Unghalak, le grand lac

Revue N°299

© Soizic Séon

Kim Hafez, Illustré par Soizic Séon – Rêvant d’espace et d’aventure, Kim Hafez a traversé le Grand Nord canadien en canoë, du Québec à l’océan glacial Arctique. Au cours des 7 000 kilomètres parcourus, il apprend peu à peu, en compagnie des castors, des orignaux et des ours, la vie dépouillée du nomade. Un an et demi de quête d’un homme qui se découvre au fil de l’eau.

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie.

Il m’ouvre ses portes sur une mer de brume. Je ne vois rien. Le brouillard glacial dans lequel je baigne renferme les secrets de sa prétendue beauté. Les baies à traverser foisonnent, que je double à la boussole. Toujours longer la côte serait trop long, car je ne dispose pas d’une quantité suffisante de vivres. En outre, je n’ai pas les moyens techniques de traverser le plus grand lac du monde de part en part. Une autre fois, peut-être… Alors, au-delà de trois heures de traversée, soit 15 kilomètres tout au plus, je ne prends pas le risque d’être surpris par une tempête. Ici, elles sont réputées plus dangereuses encore qu’en Méditerranée. C’est pourquoi j’éprouve à chaque fois un grand soulagement lorsqu’une terre se profile. De longues et monotones étapes, de 30 à 40 kilomètres, s’égrènent ainsi, à l’aveuglette. Depuis cinq jours, je tâtonne dans un brouillard à couper au couteau. Aucun soleil n’a encouragé ma progression vers le Nord-Ouest depuis le lac Huron. Des plaques de glace ont même réapparu dans l’ombre du rivage. Ce froid humide, qui pénètre jusqu’aux os, est éprouvant, usant. Allié à une sous-alimentation chronique, il contribue à resserrer de plusieurs crans ma ceinture. Mon poids est en chute libre. Et Thunder Bay encore distante : capitale du Nord de l’Ontario, cette bourgade balise l’exutoire occidental du lac. Je pousse toujours plus loin, espérant entrevoir son fanal dans le frimas quotidien qui m’oppresse. En vain. 700 kilomètres de côtes désertes séparent Sault-Sainte-Marie de Thunder Bay. Ma montre ne sonne plus. La pile s’est vidée, ou peut-être suis-je trop fatigué pour entendre le timbre aigu de l’alarme. Quoi qu’il en soit, les réveils à 5 heures du matin sont révolus. Des levers à 6 heures et demie, voire 7 heures, deviennent une habitude plus raisonnable dans cette poursuite interminable.

© Soizic Séon

D’un coup de vent d’Ouest, le brouillard finit par se lever, découvrant des falaises abruptes qui défendent le lac de toute intrusion. Je n’ai décelé aucune trace humaine. J’ai l’impression de pénétrer chaque jour davantage dans une nature inaltérée. Je quitte le monde tel que je le connais pour en découvrir un autre dont j’ignore tout. À la différence des « voyageurs » – ces ouvriers de la traite des fourrures qui convoyaient les marchandises par canots –, je ne sais ni pagayer, ni porter. À la différence des Indiens, je ne sais ni pêcher, ni chasser. Toutefois, j’ai bon espoir d’apprendre. Je compte sur la gentillesse des gens que je rencontrerai, sur les prières de ma famille et de mes amis, ainsi que sur ma chance naturelle. De temps à autre, le ronronnement d’un poids lourd se cramponnant aux dénivelés de la Transcanadienne me parvient. Longue de 5 000 kilomètres, cette route nationale relie les côtes Est et Ouest. La civilisation est donc proche. Hors d’atteinte pourtant. Acculé à une muraille de granit, je ne suis qu’un grain de sable emporté dans un bain d’immensité. Lorsqu’une plage de galets s’ouvre dans la paroi de ces rocs millénaires, je me réfugie dans le fjord qu’elle m’offre pour contempler la nuit près d’un modeste feu de camp. Des quantités faramineuses de bois mort, parfois des arbres entiers, y sont entassées, témoignant de la toute-puissance du lac Supérieur.

Cependant, si l’horizon a repris ses distances, les journées n’en sont que plus difficiles car, pour contrer le vent d’Ouest, je dois redoubler d’efforts, ce qui se révèle impossible certains jours. (…) Je lutte jusqu’au bout mais, au cœur de l’après-midi, la violence des vents annonce la fin de l’exercice. Je débarque sur une plage de galets au fond d’une anse abritée. Après avoir installé le campement, je m’ébats joyeusement dans l’eau, m’offrant un regain d’énergie et de jouvence. Le bain est à la fois physique et mental : je me débarrasse de la crasse, de la fatigue et des peurs. L’hygiène est d’une certaine façon la garantie de ma santé morale.

