L’exil des marins philippins

Revue N°262

Un cadet au travail lors d’une patrouille en baie de Subic. © Arnaud Finistre

Par Marine Dumeurger, photos d’Arnaud Finistre – Dans la marine marchande, les Philippins sont partout. Et pour cause, ils représentent un quart des effectifs de la profession dans le monde. Au pays des sept mille îles, une école maritime publique, de nombreux établissements privés et de puissantes agences de recrutement s’emploient à leur faire prendre la mer.

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie.

À la fin de l’année, Kim de Luna commencera sa nouvelle vie. Diplôme en poche, il deviendra marin. Non pas qu’il aime exagérément la mer ou qu’il se passionne pour les cargos. Il ne se fait même pas d’illusions. Kim sait bien ce qui l’attend à bord : de longs mois sans toucher terre, l’éloignement, la promiscuité. Il préférerait même travailler à terre. Mais peu importe, ses désirs attendront. Bientôt, il deviendra officier. Il pourra assurer son avenir et celui de sa famille.

Non loin de Manille, dans la baie de Subic, Kim est l’un des étudiants modèles de la Philippine Merchant Marine Academy (pmma). Cette école est une institution. Fondée en 1820, sous la colonisation espagnole, c’est l’établissement maritime le plus ancien de formation des officiers de marine marchande. Fermée en 1896 pendant la Révolution nationale, rouverte en 1899 par les Américains, elle est placée sous les ordres du ministère de la Défense pendant la Première Guerre mondiale.

Peu à peu, l’établissement s’est développé et prépare des officiers, mais aussi des matelots et des ingénieurs. Si, depuis les années soixante-dix, il subit la concurrence de nombreuses écoles privées, les deux cents étudiants qui en sortent chaque année forment l’élite des marins philippins.

Aujourd’hui, sur les mers du globe, un quart des marins sont d’origine philippine. En 2012, ils étaient six cent mille à déclarer exercer cette profession dans un pays qui compte 97 millions d’habitants. Sur les bateaux, on les retrouve à tous les postes : ils sont simples matelots, mécaniciens ou commandants.

Des milliers de Philippins prennent le chemin de l’exil

La géographie raconte souvent l’histoire. Au pays des sept mille îles, l’eau est omniprésente et la navigation, une évidence. À l’exception des montagnards de l’île principale de Luzon, rares sont les philippins qui grandissent loin de la mer. Kim, lui, est originaire de la région de Manille. Il a grandi près de l’eau. Dans tous les villages côtiers, chaque foyer possède sa bangka, une pirogue à balanciers traditionnelle dont il existe toujours des centaines d’unités. Avec elles, les Philippins se déplacent de côte en côte, commercent de village en village, pêchent pour se nourrir.

à ces facteurs naturels s’ajoutent une impulsion politique et surtout un contexte international. Nous sommes dans les années soixante-dix. C’est le boom pétrolier dans les pays du Golfe. Dubaï, le Qatar, les Émirats prospèrent. Il y a de l’argent et il faut urbaniser le désert, construire des villes, des routes, des centres commerciaux…

Blason de la Philippine Merchant Marine Academy (pmma). Deux cents élèves
sortent de cet établissement chaque année. © Arnaud Finistre

Aux Philippines, le gouvernement de Marcos – au pouvoir de 1965 à 1986 – va en profiter. Les Philippins sont travailleurs, s’adaptent facilement et ils parlent anglais. Les pays du Golfe, eux, ont besoin de main-d’œuvre. Des milliers de Philippins prennent alors le chemin de l’exil. Ils partent travailler un ou deux ans à l’étranger, économisent, envoient l’argent à la maison, avant de revenir. C’est une émigration temporaire, avec une volonté marquée de retour au pays. Une émigration lucrative aussi : les devises étrangères épongent une partie de la dette extérieure auprès de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international.

Rapidement, la mécanique se met en place. Une myriade d’institutions, relayées par une lourde bureaucratie, est imaginée pour organiser plus facilement ces déplacements. La Philippine Overseas Employment Administration (poea) est la plus importante. Créée en 1982, cette agence gouvernementale régit les conditions de travail des Philippins exerçant hors du pays, assure les papiers nécessaires au départ, vérifie les contrats et contrôle un autre acteur clé de cette émigration massive : les nombreuses agences de recrutement qui font le lien entre les employeurs et les candidats.

