Jean-Luc Van Den Heede, (re) parti pour un tour…

Revue N°296

Navigateur fançais, VDH, concurrent Golden Globe Race, Les Sables d'Ozone
Une vingtaine de bateaux ont été homologués pour la Golden Globe Race. Ces voiliers doivent notamment mesurer entre 32 et 36 pieds, et être dotés d’une quille longue. Pour sa part, VDH a choisi un Rustler 36, plan Holman & Pye dessiné en 1980 et construit à Falmouth. Lourd pour sa taille – 7,6 tonnes pour 10,77 mètres de long –, c’est un voilier à tout faire, parfaitement adapté à la navigation dans le gros temps…© Alain Zimeray/Golden Globe Race/ppl

Par Sandrine Pierrefeu – Jean-Luc Van Den Heede détient toujours le record du tour du monde d’Est en Ouest, contre vents et courants dominants. À soixante-douze ans, il prend le temps à rebours et navigue à l’ancienne en participant à la Golden Globe Race 2018, dans le sillage d’une aventure qu’il a suivie au jour le jour il y a cinquante ans, quand Moitessier et Knox-Johnston le faisaient rêver de course en solitaire.

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie.

Face aux 60 pieds du Vendée Globe, de l’autre côté du ponton, une coque rétro à large tableau et au cockpit très protégé, portant le numéro 8. Ce voilier de série anglais aurait pu avoir un destin pépère de croisière autour des îles britanniques ou aux Antilles. La naissance de la Golden Globe Race 2018 en a décidé autrement. L’organisation ayant porté les Rustler 36 au nombre des bateaux acceptés pour la course autour du monde en solitaire, sept d’entre eux ont été choisis par des concurrents. Matmut, qui se dandine au fond du port des Sables-d’Olonne, fait partie des élus de cet hommage aux héros de 1969.

Navigateur fançais, VDH, concurrent Golden Globe Race, Les Sables d'Ozone

Jean-Luc Van  Den Heede prendra le départ de la Golden Globe Race à bord d’un Rustler 36 le 1er  juillet prochain aux Sables-d’Olonne. Ce sera sa sixième circumnavigation, après quatre tours du monde en course « dans le bon sens », et un à l’envers. © Jean-Marie Liot/DPPI

Gréé de neuf, remâté, doté de manœuvres simples, mais impeccables, postées aux endroits précis où elles sont attendues ; le pont blanc repeint, grêlé de ces grains de sable « antidérapants » qui emportent si aisément les fonds de culotte – comme sur le Joshua d’origine ; le rail d’écoute de grand-voile qui coupait le cockpit enlevé et remplacé par deux palans, il attend. Pas pour longtemps. Son nouveau patron Jean-Luc Van Den Heede ne le laisse pas souvent seul depuis qu’il l’a acquis en 2015. Il s’en occupe avec la minutie de ceux qui savent préparer et ménager leur monture.

« Hello ! » Grands gestes depuis la terre, le voici justement. Haute silhouette baraquée et sourire d’une oreille à l’autre, il arrive, flanqué d’un complice, pour une virée en mer de quelques heures.

Amarres larguées, défenses rangées dans le coffre doublé d’un nouveau caisson étanche, la toile est haute avant le passage des digues. Aussitôt, le régulateur d’allure et son aérien rouge vif sont mis en place. Relax et drôle, il ne fait pas ses soixante-douze printemps, « VDH ». Il ne les fait pas parce qu’il est heureux. « C’est prouvé, être heureux, ça fait vivre plus longtemps et mieux ! », affirme ce grand Monsieur de la voile en partant de son rire d’oiseau, un rire contagieux, qui lui sert de réponse et de cachette. Par pudeur ou pour ne pas paraître impoli face à un importun, c’est ainsi que Jean-Luc gagne du temps pour trouver la parade.

