Bretagne. Un yacht et sa capitaine

Revue N°323

Skeaf
Qu’un yacht classique tel que Skeaf se tourne résolument vers un programme social demeure assez rare. Pourtant, ces bateaux sont très adaptés à l’initiation à la voile : le plan de voilure divisé de Skeaf (275 mètres mètres carrés au près, 300 mètres carrés au portant) permet en effet d’attribuer de nombreux rôles aux équipiers. © Mélanie Joubert

Par Sandrine Pierrefeu – Sur l’un des plus grands yachts classiques de la façade atlantique, Skeaf, on ne navigue ni en uniforme ni en gants de régate, mais en chaussures de travail et pull marin. Loin du style et des circuits habituels de la régate classique, Géraldine Baffour y conjugue l’art de «faire du beau bateau » avec celui de la voile sociale. Avec son équipage, elle accueille des publics fragilisés que la mer et l’atmosphère enjouée du bord transcendent. Il n’y a pas de bienveillance, seulement des preuves de bienveillance.

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie.

La rosée perle sur les vernis du rouf centenaire que les premiers rayons du matin font chanter. Il est 8 h 30 à Tréboul. Sorti la veille du Port-Rhu à Douarnenez pour cause d’équinoxe, le grand yacht est paré. Tandis que Ronan, son second, vérifie le hors-bord de l’annexe, Géraldine jette un œil au bulletin météo et à la dépression de 970 hectopascals qui avance vers la Bretagne. Une sortie est programmée pour la journée. En pantalon de travail et bottes de sécurité, elle observe la baie déjà ventée. Posture détendue mais tonique, front lisse et bronzé, visage mobile et ton décidé, elle échange trois mots avec Maëlle, en service civique pour un an sur Skeaf, qui s’éclipse pour donner un dernier tour de nettoyage à l’intérieur. Pas de phrase en trop, une atmosphère tranquille règne à bord.

La passerelle chante bientôt sous les pas des cinq adolescents du Centre de formation Avel Mor de Quimper – cette maison d’enfants à caractère social accueille des mineurs en difficulté – et des deux professeurs qui les accompagnent. Les sacs sont stockés dans le bateau et les téléphones remisés. Les gamins, masqués – épidémie oblige –, sont équipés de gilets de sauvetage. Tous sont bientôt réunis sur le pont pour quelques mots d’accueil. « On ne va pas vous faire de grands cours théoriques mais on répondra à vos questions. Alors, posez des questions ! » annonce la patronne. Les enfants chahutent un peu, mais se tiennent quand même à carreau, impressionnés par l’autorité de la dame. Géraldine surfe sur l’avantage de sa position pour se faire entendre et respecter, tout en appâtant son public avec une recette éprouvée. Elle filoute pour inciter les adolescents à coopérer : « Nous irons vers Morgat où nous nous arrêterons pour déjeuner, si le temps le permet, puis nous rentrerons. Il y a des dauphins dans la baie. Ne restez pas à l’intérieur car si personne ne regarde la mer, on ne les trouvera pas ! »

« Bien sûr, c’est un magnifique voilier classique ! Mais ça, les jeunes ne le calculent pas. Pour eux, c’est un vieux bateau un peu intimidant et qu’ils imaginent lent… Un bateau pour les anciens, quoi ! À nous de leur donner envie d’y venir et une fois qu’ils sont avec nous, notre rôle consiste à les amener à s’amuser, à s’émerveiller. Nous leur proposons de participer à ce qui se passe, de jouer avec nous. Quand c’est possible, nous préférons d’ailleurs qu’ils embarquent plusieurs jours pour que nous tricotions de vraies histoires de vie. Vivre ensemble sur l’eau, c’est formidable ! » Depuis ce matin, c’est le troisième « formidable » que lance Géraldine. C’est son leitmotiv.

Elle poursuit, rayonnante, d’un souffle : « Quand nous avons plus de temps ensemble, nous allons pêcher, nous baigner, jouer aux cartes, cuisiner, rêver, regarder les étoiles, refaire le monde, parfois sans les éducateurs ou les professeurs encadrants. Nous, les marins du bord, nous avons un rôle génial à jouer avec nos invités ! Celui d’initiateur du monde marin, bien sûr. Mais nous essayons de leur faire ressentir aussi la liberté que l’on peut expérimenter sur l’eau. Une liberté que l’on pourra tenter d’élargir, ensuite, à sa vie à terre… Celle de donner libre cours à ses envies, ses élans, ses idées. »

Après son brevet de capitaine 200, obtenu en 2007, Géraldine enchaîne les embarquements.

