Albatros au pays des bernaches

Revue N°299

Bateau Noirmoutier, Canot de Noirmoutier, Antoine Bugeon dessinateur
Albatros au bon plein 
dans la brise, avec son foc de route. © Mélanie Joubert

par Jacques van Geen, Dessins d’Antoine Bugeon – Heureuse balade de fin de saison avec le dessinateur Antoine Bugeon dans les eaux natales de son Albatros, un petit canot construit chez Gendron, à Noirmoutier, en 1955… Deux jours dans le jardin secret d’un artiste talentueux et discret,
sous l’œil des oiseaux de passage.

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie.

Antoine m’avait écrit : « Viens dans quinze jours : marée de 101, on pourra passer partout ! » Rendez-vous était ainsi pris chez lui, à Noirmoutier, pour une petite virée d’arrière-saison, « partout »… dans sa chère baie de Bourgneuf. Car l’on peut être dessinateur voyageur, rompu aux navigations sur le zulu écossais Leenan Head dans le Grand Nord (CM 263), être entre deux missions archéologiques en Albanie ou au Mozambique, ou en partance pour dessiner les tortues à Lampedusa… et garder son Albatros chez lui, dans la baie qui l’a vu naître et où il a toujours navigué. « C’est là qu’il est bien », résume Antoine, laconique. Rien ne sert d’insister, Albatros ne poussera pas jusqu’à l’île d’Yeu… « Il y a d’autres bateaux pour ça ! »

Le jour dit, à marée basse, je m’achemine donc par le passage du Gois où, belle marée et beau temps obligent, des milliers de pêcheurs à pied se sont retrouvés, bêches et râteaux en main, pour quelques heures de frénésie à gratter le fond de la baie. Pourtant, arrivant sur l’autre rive, après la double rangée de gros camping-cars blancs alignés de part et d’autre de la route, tels des frigos géants dans l’allée d’un monstrueux magasin, on se retrouve dans un Noirmoutier tout apaisé, loin du tumulte de l’été.

Bateau Noirmoutier, Canot de Noirmoutier, Antoine Bugeon dessinateur

Au doigt et à l’œil… Albatros est vivant sous voiles, mais ses mouvements sont doux et 
il répond parfaitement à la moindre sollicitation. À la barre, Antoine Bugeon, également auteur des dessins qui illustrent cet article. © Mélanie Joubert

Dans le port de L’Herbaudière, le grand smack Nordlys est en escale, retour du Portugal… C’est là que nous retrouvons Antoine Bugeon, qui joue les agents maritimes bénévoles, pour ce beau bateau et son équipage de copains qui doivent lui rappeler ceux de Leenan Head.

Avant d’embarquer, nous nous rendons chez lui, dans la maison où sa grand-mère, déjà, était installée du temps où elle tenait l’épicerie attenante. Les parents d’Antoine se sont établis sur le continent, mais il y venait pour les vacances, petit garçon, et Noirmoutier est sa patrie d’élection, où il a établi plus tard son port d’attache. La partie de la maison qu’il habite, simple, nette, et où la vaste table de travail occupe la plus grande place, semble faire écho à son style de vie, quasi monacal, où le dessin ne laisse place qu’à sa passion pour la mer et les bateaux.

Expérimentations drolatiques nautico-natatoires

« Dans la famille, on ne naviguait pas trop. Ça n’empêche pas de rêver ! Mes premiers bords, je les ai faits dans le marais, en courant le long des étiers, avec mon frère sur la berge d’en face… Mon oncle nous avait offert nos premières maquettes, où il avait peint nos noms et l’année, 1996. On les réglait pour remonter au vent à chaque traversée de canal… Mine de rien, une excellente approche des réglages et de l’équilibre du bateau sous voiles ! Plus tard, je me suis mis à faire les miennes. Toujours navigantes, sinon je n’y voyais aucun intérêt ! » Les modèles se font plus élaborés, d’année en année : de ces élucubrations expérimentales en composite, lestées de plomb, Antoine garde encore quelques reliques qui ont échappé aux fortunes de mer… car leur constructeur s’aventure bientôt en baie de Bourgneuf. Toujours pas en bateau, mais non loin, à la nage… Tout se complique évidemment à mesure que les modèles progressent. La quête, d’architecturale et nautique, devient un défi sportif, car si le bateau marche vraiment bien, il risque de filer !