Même aux pires moments de ses trois premières tentatives de tour du monde « à l’envers », quand son bateau prend l’eau au milieu du Pacifique, « à peu près à l’endroit de la Terre le plus éloigné de tout », et que le navigateur annonce qu’il doit abandonner, il trouve matière à rire. Rire jaune, certes, mais il prend la distance nécessaire pour un bon mot. À la caméra, il grince : « Échec, mais pas mât ! » Hors de question de demander du secours : pas le style de la maison. Quelques heures plus tard, il revient devant la caméra pour une nouvelle vacation. La voix joyeuse, il annonce : « Je suis content ! » Après moult essais, il est parvenu à entourer la proue de son voilier d’une voile, limitant l’envahissement. Jean-Luc Van Den Heede peut faire route à nouveau. Il parviendra à rallier Valparaíso sans assistance, y fera réparer son navire, avant de le vendre… repartant aussitôt en quête de nouveaux sponsors pour construire le bateau suivant et prendre à nouveau le départ.

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Le 23  décembre 1994, lors de la seconde étape du BOC Challenge, Vendée Entreprises s’échoue sur la plage de Port Kembla, à 50 milles de l’arrivée à Sydney. Jean-Luc Van Den Heede s’est endormi… Le voilier sera miraculeusement tiré de cette mauvaise passe, sans trop de dégâts. © David Tease/ppl

« Il m’avait fallu cinq ans pour décider de tenter ce tour du monde d’Est en Ouest. Pendant tout le BOC Challenge 95, je ne cessais de me retourner pour imaginer ce que ça ferait si je naviguais dans l’autre sens. C’était difficile, ok, mais pas question de laisser tomber. D’autres y étaient arrivés avant moi, donc je devais pouvoir le faire », explique-t-il aujourd’hui. Sur les vidéos de cette navigation, comme sur celle des deux autres essais qui ont précédé le tour réussi à bord d’Adrien en 2004, les monteurs d’images doivent couper sans arrêt les interviews du solitaire pour ne pas retrouver ses « Je suis content » toutes les trois phrases.

« Je trouve tout simplement inacceptable de se plaindre quand on fait ce que l’on veut, comme moi. J’ai une vie extraordinaire : je fais ce qui me plaît et je n’ai aucun problème ! J’ai deux enfants en pleine forme, bien dans leur vie. Des petits enfants extraordinaires aussi, joyeux et inventifs. Quand on voit ceux qui galèrent, qui souffrent, qui ont des soucis de santé… Ça paraît presque pas normal d’être aussi chanceux ! Alors, bien sûr, il y a des moments moins faciles que d’autres dans le type d’aventures qui m’occupent, mais celui qui se plaindrait n’a qu’à faire autre chose. Moi, j’ai choisi d’être là, je suis content d’y être. Alors, je ne me plains pas. »

Un bateau pour la course et un autre pour vivre

« C’est important de se fixer des challenges dans la vie. C’est comme ça qu’on est bien ! », répète-t-il dans le film Le Tour du Monde à volonté. Il a souvent projeté ce documentaire aux cadres des grandes entreprises où il intervenait jusqu’à l’an passé comme conférencier. Il a laissé tombé depuis 2016 cette activité qui lui plaisait et lui permettait de financer en partie ses projets et ses bateaux. Depuis qu’il a cessé de travailler comme professeur de maths, en 1989, et avant d’être retraité, il avait ajouté ce métier à la liste de ceux qu’il a exercés pour se donner les moyens de ses envies : étudiant, il était surveillant de classe, vendeur en porte-à-porte, photographe ou employé des Postes ; une fois prof, il faisait des extras comme facteur, skipper de charter ou docker.

Ces revenus n’étaient pas versés au pot commun du ménage, mais exclusivement attribués à ses voiliers. « J’ai souvent eu deux bateaux à la fois, explique-t-il. Un pour la course au large et un pour vivre, se balader, ou pour régater, comme mon dernier, un Feeling de 10,40 mètres que j’ai vendu pour acheter le Rustler. »

Pour préparer son nouveau défi, VDH a aussi arrêté Globalement vôtre, le groupe de rock qu’il avait monté, dans lequel il chantait, et qui tournait depuis des années.