Après son brevet de capitaine 200, obtenu en 2007, Géraldine enchaîne les embarquements. Ici, à bord de la goélette de 24 mètres en acier Vaïhéré, en Antarctique, qui effectue des croisières depuis 1992. © DR

« C’est la vie à bord qui m’a séduite »

Si son père pratiquait la voile légère en été, Géraldine est née et a grandi à Paris. Elle ne fait pas partie de ces capitaines biberonnés à l’eau salée. « Quand j’étais petite, je voulais être Darwin », explique cette passionnée de biologie. À vingt-deux ans, après un parcours universitaire en biologie et une année de contrat dans un laboratoire d’analyses d’empreintes génétiques de Nantes, c’est plutôt la plongée dont elle rêve de faire son métier. N’ayant pas le budget pour se réorienter vers les professions sous-marines et puisque l’opportunité lui est donnée de se former à la voile aux Glénans, elle tente l’expérience. « Comme on m’a dit un jour, dans la vie, il faut être un peu Tarzan : il y a des lianes partout, à toi de saisir les bonnes ! » Séduite par les valeurs de l’école de voile, elle embarque comme encadrante bénévole pour un an à la base des Glénans de Paimpol. Elle y échange son travail contre le gîte, le couvert et l’apprentissage de l’entretien des bateaux et du métier de chef de bord. « Au départ, je n’ai pas eu le coup de foudre pour la voile, c’est la vie à bord des bateaux qui m’a séduite. La liberté qu’elle procure, la qualité des relations humaines qu’elle permet. Tous les gens que je croisais dans ce milieu étaient passionnés. » Faire des ronds dans l’eau et apprendre à accomplir des manœuvres impeccables, ça l’intéresse ; pour autant, le savoir-faire et la culture nautiques ne suffisent pas à nourrir sa nouvelle passion, jamais démentie depuis ces premiers bords en 2007, suivis l’année suivante par le brevet de capitaine 200, option voile, obtenu à l’école de pêche de l’île d’Yeu. Ce que la mer offre d’épanouissement et de dépassement de soi, si. Au-delà de ses espérances. Elle ne cesse de l’expérimenter au cours de ses différents enrôlements, au charter aux Antilles, à bord de la goélette Vaïhéré en Antarctique, sur La Recouvrance, et pendant une année aventureuse sur La Boudeuse, aux côtés de scientifiques, notamment en Amazonie, comme cheffe de tiers sur le trois-mâts Belem et comme patronne à bord du langoustier Krog e Barz, puis de la bisquine Granvillaise. Mais c’est à bord du Skeaf, avec ce projet social, que cette dimension trouve sa pleine expression.

Cheffe de tiers sur le trois-mâts Belem, Géraldine a construit cette maquette pédagogique de phare carré afin d'expliquer le fonctionnement du gréement à ses stagiaires.

Cheffe de tiers sur le trois-mâts Belem, Géraldine a construit cette maquette pédagogique de phare carré afin d’expliquer le fonctionnement du gréement à ses stagiaires. © Benjamin Decoin

Alors que la petite troupe se répartit entre plage avant et poste de barre pour un tour du pont, un garçon un peu perdu, confondant la poupe et la proue, demande : « Je ne comprends pas, on part vers le port ? » Les autres pouffent. La capitaine le repêche : « Beaucoup de gens se trompent à cause de l’inclinaison de la barre. L’avant, c’est par là. » Les rires ont cessé. « Il n’y a pas de question bête, ok ? » intime-t-elle avant de lancer l’appareillage. Qu’on se le tienne pour dit, plus personne ne se moquera de ceux qui hésitent de peur d’avoir affaire à la patronne.

