Par François Boucher  Koxinga, prince pirate de la mer de Chine, a mené le combat pour libérer Taïwan de ses occupants Hollandais au XVIIe siècle. Il fit alors de l’île à la fois une terre chinoise… et un royaume indépendant. Ainsi, Aujourd’hui, nonobstant les tensions qui les opposent, aussi bien Taïwan que la Chine populaire célèbrent Koxinga comme un héros national…

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie

Imagine, ami lecteur, une flotte immense… Quatre cents jonques aux coques noires percées de sabords rouges glissent de conserve sur une mer d’aube tranquille. Sur les ponts, des guerriers silencieux se serrent ; leurs plastrons et leurs casques luisent aux premiers rayons du soleil, leurs arcs et leurs flèches pointent, menaçants, vers le ciel.

Au centre de l’armada, sur le gaillard d’arrière de la jonque amirale, un homme de haute stature trône, martial, la tunique brodée, la chevelure longue et d’ébène, au milieu de ses officiers. Je te présente Koxinga, tout à la fois pirate et prince Ming, le chef de cette expédition. Le jour qui se lève est celui du 30 avril 1661 et la côte vers laquelle il dirige son armée est celle de la baie de Tai’ouan.

Koxinga en majesté.
Koxinga en majesté. Prénommé Sen à la naissance (« forêt »), l’héritier des Ming le nomme Cheng-Gong, «mérite accompli», et lui donne le titre de « seigneur du nom impérial » : Guo Xing-Ye, autrement dit, en dialecte local, Koxinga. © Trésor National de Taiwan, avec l’aimable autorisation du Musée National de Taiwan

Tai’ouan… Tu penses à Taïwan, bien sûr. Tu n’as pas complètement tort, mais à l’époque, Tai’ouan ne désigne qu’une langue de terre, sur la côte Sud-Ouest de l’île qui porte aujourd’hui ce nom. Au temps où je t’ai entraîné, et pour de nombreuses années encore par la suite, les Européens appelaient cette île Formose ; l’Ihla Formosa, « la belle île », du nom que des marchands portugais, la croisant en se rendant au Japon en 1543, lui avaient donné. Plus tard, en 1582, le jésuite espagnol Alonso Sanchez, qui y fit naufrage, avait confirmé, en castillan : Isla Hermosa – bien que lui et son équipage eussent frisé l’inanition, les tribus autochtones, volontiers coupeuses de têtes, ayant refusé de lui troquer des vivres contre des pacotilles.

Sont-ce donc ces farouches tribus que Koxinga va combattre ? Que nenni ! Les ennemis de Koxinga, ce sont les Hollandais !

La contrebande engraisse les pirates wokou, qui la protègent…

Que font-ils à Formose ? Il me faut pour te répondre te reparler des Portugais et des Espagnols. Dès le début du XVIe siècle, en vertu du traité de Tordesillas qui leur réservait cette partie du monde, et malgré leur toponymie poétique, les premiers imposent rudement leur présence en Asie. Ils y ouvrent, de gré ou de force, des comptoirs à Goa, Colombo, Malacca et aux Moluques. Là, ils prêchent l’Évangile, chargent leurs caraques d’épices enivrantes et rêvent d’horizons encore plus lointains : la Chine des porcelaines et de la soie, et le Japon du bout du monde… La Chine, dirigée par les Ming depuis 1368, a instauré le haijin, ou « mer interdite », dispositif proscrivant la navigation maritime privée, destiné à se prémunir des pirates wokou, qui, depuis leurs repaires des îles méridionales de l’archipel nippon, ravageaient ses côtes. Elle pratique, qui plus est, une diplomatie tributaire, en vertu de laquelle elle n’ouvre ses ports qu’aux navires des pays étrangers qui lui font allégeance et lui paient tribut. Les Portugais n’y sont pas disposés, mais en échange de leur aide contre les wokou, ils n’en obtiennent pas moins des Fils du Ciel de pouvoir trafiquer avec eux en s’installant à Macao en 1557. Au Japon, ils s’ouvrent le port de Nagasaki, grâce à l’entregent des jésuites, habiles convertisseurs d’âmes locales haut placées et amatrices de canons lusitaniens. Or, la Chine s’interdit de commercer avec le Japon, vassal incontrôlable. Cette prohibition génère une importante contrebande, engraissant les wokou qui la protègent.

Dans les dernières années de la dynastie Yuan, les wokou, des pirates japonais, attaquent régulièrement les provinces côtières de l’Est de la Chine.
Dans les dernières années de la dynastie Yuan, les wokou, des pirates japonais, attaquent régulièrement les provinces côtières de l’Est de la Chine. Ce détail de parchemin montre la réplique des troupes Ming qui défendent un village dans une bataille rangée sur l’eau. © CPA Media Pte Ltd/Alamy Banque D’Images

Le Japon, par ailleurs, est un important producteur d’argent, métal stratégique pour la Chine qui en battait monnaie. Les Portugais établis à Macao et à Nagasaki lui offrent une alternative opportune de commerce triangulaire : ils lui achètent ses soieries et ses porcelaines pour les revendre aux Nippons contre de l’argent sonnant et trébuchant, qu’ils réinjectent ensuite dans l’économie chinoise.