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En 1977, VDH se classe quatrième de la Mini Transat à bord d’un Muscadet. © coll. Jean-Luc Van Den Heede

« Je me donne à 100 pour cent dans cette nouvelle histoire », explique-t-il, sans rire, les yeux bleus dardés, flèches d’acier, dans le lointain. Depuis 1977 et la première Mini Transat, dont il termine quatrième, sa détermination n’a pas pris une ride. Ce qu’il a perdu en puissance, en souplesse, en… jeunesse, il l’a gagné en expérience et en anticipation. Il y a déjà trois ans qu’il a acheté ce bateau. Le temps de naviguer longuement avec, de prendre le pouls de cette robuste coque en fibre de verre de 7,5 tonnes, de comprendre qu’elle « n’aime pas être gîtée et préfère marcher avec la toile du temps. Surtoiler ne lui profite en rien. »

Fort de ces observations, VDH a décidé de raccourcir le mât de Matmut,« histoire d’alléger le gréement dans les hauts pour le Sud », explique ce navigateur connu pour privilégier systématiquement, depuis ses premières courses transocéaniques, la robustesse de ses navires et de ses gréements : « Quitte à risquer de perdre une place ou deux sur le podium, je préfère les bateaux capables d’aller partout et d’affronter presque toutes les conditions », écrit-il après son tour du monde à l’envers. « J’ai toujours préféré barrer de “vrais” bateaux plutôt que des machines préformatées pour un seul et unique type de navigation. Ce sont des voiliers “calculés” pour. Moi, je n’aime pas les calculs, même si je suis prof de maths. J’aime la mer. » La mer étant tissée de violence et d’imprévu qui lui ont ravi un certain nombre d’amis, il souhaite partir avec un navire paré pour « le pire ».

Une barre franche, sinon rien

Pour habiller de neuf son nouveau mât, Jean-Luc a été taquiner la mer d’Irlande en quête de brise, à l’automne 2017. Pendant quinze jours, il a cherché – et trouvé – le vent. Suite à ces essais, il a décidé de remonter encore les deux œillets de son troisième ris, réduisant à nouveau le triangle minimum de sa voile principale. Les 2 mètres carrés orange vif imposés par le règlement de la course sont à peine doublés dans la nouvelle configuration. Quant aux voiles d’avant, « la mort dans l’âme », VDH fera monter trinquette et génois sur enrouleurs. « J’aurais vingt ans de moins, je partirais avec des voiles endraillées, mais c’est comme ça ! » Et bien sûr une barre franche, la marque distinctive du navigateur qui fut l’un des seuls – ou des premiers – à choisir ce type de barre pour ses 60 pieds du Vendée Globe. Bien qu’il se soit fait souvent moquer pour cette manie, il jure qu’il y gagne un temps de réaction qui peut faire la différence dans des conditions limites de vagues et de vent.

Le règlement de la course imaginée par Don McIntyre est strict. Il impose des équipements de sécurité précis et nombreux, en plus d’interdire les modifications de plan de voilure et de coque. Le safran ne peut pas être changé non plus. Les vingt et un types de navires autorisés, tous construits avant 1989, n’excèdent pas 36 pieds, la taille de Suhaili, le voilier de Robin Knox-Johnston, vainqueur du Golden Globe historique de 1968-1969.

La prochaine édition, en 2022, verra s’ouvrir une seconde classe de navires, plus grands, de la taille du Joshua de Bernard Moitessier. En tout cas, il s’agira de naviguer avec des voiliers de conception ancienne et des équipements réduits à ceux dont disposaient les neuf concurrents de la Sunday Times Golden Globe Race. Téléphones satellitaires et balises de suivi (tracking) seront embarqués pour des raisons de sécurité, mais exclusivement réservés aux situations de détresse, et utilisés par les organisateurs pour suivre les concurrents et communiquer une fois par semaine avec eux.