En tout cas, les premières navigations natatoires d’Antoine, entre Le Vieil et Le Cob, lui permettent également de se familiariser avec les marées, le clapot et les courants, qu’il vaut mieux apprendre à connaître avant de s’aventurer dans les parages : « Ici c’est la marée qui commande », rappelle-t-il.

Bateau Noirmoutier, Canot de Noirmoutier, Antoine Bugeon dessinateur

© Antoine Bugeon

Mais quand on a grandi en zyeutant les planches de Victor Hubinon, les dessins de Jean-Olivier Héron ou les croquis d’Yvon Le Corre, on ne se contente pas éternellement de modèles réduits… Antoine a trouvé, pour les saisons estivales, un boulot d’éboueur : « Un métier parfait, si tu es un peu du matin… Tu embauches à 4 heures, et au moment où la brise se lève, tu es libre ! » Et les déchets des uns sont les trésors des autres : le jeune éboueur sauve de la destruction une coque de 470 et l’équipe avec le gréement d’une Caravelle. C’est son premier « vrai bateau ».

Pirogues vintage et boutre malgache

Parmi les trophées suivants, Antoine récupère une planche à voile – un énorme flotteur Dufour – et une grande voile triangulaire assortie, du genre qui laisserait incrédules les funboarders de moins de quarante ans. L’apprentissage de la manœuvre de ce grand machin est fastidieux, et le monde des véliplanchistes n’emporte pas Antoine dans des rêves à la hauteur de ses lectures du moment. Les navires du Pacifique s’accordent mieux avec l’univers de Corto Maltese que le windsurf… alors la planche à voile se voit transformée, avec un second flotteur découpé et restratifié, en pirogue à balancier…

Bateau Noirmoutier, Canot de Noirmoutier, Antoine Bugeon dessinateur

Antoine embarque enfin à bord 
d’une « vraie » pirogue, celle de Dominique Billon 
(à l’avant). Derrière les futurs armateurs d’Albatros, le Sourire. © Coll. Antoine Bugeon

Quelques rencontres vont changer le destin de ce gamin débrouillard, timide mais plein d’idées et de talent. Depuis son enfance, Antoine arpente les quais, furète dans les chantiers, et se poste sur la grande jetée, à l’entrée du port, pour dessiner les voiliers qui tirent des bords en remontant vers le port de Noirmoutier. « Quand tu commences à dessiner les bateaux, tu fais ce qui te fait rêver. Ça ne me serait pas venu à l’idée de tirer le portrait d’un voilier de série moderne. » C’est simple comme ça, on ne peut pas soupçonner le bougre de snobisme… mais ce sont les bateaux anciens et les navires de travail qu’il passe son temps à croquer.

C’est sur la rive Sud du port qu’il traîne ses guêtres le plus souvent, celle des petits chantiers, des ostréiculteurs, des phares et balises. Là, quelques habitués s’en viennent jeter un coup d’œil à ses croquis. C’est ainsi qu’il fait la rencontre de ses mentors, à commencer par Henri Gendron. Ce charpentier au verbe haut, au cœur et aux mains d’or, vraie institution locale comme le chantier où il a pris la suite de son père, Philbert, approuve ses dessins, l’encourage, le corrige parfois… « La parole d’un homme comme ça, c’est incroyable, l’effet que ça peut avoir sur un gamin… »

Tous les chemins mènent à La Chaloupe

Peu après, il fait la connaissance de Dominique Billon. Ce mécano, aujourd’hui en retraite, a bourlingué partout, à la pêche comme au commerce, depuis ses premières marées au thon sous les ordres de Louis Delavaud, dit « Kaïffa » (CM 66), à bord de Maria Gilberte. De ses voyages, Dominique a rapporté des anecdotes fabuleuses, mais aussi le goût des bateaux d’ailleurs, et même — on imagine les yeux ronds du jeune Vendéen devant ces merveilles – de « vraies » pirogues ! De surcroît, Dominique participe à l’armement d’un boutre de Madagascar, le Sourire. Il souffle un furieux vent d’aventure, à décoiffer la tignasse fournie du jeune Antoine Bugeon.