Dès que le pont est clair, chacun est mis à contribution pour hisser la toile. Une fois les voiles établies, Skeaf file cap au Nord, travers au vent, vers les falaises de grès de Morgat. Les jeunes se répartissent sur le pont. L’un d’eux, qui-veut-faire-pêcheur-plus-tard et à qui l’on a offert une polaire Cotten de pro – un peu grande – se poste près de la barre. « Tu veux conduire ? » propose Géraldine. « Heu… » Elle sourit. « Il y a toujours des “Heu” quand on pose cette question. Tu as déjà conduit une voiture ? » « Bien sûr ! » répond le bambin, onze ans tout mouillé. Elle enchaîne : « Très bien ! Bon, et bien c’est pareil qu’une auto, sans oublier de bien remettre le volant au milieu chaque fois qu’on tourne, ok ? Vise le groupe de maisons qui brillent, droit devant. » Elle s’efface pour que le garçon empoigne les manetons penchés vers l’arrière. Il ne sait pas trop comment se placer. Elle le laisse faire puis intervient, d’un ton de connivence, d’égale à égal : « La position classe et sympa, c’est comme ça. » La route du bateau serpente un peu, puis se stabilise.

Le babillage venu de l’avant s’interrompt à la première vague du large. Le voilier commence à tanguer. « Yahou ! Elle est belle cette houle, non ? À votre avis, elle vient d’où ? » Faire oublier la peur. Intéresser. Des gloussements lui répondent, inquiets. Géraldine insiste. Toujours à la barre, le garçon tente : « De la tempête, au large ? » « C’est ça ! Il n’y a pas encore beaucoup de vent ici, mais là-bas, oui. Et ce vent nous envoie les vagues. Il faut imaginer la mer comme une grosse masse d’eau qui tape sur une marche quand elle arrive à la côte. Alors, elle enfle. En mer, quand tu vois ça, il faut toujours se préparer à ce que le vent monte. Tu ranges ton bateau, tu prépares à manger. Là, ça ira, on sera rentrés quand le vent forcera. »

Avant d’appareiller, par précaution, l’équipage avait réduit la grand-voile d’un ris pour éviter que le yacht ne gîte dans les grains. « Avec un public non initié, il faut trouver le bon réglage. Trop gîté, c’est inconfortable et les gens risquent de passer à côté du plaisir de la virée ; pas assez toilé, on bouchonne et le mal de mer s’installe ainsi que l’ennui », détaille la patronne. Les vagues s’organisent, Skeaf, légèrement sous-toilé, danse. « Ça vous plaît de voir la mer vivante, comme ça ? C’est beau, hein ? »

Skeaf est entretenu chaque année à Concarneau.

Skeaf est entretenu chaque année à Concarneau. L’équipage participe aux travaux, avec l’aide de bénévoles. © Mélanie Joubert

« Un bateau comme celui-ci, c’est une baguette magique ! »

Laissant le garçon entouré de ses copains envieux, la jeune femme explique en aparté : « Notre boulot consiste à aider les enfants des Instituts médico-éducatifs (IME), les adolescents de la Protection judiciaire de la jeunesse (PJJ) et tous les publics fragilisés qui nous rejoignent à vivre l’expérience plutôt qu’à la subir. En leur proposant d’accéder à des envies et des sensations nouvelles, ou oubliées, on espère aider ceux qui naviguent avec nous à gagner en confiance en eux. Bien sûr, il faut parfois jouer serré et bluffer pour qu’ils se détendent dans les situations nouvelles qui adviennent à bord », glisse-t-elle. « Déjà la mer raconte une histoire, mais un bateau comme celui-ci, c’est une baguette magique ! À nous d’être attentifs et bienveillants pour que les miracles opèrent. Quelques mois avant que je rejoigne l’association, un enfant s’est rendu compte à bord qu’il n’était pas aveugle comme il le croyait. L’an passé, un autre, qui n’avait jamais pu descendre un escalier, a eu tellement envie de voir l’intérieur du bateau qu’il a réussi à passer la descente, pourtant raide ! C’est formidable ! »

