Voyage au thon

Revue N°299

Pêche au thon, Douarnenez, Malamok Douarnenez
Depuis le Telen Mor, 
on distingue d’autres thoniers en pêche : 
les ligneurs travaillent en flottille. © Jacques Aubert

par Jacques Aubert – Un peu par hasard, un jeune étudiant embarque en juin 1971 à bord du Telen Mor. Ce malamok de Douarnenez part pour une campagne d’environ un mois traquer le germon à la ligne, au large des Açores…

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie.

En juin 1971, Jacques Aubert remplace au pied levé un ami de Cherbourg qui devait embarquer comme simple passager pour une marée à bord du Telen Mor, un malamok douarneniste pratiquant la pêche au thon à la ligne. Âgé de 23 ans, il vient tout juste de terminer ses études de droit, et ne connaît ni ce métier ni l’équipage qu’il va intégrer. Celui-ci est composé de sept hommes : Joseph Le Bolzer (patron), Jean Poirier (mécanicien), Hervé Doaré (cuisinier), Alfred Moreau, Jacques Le Du, Jean Chedotal, dit « Che », et Guillaume Losq (matelots). De ce voyage au thon, Jacques Aubert rapportera un journal de bord tenu au jour le jour, ainsi que des photographies. Ces documents constituent un témoignage précieux sur la vie quotidienne et le travail à bord de ces bateaux motorisés, qui ont été les derniers français à pratiquer la pêche au thon à la ligne de traîne.

« Premier jour, 18 juin. Douarnenez est resté dans le fond de sa baie. Un mois de mer, ça m’inquiète beaucoup. Suis-je sûr de tenir le coup ? Trois ou quatre jours de voyage et rien à faire, loin de la côte. On annonce le thon très bas. Les premiers partis le pêchent vers le trente-huitième parallèle : c’est loin pour le Telen Mor, qui n’a que huit tonnes de carburant et dix-huit ans d’âge. Et il faudra sans doute se ravitailler ou débarquer du thon à Vigo, ce qui va encore allonger la campagne d’une semaine.

Pêche au thon, Douarnenez, Malamok Douarnenez

Autoportrait de Jacques Aubert lors de son embarquement sur le Telen Mor. Nous sommes en 1971 ; il est alors âgé de 23 ans. © Jacques Aubert

« À midi, j’ai mangé des sardines grillées et je me suis couché. Mon matelas pneumatique fuit, donc je dors sur une planche… pour un mois. J’arrangerai ça mais c’est curieux comme un petit incident prend de l’importance. Je n’ai guère le moral. J’ai du mal à m’habituer au bruit incessant du moteur, là, tout près. Lui aussi sera là pendant un mois. L’ambiance du carré et celle de la couchette – une étroite niche que je partage avec Alfred – sont aussi asphyxiantes l’une que l’autre. Mon esprit est tout engourdi.

« Vers 16 heures, le moteur ralentit et j’entends dire “mauvais temps”. Cela ne fait pourtant que six heures que nous sommes en mer. Je me lève quelque temps plus tard et vais vomir sur le pont. Un vent de force 6 à 7 souffle de suroît et la météo parle de “mer agitée”. Je vais à la passerelle avec le patron qui discute à la radio avec d’autres bateaux. Ils semblent contents de se parler mais n’ont rien à se dire, sinon que le temps est mauvais… Je ne peux rien avaler, je vomis une dernière fois et me couche à huit heures.

« J’étais sur pont quand on a vu les premiers dauphins. »

« Deuxième jour, 19 juin. Je me lève à 11 heures. La nuit a passé assez vite, avec des périodes de calme et des moments noirs. Deux ou trois bouchées de steak difficilement avalées vont rapidement rejoindre le repas de la veille. Cinq hommes de l’équipage sur sept sont malades à crever… Vers le soir, le temps se calme. Je réussis à manger du crabe et à ne pas vomir. Il y a un peu de brume et, parfois, on ne voit plus un autre thonier qui fait route avec nous depuis Douarnenez. Je me couche à 20 heures et me sens mieux. Mais ce n’est pas le cas de Jean, le mécano, qui fait peine à voir, ou d’Hervé, le cuistot, obligé de préparer les repas dans ces conditions. La nuit s’annonce longue et ma couche est dure. Vers 3 heures, je regonfle mon matelas. J’ai vraiment mal aux reins.