Bateau Noirmoutier, Canot de Noirmoutier, Antoine Bugeon dessinateur

Antoine exhume pour nous une 
de ses premières constructions d’enfance, inspirée par le cotre de Surcouf « avec des vrais canons » ! © Coll. Antoine Bugeon

Ces grandes figures par qui la réalité rejoint le rêve, si différentes soient-elles, ont au moins un point de rencontre, le long du port de Noirmoutier-en-l’Île. Ici, dans l’ancien atelier du charpentier René Lodovici, sont les aîtres de l’association La Chaloupe, fondée en 1986 à l’instigation, notamment, de Marc Tourneux et de Laurent Billard. Ici, au pied de l’écluse, juste en face de l’endroit où vient s’amarrer le baliseur Martroger, non loin du poste de la chaloupe Jeanne J., construite par le chantier des Îleaux et armée en partie par l’association. Ici, les Gendron ont lancé des dizaines de petits bateaux de pêche et des canots pour les plaisanciers du coin, dont les séries des Crevette et Super-Crevette, tandis que le chantier Lodovici cartonnait avec la série des Noirmoutrin (CM 198). À ce quai fut restaurée la gabare Fleur de Lampaul. Ici sont préparées les régates du bois de la Chaise, qui ont lieu tous les ans en août depuis que La Chaloupe les a fait renaître en 1991. Dans cet atelier se retrouvent tout au long de l’année une bande de fondus qui passent leur temps libre à faire vivre et à bichonner toute une flottille, du doris de Swampscott à la lasse ostréicole, sans compter les expériences plus ou moins extravagantes de customisation de canots de sauvetage en drakkars de carnaval et autres facéties moins connues du grand public, dont la bande s’est aussi fait une spécialité ! On l’a compris, tous les chemins mènent à La Chaloupe.

Le nôtre aussi, cet après-midi : depuis le quai où nous sommes arrivés, l’objet de nos regards est un petit canot de presque 5 mètres qui se prélasse dans la vase, sous le soleil automnal, et que la marée montante ne va pas tarder à remettre à flot. Après sept mois passés dehors, à la veille de sortir de l’eau pour hiverner, Albatros semble tout frais sorti du chantier. Laque blanche étincelante, fourrages impeccables, tout, dans son état « nickel », jusqu’à la moindre surliure, trahit le soin méticuleux, l’attention sans faille d’un amoureux de son bateau qui lui témoigne ainsi ses sentiments. Pour autant, pas de vernis tapageurs ni du kitsch qui dépare les petites unités trop chouchoutées par leurs armateurs. Ce n’est pas le style d’Antoine ni de Dominique, maîtres d’œuvre de la restauration et patrons d’Albatros, et d’ailleurs ça ne collerait pas bien avec l’histoire de ce bateau.

Albatros a été lancé en 1955 au chantier Gendron. Son commanditaire, Aldo Gaetano Fusco, est né en Italie en 1906. Son oncle est établi à Gênes, où il s’est spécialisé dans la fourniture de charbon de soute aux navires britanniques en escale. Quand il reprend, en association avec des partenaires anglais, une affaire similaire basée en France, il envoie Aldo Fusco prendre en main le comptoir du Havre, tandis que deux de ses frères sont chargés de ceux de Cherbourg et de Rouen.