Jeudi 20 juin 1996 : j’ai 26 ans. Mon thermomètre de poche affiche 20 °C de moins qu’hier. L’incroyable masse d’eau du lac Supérieur m’inflige sa loi cruelle. Trombes de pluie, bourrasques et lames meurtrières retardent ma progression. Une fois de plus, je m’arrête en début d’après-midi, trempé, transi, brisé. Le lendemain, les rafales m’assiègent à nouveau. Je me recroqueville sous la tente à l’abri du froid. L’agencement de ce que j’y accumule pour passer le temps est précis. La toile rabattue, je pourrais presque me croire trois semaines en arrière, démuni devant l’hostilité du lac Huron. Depuis, rien n’a vraiment changé. Un autre grand lac, un autre combat. Sous l’abside, je range les chaussures de randonnée et un petit sac à dos, le seul qui ne soit pas étanche. Je regrette un peu de l’avoir pris. J’y entasse les affaires de pluie et tous ces menus objets qui encombrent l’univers du randonneur : lunettes de soleil, bombe antimoustiques, thermomètre, harmonica, cordelettes, moustiquaire de tête, stylo, allumettes, hameçons, couverture de survie, et même des pétards mexicains que l’on m’avait donnés pour tenir à distance une bande de loups. Dans la tente, je compte les kilomètres parcourus et ceux restant à parcourir, faisant passer les cartes de la pile de droite sur la pile de gauche. Je connais les chiffres : 1 000 kilomètres derrière moi, 2 000 encore jusqu’à la Saskatchewan et 6 000 jusqu’à la mer de Beaufort. Pourtant, cela ne m’empêche pas de recompter. Alors, adossé au sac de couchage, je laisse les vents hurler et le temps s’écouler.

© Soizic Séon

Lundi 1er juillet. Cela fait trois semaines que je navigue sur le lac Supérieur. Le brouillard se fait moins fréquent. J’en viens presque à le regretter tant le vent d’Ouest, lui, est cruel : quotidien. Je diminue encore mes rations de pâtes. Quant au bocal de céréales, il est désespérément vide. J’ai bien essayé de pêcher, mais sans succès. Le lac est trop profond, les poissons se cachent. (…) La nuit est tombée, froide comme toujours sur le Supérieur. Je ne m’accorde que quatre heures de sommeil. Puis, grâce à un départ nocturne, je réussis à pagayer 33 kilomètres avant que le vent d’Ouest ne devienne violent. Ce bond m’allège de la septième carte topographique du voyage. Sur la huitième, je vois enfin Thunder Bay, et je parie alors sur une autre nuit écourtée. (…)

Vendredi 5 juillet. Le vent m’a acculé sur le flanc Ouest de l’île Edward, à 100 kilomètres de Thunder Bay et 20 de Silver Islet. C’est fini. Je n’ai plus rien à manger. Depuis que je suis sur le lac Supérieur, je n’ai jamais mangé à ma faim – il faut croire que c’était déjà trop –, mais à aucun moment je ne m’étais douté que je serais bloqué un jour sur trois. Je somnole sous la tente, à l’abri des moustiques, en écoutant la radio de Thunder Bay sur 94 FM, quand l’animateur interrompt brusquement le programme pour annoncer un grain violent accompagné de fortes rafales de vent. Une trombe susceptible de couper Terri Clark, chanteuse renommée de country, en pleine interprétation de « Better things to do » doit sans conteste être prise au sérieux ! Je me précipite pour fermer les sacs, attacher le canoë et déployer les six cordelettes de sécurité de la tente avant de m’effondrer sur le duvet, exténué par tant d’efforts. Une pluie torrentielle s’abat. Déchirements et hurlements succèdent aux explosions. Thunder Bay porte bien son nom. Lorsqu’un deuxième arceau casse, je jure de ne plus jamais utiliser des arceaux en aluminium.

À l’aube, la terre, ivre de tourmente, n’a toujours pas dessaoulé. À l’attendre, je me fais de plus en plus petit. Sale, allongé sur mon tapis de sol, les cheveux remplis d’insectes, j’espère. Rien d’autre à faire. Rien à manger. Trop fatigué pour essayer de pêcher. Trop fatigué pour essayer quoi que ce soit. Alors je ferme les yeux.

Le lourd silence qui s’abat sur mon île me réveille. Quel jour ? Quelle heure ? Je ne sais pas. Je m’en fous. Je devine l’accalmie trompeuse, le silence suspect, le suspense hypocrite. J’allume la radio. Le prochain orage est prévu pour la fin de l’après-midi. Je n’en peux plus d’attendre. Vite, je jette l’équipement dans le canoë. Cinq kilomètres me séparent de la côte. Ah ! Cinq kilomètres… La bise est incertaine. Le ciel se retourne sur lui-même en laissant échapper plusieurs grognements incompréhensibles. L’inquiétude me ronge. Si le mauvais temps se réveille, jamais je n’aurai la force de traverser le champ de bataille. Sans interrompre le rythme lancinant du va-et-vient de ma pagaie, je croque une pastille de vitamine C. Cinq boîtes de ces vitamines reposent dans le fond de mes sacs : je savais que les produits frais manqueraient cruellement à mon alimentation et qu’une telle carence pouvait être fatale. Quant aux minéraux, je ne m’en étais guère soucié. La carence n’est dangereuse que si elle est prolongée et un apport même minime répond aux faibles besoins de l’organisme. De plus, fruits secs et poissons en contiennent déjà beaucoup. Aujourd’hui, je me sers de vitamine C comme de sucre, espérant retarder la crise d’hypoglycémie.