« Troisième jour, 20 juin. On va filer les lignes sans trop d’espoir, car nous sommes encore trop loin des zones de pêche. Faible vent d’Ouest avec une longue houle. À part mon dos qui me fait mal, je suis bien physiquement et commence à lire et à écrire dans le carré. À la passerelle ce matin, j’ai parlé avec le patron. Il m’a demandé quel jour on était et je lui ai répondu qu’on était le dimanche 20 juin. “C’est la fête des pères, m’a-t-il répondu. Qu’a-t-elle acheté, ma mignonne ?” Puis il s’est retourné vers moi en ajoutant : “Elle n’oublie jamais”. Il me parle de sa fille, la petite dernière qu’il a eue sur le tard. Il me dit que je pourrai envoyer un télégramme à mes parents dans dix jours. Ça m’a à la fois fait plaisir et rendu triste.

Pêche au thon, Douarnenez, Malamok Douarnenez

Jacques Le Du étripe un thon tout juste pêché. À l’arrière-plan, Jean Poirier, le mécano du bord. © Jacques Aubert

« Vers midi, j’ai mangé du pocheteau [une espèce de raie] et c’est passé ! Mais le vin ne me dit toujours rien. Tout le monde va mieux. À 14 heures, j’étais sur le pont quand on a vu les premiers dauphins. Ils sont arrivés par le travers du bateau, bondissants, puis ont pris position devant l’étrave, jouant avec elle, s’écartant et revenant sans cesse, nageant parfois sur le dos pour nous montrer leur beau ventre blanc et la perfection de leurs formes. Jacques est arrivé avec un harpon mais il a raté sa cible. Les dauphins se sont éclipsés…

« J’ai fini Moravagine de Blaise Cendrars et suis resté de quart jusqu’à 22 heures, avec Alfred. Il m’a parlé d’un voyage au thon qui n’avait duré que quinze jours, mais qui avait rapporté mille cinq cents thons, bien vendus. Il m’a parlé des baleines qui viennent près du bateau ; des bancs de crevettes qui rendent la mer toute rouge et dans lesquels on est sûr de trouver les thons… Au foot, Rennes a gagné contre Lyon et, avant le repas, j’ai écouté les pêcheurs commenter le match à la radio. Chou-fleur chaud en vinaigrette avec des œufs au menu. Les lignes ont été ramassées de bonne heure.

« Chacun semble aussi seul que moi, même si on discute »

« Quatrième jour, 21 juin. Les lignes sont en pêche sur leurs perches depuis 5 heures du matin. Rien. L’ennui gagne l’équipage. On a mangé du mou [poumon] et du cœur de bœuf. C’est un plat que je ne connaissais pas. Il faut faire revenir les morceaux dans le beurre pendant cinq minutes dans une grande marmite – le cotard –, ajouter de gros morceaux d’oignons, des pommes de terre, des carottes et beaucoup d’eau. Puis assaisonner et laisser mijoter. C’est bon !

« Après le repas, j’ai passé un long moment à somnoler sur le pont. Alfred, qui était à la barre, m’a montré les lignes molles et m’a dit : “Ils sont là, mais où ?” Chacun semble aussi seul que moi, même si on discute. Les gars font l’effort de parler en français en ma présence mais échangent le reste du temps en breton. Il y a entre eux une certaine solidarité mais je ne sais pas s’il y a de l’amitié…

Pêche au thon, Douarnenez, Malamok Douarnenez

Les repas sont préparés par Hervé Doaré, que l’on voit ici au premier plan, à droite. Il est assis à côté de Joseph Le Bolzer, le patron, et en face de Jean Poirier, le mécano. Chacun se sert dans le grand chaudron du bord, le « cotard ». © Jacques Aubert

« Depuis le départ, le temps est gris et humide. J’ai vu quelques pétrels tout à l’heure. Vers 17 heures, une ligne s’est raidie pour la première fois, mais le poisson n’a pas pris. Treize lignes sont en pêche. Il y en a cinq de chaque côté du bateau et chacune porte un nom. La plus longue, appelée ar c’henta, est située en bout de tangon. Puis viennent an andei, ar plom bras, ar plom bihen et an andeiar. Trois lignes supplémentaires sont disposées à l’arrière du bateau : les bonhom à bâbord et à tribord et ar c’hourier au milieu…

« Les trois premiers thons du voyage sont arrivés sur le pont après le repas. Ce sont des beaux poissons, qu’on mangera demain. C’est important : avant même d’être parti, on m’a parlé de cet instant et des différentes façons de cuisiner le thon.