Il en faut, de l’énergie… On devine la fragilité de l’équilibre financier d’une association comme celle qui fait naviguer Skeaf. En 2020, quand les plans patiemment façonnés ont été mis à terre par la crise sanitaire, l’équipage a organisé en quelques jours une campagne de communication et un système de sorties à la journée destinées à un public élargi. Grâce au mordant de l’équipage et aux sponsors qui ont continué de soutenir le projet, la saison a été sauvée. Même sans en rajouter avec des difficultés extérieures, le pari de « l’insertion sur mer » n’est jamais gagné. « On se jette dans le bain avec le plus d’empathie et de gentillesse possible. On essaie de partager ce qui nous anime sur l’eau – et dans la vie ! Sans professer ou nous rigidifier, nous proposons une expérience ludique dans un milieu beau et sauvage, c’est déjà pas mal ! » Bien sûr, avec certains, l’alchimie n’opère pas. « Si quelqu’un n’a que ses épines pour se défendre, il vaut mieux ne pas les lui enlever, non ? » souffle la jeune femme, dont l’empathie vient de loin.

Skeaf accueille régulièrement à son bord des enfants des Instituts médico-éducatifs, de la Protection judiciaire de la jeunesse et d'autres publics fragilisés. Sous l'œil attentif de la patronne, ces équipiers sont encouragés à participer aux manœuvres.

Skeaf accueille régulièrement à son bord des enfants des Instituts médico-éducatifs, de la Protection judiciaire de la jeunesse et d’autres publics fragilisés. Sous l’œil attentif de la patronne, ces équipiers sont encouragés à participer aux manœuvres. © Mélanie Joubert

« J’ai eu des problèmes de confiance en moi, enfant, puis adolescente. Ce sont des rencontres, des expériences et des petites phrases magiques qui m’ont aidée. Comme celle de cette animatrice me disant après quelques jours ensemble : “Ne change rien, Géraldine, tu es géniale !” Je me dis que si à notre tour et à notre échelle, nous pouvons amener des gens à croire en eux, ça mérite de tout mettre en œuvre pour les aider. » Quoi qu’il arrive, explique-t-elle, son équipage s’efforce de demeurer ouvert et inventif. « Un jour, des jeunes ont prétendu organiser une mutinerie. Ils ont refusé de coopérer. J’ai proposé au meneur de prendre le commandement. Il n’avait jamais mis les pieds sur un bateau… Il a réfléchi un moment, puis il m’a ordonné d’organiser l’appareillage. On a tous participé, tout le monde s’est détendu et ils se sont d’un coup intéressés à la navigation et au bateau. C’était gagné, pour quelques heures ! »

« On est presque à 6 nœuds ! » s’exclame la capitaine, l’œil à tout. Sans transition, en deux enjambées, elle quitte la poupe et revient à ses invités. « C’est quoi un nœud ? Quelqu’un sait ? » Et d’expliquer en quelques mots la vitesse, la terre, les degrés. « Nous, on ne parle pas en kilomètres à l’heure parce que ça compare le bateau à une voiture alors que si tu mets une voiture sur la mer, elle n’avance pas, elle coule », conclut-elle d’une grimace, le sourcil droit levé, un rien clownesque.

Sur le Krog e Barz, où elle fait ses armes comme capitaine aux côtés de Jérôme Suillerot en 2010, elle n’apprend pas seulement les subtilités du golfe du Morbihan. Elle acquiert aussi celles de l’animation. « À bord, nous faisions quasiment du théâtre, avec des costumes de pirate et, surtout, une espèce de jubilation du jeu, des blagues. Je disais aux passagers, dès leur arrivée : “Bonjour, c’est moi le capitaine ! Si vous voulez descendre, c’est par là !” Forcément, ils voyaient qu’on ne se prenait pas au sérieux. Ils comprenaient qu’on continuait à s’amuser dans notre métier. Or, la joie, c’est contagieux. » Elle a gardé de cette période l’habitude d’alléger l’atmosphère d’une pirouette, dès que possible. Pour les autres, mais aussi pour elle qui craint tant la routine.

Il faut parvenir à surmonter son appréhension, pour pouvoir s'installer dans le filet, sous le beaupré… Un petit coup de pouce est toujours bienvenu dans ces cas-là !