Bateau Noirmoutier, Canot de Noirmoutier, Antoine Bugeon dessinateur

Albatros quitte son mouillage 
des Souzeaux, dans les années cinquante. 
Le père Boutet est à l’écoute de foc 
et Aldo Fusco à la barre. © Coll. Bruno Fusco

Les affaires sourient à Aldo Fusco, homme brillant, portant beau, qui se fait vite une place dans la bonne société havraise. Le yachting, autant que les soirées mondaines au grand hôtel Frascati, en est un des piliers. L’oncle Giuseppe lui fournit un bateau, qui portera les couleurs de la société familiale… Aldo devient ainsi membre de la très select Société des régates du Havre. Après ce premier bateau, un Papillon du Nord-Ouest baptisé Zia (« la tante », en italien), Aldo Fusco armera le Zia II, puis un 6 m JI, Corina.

Du caviar aux bigorneaux

Quand la guerre survient, Aldo Fusco s’engage dans l’armée française. Après la débâcle, sa vie d’avant-guerre part en morceaux à son tour. Quand il revient enfin au Havre, c’est pour divorcer peu après. Corina, elle, est coulée dans le port, bombardée, comme bientôt sa maison et le reste de la ville. Aldo Fusco s’établit à Rouen, où il deviendra président du comité de port. En visite à un ami en villégiature à Noirmoutier, sa deuxième épouse et lui tombent sous le charme des lieux. Ils louent à l’année une villa aux Souzeaux, près du bois de la Chaise. À compter de ce jour, la famille Fusco s’installera à Noirmoutier pour l’été, Aldo rejoignant les siens pendant un mois. Bientôt il commande un nouveau bateau à Philbert Gendron, mais c’en est fini du yachting… Aldo Fusco est passé du caviar aux bigorneaux. Son fils Bruno se souvient : « Excellent barreur, il avait décidé de profiter aussi de la pêche côtière, sans doute par gourmandise, car il était assez porté sur la table ! Je me souviens que mon père est venu voir l’avancement du chantier avant le lancement et m’a assis sur un passavant. De là-haut je voyais tout le chantier. Je me rappelle parfaitement l’odeur du bois, des copeaux mélangés à celle de la “mélasse” des calfats, à l’odeur de peinture et de vernis, d’essence et de graisse ! Je n’avais que deux ans et demi, mais je n’ai jamais oublié le moment de ma première rencontre avec Albatros. »

Le canot est mis à l’eau à l’été 1955, et mouillé devant les Souzeaux. Aldo embauche le « père Boutet », un marin invalide de Barbâtre qui l’accompagne dans ses sorties quotidiennes. « Mes premiers émois maritimes, se rappelle encore Bruno Fusco, ont consisté à faire des tours avec le père Boutet à bord de la plate qui servait d’annexe, puis à bord du canott’, suivant la prononciation locale. On disait que ce matelot avait perdu sa jambe gauche à la suite d’une chute d’une basse vergue sur un cap-hornier, juste avant la Grande Guerre… Je me rappelle bien la façon qu’il avait, en arrivant à bord, de caler son pilon à bâbord. Je me souviens aussi très bien de ma première sortie – j’avais quatre ans –, passée à vomir dans le panneau du moteur, un Renault Couach. Mon père était un très fin barreur, mais c’est le père Boutet qui lui a enseigné les bons coins de pêche, les cailloux où ils prenaient maquereaux, grondins et congres, où poser les casiers qu’ils relevaient pleins de crabes dormeurs aux pinces colossales… Ils se sont bien amusés ! » Le « père Boutet » est également chargé de l’hivernage du bateau et de sa préparation en vue de l’arrivée de la famille Fusco pour l’été.Bateau Noirmoutier, Canot de Noirmoutier, Antoine Bugeon dessinateur

À la différence du Noirmoutrin, inspiré à René Lodovici par un canot rapporté du Golfe du Morbihan, ou de la Crevette, dessinée par Philbert Gendron d’après un plan publié dans Le Yacht, les petits canots dits « 4 mètres », comme Albatros, restent de modestes bateaux de promenade ou de pêche côtière. Ce sont des canots ouverts, dont la simplicité rappelle leur parenté avec les bateaux de travail de la baie. Leur taille modeste facilite leur manutention et l’hivernage, de même que leur gréement, presque toujours houari, permettant de s’en tenir à un mât et à des espars courts. Les « Gendron » ont la réputation d’être un peu plus ventrus que les « Lodo » ou les « Fradet ». Ils sont construits avec des bordages larges, permettant de border la coque en peu de temps ; les couples sont en frêne ou en acacia ployé ; à la différence des bateaux de pêche qui restent à flot toute l’année, bordés en chêne, les canots de plaisance sont bordés tout en sapin du Nord, plus économique, mais aussi plus rapide à gonfler à la remise à l’eau de ces unités qui ne naviguent que quelques mois par an.