« J’ai aussi découvert le “laboratoire” de Guillaume, derrière la cale. Pendant toute la descente, on y fabrique les bas de lignes : sur un hameçon à œil, double et sans ardillon, on capelle une imitation en plastique d’un petit poulpe. Elle est fixée sur la hampe par une surliure en fil à voile, puis on raccorde à l’hameçon un long bas de ligne en fil d’acier. Je me sens bien dans cet atelier, malgré l’odeur. Je viens y lire La Chute de Camus et écrire. Que suis-je venu faire ici ? Observer la vie des marins ou m’observer moi même ?

« Avant le repas du soir, on se retrouve tous à l’arrière à discuter. Les gars parlent des escales, de Vigo, et du quartier de la Montagne, à Tréboul. On a le temps, trop de temps ! Nous avons enfin mangé du thon : grillé, salé, poivré et piqué à l’ail. C’est vraiment fameux et ça ne ressemble pas à celui que j’avais déjà goûté ! Jacques m’a parlé d’autres façons de l’accommoder et je crois que c’était autant pour son plaisir que pour le mien. On a aussi eu des nouvelles des autres bateaux : ça pêche ! Nous devrions les rejoindre demain…

« Depuis deux jours, le patron semble faire la tête, mais ce n’est sans doute qu’une impression : il parle peu, même à l’équipage. Je crois qu’il aime rester seul à la passerelle. C’est sans doute sa façon d’être en mer et il faut respecter ça.

« Maintenant, copain, il faut que tu sois marin »

« Après manger, je suis sorti sur le pont, où Guillaume préparait encore des leurres. Lui aussi parle peu, mais je me sens bien. J’ai un peu l’impression de faire partie de l’équipage même si je ne comprends pas comment ils peuvent faire ça toute leur vie. Eux aussi trouvent ces journées longues même si, à peine à terre, ils ne pensent qu’à repartir. Ils font entre trois et cinq voyages de trois semaines chacun pendant la saison, qui dure parfois jusqu’en novembre. La pêche à la traîne n’est pas un métier aussi dur que celui des cordes [palangres] pratiquée par chez moi, mais me paraît monotone… Dans la journée, nous avons pêché une dizaine de thons et j’en ai vidé un. C’est un coup à prendre.

« Sixième jour, 23 juin. Je me sens vivant et joyeux. J’ai sorti mon premier thon ! Bien, sans problème… Ça s’est mis à tirer en même temps sur toutes les lignes après manger et j’ai saisi celle qu’Alfred me désignait. Ensuite, j’ai fait comme j’avais vu faire : arrivé au plomb, j’ai enroulé le bas de ligne d’acier autour de mes bras. Je ne sais plus qui a gaffé le poisson, mais il est venu sur le pont. Alfred m’a dit : “Maintenant, copain, il faut que tu sois marin.” Et il m’a serré la main. Un peu plus tard, le patron m’a interrogé : “Et le tien ?” “Je l’ai eu.” Alors il m’a donné une pomme de sa propre réserve, car il n’y a pas d’autres fruits sur le bateau.

Pêche au thon, Douarnenez, Malamok Douarnenez

Alfred Moreau prépare des bas de lignes de rechange. Ce travail minutieux est principalement réalisé quand le bateau fait « route pêche ». © Jacques Aubert

« Il est venu me réveiller ce matin vers 7 h 30. “Allez, Jacques, lève-toi, viens voir les bateaux, les Espagnols ; viens voir la pêche.” Je suis monté sur le pont et ils étaient là, rassemblés comme les bateaux de chez moi, à Cherbourg, quand ils pêchent le maquereau. La pêche a démarré puis s’est arrêtée d’un seul coup, au bout d’une vingtaine de thons alors que, hier, certains bateaux en avaient capturé deux cents. À midi, le patron en a profité pour me taquiner en prétendant que je portais la poisse au Telen Mor : “Jacques, tu es un boche [dit aussi empêche, car il n’attire pas la chance]. On va te mettre à l’eau avec quelques litres d’eau et deux lignes pour regagner Vigo.” Nous sommes maintenant très au large et très au Sud, je ne sais pas où exactement.