© Soizic Séon

De cruelles minutes s’égrènent – cent vingt exactement –, avant que je ne touche enfin terre. À peine ai-je débarqué sur un embryon de plage à 3 mètres du lac que, déjà, les coups de semonce annoncent la reprise des combats. Ma position est vulnérable. Si le vent tourne, je serai dans l’eau mais, traqué, affamé, je n’ai pas la force de dénicher un meilleur abri.

La nuit est éprouvante ; je ne ferme pas les yeux. Au petit matin, des arbres déchirés gisent tout autour de moi. La terre fume encore. Silver Islet est à 10 kilomètres. Je roule le duvet, puis me repose un instant. Je plie la tente. Je crois avoir fermé les yeux. Quand je les rouvre, il y a encore les sacs à boucler. Je finis par embarquer. Pas un instant je ne perdrai la côte de vue, prêt à m’y jeter au moindre signe de tempête. Tandis que des crampes d’estomac me labourent, je rassemble les forces qu’il me reste pour soulever la pagaie. Il ne me viendra pas à l’esprit que celle en aluminium, par sa légèreté et sa pelle moins large, serait plus facile à manier. Non, je suis trop préoccupé pour cela. Occupé à soulever ma pagaie en bois et à l’actionner.

Le lac pèse sur mes épaules, ma tête, mes bras, mes yeux. Il m’écrase. Je ne sais même plus si j’avance. Si, un peu. La côte bouge. Du moment qu’elle ne s’éloigne pas, ça ira. Malgré la prostration à laquelle mon esprit s’abandonne, je sais exactement ce qui m’arrive. J’ai petit à petit rogné toutes mes réserves pour lutter contre le froid en alignant les kilomètres et, à présent, c’est le muscle lui-même qui s’atrophie de l’intérieur. La faim m’a gagné. Lorsqu’on est allongé, elle est supportable, mais là… L’angoisse, bien plus que le travail musculaire, épuise mes dernières réserves. Je vacille soudain. La conscience bascule. Le rideau tombe. Un voile noir piqueté de dizaines d’étoiles. Pas longtemps. Une ou deux secondes. Le temps d’une gifle intellectuelle et d’un comprimé de vitamine C.

J’ouvre les yeux. Je ne sais plus où je suis. Aucune importance. Ne pas chercher à savoir, c’est trop d’effort et puis… je pourrais être déçu. Non, il vaut mieux pagayer et espérer. Alors je rampe à travers le clapot, les doigts crispés sur le manche, le cœur accroché à la vie. Chaque geste est coûteux, chaque pensée représente un gouffre d’énergie où je risque de sombrer. N’accomplir que le strict nécessaire. Respirer calmement, actionner la pagaie. Respirer. Actionner. Je ne sais même plus dans quel sens, dans quel ordre. J’ouvre un œil pour m’assurer de la présence de la côte sur ma droite. Je découvre une forêt à gauche ! Je regarde à tribord. Des arbres aussi et… plusieurs maisons ! Silver Islet ! À gauche, c’est une île : je suis donc dans un pertuis.

J’attache le canoë au dock. Plusieurs barques y sont amarrées. La vue d’un bâtiment un peu plus important que les autres, à une cinquantaine de mètres, m’insuffle le courage d’un dernier effort. Les derniers pas. Cela ne fait aucun doute, il ne peut s’agir que du magasin. Deux chiens roupillent, effondrés dans la poussière. À peine remuent-ils la queue à mon passage. Le village est désert. Je me dirige vers la bâtisse : « Fermé, ouverture à 12 heures le dimanche ».

Kim Hafez est né en 1970. En 1996-1997, cet ingénieur, ancien officier du génie dans la Légion étrangère, prend goût à la vie sauvage au cours de son voyage dans l’Arctique canadien. Il raconte cette odyssée dans Unghalak, la quête sauvage, paru aux éditions Transboréal.

Soizic Séon a embarqué sur les voiliers d’Armada (2013) puis de Festina Lente (2016-2017), festivals itinérants et expériences collectives maritimes, de port en port, de Marseille au Maroc puis aux Açores et en Bretagne. Depuis, cette savoyarde, qui vit et travaille à bord de son voilier-atelier, ne touche plus terre que du bout des orteils. Sa plume est à la mer, et c’est pour de bon.

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

Les derniers articles

Chasse-Marée