« La Valbelle » réinventée

Revue N°284

Valbelle canot semi-ponté
La Valbelle longe la pointe de Beg ar Vir pour regagner son mouillage dans l’anse de Porspaul, le port d’échouage de Lampaul-Plouarzel. © Mélanie Joubert

Parce qu’il lui rappelait le bateau de son enfance, Jean-Luc Kérébel, un ancien chaudronnier de l’arsenal de Brest, a racheté l’épave d’un canot semi-ponté lancé en 1928 par le chantier Hily. De cette coque, il n’a conservé que le nom et les lignes pour recréer, avec l’aide de nombreux amis, son cotre idéal.

 

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie.

 

En pays de Léon, on associe vo­lon­tiers les périodes de gran­des ma­­rées à un temps grignou (pleurni­chard). À tort. Ce samedi 17 sep­tem­­bre, le coefficient est de 108 et un soleil généreux éclabousse l’anse de Porspaul, à Lampaul-Plouarzel. À cette heure matinale, plusieurs équipages de pêcheurs-plaisanciers convergent vers la grande cale de la pointe de Beg ar Vir. La mer descend depuis deux heures, il est temps d’appareiller avant que les bateaux n’échouent. Ici, tout le monde profite des vives-eaux pour « aller aux îles » pêcher l’ormeau ou l’étrille. Béniguet, Quéménès, Triélen, Molène, Balanec, Litiry… on a l’embarras du choix. Jean-Luc Kérébel aussi se serait bien laissé tenter, si Le Chasse-Marée ne s’était invité à bord de La Valbelle.

Pour les besoins de cette sortie photo, Jean-Luc a demandé à ses amis Joël et Gene Pellé de nous accompagner avec leur robuste Mouez ar Mor. Pêcheur à la retraite et armateur du coquillier Strinkerez Douar, « Jojo » a cédé la barre à sa fille Érel, laquelle a repris aussi son matelot, qui n’est autre que Gene, sa propre mère. La Valbelle amarrée sur un coffre à l’entrée du havre, Jean-Luc prépare méthodiquement son bateau, chaque geste trahissant le rituel d’un marin rompu à l’appareillage en solitaire. Caler le bout-dehors, sortir du gaillard d’avant le foc, la trinquette avec leurs écoutes, les endrailler, ranger l’étui de la grand-voile, la déferler, replier l’X de gui, établir la grand-voile en pesant sur ses deux drisses, l’étarquer, envoyer le foc, larguer le coffre, envoyer la trinquette… et c’est parti !

À la barre de son canot, Jean-Luc est le roi de la Création. De sa création pourrait-on dire, car, de la quille à la pomme de mât, La Valbelle est son œuvre. Un chantier de plusieurs années mené de main de maître avec l’aide de précieux amis, dont Jacques Bégoc, un ancien collègue de travail, le plus présent, le plus constant. En octobre dernier, il en a invité une soixantaine autour de sa table pour les remercier.

«Mon père avait été mousse sur le dundée Albatros»

Le rêve de ce bateau-là, il remonte à son enfance, au Sans-Souci de son père. « C’était un Lampaulais, raconte Jean-Luc. Né en 1911, il avait été mousse sur le dundée de cabotage Albatros et sur la gabare Printemps, puis matelot sur des cargos. Ensuite, après son service, il était resté dans la Marine, comme manœuvrier, puis commis aux vivres en raison d’un problème de vue. » En 1955, année de naissance de Jean-Luc, son père est déjà quasiment en retraite de la Marine. C’est alors qu’il acquiert un canot semi-ponté gréé en sloup à corne mais dont il ne se sert qu’au moteur pour pêcher aux lignes à partir de Brest ou de Lampaul. L’hiver, quand il s’embauche sur les coquilliers de la rade, le Sans-Souci est mouillé dans le troisième bassin du port de commerce ; à la belle saison il passe le goulet et va prendre son mouillage d’été à Porspaul, où il traque le maquereau pour approvisionner la foule des estivants. « Étant enfant, se souvient Jean-Luc, j’ai fait cette route entre Brest et Lampaul presque aussi souvent par la mer que par la route. » Le gamin contracte ainsi le virus du bateau et le goût de son entretien.