« Si tu le fais pas tout seul, on le fera ensemble »

À la mort d’Aldo Fusco, emporté par la tuberculose en 1962, sa famille perd le cœur de revenir à Noirmoutier. Sa veuve Odette résilie la location de la maison et met Albatros en vente. Le nouveau propriétaire du bateau aime à mouiller ses casiers du côté du Pilier et de Luzéronde, où il le laisse au mouillage. Malheureusement, Albatros y est exposé à l’Ouest et part au plain plusieurs fois. Bientôt il doit rester à terre, un de ses flancs hors d’état. Il sera récupéré par Jean-Philippe Hellio, qui répare les bordages abîmés et double quelques membres avec son père. Racheté par Michel Cerani, Albatros reste au sec pendant des années, jusqu’au jour de l’été 2009 où son propriétaire se pointe à l’atelier de La Chaloupe pour faire don de son bateau à l’association.

Antoine, qui consacre alors ses après-midi à sa flottille, sait que La Chaloupe a déjà assez de pain sur la planche avec ses propres bateaux, mais à l’époque – ce n’est plus trop le cas aujourd’hui –, les locaux sont ouverts à ceux qui ont un projet de construction ou de restauration en accord avec l’objet et l’esprit de l’association, pour naviguer dans les parages par la suite. De plus, nombre de bénévoles sont prêts à donner un coup de main. À tout hasard, Antoine s’en va avec son compère Dominique juger sur pièce de l’intérêt du bateau en question. « On était sous le charme, mais on voyait qu’il y avait trop de choses à refaire… et encore, j’étais loin de me rendre compte de ce que ça donnerait en définitive ! J’ai dit à Dominique que c’était trop, que je ne le sentais pas. Il m’a répondu : “Ben non, bien sûr, mais t’es pas tout seul dans cette histoire. On le fera ensemble !” C’est comme ça que c’est parti. » Antoine et Dominique prennent à leur charge Albatros, qui fait son entrée dans l’atelier.

Bateau Noirmoutier, Canot de Noirmoutier, Antoine Bugeon dessinateur

Décembre 2010 : la charpente longitudinale neuve est mise en place. Dans l’atelier 
de La Chaloupe, une demi-douzaine de bénévoles sont venus prêter main-forte. © Michel Vildart

« Albatros : petit canot’, grande envergure ! »

« On a commencé à l’automne : dépose du pont, démontage, et toutes les mauvaises surprises qui vont avec… On a compris qu’on s’était bel et bien lancés dans une reconstruction complète. » Antoine, méticuleux, assidu, infatigable, et Dominique, allant toujours de l’avant, optimiste et inventif, plein de ressources, se complètent bien. Ils se démènent pour reconstruire Albatros, avec les coups de main providentiels et les encouragements de quelques fidèles de La Chaloupe. Henri Gendron, évidemment, est le plus précieux des maîtres dans ce projet. « Il s’est occupé de certaines pièces, à commencer par la nouvelle quille, par exemple, mais surtout, il nous a guidés : il sait expliquer clairement, accompagner les gestes et laisser ses apprentis – moi le premier – progresser par la suite. C’est comme ça qu’on a fait les galbords ensemble, puis on a brocheté les ribords et il nous a laissés continuer en venant régulièrement jeter un œil, en corrigeant et en répondant toujours patiemment à nos questions. »

Bateau Noirmoutier, Canot de Noirmoutier, Antoine Bugeon dessinateur

Les bordages sont cintrés sur la flamme d’un brûleur à gaz, sur les conseils du charpentier Henri Gendron : mouillé en surface seulement, pour ne pas 
qu’il s’enflamme, le bois reste sec à cœur, ce qui évite le retrait par la suite. « Les galbords 
et les ribords sont bien vrillés, et larges pour leur longueur. Quand t’es arrivé à les flamber, 
t’as au moins droit à une médaille ! » © Michel Vildart

