Toulinguet & Koulmig

Revue N°229

par Gwendal Jaffry – Le temps d’une belle journée de fin de saison, les premiers exemplaires du Koulmig et du Toulinguet, conçus par François Vivier et construits par leurs propriétaires, se sont retrouvés dans le Morbihan pour un tour du golfe à la voile et au moteur. Une belle occasion de découvrir que la construction amateur de bateaux classiques ne se cantonne pas forcément à de petites unités voile-aviron…

Ine s’agit pas de traîner. D’ici quelques minutes, avec le jusant, la cale d’Arradon ne sera plus praticable. Malgré tout, Bruno Leducq reste placide au volant de sa voiture, tandis qu’il positionne la remorque du Koulmig pour procéder à la mise à l’eau. Et on le comprend : cinq petites minutes à peine vont nous suffire pour mettre le bateau en ordre de marche. Comme quoi la manutention d’une coque imposante peut être aussi simple que celle d’un dériveur léger, pourvu que le couple bateau-remorque soit bien conçu… Alors, fini l’éternel problème d’une place de port et vive le charme de l’itinérance, Bruno venant tout de même d’Eure-et-Loir pour naviguer ce jour dans le golfe !

Une fois le moteur démarré, nous prenons aussitôt le large. Grâce aux nombreuses mains courantes bien placées, les déplacements à bord sont aisés pour aller récupérer aussières et défenses, qui trouvent ensuite place dans les grands coffres du cockpit autovideur. Spacieux, confortable et ergonomique, ce dernier possède une zone “pleine largeur” en avant des coffres des nourrices situés de part et d’autre du moteur, un atout pour les amateurs de pêche. L’accès à la cabine, éclairée par cinq hublots, est aisé. Ici aussi les rangements sont nombreux, entre la soute ménagée sous le cockpit, les équipets et quelques coffres dont l’un abrite le parc de batteries. Deux tablettes encadrent la descente, prolongées par des banquettes, qui peuvent accueillir quatre personnes autour d’une table. Cette dernière, qui peut aussi s’installer dans le cockpit, n’est autre que la porte de la cabine à laquelle on ajoute un pied. Pour la nuit, les banquettes se convertissent en une couchette double.

En quête d’une harmonie avec l’environnement

Bruno Leducq est à l’origine du projet de ce canot à moteur semi-planant de 5,90 mètres de long. “Après plusieurs années passées à naviguer sur Hobie Cat ou semi-rigides, je souhaitais avoir un bateau à moteur transportable, marin, à bord duquel on puisse vivre à deux le temps d’un week-end et qui ait une silhouette classique. J’ai demandé à François Vivier de me le concevoir.” “Koulmig a pour objet d’apporter une alternative aux bateaux à moteur qui dominent le marché aujourd’hui, explique ce dernier. Sa silhouette est classique et chaleureuse pour mieux l’intégrer à l’environnement marin. Ses formes ont été étudiées pour assurer un bon passage dans la mer, tout en garantissant un sillage minimal lorsqu’on est en rivière.” Bruno, menuisier-ébéniste de profession, a construit lui-même ce premier exemplaire selon la technique du cousu-collé (lire page 68) à partir d’un kit en découpe numérique.

“Koulmig est conçu pour recevoir un moteur hors-bord de puissance faible (10 chevaux) à modérée (40 chevaux), poursuit François. Ce qui permet une vitesse de l’ordre de 14 nœuds pour une consommation minimale de carburant. Aujourd’hui, il est doté d’un moteur de 50 chevaux, Bruno l’ayant obtenu pour le prix d’un 25 chevaux auprès de son concessionnaire. Le bateau se trouve donc surmotorisé, et nous avons dû revoir légèrement les formes arrière de la quille car il y avait quelques cavitations.” Celles-ci ont désormais disparu, comme nous pouvons le constater lors d’une pointe de vitesse… en totale infraction avec la réglementation maritime ! À cette allure, sans jamais taper grâce à ses entrées d’eau travaillées, le Koulmig reste très marin et pas une goutte d’eau ne franchit le livet. Mais c’est surtout sa stabilité exceptionnelle que l’on remarque, notamment lorsque le barreur se prend à virer sec. Dommage que la hauteur du rouf – d’ailleurs nuisible à la silhouette – empêche de rester assis au poste de barre. Pour voir sa route, le pilote doit impérativement se mettre debout, l’arceau du tendelet offrant alors une main courante indispensable. “Depuis ce premier exemplaire, précise François, le siège du barreur a été rehaussé. Il est également possible d’installer une barre à roue et les commandes du moteur sur la façade arrière du rouf, un des coffres, raccourci, servant alors de siège au barreur.”