Valbelle canot semi-ponté cotre

Le Sans-Souci emmène les enfants en promenade estivale. Jean-Luc reprendra le sloup de son père et le revendra en 1982 pour en acheter un plus grand. Mouillé ensuite à Lauberlac’h, en rade de Brest, il sera jeté à la côte et détruit par une tempête en août 1985. © Jean-Luc Kérébel

Pourquoi entre-t-il alors à l’école des apprentis de l’arsenal ? Il n’en sait trop rien. Peut-être simplement par curiosité, par appétit pour la chose technique. Orienté vers la chaudronnerie, il se passionne pour « le travail de la matière » et œuvre pendant cinq ans au formage à chaud des tôles complexes destinées aux bulbes, écubiers et autres parties tarabiscotées des coques de « bateaux gris ». Ensuite, il quitte la production et se retrouve dans les bureaux où se préparent les chantiers : devis, approvisionnement, planification, suivi des travaux… D’abord affecté au service chargé des grands et moyens tonnages, il passe en 1993 dans celui des petites unités.

À l’arsenal dans le service chargé de l’entretien des voiliers

C’est ainsi que Jean-Luc va, notamment, organiser l’entretien des voiliers de la Marine nationale. « À l’époque, rappelle-t-il, l’arsenal avait encore ses ateliers bois sur l’île Factice. Tout ce qui concernait le bois, on le traitait là, de la scierie à la cabine de vernis en passant par la menuiserie, le charpentage et l’emballage. C’était génial pour moi. J’étais curieux de tout, je ne me lassais pas d’interroger les ouvriers. Nous étions aussi très liés aux équipages. Ils nous invitaient à bord. Je suis ainsi allé en Islande avec l’Étoile quand Yann Cariou [le capitaine de L’Hermione] était son pacha. »

Habitant un temps Le Conquet, Jean-Luc fait la route chaque jour avec Eugène Paugam, un collègue charpentier de marine : « Je lui posais des questions sur son métier. À l’époque, j’avais remis le Sans-Souci à la voile. J’ai participé avec lui aux fêtes de Pors-Beac’h en 1980 et en 1982, mais je recherchais un bateau habitable pour faire de la croisière côtière. C’est alors que j’ai trouvé le Saint-Ronan, un cotre houari de chez Tertu. » C’était en 1982. Jean-Luc avait vingt-sept ans et deux enfants.

La Bretagne avec Saint-Ronan Les Sorlingues en Arpège

Avant d’embarquer sa petite famille sur ce bateau de 6,75 mètres de long pour 2,50 mètres de large et 1,50 mètre de tirant d’eau, Jean-Luc passe près d’un an à le remettre en état. Car à part la coque, tout le reste est pourri. Il faut refaire le barrotage, le pont, le rouf, les emménagements. Jean-Luc harcèle son collègue charpentier et « squatte » l’atelier d’un beau-frère ébéniste. Il triomphe ainsi de toutes les difficultés, s’enhardit même à créer un cockpit autovideur pour dégager l’espace de deux couchettes-cercueils.

Pour sa première croisière, le Saint-Ronan se rend aux fêtes de Ploumanac’h en 1983, où il remporte la régate de sa catégorie. Pendant douze ans, il sillonne les côtes bretonnes… Et puis l’envie de repousser l’horizon conduit Jean-Luc à acquérir un vrai croiseur. En 1994, il jette son dévolu sur un Arpège. À nous la magie des Sorlingues et des Cornouailles, les mignardises de la Bretagne Sud !

Une décennie plus tard, le skipper a assouvi sa fringale de croisières. Surtout, il ne se reconnaît plus dans le monde surfait de cette plaisance : « J’en ai eu marre des marinas, de cet étalage de bateaux de plus en plus gros, je ne me sentais plus en phase avec tout ça. » Quand il a cessé son activité à l’arsenal – à cinquante ans, grâce à l’allocation de cessation anticipée des travailleurs de l’amiante –, il pensait qu’il naviguerait davantage. Il se trompait : l’Arpège n’était plus adapté à son besoin de mer. Il voulait maintenant battre arrière, en revenir à un petit bateau creux, en bois, à l’image du Sans-Souci de son enfance.