Faute de document, de trace ou de témoignage, à ce moment, Dominique choisit les couleurs du petit canot. Elles reprennent celles d’un navire sur lequel il a navigué pendant des années, et pour lequel il garde un faible : le Vercors, en son temps le plus grand navire câblier du monde – « Et le plus beau ! ». Le petit Albatros est donc tout laqué de blanc, avec une fine mouchette bleue soulignant la préceinte. Dominique le découvrira peu après, Albatros retrouve ainsi les couleurs de ses premières années ! Unique coquetterie, de chaque côté de l’étrave, une étoile rouge rappelle, quant à elle, d’anciennes affinités avec le Parti communiste, autant que l’ornementation des pirogues vezo de Madagascar. Dominique se charge également de la mécanique, de toutes les ferrures et soudures du bateau. Là encore, la récup’ est reine : la bande molle est découpée dans les ferrures massives de l’ancienne porte de l’écluse du port, alors en chantier.

En premier lieu, les compères choisissent de remettre le bateau en son état de neuvage : « On ne s’est pas dit qu’on allait l’améliorer, le rendre plus joli… ça aurait été bien présomptueux. » Quelques différences toutefois seront introduites par la suite, correspondant mieux à l’usage du bateau par ses propriétaires. En la matière, Dominique, plutôt amateur de balades et de pêche au moteur, et desservi par des ennuis de santé, se fatigue de « tous ces bouts partout » et laisse progressivement la main à Antoine, féru de voile.

Bateau Noirmoutier, Canot de Noirmoutier, Antoine Bugeon dessinateur

Dominique visse la préceinte dans la râblure d’étrave. © Michel Vildart

Dans un premier temps, le plan de voilure est resté inchangé et un « nouveau » moteur, un Yanmar monocylindre à démarrage à manivelle, a été installé à la place de l’ancien. Cela ne dure pas : l’hélice bipale d’origine est vite remplacée par une tripale, puis la machine est déposée ainsi que la ligne d’arbre avant même la fin de la première saison. À l’occasion, Dominique naviguera en installant une chaise et un hors-bord à l’emplacement ad hoc sur le tableau, qui reçoit, le reste du temps, un des supports de godille : en règle générale, dans la pétole ou au fond du port, la propulsion est assurée à l’aide de deux grands avirons inspirés par les yulohs chinois cintrés, dessinés avec les conseils de François Breton (CM 268).

À l’inverse du « bourrin », le gréement prend une importance plus grande qu’au départ. Après les premiers bords avec les vieilles voiles du bateau, Antoine en redessine la garde-robe, conseillé par les remarquables voiliers de l’île, Jean-Pierre Burgaud et David Simonin. Il conserve un gréement houari mais en agrandit les dimensions : « Albatros, petit canott’, grande envergure ! », s’amuse-t-il. Le triangle avant est redessiné en conséquence, avec une trinquette amurée en avant de l’étrave, recouvrant bien le guindant de la grand-voile, et de nouveaux focs dont un flamboyant foc ballon, façon « code zéro »… Allégé de son moteur, avec cette voilure nettement plus puissante, Albatros doit être relesté : la bande molle est doublée, puis triplée en définitive, et les fonds reçoivent quelques sacs de ferraille mêlée de sable.

Deux bipèdes sur un Albatros, et plein d’autres volatiles

Le canot est à flot à présent, il se dandine, prêt à prendre son envol. Cet après-midi, nous comptons sur la légère brise d’Ouest-Nord-Ouest pour nous sortir, contre le flot, du chenal. La voilure est vite établie : Antoine garde le bateau prêt à partir toute la saison, et ses gestes efficaces attestent d’un usage régulier. La trinquette et le foc, amurés sur des hale-dehors sans rocambeau, sont établis facilement depuis l’intérieur du cockpit. Mille détails dénotent un sens pratique aigu et une observation attentive des bateaux. Le gréement dormant en Dyneema, les cordages synthétiques modernes tressés signalent, quant à eux, un goût de la voile qui défie le purisme sans défigurer la silhouette du bateau.