Les femmes sont domestiques au Canada, nounous chez les Américains, infirmières dans les Émirats. Les hommes bâtissent les gratte-ciel de Dubaï ou naviguent sur toutes les mers. En quelques décennies, le nombre de ces travailleurs a explosé et les métiers se sont diversifiés. Aujourd’hui, 10 pour cent de la population (soit onze millions de personnes) travaillent, de façon temporaire, à l’étranger.

Dans la famille de Kim, ils sont plusieurs à avoir franchi le pas. Un oncle est ouvrier, une cousine infirmière… Aux Philippines, tout le monde connaît un parent émigré. Vus de l’Occident, ils passent pour les petites mains de la mondialisation, mais chez eux, dans un pays où un quart des travailleurs gagnent moins d’un dollar par jour, ce sont les rois du monde. D’autant qu’ils sont la plupart du temps originaires des provinces les plus déshéritées, par exemple de Mindanao, l’île la plus au Sud et la plus pauvre de l’archipel.

Avec l’argent épargné, ils se font construire des maisons plus grandes et plus solides. Ils subviennent aux besoins de leur famille élargie – voire très élargie –, payent les études de leurs nièces et neveux, les frais d’hôpitaux d’un proche. Dans ce pays très catholique, ils sont considérés comme des héros, des femmes indépendantes qui s’émancipent pour faire vivre les leurs, des hommes courageux qui prennent leur destin en main et traversent les océans.

Pour le gouvernement, ils représentent une manne financière fabuleuse. En 2012, la Banque mondiale estime les revenus ramenés par ces migrants à 24 milliards de dollars, soit près de 15 pour cent du pib.

En l’espace de vingt ans, le nombre de marins a doublé

Aux Philippines, on les surnomme les bread winners. Et parmi ces laborieux, les marins occupent une place de choix. Depuis les années soixante-dix, le transport maritime est complètement mondialisé et a besoin de main-d’œuvre. Quand le salaire minimum d’une domestique tourne autour de 400 dollars, les marins peuvent espérer gagner trois à dix fois plus. Et comme ils passent la majeure partie de leur temps à bord, ils ne dépensent quasiment rien et envoient presque tout l’argent à leur famille. Alors forcément, ils sont de plus en plus nombreux : en l’espace de vingt ans, leur nombre a tout simplement doublé.

Kim de Luna, dix-neuf ans, le plus jeune diplômé de sa promotion, incarne la réussite made in Philippines. © Arnaud Finistre

À la pmma, Kim de Luna fera bientôt partie de ces « gagneurs de pain ». Mais pour l’instant, le jeune homme a la tête ailleurs. Il a revêtu son uniforme blanc, impeccable, et coiffe sa casquette d’un air solennel. Demain, c’est la journée porte ouverte de l’école, la seule de l’année où les invités sont autorisés. Kim est impatient, des amis lui ont promis de venir. Lorsqu’il aura rejoint le cortège des overseas filipinos workers (ofw), il ne les verra plus, du moins pour un certain temps.

Si Kim n’a que dix-neuf ans – ce qui fera de lui le plus jeune diplômé de sa promotion –, il ne pense pas à profiter de ses belles années. « Mon père était marin. Après la mort de ma mère, j’ai été élevé par mes grands-parents. Pour moi, ils ont tout donné. […] Je me souviens quand je suis rentré de mon année de stage à bord. À peine à terre, je n’ai pensé qu’à une chose : revoir ma famille, le plus important à mes yeux. À présent, je dois payer leur retraite. Je compte travailler dur pendant trois ans, mettre de l’argent de côté. Je leur offrirai une maison, une voiture. Je leur rendrai tout ce qu’ils m’ont apporté. »

Le jeune homme part avec un avantage dans la vie : il a intégré la seule école maritime publique, et donc gratuite, du pays. Toutes les autres sont payantes et coûtent en moyenne 3 000 dollars par an, une petite fortune pour le niveau de vie local. Avec le nombre croissant de candidats à la carrière de marin, les écoles se sont en effet multipliées : cette activité, souvent dirigée par d’anciens navigants, est lucrative.

Ces nouvelles formations ne dispensent pas toujours un enseignement de qualité et négligent notamment l’apprentissage à bord. En réaction, l’Union européenne a émis il y a peu la menace d’interdire les Philippins sur ses bateaux, une véritable catastrophe économique pour le pays si elle était suivie d’effet. Autre conséquence : les cadets, devenus trop nombreux, peinent à trouver un premier emploi.