D’ailleurs, ce bateau idéal, il l’a déjà repéré : La Valbelle, à Michel Allançon, a son coffre à Porspaul depuis des lustres. « Il faisait partie du paysage, raconte Jean-Luc, et je connaissais bien son dernier propriétaire puisqu’il m’avait acheté le Saint-Ronan pour remplacer sa Valbelle qui ne naviguait déjà plus. »

Valbelle canot semi-ponté cotre

La Valbelle à Porspaul, dans son dernier état, avant sa renaissance. © Jean-Luc Kérébel

Lancé en 1928 par le chantier Hily établi au Pouldu, au bord de l’Élorn (CM 55), ce canot semi-ponté est construit pour la plaisance, mais sur le modèle des barques de pê­che de la rade de Brest. Il mesure 6 mètres de long pour 2,18 mètres de large et 1,10 mètre de tirant d’eau. Initialement appelé Mésange, il passe vingt-cinq ans en rade de Brest, avant de rallier Lampaul, en 1953. Il est alors rebaptisé Tacoma. Puis Guy Le Cornec et son père Victor le rachètent en 1968 sous le nom d’Albatros et le rebaptisent La Valbelle, comme la bouée bâbord du chenal du Four mouillée dans l’Ouest de Porspaul. L’ancien bateau creux est alors entièrement ponté, doté d’un rouf et d’un nouveau gréement. Il est aussi équipé d’un ancien moteur de voiture marinisé.

C’est dans cette configuration que Michel Allançon le rachète en 1972. Trois ans plus tard, la coque faisant eau de toutes parts, il l’expédie au chantier Baloin de Douarnenez pour la faire plastifier. « Cela coûtait le même prix qu’une restauration, commente Jean-Luc. On a beaucoup critiqué cette pratique. Je dois pourtant reconnaître que, grâce à cette stratification, La Valbelle a pu vivre vingt ans de plus et que ce corset de tissu de verre, tout en accélérant le pourrissement du bois, a maintenu la coque à peu près dans ses formes. »

Les formes, voilà ce qui intéresse Jean-Luc quand il rachète La Valbelle, en 2005, pour 1 euro symbolique. Même s’il le rafistole à la diable pour participer, avec Jojo, aux fêtes de Brest 96, il sait bien que son cotre est mort. « Ce n’est pas un bateau que j’ai acheté, corrige-t-il, ce sont ses formes. » Il n’y avait rien à sauver, tout à créer. Si Jean-Luc ramène la vieille Valbelle dans son jardin, c’est pour en faire le relevé, pour étudier la morphologie de sa charpente, noter les échantillonnages, les essences utilisées, les types d’assemblages, bref tout ce qu’il faut savoir avant de dessiner et de façonner les pièces constitutives d’une coque en bois. Ce travail lui est familier. Cofondateur de l’association Lambaol – créée en 1989 avec Yann Riou et Michel Le Gall pour creuser l’histoire locale de Lampaul et la sauver de l’oubli –, il a souvent arpenté les cimetières de bateaux et sait faire parler les gisants. Il a aussi beaucoup fréquenté le chantier du Guip où il a suivi la restauration des gabares de l’Iroise dont il présidait l’association. Il a lui-même en moult occasions mis les mains dans le cambouis pour modifier et maintenir en état ses précédents voiliers. En revanche, reconstruire entièrement un bateau d’après son épure, voilà qui ne laisse pas de l’intimider.

« Je me suis lancé quand je me suis rendu compte que j’en étais capable, avoue-t-il. J’en doutais jusqu’au jour ou je suis allé à Douarnenez avec mon ami charpentier Christian Tranchard. Nous voulions voir la réplique du Meil ar C’haz, le cotre d’Auguste Tertu, que les stagiaires des Ateliers de l’Enfer étaient en train d’achever. Comme nous l’avons trouvée un peu différente de son modèle, nous sommes allés dans les réserves du Port-musée relever la coque de l’original, et Christian a décidé d’en construire une seconde réplique à partir du plan que nous avions tracé ensemble. Cela a été comme un déclic. Je me suis dit : pourquoi tergiverser puisque je sais désormais faire tout ce qu’il y a à faire ? »