Les skippers seront donc contraints de recourir aux points astronomiques et à la navigation à l’estime. Cette manière de naviguer n’est pas une inconnue pour VDH. Avantage de l’âge : c’est de cette manière qu’il a couru ses premières transatlantiques et son premier tour du monde. Calculatrices et ordinateurs n’étant même pas autorisés pour faciliter le calcul, Jean-Luc reprendra ses vieilles grilles et ses habitudes : un point astro tous les deux jours, sauf conditions idéales lui permettant de faire deux droites de hauteur en même temps, si le Soleil et la Lune sont visibles au même moment du coucher ou du lever de Soleil. S’il a navigué avec son nouveau voilier, c’est aussi pour se refaire la main au sextant, s’assouplir aux tables Dieumegard et Bataille – les seules par lesquelles il jure –, jouer de son loch Walker, des cartes papiers et du chronomètre.

Quand on l’interroge sur l’évolution qu’il a connue en cinquante ans, il se souvient de la première fois qu’il a vu un GPS. « Un Américain me l’a montré après m’avoir aidé à accoster aux Açores, lors de la qualification solo pour mon premier Vendée Globe, en 1989. Il fallait attendre deux heures pour qu’un résultat s’affiche, mais l’appareil donnait la position. Ça paraissait incroyable. » Bien sûr, le coureur aux deux Vendée Globe et deux BOC Challenge a adopté ces modes de navigation high-tech, mais il se souvient de « l’angoisse de faire son point soi-même » quand, la veille d’une arrivée de transat, le marin cherchait la terre des yeux « au cas où on se soit trompé dans son estime et qu’on soit plus près que prévu ».

« Ce que nous tentons là est inédit. Car même si la course a déjà eu lieu dans ces conditions, en 1968 et 1969, on ne savait pas autant de choses que maintenant sur le Sud. C’est une sorte de “pre­mière”. Les concurrents le savent. Nous avons quand même la sensation de nous jeter dans l’inconnu », se réjouit le solitaire qui trouve « intéressant de voir comment les concurrents vont se débrouiller de ces méthodes anciennes ». Les vingt-trois coureurs se serrent les coudes, s’entraident. Des mois avant le départ, au moment du salon « Nautic » 2017, ils font bloc, comme une famille. « C’est ce que j’aime dans les premières éditions », confesse celui qui a couru l’un des premiers Vendée Globe et la première Mini Transat : « On nous prenait pour des fous, on nous promettait tous les malheurs de la mer ! »

Repas complet, verre de vin et graines germées

Cette fois encore, certains considèrent comme insensé de se lancer avec des voiliers aussi peu véloces, en solo, dans cette aventure. Surtout avec des règles aussi draconiennes. Les dessalinisateurs, par exemple, sont bannis et les coureurs devront s’organiser pour « faire leur eau ». Même les appareils photo seront argentiques. Quant à la communication, à part une vacation par semaine via l’Iridium avec le comité de course, et des messages d’une centaine de signes qu’ils pourront expédier et recevoir grâce à ce système de téléphonie par satellite, les participants n’auront droit qu’à la BLU.

À l’intérieur de Matmut, les deux épontilles de bois massif donnent un côté coquet au carré impeccablement rangé, avec des coussins retenus par une garcette à un pontet en Inox. Si le superflu est banni, le confort n’est pas négligé. Un cubitainer de vin est amarré dans la cuisine et les repas sont préparés avec soin. « Je ne suis pas du genre à arroser l’équateur au Coca-Cola ! », rigole Jean-Luc quand on l’interroge sur son quotidien de solitaire. De bons petits plats, un pain maison de temps à autre, des repas complets matin, midi et soir, un verre de vin par repas et des graines germées – une nouveauté 2018 : le coureur se soigne pour profiter au mieux de cette nouvelle virée qu’il attend avec impatience.