« Heureusement, on a bien pêché après le repas de midi. J’ai vu les thons chasser les balaous, semblables à de petites orphies ; j’ai vu les dauphins sauter très haut pour assommer les poissons qu’ils pourchassaient ; j’ai vu les dindins ou caramels, des oiseaux qui signalent le poisson. Je crois bien qu’il s’agit de puffins majeurs. J’ai aussi pris quelques photos et bu du rouge, pour la première fois du voyage.

Moment de fièvre dans le soleil couchant

« Même Che, ordinairement silencieux, m’a parlé aujourd’hui. Jusqu’à maintenant, il avait un bon sourire, jamais hostile, mais ne disait rien. J’ai aussi discuté avec Jean, le mécano. Il a fait l’Indochine, dix-huit ans sur des palangriers et un an au large de Dakar à pêcher le thon albacore sur un “appâteur”, plus un an au thon blanc sur le même type de bateau. J’ai vu passer un de ces canneurs, ce matin (un Espagnol ?) et nous avons aussi croisé le Ludovic Pierre : c’est un pêche arrière de 48 mètres de l’armement Pêcherie de Cornouaille, qui sert de navire-hôpital à la flottille thonière, avec une femme dentiste à bord. Et c’est aussi notre navire ravitailleur, notamment pour le gasoil.

« Le soir, j’ai vu souffler mon premier rorqual, très loin. Nous étions par 41 degrés de latitude et 18 degrés de longitude. Très au large. Après un dîner de gala – tomates, œufs durs, cœurs et foies de thon et, pour finir, un grand carré de chocolat –, nous avons repéré des puffins qui tournaient. Le poisson était là ! On est tombé dessus. Moment de fièvre dans le soleil couchant qui cuivrait le visage des hommes. Le temps tournait à l’orage. J’ai beaucoup bascroqué [gaffé] et tiré cinq thons. Ils étaient combatifs et j’ai fini la journée avec des ampoules aux index.

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Jean, le mécano, gaffe un poisson qui vient de mordre sur une ligne. © Jacques Aubert

« À part le patron, qui reste en passerelle et qui compte les thons, il n’y a pas de poste attitré. On croche là où ça tire en criant, haut et fort, le nom de la ligne qui a pris et chaque poisson est tué d’un coup de poinçon dans la tête lorsqu’il arrive sur le pont. Puis on le stocke dans un parc en attendant de le vider. Cela se fait plus tard, quand la pêche se calme. Il faut partir de l’anus, inciser le ventre, puis enlever les boyaux, qui sont mis dans une baille. Ensuite, on découpe les opercules, on enlève les ouïes et on laisse sécher le poisson sur le pont pour qu’il perde un peu de son jus, qui pourrait contaminer la glace. On en a emporté douze tonnes dans la cale. Che et Alfred y rangent le poisson le soir. C’est un boulot dur…

« Dans la nuit, sous la lumière crue des projecteurs, Che m’a raconté une pêche datant d’il y a quatre ans, terminée à 3 heures du matin, avec huit cents thons capturés. Nous avons fait quatre-vingt-douze thons en ce jour de la Saint-Jean. Ce soir, des feux s’allumeront sur les collines de Bretagne et on sautera par-dessus. Nous aussi, nous fêtons demain les deux Jean du bord.

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Les thons étripés sèchent sur le pont avant d’être descendus en cale. © Jacques Aubert

« Septième jour, 24 juin. Il faisait très chaud en bas et pour la troisième nuit, le moteur a été coupé. Ce silence me déroute. Je me suis pourtant levé à 5 h 45 avec entrain. On a filé les lignes et ça a bien donné jusqu’à 8 heures. Puis ça a coupé. Sous le soleil, on guette le poisson et on cherche les bancs de crevettes – les “rouges”  – qui donnent à la mer une couleur de sang. On observe les bateaux qui virent brusquement pour être avant les autres sur le coup. La mer bouillonne quand le poisson est là. Il peut mordre ou pas. Quatre baleines ont été repérées, assez loin, puis une dizaine, peut être plus. Nous passons à une trentaine de mètres de ces masses énormes et soufflantes.

« À midi, lapin et ventrée de frites pour fêter la Saint-Jean. Les bateaux portent haut leur pavillon national, les Espagnols aussi. Ils sont nombreux. Leurs gros bateaux sont profilés, avec quatre perches, un équipage nombreux et un matricule au ras de l’eau. Che m’apprend à les reconnaître et je commence à m’y faire, même si, parfois, j’hésite encore un peu.