Valbelle canot semi-ponté cotre

1) À l’aide d’un gabarit, on recherche dans le stock de bois tors le plateau qui permettra de débiter une membrure de fil. 2) Sculpure de la râblure de quille. 3) Boulonnage du lest. 4) La charpente axiale est dressée, prête à recevoir varangues et membrures. © Jean-Luc Kérébel

Chantier bloqué faute de chêne tors en suffisance

Le chantier commence par le traçage en vraie grandeur des pièces de la charpente, d’après le relevé de l’ancienne Valbelle. Par rapport à la charpente d’origine, Jean-Luc décide de renforcer l’échantillonnage des varangues, qu’il juge un peu faible pour une coque appelée à échouer souvent. Il modifie également la structure arrière pour la mieux adapter à une motorisation. Du tracé en vraie grandeur, Jean-Luc passe à la réalisation des premiers gabarits en contre-plaqué. Il est toutefois freiné dans son élan en raison d’un problème d’approvisionnement de bois.

Toute la charpente est en chêne, y compris la quille – débitée dans un plateau trouvé chez Pelletier, à Lanester (Morbihan). « Elle était en orme sur l’ancienne Valbelle, précise Jean-Luc, tout comme les virures de fond, mais on ne trouve plus d’orme à cause de la graphiose, alors, je l’ai remplacé par du chêne. » Pour les pièces droites comme la quille, pas de souci. Pour les courbes en revanche, c’est plus compliqué car presque tout le chêne tors est vendu comme bois de chauffage. En l’occurrence, quand Jean-Luc entame son chantier, son fournisseur – Les Bois de Saint-Malo, une société de Miniac-Morvan (Ille-et-Vilaine) – n’a pu lui livrer que la moitié du cubage nécessaire ; il lui faudra attendre plusieurs mois avant de disposer du reste. Comme il ne peut façonner que la moitié des éléments de charpente transversale, Jean-Luc choisit de ne réaliser qu’un couple sur deux ; il fera les autres ultérieurement quand le chêne manquant sera livré. Il en relèvera alors la forme directement à l’intérieur de l’ossature sur les lisses fixées à la charpente à demi-membrée.

Une fois réalisée la charpente axiale, et avant de poser les premières membrures, le constructeur boulonne sous la quille un saumon en fonte de 300 kilos ; l’ancien lest, de récupération, pesait 400 kilos mais débordait de l’épaisseur de la quille. Le déficit de poids sera compensé par les varangues plus lourdes et quelques gueuses de plomb. Le nouveau saumon a été fondu chez Renouard, à Héric (Loire-Atlantique), d’après un modèle en bois fourni par Jean-Luc. La fonderie s’est aussi chargée d’en percer les trous coniques. Le lest est enfin protégé par une peinture époxy.

Valbelle canot semi-ponté cotre

1) Jakez Roudaut procède à l’alésage final du trou de l’arbre d’hélice à l’aide d’un tube affûté
porté au rouge. 2). Pose de la clore par Jacques Bégoc (à gauche) et Jean-Luc. 3) Les aiguillots et fémelots du gouvernail ont été faits maison. 4) Jean-Luc forge le blin du bout-dehors. 5) Réalisation d’une partie cintrée de l’hiloire en lamellé-collé de quatre plis de sipo. © Jean-Luc Kérébel

Bordé en chêne et en mélèze au lieu de l’orme et du sapin rouge

Profitant du fait que la structure axiale – dont Jean-Luc a déjà sculpté les râblures – peut encore être posée à plat, le constructeur perce dans le massif arrière et l’étambot un avant-trou de 70 centimètres de long pour le passage de l’arbre d’hélice ; un travail tout en finesse avec une mèche de 25 millimètres de diamètre et 1,50 mètre de long guidée par deux paliers. Une fois la charpente dressée, ce trou sera alésé au diamètre du tube d’étambot. Et comme la barre d’alésage accusera un léger flambage, il faudra encore peaufiner le percement à l’aide d’un tube d’acier dont l’extrémité aura été affûtée et portée au rouge à la forge.