Devant une larme de whisky japonais, en fin d’après-midi : « Tu as hâte de partir ? » « Ah oui ! » Un instant après, VDH corrige : « J’ai hâte de me retrouver en mer, mais je profite aussi à fond de cette période de préparatifs. Choisir son matériel, le tester, en changer, ajuster, tenter de penser à tout. Trouver des solutions nouvelles. Ces moments d’avant-course sont actifs, précieux et passionnants. Il faut juste se concentrer sur le temps, qui file. Tu penses avoir des mois devant toi et le départ arrive sans que tu l’aies vu venir ! », détaille le coureur qui n’a pas l’intention de se laisser berner par le sablier : « Je serai prêt un mois avant, avec l’avitaillement dans le garage et le bateau 100 pour cent paré. »

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Adrien a été spécialement conçu par l’architecte naval Gilles Vaton pour Jean-Luc Van Den Heede en vue du Global Challenge, le tour du monde à la voile, en solitaire et sans escale, d’Est en Ouest. Long de 25,70 mètres pour 5,40 mètres de large, 4,60 mètres de tirant d’eau, 30 tonnes
de déplacement lège et 335 mètres carrés de surface de voilure au près. © Benoît Stichelbaut/DPPI

« J’ai suivi la course du Sunday Times au jour le jour ! »

« Je me fais un cadeau formidable ! Un cadeau à rebours », explique-t-il. En 1969, il était trop jeune pour participer à la Sunday Times Golden Globe Race. Mais l’envie, déjà, le taraudait. Ce garçon, né à Amiens en 1945, cite Nayouk, le jouet-maquette reçu en cadeau à cinq ans, comme son tout premier bateau. Il a tenté en vain de réparer cette coque plastique quand elle s’est brisée. « C’est pour ça que j’ai demandé un bateau en bois pour le remplacer. Avec le bois, au moins, on pouvait tout faire ! » Même adjoindre une quille à la coque qui remonte mal au vent, puis lui ajouter trois phares carrés. À huit ou neuf ans, déjà, l’enfant fait « naviguer » ses voiliers dans les « bâches », les flaques de basse mer, à Berck, et tente d’adapter coques et gréements pour qu’ils marchent mieux.

« À Noël, pour mes douze ans, on m’a offert le livre de Jean Merrien sur les navigateurs solitaires. J’étais fou, j’imaginais un jour faire comme eux… À quatorze ans, j’ai même pu rencontrer mon idole, Marcel Bardiaux. » Il adhère à l’association des Amis de Marcel Bardiaux (AAMB) pour lui arracher un autographe. Devenu adolescent, Jean-Luc arpente les quais des ports où sa famille l’emmène en vacances, l’été. Il y décroche ses premiers embarquements. Puis c’est la récompense du bac : un stage aux Glénans. « Autant dire que j’ai suivi la course du Sunday Times au jour le jour ! C’est à cause de ces hommes-là que je repars ! », explique-t-il en sortant de sa bibliothèque le numéro de Paris Match publiant les images de Moitessier « renonçant à remonter l’Atlantique et poursuivant vers le Pacifique pour sauver son âme », et tous les livres qu’il a pu réunir sur cette course. « Trop jeune en 1969, d’accord. Mais, en 2018, personne n’aurait pu me convaincre que j’étais trop vieux pour tenter ma chance. »

« Je vais revivre ce qui m’a tant fait rêver il y a cinquante ans ! Même pour un pont d’or je ne serais pas reparti sur un Vendée Globe, mais ce défi m’anime vraiment. Je suis presque vexé de ne pas y avoir pensé avant ! » Pour VDH, la Golden Globe Race comporte trois défis : « Le premier est d’être sur la ligne de départ. Le second, couper la ligne d’arrivée. Le troisième, essayer de ne pas être trop mauvais. » Même si le navigateur n’est pas certain d’avoir choisi le voilier le plus rapide – il dit « le moins lent » –, il espère ne pas finir dernier : « Quand Matmut avance à 6 nœuds, je suis content ! »