Bateau Noirmoutier, Canot de Noirmoutier, Antoine Bugeon dessinateur

Remontée de l’étier de Sallertaine, dans les dernières bouffées de la brise du soir.
 L’un des avirons de godille courbes, d’inspiration asiatique, est à poste dans 
sa dame de nage, sur tribord. L’autre repose dans un support dédié. © Mélanie Joubert

Sortis du port, nous longeons la côte devant Barbâtre. La marée est presque haute à présent, et nous pouvons voguer tout près du rivage, au-dessus de vasières habituellement hors de portée. Nous retraversons le Gois, en travers de la route cette fois…

Les vasières de la baie et les marais, sur notre droite, sont peuplés d’oiseaux migrateurs qui s’y reposent en nombre, qu’ils y fassent escale en chemin ou qu’ils y établissent leurs quartiers d’hiver… Les goélands impérieux qui règnent sur l’Herbaudière se font rares. Les aigrettes se pavanent par milliers ; entre leurs gambettes couraillent les petits peuples des grèves, bécasseaux, chevaliers et huîtriers, mais avant tout, nous le comprenons bien, nous sommes en plein pays de bernaches. En escadres profilées, aiguës, cacardant en bandes ou paissant tranquillement, elles sont ici chez elles, indifférentes à l’Albatros qui traverse leur domaine et aux bipèdes qu’il emporte.

Traversé le chenal de Fromentine, passant l’ancienne digue en ruine qui le borde sur la gauche, nous nous engageons dans l’étier de Sallertaine. Plus un bruit. Le crépuscule approche, le vent tombe, même les piafs se taisent. C’est l’étale. Tout doucement, nous prenons sur la droite, dans le petit étier de la Taillée. Le fond de ce bras sinueux est aménagé en port à la chinoise, avec ses longs pieux fichés dans la vase, et supportant de hasardeuses passerelles vers les bateaux qui s’y ensouillent à marée basse. Albatros prend ses quartiers pour la nuit, à couple d’un croiseur ventripotent.

Le taud est vite établi au-dessus de l’habitacle. Dans la fraîcheur qui gagne, nous mettons le fricot à chauffer. Antoine a confectionné une boîte en contreplaqué dans laquelle il case le réchaud à gaz et qui maintient la gamelle à l’abri du vent, sans craindre les coups de gîte. Voilà pour la cambuse. Pour le reste, les sacs à voile forment les seuls emménagements du bord. Ne cherchez pas d’attirail élaboré à bord d’Albatros. Le canot, comme Antoine, reste frugal ; en fait de confort et de frivolités, il y a un seau, et puis voilà. Les équipiers de passage sont invités à apporter un sac étanche dans lequel fourrer le fatras nécessaire à leur confort. Cela n’est pas de nature à empêcher, à l’heure où les bernaches se taisent, les bipèdes de s’en donner à cœur joie, déblatérant à qui mieux-mieux, de préférence un coup de rouge à la main, dans l’habitacle du petit bateau.

Plus tard, sous la Lune qui se lève, l’équipage prend ses dispositions pour la nuit, dûment emmitouflé. Antoine a conçu un taud « minimal » pour le bateau : du genre ouvert sur tous les côtés, qui permet de nous assurer que tout va bien à toute heure de la marée et de jouir de la beauté de l’étier sous les étoiles… autant que du vent et de la fraîcheur nocturne. Nous nous endormons d’un sommeil extatique à même les planchers de bois laqué.

