité d’oxygène disponible, il empêcherait le développement du plancton et constituerait un véritable verrou pour la circulation de certaines espèces.

Vents contraires dans le Médoc

Nous arrivons sur l’île de Patiras où nous sommes accueillis par Sarah Paulin, la gardienne du phare. Je suis venu plusieurs fois ici, sur cette pointe bordée de phragmites et ce n’est pas sans plaisir que j’y fais à nouveau escale. Nous hissons les kayaks hors de vue des visiteurs et passons l’après-midi à travailler et à planifier les trois derniers jours. Hier, à Roque de Thau, sur la rive droite, le repos et la séance de yoga organisée par Éric n’ont pas suffi à effacer la fatigue. Notre piteux état impose un changement. La traversée qui devait nous permettre de gagner Port-Maubert et les marais charentais après avoir doublé la centrale nucléaire de Braud-et-Saint-Louis nous semble trop longue. D’autant qu’elle nous obligerait, le lendemain, à retraverser l’estuaire entre les falaises de Talmont et le port du Verdon. Nous allons donc rejoindre la rive gauche, beaucoup plus proche, et viser Saint-Christoly-Médoc. Si la météo le permet…

Nous le savions : aborder l’estuaire c’est être prêt à composer. À attendre. À renoncer. Et les discussions sont longues, ce matin, après la traversée acrobatique que nous venons d’accomplir par fort vent d’ouest et qui ne nous a conduits que de l’autre côté du pertuis séparant Patiras de la ville de Pauillac. Faut-il s’arrêter là ? Pouvons-nous patienter quelques jours ? Devons-nous tenter de rallier la mer coûte que coûte ?

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Sur l’île de Patiras, une partie de l’équipe décide de terminer le voyage sur la terre ferme tandis que le kayak double poursuivra seul sa navigation, jusqu’à la pointe de Grave. De gauche à droite: Boris Lesimple, Donatien Garnier, Françoise Daverat et Éric Bacle .© Mélanie Gribinski

Une décision – difficile – est finalement prise : une partie de l’équipage va continuer à terre tandis que le kayak double, stable et rapide, poursuivra sa route jusqu’à la pointe de Grave, soulevé par des houles en forme de silex, fouetté par des embruns désormais saumâtres.

Une expérience scientifique, artistique, et poétique

Mars 2018. Mélanie sort de la première diffusion de son court-métrage, Le songe d’Aloson ; je prépare l’installation de mon poème Béance de l’alose dans le fond d’une piscine girondine. Pour nous, l’expérience nautique comme la confrontation constante des points de vue, ont été particulièrement fécondes. Je suis curieux d’avoir l’avis de Françoise. Et c’est à mon tour de lui téléphoner. Elle est en train d’écrire un article qui intègre les données enregistrées par nos capteurs entre Lamagistère et Pauillac, signalant notamment « la température de l’eau, anormalement haute sur tout le parcours ». Elle souligne aussi l’importance de ce périple de quelque 350 kilomètres : « La recherche est une structure de pensée qui nous oblige à réfléchir les choses séparément. Nous n’avons souvent accès qu’à de petites fractions de territoire et nous passons plus de temps au bureau que sur le terrain. Cette immersion dans le milieu, proposée par le kayak et le bivouac, a constitué une expérience très forte qui m’a conduite à renforcer certaines hypothèses, comme l’effet cumulatif de ce que nous appelons les facteurs de pression. Deux d’entre eux, l’eutrophisation et la faiblesse de débit, m’ont par ailleurs impressionnée par leur intensité. Des pistes de travail se sont ouvertes. Il sera, par exemple, nécessaire de spatialiser l’évolution de la température et de voir comment elle se modifie dans le temps. »

Ainsi aurons-nous virtuellement accompagné les jeunes aloses jusqu’au seuil de leur errance océanique, dans un golfe de Gascogne a priori encore hospitalier pour leur espèce. Nous les avons laissées pour quatre ans à leurs propres hésitations. Vont-elles revenir dans ces eaux semées de périls ? Se regrouper en petit nombre dans des rivières nouvelles, plus petites et plus accueillantes ? Dans le Nord, en Normandie, ailleurs ? Vont-elles s’associer, comme dans un lointain passé, avec les aloses feintes pour ne faire qu’une espèce ? Prendre part, simplement, au cortège de la sixième extinction ? Disparaître ?

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