Justement, cette lenteur assumée intéresse le coureur. « J’aime les traversées. Le rythme des traversées, surtout quand on trouve son propre tempo. On mange quand on peut manger. On dort quand on peut dormir. Libéré de toutes les contraintes qu’il y a à terre. Quand on traverse un océan, on retrouve la vraie vie », distille-t-il.

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Adrien a été construit en aluminium aux chantiers Gamelin à La Rochelle. Après deux premières tentatives, Jean Luc Van Den Heede établira un nouveau record en un peu plus de 122 jours. © Jean-Marie Liot-Benoît Stichelbaut/DPPI

« La seule obligation, quand on est ainsi, seul, l’obligation numéro un, c’est de faire marcher son bateau le mieux possible, de faire un périple propre. La seconde, c’est de l’entretenir. Entretenir la petite planète sur laquelle on est, au milieu de mers parfois assez violentes. Repérer ce qui pourrait s’user, casser. Prévenir l’avarie. La solitude me fascine dans le Sud. J’aime ces mers. Cette espèce de houle et cet isolement absolu peuplé d’oiseaux de mer. Le fait qu’il faille s’y débrouiller sans assistance. Si on n’arrive pas à réparer ce qui s’abîme, à trouver des solutions, on y est contraint à l’abandon. Or c’est fou ce que l’être humain peut être imaginatif pour résoudre les problèmes dans ces cas-là… »

La nuit est tombée. Depuis son appartement décoré comme un navire ancien, le navigateur surveille les feux et les phares de la côte à 180 degrés. Aux murs figurent les photos et les maquettes de ses dix-neufs bateaux, dont son premier Corsaire, Gide – raccourci de Ginette et Dédé, noms des anciens propriétaires – et Euclide, le ketch en acier qu’il a dessiné et construit de ses mains dans les années soixante-dix. Entre les demi-coques et les photos s’étagent des rayons de livres où il est surtout question d’océan. Même à terre, VDH est toujours un peu ou déjà reparti en mer.

« Robin avait mis plus de trois cents jours pour faire “son tour”. Je n’ai jamais passé plus de cent vingt-deux jours seul en mer, donc je ne sais pas du tout comment je reviendrai de huit ou neuf mois de mer en solo. Changé, sûrement. C’est peut être ça que je pars chercher : prendre du temps en mer, seul. Retrouver un certain regard. »

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Quand il ne navigue pas, VDH se fait conférencier… ou chanteur avec son groupe Globalement Vôtre qu’il a fondé en 2005. Une activité qu’il a dû mettre entre parenthèses ces derniers mois pour préparer la Golden Globe Race. © coll. Jean-Luc Van Den Heede

Un regard porté par la lecture qui l’accompagne et l’inspire depuis l’enfance. « J’avais emporté quinze livres pour le tour du monde avec Adrien, cette fois, j’en prends une trentaine. Ça se tient, non ? » Dans les livres de chevet de VDH, on trouve aussi beaucoup d’œuvres de Joseph Kessel et de Jack London. Les mots de Jack, marin lui-même, vont bien à ce navigateur-là : « Chaque jour j’éprouvais le désir d’aller au-delà de la ligne d’horizon, pour découvrir le monde », et encore : « J’aimerais mieux être un météore superbe, et que chacun de mes atomes brille d’un magnifique éclat, plutôt qu’une planète endormie. La fonction propre de l’homme est de vivre, pas d’exister. Je ne perdrai pas mes jours à essayer de prolonger ma vie. Je veux brûler tout mon temps. »

Brûler son temps, le retrouver, le confronter aux houles des hautes latitudes. Partir, enfin !

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