« On mange ou on prend la pause café de 16 heures en ciré parce qu’il faut être prêt à réagir à la moindre alerte. J’ai chaud et suis comme dans un état second. Juste bien, dans le moment présent. Après le repas de midi, on a vite fait un coup de quelques poissons et Hervé est passé derrière moi. Il m’a donné une claque sur l’épaule en disant “Dix”. J’ai ri avec bonheur… Cent soixante-cinq thons aujourd’hui.

« Huitième jour, 25 juin. Vent et soleil. La mer s’est creusée toute la journée, le vent a forci en soirée. À l’arrière du bateau notamment, c’est un sacré sport de “tirer dedans” le poisson. Mais quel calme quand on passe vent arrière ! J’ai la satisfaction du devoir accompli dans des conditions difficiles. La journée s’est soldée par deux cent vingt-quatre poissons. À ce rythme, on pourrait rentrer dans huit jours, mais je ne sais pas si je le souhaite vraiment. J’ai mangé froid mes tripes de thon à cause des alertes, mais c’est bon de sentir qu’on attend de moi quelque chose. Chaque jour est différent et m’apporte du neuf : ce matin, nous avons aperçu des ailerons dans un banc de crevettes. C’étaient des requins peau bleue. Le patron a lâché deux pétards sous-marins pour éviter qu’ils suivent le bateau et fassent fuir les autres poissons.

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Pour éviter que ses doigts ne soient coupés par les lignes tendues, Jean Chedotal, dit « Che », les a protégés avec des petites pièces de cuir. © Jacques Aubert

« Mon corps me fait mal, mes paupières sont brûlées »

Nous n’irons pas à Vigo, dont Hervé m’avait pourtant tant parlé, car le poisson donne. Tant pis. Je me couche ivre de vent, de soleil et de fatigue. Mes mains me font mal, le bateau sans moteur roule bord sur bord et je n’entends que le bruit du mazout dans ses cuves ou celui de l’eau dans sa cale, juste sous le moteur. Deux cent vingt-cinq thons, dont un rouge.

« Neuvième jour, 26 juin. La bruine a succédé au vent et je me suis levé tard, à 9 heures. Nous faisons cap à l’Ouest et sommes, paraît-il, très au large. La journée est passée vite ; la mer n’était pas belle et il ne s’est rien passé de spécial. Nous continuons à bien pêcher (cent soixante thons). Entre 13 heures et 14 heures, cela a viré au festival : on est tombé sur des thons très coriaces et il a fallu se battre pour les remonter. Le temps s’est dégagé dans l’après-midi et il y avait encore un peu de houle. À midi, on avait mangé une sacrée pintade. Ce soir, c’est bouillon de thon et thon en salade.

« Dixième jour, 27 juin. Toujours la bruine, voire la pluie ce matin. Quand il y a un peu de creux, la mer offre moins de spectacle. J’ai tout de même vu un poisson lune. Porto en apéritif parce que c’est dimanche – ces petites choses ont leur importance –, suivi d’un rôti de veau-frites. La pêche reste bonne mais fléchit un peu : cent onze thons.

« Onzième jour, 28 juin. Il est minuit et je suis de quart avec Che. Il a cinquante-huit ans et quarante-six ans de navigation. Il me raconte que, un jour, il a pêché un requin peau bleue de 3,20 mètres avec cinquante-sept petits dedans. Il a fait très beau aujourd’hui et mes lèvres sont brûlées. J’ai pris de terribles coups de soleil et ne suis pas pressé d’aller me coucher. Ce midi, c’était côte de porc-petit pois et ce soir poches et cœur de thon, sauce au vin.Je me suis levé vers 9 heures et il y avait déjà quarante-cinq poissons sur le pont. Il y a encore eu de chaudes alertes aujourd’hui et ça a bien marché : cent quatre-vingt-onze thons. J’en ai perdu deux qui se sont décrochés, mais ce n’était pas de ma faute. Hier, par contre, j’ai mal gaffé deux poissons et j’ai été condamné à servir à boire à tout l’équipage. Mais, vers le soir, j’ai repéré des thons qui chassaient et ça a payé… J’ai commencé Rhum, toujours de Blaise Cendrars.