Il faut parvenir à surmonter son appréhension, pour pouvoir s’installer dans le filet, sous le beaupré… Un petit coup de pouce est toujours bienvenu dans ces cas-là ! © Mélanie Joubert

« Il ne faut pas se laisser éteindre. Le métier de marin, tu peux le voir comme quelque chose de rêche parce que tu te mets dans des situations inconfortables ou difficiles, mais c’est aussi une profession merveilleuse. Si tu y crois. Quand je n’y croirai plus, je passerai à un autre métier ! Pour l’instant, je continue à trouver ce bateau magnifique et à me réjouir de partager la mer avec des gens que cela peut aider. Voir des dauphins, chaque fois, ça m’éclate. Comme d’essayer de bien faire marcher ce navire. Depuis que je “patronne”, et même sur le Belem, je m’efforce toujours de faire en sorte que tout le monde ait envie de se lever le matin, parce qu’on va faire du beau bateau, rencontrer des gens nouveaux et se rendre utiles, autant que possible. »

C’est vrai qu’ils sont irrésistibles, ces trois marins sincèrement partageurs. Les enfants, d’ailleurs, se piquent au jeu. Après la pause de midi, alors que le vent s’est levé et que chacun s’est un peu habitué au pont, l’équipage actionne de nouveaux leviers de séduction. Certains jeunes s’installent dans le filet, sous le grand beaupré. Ronan explique les différents cordages à celui-qui-veut-être-pêcheur-plus-tard et à un copain mordu. D’autres se relaient à la barre. « Je considère qu’une journée est réussie quand les gens ont eu l’impression que j’étais en vacances avec eux. Cela veut dire qu’ils m’ont sentie disponible et détendue, ce qui est important pour qu’ils profitent de la virée. Je suis vraiment concentrée, mais je donne le change !

Skeaf a été construit en 1916

Skeaf a été construit en 1916 au chantier Abeking & Rasmussen, près de Brême. © Mélanie Joubert

 

Un projet et un outil pareils, ça mérite de se battre

« Quand tu es capitaine, tu peux tout expérimenter mais la seule chose sur laquelle tu ne lâches rien, c’est la sécurité. Il faut être carré là-dessus, avoir en permanence en tête les procédures d’urgence. En cas de pépin, de toute façon, tu réfléchis mal, donc il faut s’entraîner, répéter mentalement et physiquement ces procédures pour qu’elles deviennent automatiques. L’un de mes profs des Glénans, Olivier Daures, me l’a inculqué dès le départ. Son mot d’ordre était : “Plaisir et sécurité.” Mon objectif est que nous nous amusions tous, équipage compris, mais en sécurité. »

L’île Tristan se rapproche. À 9 nœuds sur la mer à nouveau abritée, le yacht tombe sa garde-robe puis est amarré, à l’heure dite pour que le groupe attrape son bus retour. Quelques bouilles bronzées et goguenardes se retournent pour faire au revoir depuis la passerelle du ponton où les jeunes ont débarqué. Un peu plus tard, l’écluse ouvre à nouveau et l’équipage ramène le bateau à sa place dans le Port-Rhu. Le vent demeure léger, mais décostant. La place disponible semble minuscule. La manœuvre devra se faire dans un mouchoir de poche, et le ponton est du mauvais côté pour jouer du pas d’hélice. Géraldine hoche la tête et s’y colle, concentrée, et « gare le camion » parfaitement. « Ça ne se passe pas toujours aussi bien ! » s’excuse-t-elle. Sauf que l’on vous voit chaque fois manœuvrer magnifiquement, Madame. Et que les pontons sont bavards. Nombreux sont ceux qui se souviennent de l’un de vos accostages d’anthologie, réalisé à la voile, avec la Granvillaise pendant les fêtes maritimes à Brest 2012. « Ce bateau était dingue… Il était fait pour la parade et très bon pour l’ego. Nous nous sommes éclatés avec ! » s’enflamme-t-elle. Aussitôt, comme rattrapée par une urgence, elle revient aux projets de Skeaf. Elle évoque les infirmières, le public post-traumatique, les jeunes de la PJJ, les structures avec lesquelles elle établit des passerelles, forge des coopérations, invente des projets d’éveil scientifique. Elle pense aussi lancer une régate où le yacht pourrait « jouer avec d’autres », une régate de voiliers classiques et de travail, à Douarnenez…

Elle semble infatigable. Quand on s’étonne de cette énergie monumentale, elle réplique : « Un projet et un outil pareils, ça mérite de se battre, de mettre ses tripes et toute son intelligence dans la bataille, non ? » Capitaine, c’est un métier. Fait d’expérience, de certitudes et d’assez de modestie pour savoir, à chaque instant, remettre en cause ses intentions et ses intuitions. Tout cela avec l’élégance de ne pas douter trop haut, pour garder l’adhésion de l’équipage. Un métier, donc. Quand il se double d’élan et de conviction, cela ressemble à une vocation.