La charpente compte une vingtaine de couples séparés par une maille de 25 centimètres. Chaque couple est composé d’une varangue, de deux allonges de fond et de deux allonges de haut qui se croisent au niveau du bouchain. Lorsque le tableau et les couples sont en place, le constructeur met beaucoup de soin à « balancer » l’ensemble afin que les lignes filent correctement. Des lisses provisoires sont clouées à l’extérieur, qui permettent de stabiliser la membrure.

Il est temps désormais d’entamer le bordage. Comme celui d’origine, le bordé est composé de deux essences, mais ce ne sont pas les mêmes : au lieu de l’orme et du sapin rouge de l’ancienne Valbelle, tous deux introuvables, Jean-Luc a choisi le chêne – dont il a déniché un joli stock chez Bergot, une ancienne menuiserie de Bohars fermée depuis plusieurs années – et le mélèze, qui a la même densité que le sapin rouge. Le chêne pour les quatre premières virures de fond, la virure d’échouage et la préceinte. Le mélèze pour le reste du bordé.

Le charpentier commence par poser la préceinte et quelques virures suivantes en descendant. Il pose ensuite les virures de fond et remonte jusqu’à l’emplacement de la clore par quoi s’achèvera le bordage. La plupart des virures – de 16 millimètres d’épaisseur – sont d’un seul tenant pour limiter le nombre d’écarts. Comme les bordages en chêne doivent être assouplis, Jean-Luc a bricolé une étuve avec un tronçon de lampadaire empli d’eau sous lequel il allume deux feux à gaz. Après une heure au court-bouillon, les bordages sont provisoirement mis en place, puis retirés quand ils ont refroidi et pris leur forme pour recevoir une couche de minium, avant d’être vissés définitivement. Bien conseillé et épaulé par ses amis du Guip, Jean-Luc emprunte volontiers au chantier brestois des outils spéciaux. C’est ainsi que pour le perçage des bordés Gerd Löhmann lui fournit des forets américains coniques étagés à butée de profondeur, qui permettent, d’un seul geste, de percer à la fois le trou de vis – une classique A 4 en Inox à tête fendue – et la fraisure où viendront se loger la tête de vis et son chapeau de mastic.

Des lattes de pont en mélèze récupérées dans les chutes de bordages

Une fois posée la clore, un fastidieux travail attend le constructeur et ses amis : le lissage du bordé pour gommer les méplats. Au final, le bordage est si soigné que le calfatage – à la mèche de coton et au mastic de vitrier – va se révéler difficile tant les virures sont parfaitement ajustées. « Par endroits, commente Jean-Luc, il a fallu ouvrir les coutures et parfois on a même renoncé à calfater. » Inutile d’ajouter que lors de son lancement, La Valbelle ne laissera pas filtrer une seule goutte d’eau.

Mais nous n’en sommes pas encore là. Jean-Luc doit maintenant réaliser le pont. Plutôt que d’opter pour un rouf à l’image de la dernière configuration de La Valbelle, il dessine un bateau creux avec pontages avant et arrière réunis par des passavants. Ces derniers seront d’ailleurs plus étroits qu’à l’origine, à l’image du Sans-Souci et des petits sloups de Saint-Pabu. La tonture est également relevée de 6 centimètres à l’arrière par rapport au relevé de la vieille Valbelle, cette dernière étant un peu avachie.

Sur un barrotage en chêne et en iroko, Jean-Luc pose un pont en contre-plaqué Marine de 8 millimètres d’épaisseur dont les différents éléments sont scarfés et collés sur 8 centimètres. Cette feuille de contre-plaqué est ensuite « habillée » de lattes en mélèze récupérées dans les chutes de bordages rabotées à 10 millimètres d’épaisseur. Ne reste plus alors qu’à combler les coutures et les trous de vis avec du joint élastomère de polyuréthane. Encore une tâche minutieuse, car il faut au préalable masquer  le bord de toutes les coutures et de chaque trou de vis à l’aide de ruban adhésif. À l’image du Poinçonneur des Lilas de Gainsbourg, Jean-Luc doit ainsi tamponner des centaines de rondelles en papier. Le diable est dans les détails…

Le revêtement du pont terminé, l’hiloire, en lamellé-collé de quatre plis de sipo, dont les parties arrondies ont été précintrées sur une forme, peut être posée. « Tout au long de la construction, précise Jean-Luc, j’ai veillé à l’écoulement de l’eau partout où elle risquait de stagner. C’est le meilleur moyen d’éviter le pourrissement du bois. » Ce souci l’a conduit, par exemple, à augmenter le bouge du pont et à incliner le banc d’étambrai vers l’arrière.