Bateau Noirmoutier, Canot de Noirmoutier, Antoine Bugeon dessinateur

© Antoine Bugeon

Rondes les joues, et doux le bouchain

Il fait encore nuit noire lorsque ledit équipage s’éveille, peu avant la pleine mer. Aujourd’hui, Antoine a la ferme intention de sillonner la baie en tous sens avant notre retour prévu, ce soir, au port de Noirmoutier. Nous redescendons vers la mer, établissons grand-voile, trinquette et foc au confluent avec l’étier de Sallertaine, puis sortons en louvoyant, aidés par le début de jusant. Dans l’obscurité, on devine à peine les perches frêles qui balisent le chenal, à contre-jour devant les lumières de Fromentine… Le barreur malencontreux – votre serviteur – donne de la quille dans la vase de la rive, offrant au patron l’occasion d’un rafraîchissant bain de pieds nocturne pour nous remettre à flot. Passée l’ancienne digue, nous faisons route plein Nord vers Pornic, que nous rejoindrons en fin de matinée.

Nous en repartons droit vers le Pilier. Cette fois, le fameux foc ballon est de sortie, l’équipage jubile, affinant les réglages, grisé de vitesse et de vent… Antoine arbore le sourire béat du Ravi de la crèche ; je me retiens de le charrier, car je m’aperçois que j’ai moi aussi les zygomatiques crispés en extension maximale. Quand la brise forcit, on réduit, et le gréement houari montre encore un de ses atouts : il suffit de laisser filer un peu la drisse du mât, en laissant le pic au taquet. Coulissant le long de sa pantoire, la vergue descend parallèlement au mât et le ris est vite pris sur la bôme. De même, la disposition des voiles d’avant permet d’en changer sans gymnastique hasardeuse à l’étrave. Nous redescendons comme des bombes vers le Pilier et après une jolie partie de rase-cailloux également excitante – eh oui, parfois, le rasoir touche les cailloux ! –, nous allons mouiller pour casser la croûte et roupiller un moment avant de repartir, laissant le Martroger sur notre droite, puis la basse des Pères sur notre gauche, avant de piquer vers le port ostréicole du Bonhomme, passant par-dessus les parcs à huître, avant de rentrer avec la fin du flot à Noirmoutier.

À toutes les allures, la barre du bateau reste douce. Albatros, dont le plan de voilure a été soigneusement mis au point, est à peine ardent comme il faut.

Ses mouvements répondent à ses formes pleines de rondeur. Avec son brion très doux et sa quille convexe, il répond docilement à la barre ; naturellement il se laisse guider à deux doigts. Le V des fonds et le bouchain peu marqués lui permettent de se caler à la gîte, et il dérape dans la risée sans « croche-patte » : les passavants restent secs et il ne part pas au lof. Avec ses bonnes joues replètes, il passe sans mouiller dans le clapot, qui peut être méchant dans la baie quand le vent et la marée ne sont pas d’accord. C’est le leitmotiv d’Henri Gendron, « les formes d’un bateau, il faut qu’elles soient toutes rondes, douces, sans rien qui accroche ». L’arrondi de la quille en différence permet aussi de se dégager facilement quand, comme tout à l’heure, on touche. Le bateau ne se « tanque » pas, on peut le bouger sans trop de difficulté et repartir. Un atout dans ces parages peu profonds, aux bancs mouvants.

Cette forme de quille est aussi un truc de charpentier habitué à travailler seul. Avec un peu d’usage, il est facile de faire pivoter et de déplacer le bateau dans l’atelier en le balançant d’avant en arrière sur sa quille…

Les derniers bords, dans le chenal, sont un régal de louvoyage ; cerise sur le gâteau, nous finissons, faute d’air et d’eau à courir, par un délice de godille à la mode Bugeon, selon sa fameuse recette maraîchine, sauce chinoise.

Albatros retrouve le nid douillet qui est le sien, au pied du chantier qui l’a vu éclore. Mais au fait, devant cette harmonie, cette évidence éclatante, pourtant sans rien de clinquant, on peut se demander si c’est le bateau qui retrouve sa place ou si c’est le port qui attendait le retour de son petit. En tout cas il a raison, Antoine, sur toute la ligne. C’est vrai qu’il est bien, là, son canott’. 

Bateau Noirmoutier, Canot de Noirmoutier, Antoine Bugeon dessinateur

© Antoine Bugeon

Merci à Adelin Renoux et Ghislain Bonnifet.

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