Alors que nous reconnaissons Port Miquel par notre travers, la gracieuse silhouette d’un sloup bermudien des années cinquante se profile dans l’alignement de la pointe de Brouhel. Nous le rejoignons quelques minutes plus tard. Son étrave, joliment arrondie et bien défendue, est surmontée d’un très court bout-dehors angulé. Le livet file en douceur jusqu’au point bas du franc-bord, assez faible et reculé, les formes arrière, larges sans excès, rappelant les yachts américains. Le rouf, très discret grâce à une hiloire qui se prolonge jusqu’à la barre, supporte le mât en aluminium doté d’un guignol. Cet espar étant en position très avancée, la grand-voile présente une longue bordure tandis que le foc reste de taille modérée. “Quand le Toulinguet a été lancé, jubile François Vivier, quelques personnes ont salué une belle restauration !” Pourtant, ce bateau est bel et bien neuf…

“Lorsque j’avais dix-huit ans, poursuit l’architecte, mon père a acheté le Meltem, un plan Laurent Giles de 9 mètres avec lequel j’ai beaucoup navigué, de l’Espagne à l’Irlande. Je m’en suis souvenu en concevant le Toulinguet, notamment pour ce qui est du plan de voilure. Mais j’avais également à l’esprit des plans comme ceux de Cornu ou d’Alden. Pour résumer, je pense qu’il devient nécessaire de proposer des bateaux de plaisance classique en alternative à la restauration d’anciennes unités d’architectes réputés ou oubliés. Les plus récentes de ces coques affichent aujourd’hui près d’un demi-siècle d’existence. Cela implique de sérieux efforts humains et financiers pour les maintenir en état de naviguer. J’ai donc conçu un bateau dans cet esprit, tout en profitant des techniques bois-époxy modernes. Elles permettent à un amateur de se lancer dans une construction, tout en garantissant des bateaux parfaitement étanches et faciles à entretenir.”

Le Koulmig et le Toulinguet vont naviguer de concert près d’une heure durant, poussés par le jusant qui nous fait avaler à grande vitesse la côte de l’île aux Moines. Cinq minutes de louvoyage suffisent ainsi à rejoindre la pointe de Penhap depuis l’île de l’Œuf, avant qu’un dernier bord de vent de travers ne nous mène jusqu’à une crique de l’île Gazeg, où le Toulinguet Olceni II mouille son ancre avant que le Koulmig ne vienne s’amarrer sur son flanc tribord. Les deux équipages se rejoignent alors à bord du sloup pour partager un déjeuner. Belle occasion de constater le confort de son grand cockpit où l’on tient à cinq sans se gêner.