Pêche au thon, Douarnenez, Malamok Douarnenez

Le thon est descendu en cale où il va être soigneusement rangé dans la glace. Un travail pénible. © Jacques Aubert

« Douzième jour, 29 juin. Mes yeux me font mal, mon corps me fait mal, mes paupières sont brûlées et mes mains sont sèches : c’est dur de tirer dedans. Je me sens bien et on a fait une sacrée journée de pêche. À midi, on avait déjà cent cinquante thons et puis ça s’est calmé dans l’après-midi. L’eau était plate ; pas le moindre souffle d’air et, comme les autres, j’ai guetté les balbayas : ce sont des zones où la mer frissonne, le poisson étant juste sous la surface. Elles ont la forme d’un triangle parce que les thons nagent en formation, avec un chef de file. Le but est de ne jamais couper ce triangle, mais de le longer pour essayer de capturer le chef. Alors, comme des moutons, les autres suivent. On peut prendre de cette façon une grande partie du banc. Il faut toujours aller dans la même direction qu’eux, mais ce n’est pas toujours aisé de repérer la tête du triangle. Ce sont les appâteurs qui ont trouvé le truc et c’est un élément essentiel de leur réussite.

« Le soleil vient de se coucher et nous avons déjà fait deux cent vingt-cinq thons dans la journée. D’après les échanges radio avec les autres bateaux bretons, c’est le nôtre qui a le plus pêché jusqu’ici. On a passé les mille ce matin. Je commence à imaginer ce que peut être une journée à huit cents thons et ne souhaite pas trop que cela arrive…

« Il y a deux jours, j’ai fait une gaffe. J’ai vidé à la mer un seau de boyaux sans savoir qu’il fallait le faire juste avant de virer de bord, pour ne pas attirer les requins. Che m’a glissé : “Enfin, si le patron n’a rien vu…” Merci, Che ! Ce matin, j’étais réveillé à 7 heures, après seulement six heures de repos, en entendant la queue des thons claquer sur le pont. Étrange et merveilleux réveil. Il est maintenant 22 h 30 et je viens de remonter sur le pont. La mer bouillonne et on fait encore un petit coup de ligne.

La ligne à thon et son déclin
La pêche au thon remonte au moins au XVIIIe siècle en France, mais ne prend son essor qu’au XIXe siècle, avec les conserveries. Vers 1910, dans le golfe de Gascogne, 700 voiliers armés par 4 500 hommes débarquent environ 6 000 tonnes de germon par an. Les lignes traînantes sont déjà utilisées à l’époque et ressemblent beaucoup à celles que l’on trouve sur le Telen Mor. Mais, pour être conservé, le poisson est suspendu à l’air libre sur le pont, ce qui occasionne des pertes d’environ 10 pour cent des prises, les marées durant de dix à quinze jours. Entre fin juin et début septembre, les dundées font quatre ou cinq voyages, chacun rapportant en moyenne 300 thons.
Dans les années 1930, les bateaux commencent à s’équiper de moteurs et de cales réfrigérées. Plus mobiles, capables de traîner leurs lignes à une vitesse constante, ils ont un rendement très supérieur à celui des voiliers. La puissance de pêche moyenne est multipliée par 2,7 pour un bateau des années 1930 et par 4,8 pour une unité des années 1950. En 1939, les captures atteignent 20 000 tonnes. Les ports de Douarnenez, Concarneau, Groix, Étel ou l’île d’Yeu sont les principaux spécialistes de cette pêche.
À partir de 1945, la radio permet à la flottille de rester en contact pour rechercher plus efficacement le poisson et de travailler dans une meilleure sécurité. Tous les bateaux sont motorisés quand apparaît, en 1949, la technique de l’appât vivant, qui permet aussi de pêcher le thon, mais à la canne. Celle-ci va se développer à Concarneau et au Pays basque. En 1957, les apports de cette flottille – environ 50 bateaux en France – sont équivalents à ceux des ligneurs.
Vers le milieu des années 1970, pourtant, on ne compte plus dans l’Hexagone qu’une vingtaine de canneurs occasionnels, surtout basés au Pays basque, et la flottille des ligneurs motorisés décline aussi : de 350 unités en 1960, elle est passée à 210 navires, et cette tendance va se confirmer. En 1986, alors que démarrent les essais sur le filet maillant à germon, il n’y a plus qu’une centaine de bateaux de ce type.
Pourquoi ce déclin ? Le chalutage s’est développé en France et les bateaux sont prévus pour ce métier. Il est difficile de les adapter à la pêche au thon. Ceux qui veulent pratiquer la canne se heurtent à des difficultés techniques : ce métier exige des équipements spéciaux, notamment des petites sennes pour pêcher l’appât et des viviers pour le conserver vivant à bord. Il n’est pas intéressant d’investir et de modifier les bateaux pour une pêche qui reste saisonnière.
Les chalutiers qui veulent pratiquer la ligne sont, eux, confrontés à un problème de rentabilité. La puissance des moteurs et leur capacité de cale n’ont cessé d’augmenter et ils consomment beaucoup de carburant, sans pouvoir vraiment améliorer leurs prises. Une pêche de 2 000 poissons, soit 8 à 10 tonnes, satisfaisante jusque dans les années 1970 pour rentabiliser un voyage de vingt-cinq jours, ne l’est plus dans les années 1980.
Pour pêcher plus, il faudrait allonger les campagnes, mais les marins se sont déjà habitués à des marées plus courtes au chalutage. La ligne, jugée démodée, n’a plus la cote… Les Espagnols, eux, conserveront leur flotte thonière en alternant deux techniques compatibles : la pêche au poisson bleu à la senne et la canne. Ils continueront donc à pêcher le thon de cette façon, tandis que les Français développeront le filet maillant dérivant à partir de 1986, puis le chalut pélagique à partir de 1988.
Source : Loïc Antoine/Ifremer.