Kalaw Street n’a pas vraiment les pieds sur terre

À Manille, à quelques pas du port, au beau milieu de la circulation effrénée de la mégalopole, Kalaw Street n’a pas vraiment les pieds sur terre. Ce petit îlot, situé non loin du parc Rizal – le héros national –, est entièrement dévoué à la mer : dvd de formation piratés, huiles miraculeuses qui soignent tous les maux, agrafeuses à fil pour réparer ses vêtements… Ici, toutes les agences de recrutement possèdent un bureau. Au beau milieu de la foule, Michael Dialogo, un ancien marin devenu recruteur, cherche aussi bien un cuisinier pour un cargo qu’un troisième ingénieur pour un tanker.

Les marins philippins à la recherche d’un embarquement se retrouvent sur Kalaw Street à Manille, où de nombreuses agences de recrutement ont un bureau. © Arnaud Finistre

Tout en brandissant sa pancarte en carton, il explique : « Aux Philippines, la plupart des marins sont originaires du Sud du pays, des Visayas, de Mindanao. Quand ils arrivent à Manille, ils n’ont pas besoin de se disperser aux quatre coins de la ville, ils viennent directement ici. » Mais les plus familiers de Kalaw Street sont les cadets qui s’y donnent rendez-vous chaque jour pour arpenter en groupe la rue à la recherche du stage qui leur permettra de valider leur cursus. Avec une législation de plus en plus regardante sur les conditions de travail, les armateurs se montrent frileux pour les embaucher.

À la pmma, Kim n’a pas eu ce problème. Son école étant réputée, il a pu bénéficier de son carnet d’adresses. Il revient d’ailleurs de son année de stage à bord, où il a travaillé comme cadet pour un armateur grec. Pour lui qui n’avait jamais quitté son pays, cette première expérience avait un goût d’aventure. « J’ai pu voir beaucoup d’endroits et j’ai réalisé à quel point le monde est grand, raconte le jeune homme. En Europe, tout était très propre, pas comme en Asie. Quand on débarquait au port, j’allais manger dans un fast-food. C’est ce qui me manquait le plus à bord ! » Plus sérieux, il ajoute : « C’est sûr, la vie à bord n’est pas facile, la solitude, la pression… Mais finalement on s’habitue et on apprend que les choses les plus enrichissantes dans la vie demandent du travail et de la persévérance. »

Depuis son retour, Kim bénéficie d’une quantité de petits privilèges : il est en dernière année, une véritable consécration à la pmma. Car, comparée à celle de l’école, la vie à bord peut parfois ressembler à un long fleuve tranquille…

Si la pmma est gratuite, elle n’a rien d’une partie de plaisir et les élèves ont des devoirs. Réservistes d’office à leur sortie, ils y subissent une éducation particulièrement stricte. Pour y entrer, la sélection est rude : des tests en maths, en anglais et en sciences, sont suivis d’examens physiques et psychologiques. Ceux qui sont retenus passent ensuite un mois d’adaptation à l’école. Ils y reçoivent une formation militaire et une initiation à la navigation, et sont privés de toute visite.

Chaque année, plus de six mille candidats, âgés de seize à vingt-deux ans, se pressent au concours. Seuls quatre cents sont reçus. Et pour y rester, mieux vaut se tenir à carreau, car au cours de la première année, la pmma exclut environ la moitié de ses effectifs. C’est l’année de tous les bizutages : les nouveaux se déplacent en trottinant, toujours courbés, pour ne pas être plus grands que leurs aînés. Ils se lèvent plus tôt, n’ont pas le droit au téléphone portable. Ces règles de vie, parfois absurdes, font partie de la tradition, comme les punitions en cas de manquement : pompes, tractions, privations de « liberté » le week-end…

La première année, on apprend à baisser la tête

À l’école de la discipline, les bleus de première année apprennent à baisser la tête, pour mieux la relever. « On leur enseigne à être de bons suiveurs pour devenir de bons leaders », martèle Richard Ritual, le directeur.

Alors, les étudiants encaissent. Comme John Trajano, vingt ans, qui ose à peine avouer : « C’est très difficile. J’ai voulu abandonner plusieurs fois. » Comme lui, les nouveaux se disent que c’est un mauvais moment à passer. Dès l’année suivante, ils pourront souffler un peu, se réveiller plus tard, avoir le crâne moins rasé et… se faire servir par les nouveaux bizuts !