Skeaf

Le programme de Skeaf permet à tous types de publics d’embarquer, sous la houlette de la capitaine, Géraldine Baffour. © Mélanie Joubert

 

Retrouvez le Skeaf dans le supplément du web, c’est ici

 

Skeaf, cent cinq ans sous l’étrave

C’est en juin 1914, à la veille de la Grande Guerre que le dirigeant d’une compagnie de fret allemande, Henri Horn, passe la commande du Skeaf VII à Henri Rasmussen, fondateur des chantiers Abeking & Rasmussen. Mais la construction du grand yacht de course-croisière est à peine entamée que le chantier doit se consacrer aux commandes militaires.

Skeaf VII, sept cent dix-huitième navire du chantier allemand, sera finalement mis à l’eau en 1916. Ses plans n’ont pas été conservés, seuls demeurent ceux de son frère en construction (voir ci-dessous). Ce ketch à corne, dont la jauge frôle les 40 tonneaux, est caractéristique de son époque : il présente une charpente avec quille en chêne, membrures métalliques et bordé en pitchpin, solutions permettant alors d’allier légèreté et audace des lignes.

Confisqué à son propriétaire à la fin du conflit, Skeaf VII est remis comme dommage de guerre au Danemark et renommé Eroïka. En 1933, un banquier anglais le rachète, le rapatrie en Grande-Bretagne et le rebaptise Gilnockie. Pendant la Seconde Guerre mondiale, il est échoué par son équipage dans une vasière anglaise pour échapper à un sous-marin allemand, et son lest en plomb est réquisitionné au titre de l’effort de guerre.

Repris par un yachtman anglais après l’armistice, il est restauré en 1946 et navigue vingt ans en Méditerranée. En 1969, Bryan Garvey, son nouveau propriétaire canadien, le baptise Polaris et le restaure avant de le confier à une école de voile irlandaise. Celle-ci en néglige l’entretien. Ayant oublié de fermer les sabords de coque, son équipage le voit sombrer dans un port lors d’un coup de vent. Très abîmé et passablement pillé, Polaris est confié par son propriétaire à un passionné français, Yves Lemonnier, qui le restaure et finit par le racheter en 1995. Peint en vert, le yacht participe aux fêtes maritimes de Brest 96 et Douarnenez 98 et navigue l’hiver aux Caraïbes. Il est finalement abandonné dans le port de Caen, où Bob Escoffier remarque ses lignes élancées et le rachète en 2000. Il le nomme Étoile Polaire et lui redonne son allure d’origine grâce à une restauration en profondeur opérée par le chantier du Guip en 2003. Pendant quinze ans, il accueille des passagers à la journée ou pour de petites croisières sur la façade atlantique et participe aux fêtes maritimes et aux rassemblements de grands voiliers.

Son gréement – espars en lamellé-collé et haubans en Inox – a été remis à neuf au cours des quinze dernières années et notamment pendant la période où le voilier était armé par Bob Escoffier à Saint-Malo. Sa garde-robe compte six voiles, un artimon de 48 mètres carrés, une grand-voile de 108 mètres carrés, un flèche de 25 mètres carrés, une trinquette, un foc et un clinfoc, soit un total de 260 mètres carrés pour 55 tonnes de déplacement. Il peut amener en croisière seize personnes. Basé à Douarnenez depuis 2015, le voilier est armé en Navire d’utilisation collective.

Plans de voilure du frère en construction de Skeaf, mis à l’eau en 1916 par le chantier Abeking & Rasmussen, à Brême. © Abeking & Rasmussen
Longueur hors-tout : 22,65 m ; Longueur à la flottaison  : 17,00 m ; Bau : 4,75 m
Tirant d’eau : 2,80 m ; Surface de voilure au près : 275 m2 ; Surface de voilure totale : 300 m2

L’association Skeaf

En 2015, Alan Fustec, spécialiste en sciences de gestion et entrepreneur, qui cherchait un grand voilier de plaisance pour faire naviguer des personnes en difficulté, rachète le navire, alors nommé Étoile Polaire. Il agrège une équipe de mécènes autour de son projet et redonne au bateau son nom d’origine. L’association Skeaf est créée en 2015 et s’allie depuis aux structures sociales de la région pour proposer des sorties à la journée et de petites croisières de quelques jours à des adultes, des adolescents ou des jeunes ayant subi des traumatismes, présentant des situations de handicap ou des difficultés relationnelles et d’insertion.