Les emménagements se limitent à ceux d’un canot creux semi-ponté : un banc de nage reposant sur deux serres et dont les efforts sont repris par deux violons, un plancher, une cloison et une porte pour obturer le gaillard d’avant et le coqueron arrière. Un capot pour abriter le petit moteur : un vieux Yanmar 1GM de 6,5 chevaux donné par Polig Kermarrec, un ami à qui Jean-Luc avait fait un mât.

Le façonnage des ferrements offre à l’ancien chaudronnier l’occasion de renouer avec son métier d’élection. Le blin, le davier, la bande molle, les fémelots et aiguillots, le fer demi-rond épousant le couronnement du tableau avec son trou de godille et son anneau d’écoute… toutes ces pièces en acier sont forgées, soudées – par l’ami Jacques Colleau dont c’est le métier –, meulées, usinées maison, avant d’être expédiées à Hanvec chez Galva 29 pour y être zinguées à chaud.

La coque, déjà protégée par un traitement au minium, reçoit une couche de primaire dans les hauts et deux couches sous la flottaison. La carène bénéficie ensuite d’une sous-marine noire tandis que le franc-bord revêt une très seyante robe oléo-glycéro­phtalique respirante azur liserée de bleu marine. L’intérieur est traité en gris Trianon. Quant aux endroits où le bois est laissé apparent, ils reçoivent une lasure glycéro Lenk, une marque suisse dont Jean-Luc a pu apprécier la qualité et la longévité sur les goélettes de la Marine.

Valbelle canot semi-ponté cotre

C’est fini ! Attelée au tracteur de Jean-Paul Castel, suivi à vélo par Polig Kermarrec – qui a donné le moteur –, La Valbelle va rejoindre son élément à Porspaul. © Jean-Luc Kérébel

La mâture ou l’art d’accommoder les restes

Pour le gréement le constructeur va faire du neuf avec du vieux. Le mât en pin d’Oregon qu’il a récupéré est trop gros ; il faut le reprofiler en ôtant sur tout son pourtour une épaisseur de bois de 8 millimètres. Pour ce faire, Jean-Luc réalise une série de passes longitudinales avec une scie circulaire réglée sur une profondeur de 8 millimètres. Ces sillons serviront de repères pour éviter que le rabot ne commette un péché de gourmandise. Au final, cet espar aura 7,50 mètres de longueur avec une section au plus fort de 12,5 centimètres et de 7 centimètres en tête.

Le gui et la corne, Jean-Luc les gardait en réserve dans son garage depuis des années. « C’est en les ponçant que j’ai eu la révélation, se rappelle-t-il : cette odeur, je la connaissais bien, c’était celle du pitchpin, la Rolls-Royce des essences ! » Sur la bôme, à rouleau au profil circulaire, le constructeur rajoute une tringle de gui où lacer la bordure. Quant au pic, il est raccourci et doté d’un nouvel encornat en chêne. Le bout-dehors, enfin, est façonné dans du pin d’Oregon.

Deux frettes de mât en acier galvanisé sont achetées à la société rochelaise À l’abordage. Le vît-de-mulet en bronze avec son enrouleur à cliquet est déniché dans le fourbi d’un copain : « C’était exactement la pièce que je recherchais, on aurait dit qu’elle avait été faite pour La Valbelle ». Les cadènes sont boulonnées à l’extérieur du bordé, pour éviter toute infiltration d’eau. Haubans et ridoirs en Inox, manœuvres en Duracord, polypropylène imitant le chanvre, de chez Tonnerre, complètent le gréement.