C’est un peu grâce à Jean-Marc Gilliocq, son propriétaire, que le Toulinguet a fini par naître sur la planche à dessin de François Vivier. Propriétaire d’un Quetzal, petit sloup houari de chez Billie Marine, il était en quête d’un bateau de croisière pour explorer la Bretagne et le Sud de l’Angleterre. “À l’origine, explique-t-il, j’ai été séduit par une silhouette de François Vivier. Je l’ai contacté pour lui faire part de mon intérêt et il s’est remis au travail sur ce projet.” “Je voulais qu’on retrouve sur ce bateau les qualités nautiques qui caractérisent les yachts anciens, précise François : stabilité de route, équilibre à la gîte, toucher de barre, facilité de manœuvre sous voiles, mouvements doux. La quille longue, constituée d’un voile mince et d’un lest en plomb y contribue, tout en assurant un échouage facile sur béquilles, une résistance au talonnage et la possibilité de lâcher la barre en navigation quand on en a besoin. Le plan de dérive garantit de bonnes performances au près et ne décroche pas à petite vitesse, ce qui permet de manœuvrer finement à la voile comme au moteur. Ainsi, le choix d’une ligne classique n’a pas qu’un seul but esthétique !”

Une première pour ce constructeur amateur

Si Jean-Marc n’est pas étranger à la naissance de ce plan, il est aussi la preuve vivante qu’un constructeur amateur peut réaliser de très beaux bateaux… dès son coup d’essai ! Trois milles heures de travail, réparties sur ses temps libres durant quatre ans, lui ont permis de donner naissance à un rêve. Et sa réalisation est époustouflante, témoignage certain du soin qu’il y a apporté, mais également de la qualité du plan. “C’est le premier bateau que je construis, précise-t-il très humblement. Cela dit, même si je ne connaissais pas le travail du bois, je dois avouer que je suis tout de même assez manuel et que j’ai quelques compétences techniques.”

Jean-Marc a mené cette construction chez lui, en Corrèze, à l’abri d’un hangar. À l’exception d’une scie circulaire sur table, il n’a utilisé que de l’outillage électroportatif. “J’ai travaillé à partir de tracés en vraie grandeur sur calque polyester fournis par l’architecte”, précise-t-il. Une fois la structure axiale assemblée – elle est constituée de plusieurs plis de contre-plaqué collés entre eux –, elle est encastrée dans les cloisons longitudinales et transversales imbriquées les unes dans les autres et fixées à un chantier. Le bordé peut alors être posé, en commençant par les fonds en contre-plaqué de 12 millimètres d’épaisseur. Les œuvres vives, qui présentent un V très prononcé, sont en effet développables. La muraille, quant à elle, est réalisée en bois moulé avec deux plis de contre-plaqué de 6 millimètres d’épaisseur posés sur lisses. Puis un dernier pli de 4 millimètres, toujours en contre-plaqué, vient recouvrir l’ensemble de la coque. Une fois le safran réalisé et posé, le bateau est retourné. Il s’agit alors de stratifier le bordé puis de boulonner transversalement au voile de quille en contre-plaqué antifracture les deux demi-coquilles identiques en plomb qui constituent le lest. Suivent alors la réalisation des emménagements, le pontage, les peintures, la pose du moteur et de l’accastillage…

Mis à l’eau en juillet dernier, Olceni II est revenu au final à 60 000 euros à Jean-Marc, qui a essentiellement travaillé seul. “Ça a été un plaisir, résume-t-il. Je n’ai jamais été lassé, même dans les quelques moments difficiles que j’ai pu rencontrer, notamment lorsqu’il a fallu concevoir certaines pièces qui n’existaient pas sur les calques. Par contre, à ceux tentés par l’aventure, je conseillerais de bien veiller à mesurer l’investissement personnel qu’implique un tel projet pour ne pas nuire à la vie de famille.” “Jean-Marc a d’autant plus de mérite, souligne François, qu’il n’a pas eu un joli dossier bien ficelé, comme c’est le cas aujourd’hui pour ceux qui construisent le Toulinguet.”