Par-delà les seules sorties en mer, l’association s’applique à développer des partenariats de plusieurs mois avec ces structures dans le cadre de l’entretien du voilier, mais aussi des projets complets visant à redonner courage, entrain et confiance aux personnes concernées. Ainsi, en juin 2021, de la farine de malt – un co-produit de brasserie transformé aux Jardins de la baie, un atelier d’insertion douarneniste – a été transportée à la voile par les bénévoles des ateliers, à bord de Skeaf, de Douarnenez à la rade de Brest, pour être utilisée en pâtisserie. Un autre projet de sensibilisation au milieu marin est mené avec une association d’observation des requins-pèlerins (APECS). Malgré les difficultés de fonctionnement occasionnées par le coronavirus, les embarquements se poursuivent et les projets sont légion.

Après avoir embarqué sur Skeaf, des membres de l’Union locale d’animation en milieu rural du Goyen (29) ont conçu un « vélo-générateur » pour produire une sorte de muesli destiné aux marins…

Après avoir embarqué sur Skeaf, des membres de l’Union locale d’animation en milieu rural du Goyen (29) ont conçu un « vélo-générateur » pour produire une sorte de muesli destiné aux marins… © Association Skeaf

Envie de mer ?

À en croire l’équipe de Skeaf, ce voilier est « le bateau qui déséquilibre le corps et rééquilibre l’esprit ». Les structures intéressées en sauront plus en contactant l’association par l’intermédiaire de son site (lien ci-dessous). Chaque année, une personne est également accueillie par l’association Skeaf dans le cadre d’un service civique. Enfin, tous les étés, des passagers individuels ont aussi la possibilité d’embarquer à la journée.

Informations complètes et contact : <skeaf.org>.

Thérapie de groupe pour soldats blessés

Si Skeaf a déjà embarqué quelques militaires en situation de stress post-traumatique, d’autres associations se consacrent à ce seul public. Au Canada, pour les vétérans d’Afghanistan, notamment, le groupe Soldier On, rattaché aux Forces armées du pays, propose la voile comme thérapie de groupe alternative. Le fait d’être en équipage, mobilisé autour d’un objectif commun – la bonne marche du bateau – est bénéfique pour les anciens combattants. Les manœuvres sur le voilier qui font intervenir le corps et l’esprit, leur permettent de s’engager physiquement sans remuer leurs démons. Les soldats disent aussi éprouver des sentiments de sérénité et de calme quand ils sont en mer.

En France, à Marseille, l’association « 30 jours de mer après ça ira mieux » propose des stages pour des blessés de guerre. Rompre l’isolement d’un arrêt de travail à cause d’un stress post-traumatique, réparer les corps, apaiser les âmes, c’est le but de cette association, créée en 2017 par Alpha Eon Diakité, qui s’est lui-même reconstruit après l’Afghanistan, grâce à sa famille, l’Armée et… la voile. 

À voir :

Pendant son service civique, effectué à bord, Noémi Santamaria a mis en ligne des vidéos pour présenter Skeaf au public (à voir sur le site de vidéos en ligne Youtube, en cherchant le nom de cette série un brin déjantée, Skeaf’O). De quoi intéresser les enfants et les adolescents, pas forcément attirés d’emblée par cette « vieille coque » que certains imaginent lente, voire ennuyeuse.

Orlane Hélary, jeune marin et scientifique qui a étoffé également pendant plusieurs mois l’équipe de l’association, a pour sa part réalisé un livret pédagogique pour aider les encadrants à préparer la venue des plus jeunes à bord. On y travaille le nom des voiles et les premières bases de la culture maritime… à retrouver sur le site <skeaf.org>.

 

Retrouvez le Skeaf dans le supplément du web ici

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