Dans le laboratoire de langue (ci-dessus), comme au réfectoire, les élèves sont soumis à une discipline quasi militaire. Le repas doit être avalé en cinq minutes
et il est interdit de regarder son assiette. © Arnaud Finistre

Kim a tenu. D’origine modeste, il savait que cette école serait pour lui un formidable ascenseur social. Un argument défendu par le directeur : « Soixante-dix pour cent des élèves proviennent de milieux modestes ou pauvres. Ils sont originaires de toutes les provinces du pays et parlent des dialectes différents. Au-delà du savoir académique, nous leur inculquons une base commune, le respect de la hiérarchie, la persévérance, le leadership, pour en faire non seulement des officiers, mais aussi des gentlemen. »

Ainsi, dans le cours « d’humanité » de John Fontillas, un ancien de l’us Navy, les élèves apprennent les bonnes manières devant une flûte de champagne vide. Quel verre choisir dans un dîner, comment faire un discours et bien prononcer toutes les lettres de Madame, sans oublier le « d », qui passe souvent à la trappe chez les Philippins. Un peu plus loin, dans le laboratoire de langue, les élèves s’habituent aux différents accents anglais du monde, essuient une tempête à bord du simulateur ou se dirigent au radar dans le port de Manille enneigé.

Quatre heures du matin, dans la moiteur de la mousson. Aujourd’hui, c’est le grand jour, celui que tout le monde attend : la porte ouverte de l’école. Dans la cour de l’ancienne base américaine de Subic règne un ordre tout militaire. Les élèves de première année se réveillent au pas de course, sautent de leur lit, rangent leurs effets et filent à leur séance de sport : course, pompes et étirements pendant plus d’une heure. Puis, ils répètent la parade qu’ils donneront l’après-midi devant le public. Dans le défilé, rien ne dépasse, pas un profil ou un col de travers.

Ils rentrent ensuite pour la toilette et saluent avec respect les gradés qu’ils croisent, avant d’aller prendre leur petit-déjeuner : un bol de riz avec du poisson, avalé sans regarder l’assiette. C’est la règle. Ils n’ont pas non plus le droit de parler sans autorisation. Dans le réfectoire, seul retentit le cliquetis des couverts contre les assiettes.

« Nous, les Philippins, nous restons marins par nécessité »

Ce type d’enseignement influe forcément sur les comportements. Dans le métier, les Philippins sont considérés comme des travailleurs assidus et respectueux, qui ne contestent pas les conditions de travail. Une réputation méritée pour Chuckie de La Cruz, tout jeune officier. « Partout où vous allez et tant qu’il y aura des navires dans le monde, il y aura des Philippins. Nous sommes compétents, flexibles, parlons anglais et puis nous venons d’un archipel, nous avons la navigation dans le sang. »

Les armateurs ne disent pas le contraire : les Philippins ont l’habitude de sillonner les mers, parlent mieux anglais que les Chinois, boivent moins que les Russes, s’adaptent mieux aux autres nationalités que les Indiens. Pour preuve, ils occupent des postes de plus en plus qualifiés. Le capitaine Eleazar G. Diaz dirige Crossworld, une agence de recrutement, et travaille pour plus d’une trentaine d’armateurs étrangers, surtout européens. « Des pays, comme la Norvège, embauchent de moins en moins de nationaux à bord. Là-bas, plus personne n’aspire à être marin. C’est un métier trop difficile. Parallèlement, les compagnies réduisent les coûts et recherchent du personnel moins cher. Résultat : on trouve des Philippins capitaines sur des bateaux chimiques ou à risque. Il y a dix ans, c’était impensable. »

Quand ils ne sont pas en mer ou en cours, les élèves de première année assument certaines tâches ménagères. © Arnaud Finistre

À Kalaw Street, Magsaysay occupe plusieurs bâtiments. À l’intérieur, cette agence de recrutement moderne, l’une des plus importantes du pays, ressemble à une véritable fourmilière. Tous les ans, elle recrute près de trente-cinq mille marins qu’elle envoie travailler sur toutes les mers pour des compagnies étrangères.