Pour se rendre compte du travail accompli, rien ne vaut une visite en détail du bateau sous la houlette de son propriétaire. Tout est parfait, à l’image des emménagements, particulièrement chaleureux et très adaptés à une croisière confortable à quatre équipiers, même en hiver, Jean-Marc ayant installé un poêle dans le carré. De part et d’autre de la descente, on trouve ainsi une table à cartes de bonne taille sur tribord, devant laquelle on peut s’asseoir, et un coin cuisine en vis-à-vis. Dans le carré, deux banquettes de 0,63 mètre de large se font face. “Il y a 1,76 mètre de hauteur sous barrots, précise François Vivier. Mais depuis cette construction, le rouf a été modifié pour donner plus de hauteur tout en conservant le même profil d’hiloire.” En avant de la cloison qui supporte le mât, le coin toilette et une penderie jouxtent une grande couchette double (1,92 mètre par 1,70 mètre). Partout les rangements sont nombreux et spacieux.

Finesse et puissance, du près au portant

La marée n’attendant décidément pas en ces eaux, il est bientôt temps d’appareiller. Tandis que le Koulmig fait déjà route, la grand-voile du Toulinguet est facilement établie depuis le cockpit où reviennent toutes les manœuvres sur bloqueurs – contemporains comme le reste de l’accastillage –, deux petits winchs situés de part et d’autre de la descente facilitant les étarquages. Sitôt l’ancre dérapée et l’ensemble du mouillage rangé dans la grande baille de l’étrave, le foc est déroulé pour aider à abattre, cap sur l’île Berder. Vingt minutes durant, nous avons tout loisir d’admirer sa pointe Sud… Car le courant de flot, pourtant à son début, et les 10 nœuds de vent du Sud contrarient notre progression, nous empêchant de franchir l’étroit goulet ; un échec que nous partageons d’ailleurs avec un 6 m JI… Reste que l’enchaînement d’une quinzaine de virements de bord vent devant en un aussi court laps de temps révèle un voilier très facile à la manœuvre, qui démarre aussitôt sur sa nouvelle amure et remonte bien au vent. L’équipier de foc trouve vite ses marques, sans jamais se fatiguer grâce à la taille raisonnable de cette voile qui se borde sur winch.

Nous décidons finalement de changer de programme en mettant cap à l’Est, non sans avoir tenté un passage entre Danlen et la pointe de Kernès, en bon équipage têtu ! Mais le golfe ne nous laissera pas sortir aujourd’hui, et il est bien entendu hors de question de lancer le moteur. Poussés par le flot, nous doublons rapidement la pointe de Saint-Nicolas, avant de laisser porter à la hauteur du Logeo pour passer entre Govian et Stibidenn. En quelques minutes, le spi asymétrique est gréé avec son amure capelée sur le bout-dehors, puis établi sitôt viré lof pour lof et mis le cap sur Ilur. L’accélération est immédiate, d’autant que la brise s’est quelque peu renforcée avec des rafales de Sud à 15 nœuds. À cette allure, le Toulinguet progresse tout en puissance, la barre restant douce et équilibrée. On regrette néanmoins son implantation qui limite son débattement et peut gêner les déplacements lors des manœuvres.

Dans l’Est du Drennec, nous virons lof pour lof une première fois, un équipier se chargeant de filer une écoute de spi tandis qu’un autre reprend la seconde sur un des deux winchs du cockpit. Nous changerons ainsi d’amures à quatre reprises, jusqu’à atteindre l’île de Ler, où le foc est déroulé puis la grande bulle multicolore amenée afin de repartir vent de travers bâbord amures en direction de la balise verte de l’Escobes. Probablement du fait d’une quête de mât trop importante, le Toulinguet, raide à la toile, se montre alors légèrement ardent. Reste que dans ces conditions idéales pour lui, les encablures sont vite avalées jusqu’à l’île de Boëdig, où nous rejoint le Koulmig. À hauteur de la tourelle verte de Roguedas, quelques défenses sont sorties des vastes coffres de cockpit dans lesquels se trouvent aussi rangées les béquilles. Car il est temps de nous quitter, Olceni II devant rejoindre Vannes et le Koulmig Arradon. “Il vous a plu ?” nous lance Jean-Marc, seul désormais à bord. Point de mots nécessaires pour lui répondre ; nos sourires suffisent à témoigner du plaisir partagé, mêlé d’admiration.

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