Pêche au thon, Douarnenez, Malamok Douarnenez

© Jacques Aubert

« La nuit a été calme, le bateau bougeait à peine »

« Treizième jour, 30 juin. Vieux Duc, mon copain, se marie aujourd’hui. J’aurais bien voulu lui envoyer un télégramme mais nous sommes trop loin pour atteindre Le Conquet. Je crois, pour ma part, que j’ai bien des choses à faire avant de penser à me marier… La nuit a été calme, le bateau bougeait à peine et je suis monté sur le pont à 8 h 45. Mer lisse sous le soleil, fendue par l’aileron d’un requin. J’ai vu aussi des marsouins. Nous avions cent thons à midi, mais depuis, ça s’est calmé. Le guet a une grande importance par ces journées de soleil écrasant. Je comprends maintenant pourquoi on ne voit plus les yeux de Guillaume : ils sont à l’abri des reflets, parés à repérer les balbayas. Le Pell Euz An Neiz, un autre malamok douarneniste, construit en 1945 [qui disparaîtra quelques années plus tard avec tout son équipage lors d’un voyage au thon, ndlr], nous a fait un cadeau : un litre de rouge attaché à un ballon qu’il a largué quelque part et que nous devons récupérer. Ils ont de l’humour, les gars… J’ai eu l’honneur de le retrouver. Cent cinquante thons aujourd’hui.

« Quatorzième jour, 1er juillet. Nous avons fait route toute la nuit. Au matin, nous nous sommes ravitaillés en gasoil auprès de Ludovic Pierre. La journée a été calme et la pêche moins bonne (cent douze thons). Le soir, Che m’a fait découvrir le mélange chocolat chaud-eau-de-vie. C’est fameux et ça sent bon la noisette. Hervé m’a aussi appris à faire des bonnets turcs… Où sont partis les Espagnols ? Il y a plusieurs jours qu’on n’en a pas vus. Il y a parfois beaucoup de bateaux autour de nous et, dans la nuit, leurs feux brillent comme ceux d’une ville.

« Quinzième jour, 2 juillet. Un peu de vent ce matin, mais la pluie a cessé de bonne heure. La pêche a commencé mollement et il a fallu attendre le soir pour que ça donne. Là, ça n’arrêtait plus ! Deux cent cinq thons et trois bonites : si ça continue, on sera à terre dans huit jours. La pluie a repris après le repas du soir et on a eu un temps de chien. Le ciel s’est éclaircit au couchant. C’était beau.

« Seizième jour, 3 juillet. L’inverse d’hier : on a commencé très fort le matin et, ce soir, c’est calme. Il fait beau, avec une brise légère. On approche des deux mille thons capturés depuis le début du voyage, dont cent quatre-vingt-neuf aujourd’hui. J’ai beaucoup rêvé, pensé aux miens et lu Les Raisins de la colère de Steinbeck, commencé deux jours plus tôt. Je ne m’ennuie pas et ça m’étonne.