La confection du jeu de voiles, en Dacron de 310 grammes, est confiée à Marie Scuiller, la voilière du Vivier, à Lesconil. Jean-Luc a dessiné un plan de voilure inspiré de celui de l’ancienne Valbelle et relevé les dimensions exactes des voiles in situ, en montant provisoirement la mâture. Il a ainsi commandé une grand-voile de 18 mètres carrés, un foc de 5,40 mètres carrés et une trinquette de 4,10 mètres carrés. Nantie de cette pimpante garde-robe, La Valbelle a rejoint son mouillage de Porspaul en juillet 2016, juste avant les fêtes de Brest.

Dans le chenal des gabares

Deux mois plus tard, Jean-Luc nous fait les honneurs de son bateau. Partis au petit largue, nous rasons la Basse de Porspaul, un rocher hérissé d’une tourelle verte autour de laquelle mousse mollement la houle. Vent de Nord-Ouest, force 2 à 3, pas de quoi démonter la mer. Cet écueil franchi, Jean-Luc abat et choque pour emprunter, au grand-largue, le « chenal des gabares ». Au temps de la voile, cette route à terre permettait aux Lampaulais de rallier la rade de Brest sans embouquer le chenal du Four. Le semis de roches qu’elle traverse calme la mer et les courants, mais seuls les pratiques locaux s’y aventuraient, car ils connaissaient les alignements permettant d’en parer les dangers. Un patrimoine immatériel si précieux que l’association Lambaol s’est employée à le sauver. « Nous trouvions qu’à l’heure du GPS et du semi-rigide, c’était devenu trop facile d’aller aux îles, raconte Jean-Luc. Avant, cela se méritait. On a voulu sauver ce savoir. On a interrogé les anciens et on a expérimenté et documenté avec photos et dessins tous les alignements depuis le phare du Four jusqu’à la pointe Saint-Mathieu. »

Valbelle canot semi-ponté cotre

La Valbelle se faufile entre les cailloux dans l’ancien chenal des gabares. © Mélanie Joubert

Croyez-moi, quand vous slalomez dans un tel champ de mines, même par beau temps, il est très rassurant de savoir que votre skipper a tous ces alignements bien rangés dans un tiroir de son cerveau. Nous passons à terre de la Petite Fourche, presque à toucher le caillou. Puis Jean-Luc abat et choque encore un peu les voiles pour se faufiler entre Gwaltog et la côte. Nous sommes désormais quasiment au vent arrière et le courant de jusant nous entraîne sans doute davantage que le vent ne nous propulse. Cap sur le Grand Mouzou, dernier jalon cyclopéen sur notre bref parcours. Parvenu là, il est temps de faire demi-tour pour rentrer au bercail en tirant des bords. Malheureusement, le vent trop faible ne permet pas à La Valbelle de donner toute sa mesure. Elle a beau y mettre du sien, la barre reste neutre­, les écoutes flasques. Voilà ce que c’est de craindre la tourmente les jours de marée !

« Forcément, temporise Jean-Luc, on est sous-toilé. » Après trois mois de navigation, il critique son plan de voilure initial, qui prévoyait l’ajout d’un flèche. En effet, il s’est rendu compte que cette petite voile supplémentaire compliquerait la manœuvre sans guère améliorer la marche. Il a donc décidé de s’en passer et pense aujourd’hui qu’il aurait mieux fait d’apiquer davantage la corne pour augmenter la surface de la grand-voile. Trop tard ! En revanche, il envisage de doter son cotre d’un foc léger de plus grande surface, voire d’un foc-ballon pour le portant. Il pense aussi à une tente de cockpit, pour pouvoir cabaner. Il rêve enfin de remplacer son moteur asthmatique et oléophage par le dernier monocylindre disponible sur le marché, un Yanmar 1GM 10.

Les rêves ne manquent pas. Même si la raison pécuniaire plaide pour une pause. Car ce bateau aura tout de même coûté quelque 25 000 euros à son propriétaire, uniquement en matériaux et en outillage. Sans compter, bien entendu, les trois mille heures de travail, les siennes et celles des autres. Jean-Luc les a aussi comptabilisées, et il sait bien devoir à ces amis une éternelle reconnaissance. Il a d’ailleurs déjà commencé à s’acquitter de cette dette en offrant à l’infatigable Jacques Bégoc une virée à Balanec, petit éden insulaire où son ancien collègue de l’île Factice n’avait encore jamais mis les pieds.

 

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