Chargé du management, Alexander Querol confirme : « Le nombre de bateaux augmente dans le monde et le besoin en personnel aussi. Aux Philippines, le marché de l’emploi des marins ne connaît pas la crise, même si la concurrence des pays émergents existe. »

Indiens, Chinois et, plus récemment, Birmans acceptent, en effet, des salaires dérisoires. Pourtant, la menace ne semble pas affoler Alexander Querol, ni Eleazar Diaz qui analyse, en souriant, un peu amer : « Ça fait longtemps que le gouvernement chinois veut former des marins. Mais quand leurs apprentis ont reçu leur formation, ils savent parler anglais et montent leur business ou travaillent dans le tourisme. Ils ne sont pas fous, ils font tous autre chose. Nous, les Philippins, nous restons marins par nécessité. Pour une grande partie de la population, il n’y a pas d’autre travail possible. »

Dans un pays miné par la corruption, malgré un taux de croissance de 6,6 pour cent, les opportunités sont rares. Depuis les années soixante-dix, l’économie s’est organisée autour de ces travailleurs qui partent à l’étranger et a délaissé l’éducation, l’agriculture, l’industrie. Les réformes agraires se font attendre. Les terres sont restées aux mains de grandes familles. Le taux de chômage est élevé. Au Sud, sous l’impulsion de groupes rebelles musulmans, l’île de Mindanao subit toujours les assauts d’une guérilla indépendantiste.

Lito peste contre la législation trop contraignante

Avocate de formation, Jabeth Dacanay prend la menace des autres pays plus au sérieux, surtout parce qu’elle influe sur les conditions de travail des Philippins. « Pour le gouvernement, il faut réussir à conserver des conditions acceptables tout en faisant face à cette nouvelle concurrence. » Mais les agences de recrutement font pression dans le sens des intérêts des armateurs.

La journée porte ouverte est la seule occasion pour les élèves de première année de recevoir leurs proches. © Arnaud Finistre

« Dans les années quatre-vingt, leur nombre a explosé. Elles sont devenues puissantes et font du lobbying auprès des autorités pour que les marins puissent moins facilement se retourner contre leur employeur. Toucher ses primes en cas d’accident ou de maladie peut devenir un vrai parcours du combattant. » Dans un pays où les vrais syndicats n’existent pas, parce qu’ils passent des alliances avec les armateurs et le gouvernement, le salarié a peu de recours.

À la pmma, les étudiants n’ont pas de cours de droit du travail. Quand on lui pose la question, Kim ne semble pas bien comprendre. Pourtant, comme la majorité des marins, il sera sûrement amené à travailler sur des bateaux battant pavillon de complaisance.

De son côté, le gouvernement a rédigé un contrat de travail standard. La durée maximum du contrat est arrêtée à douze mois, la semaine à quarante-huit heures et le salaire est versé pendant cent vingt jours en cas de maladie. Mais pour Edwin de La Cruz, ce n’est pas suffisant. Secrétaire général de l’International Seafarer Action Center (isac), cet avocat informe les marins philippins sur leurs droits et leur fournit une aide juridique en cas de besoin. Selon lui, plusieurs points de ce contrat sont contraires aux conventions internationales, notamment l’impossibilité de porter plainte devant une cour étrangère. Aidé par la convention du travail maritime, la mlc 2006, il espère faire évoluer les choses. « Pour nous, c’est une base de négociation précieuse pour faire pression sur le gouvernement. »

Ces conventions internationales ne sont pas toujours appréciées par les gens de mer. Lito peste contre la législation trop contraignante et les nouvelles formations exigées. « À présent, si nous changeons de poste, presque à chaque fois, il faut faire une nouvelle formation. Le problème aux Philippines, c’est que peu d’employeurs prennent ces stages en charge. Pour rester à niveau et compétitif, nous les payons de nos poches et cela nous prend de l’argent et du temps. »

Lito doit justement suivre une formation à Manille avant d’embarquer, comme second officier. Originaire du Sud du pays, il a laissé là-bas ses trois enfants et sa femme. « Déjà que je ne les vois pas beaucoup, j’aurais préféré profiter de mon séjour à terre pour passer du temps avec eux. »

À la journée porte ouverte de la pmma, ces préoccupations n’ont pas cours. Les familles, surtout celles des élèves de première année, se bousculent. Habillées sur leur trente et un, elles se prennent en photo et discutent joyeusement. Pour les recevoir, les élèves ont préparé le dîner, nettoyé la cour et réalisé un massif de fleurs en forme de navire. Et puis l’immense réfectoire a été transformé en salle de bal, la soirée dansante étant le moment le plus attendu pour les jeunes qui ont invité leurs amies.

De son côté, Kim a retrouvé ses copains. Il n’a pas invité de fille. Pour lui, pas question d’avoir une relation stable : l’an prochain, il sera officier. Pourtant, il espère bien revenir rapidement à terre, se marier et avoir des enfants. Grâce à son travail et à l’argent épargné, il montera une affaire, sans doute une école maritime. Kim va réaliser son rêve pragmatique en deux étapes : devenir marin pour assurer son avenir à terre.

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