« Dix septième jour, 4 juillet. Brise de noroît, le temps est gris et morose. Les périodes de calme ont été rares, tant la pêche a donné – deux cent cinquante-trois thons, cinquante-quatre bonites. Nous avons vu des cétacés que je ne connaissais pas et que les gars nomment bélougas. De la taille des marsouins, ils sont noirs avec un nez arrondi et proéminent au-dessus de la gueule, comme un groin. Et ils sautent.

Pêche au thon, Douarnenez, Malamok Douarnenez

« Route terre ! » Le Telen Mor a rempli sa cale ; les derniers thons capturés ont été placés dans l’annexe du bateau. © Jacques Aubert

« Ça a encore donné terrible aujourd’hui et régulièrement »

« Dix-huitième jour, 5 juillet. Che et Hervé sont venus m’annoncer que je pourrais partir faire mon service à Nouméa, dans l’infanterie de Marine, en octobre. Le message est arrivé du Conquet, relayé par un autre bateau. Étonnant d’apprendre ça si loin de la côte. Il y a deux jours, nous étions à 350 milles des Açores, à 600 milles de Vigo et à 900 milles de Douarnenez. En retour, j’ai donné mon accord par message radio. J’ai pensé à ça toute la journée. Partir à 20 000 kilomètres de chez moi, seul ?

« Che et Alfred m’apprennent aussi les nœuds. Ce soir : nœud de chaise, nœud de chaise double, nœud en patte de chien pour raccourcir un bout, nœud d’écoute et nœud de palangre pour les bas de ligne. Ils m’ont aussi parlé du nœud de retour de campagne… Nous commençons à remonter un peu vers le Nord, où certains bateaux ont fait de belles pêches et du gros poisson. Nous avons pris cent trente-quatre thons et sept bonites, mais le temps est triste. J’aspire à revoir le soleil. Nous serons à terre dans six jours sans doute et l’une des premières choses que je ferai sera de courir longtemps, dans un grand espace.

« Dix-neuvième jour, 6 juillet. La bonne humeur règne à bord mais on reste concentré dans le travail. On pêche jusqu’au bout, même si on ne sait plus trop où mettre le poisson. Ça a encore donné terrible aujourd’hui et régulièrement : des poissons entre 7 et 10 kilos par 42 degrés 30 de latitude et 18 degrés de longitude. Le charme de cette journée tient peut-être à cette activité soutenue et à la mer particulièrement vivante : il y a de la crevette partout et des cachalots tout près. Le soleil a fait une courte apparition et une brise de Nord-Est s’est levée, assez forte. Je ne sais pas combien de thons j’ai tiré aujourd’hui – entre trente et cinquante –, en tout cas beaucoup plus de d’habitude. Mais mes mains sont devenues dures.

« Che, le doyen, a le regard ironique quand il sort un gros poisson, comme si c’était normal que ce privilège ne revienne qu’à lui. Che mon ami, avec tes deux cigarettes toujours en réserve dans ta casquette parce que tu n’as pas toujours le temps de t’en rouler une ; avec ta façon d’écraser le mégot tombé à tes pieds longtemps après que tu l’as jeté. J’avais déjà remarqué ça la première fois que je t’avais vu, sur les quais de Douarnenez… C’est notre dernier jour de pêche. Ce soir, on met les gaz bout au vent, comme à l’aller. La cale est pleine et ça n’était arrivé qu’une seule fois dans l’histoire du bateau. »

Pêche au thon, Douarnenez, Malamok Douarnenez

Le poisson est débarqué à Douarnenez. Il sera principalement vendu aux conserveurs locaux. © Jacques Aubert

Le Telen Mor rentrera le 11 juillet 1971 à Douarnenez avec plus de douze tonnes de thon en cale, plus du poisson stocké sur le pont et dans son annexe. L’équipage, qui s’était discrètement cotisé, remettra à Jacques une enveloppe « bien garnie » et lui offrira un thon protégé dans un linge, qu’il ramènera jusqu’à Cherbourg, « en train, dans la chaleur de l’été ».

À la suite de cette campagne, le jeune homme fera une expérience de quelques années dans la marine marchande avant de s’orienter vers la pêche, délaissant définitivement le droit. Jacques Aubert a pratiqué le métier du casier sur son propre bateau, Haot Vouet, pendant plus de vingt-trois ans à Omonville-la-Rogue, tout près de la Hague, où il vit toujours.

Remerciements à Loïc Antoine pour nous avoir indiqué l’existence de ces documents et mis en contact avec Jacques Aubert.

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