Sur ces entrefaites, les Espagnols, venus des Amérique à travers le Pacifique, conquièrent les Philippines en 1571. Encore plus que les Portugais, ils ont de l’argent : de vrais Tontons Cristobal ! Extrait des mines du Potosí au Pérou, le métal précieux arrive à pleins galions dans leur nouvelle colonie. La Chine, faisant une seconde fois fi de son dogme tributaire, chante Vive les barbus ! Un commerce florissant s’établit entre ses marchands, Manille et, au-delà, les Amériques. À cette économie mondialisée, les Hollandais vont bientôt se mêler…

En 1578, Sébastien Ier, roi du Portugal, meurt sans héritier. Philippe II d’Espagne revendique le trône. Il l’obtient en 1580, et fusionne l’Espagne et le Portugal dans l’Union Ibérique. Mais ce qu’il gagne ici, il le perd là : en 1581, les Provinces-Unies des Pays-Bas, rattachées à sa couronne en 1549, font sécession. Ne se sentant pas liés par le traité de Tordesillas, les Hollandais se lancent à leur tour dans le monde. Leur Compagnie des Indes orientales (VOC), fondée en 1602, s’en prend aux intérêts ibères partout où elle va. Elle supplante les Portugais aux Moluques, les concurrence au Japon où elle obtient en 1609 un privilège commercial sur l’île d’Hirado, multiplie les blocus de Manille et lance plusieurs raids contre Macao. En 1622, la VOC se sent suffisamment forte pour chasser les Portugais de leur enclave, prendre leur place comme interlocuteur commercial de la Chine et accaparer le commerce avec le Japon. Sauf que cette jolie combinaison échoue : les Portugais refoulent les forces assemblées par la VOC sous les murailles de Macao.

Les Hollandais cependant ont échafaudé un plan B : ils se rabattent sur les îles Pescadores, à mi-chemin de la Chine et de Formose – encore une trouvaille toponymique portugaise pour ces terres que les Chinois appellent Penghu. Ne rencontrant aucune résistance, ils y débarquent et y bâtissent un fort. Inacceptable ! Les Célestes dépêchent leur flotte sur place et enjoignent aux importuns de partir, car les Penghu, martèlent-ils, sont chinoises.

Fructueuse médiation aux îles Penghu

C’est à ce moment qu’entre en scène Zheng Zhi-Long, le père de Koxinga, qui joue dans cette histoire un rôle quasi aussi important que son fils. Rejeton d’un modeste fonctionnaire des finances, Zheng Zhi-Long est né à la charnière des XVIe et XVIIe siècles, à Nan’an, petite ville côtière du Fujian, la province chinoise qui fait face à Formose. Adolescent turbulent, il rejoint un oncle armateur à Macao, où il apprend le portugais, se convertit à la religion catholique et prend pour nom de baptême Nicolas Gaspard Iquam. L’oncle le charge un jour d’accompagner une cargaison vers le Japon.

Carte hollandaise, datant de 1668
Carte hollandaise, datant de 1668, représentant la mer de Chine orientale, avec une partie des côtes de Chine, l’île de Formose et le Japon. © gallica.bnf.fr/Bibliothèque nationale de France

Arrivé sur place, il fait la connaissance du marchand Li Dan. Un malin, celui-là ! À Hirado, où il a fait fortune, il est l’un des rares étrangers à posséder des shuinsen, jonques armées autorisées par les autorités japonaises à commercer avec le reste de l’Asie ; c’est un ami de Jacques Speckx, le directeur du comptoir de la VOC. En Chine, Li Dan fréquente le gratin des affaires et de l’administration du Fujian, dont il est originaire. À Tai’ouan enfin, il est l’un des principaux acteurs de la contrebande sino-japonaise, et le complice de Yan Si-Qi, grand chef wokou – certaines sources assurent même qu’ils ne font qu’un.

La Chine en effet, aidée de bandes corsaires et des Portugais, a fini par éradiquer les wokou, ce qui a permis de lever le haijin en 1567. De son côté, Hideyoshi – réunificateur du Japon et grand ennemi de la Chine – les a bannis de son territoire quelques années plus tard. La plupart ont trouvé refuge… à Formose, où la contrebande sino-nippone bat son plein.

Li Dan engage Zheng Zhi-Long et, l’appréciant, en fait son fils adoptif. Le jeune homme prend racine à Hirado et épouse bientôt une demoiselle de la gentry locale : Tagawa Matsu, fille de samouraï. Le 28 août 1624, elle lui donne un fils : Sen, « forêt », qui sera plus tard connu sous le nom de Koxinga.

Son père a mis les voiles quelques jours plus tôt avec Li Dan vers les îles Pescadores, où le conflit sino-hollandais s’enlise. Que vont-ils faire dans cette galère ? Du business, tout simplement ! Li Dan en effet a proposé ses bons offices et Zheng Zhi-Long, qui parle portugais, langue des affaires dans la région, lui sert d’interprète. Sa médiation réussit : les Hollandais acceptent de se retirer à Formose, que la Chine considère hors de sa souveraineté.

Ils débarquent à Tai’ouan, qu’ils ont déjà reconnu en 1623. Ils y édifient un premier fort, Zeelandia, sur un promontoire gardant l’entrée d’une baie que les Chinois appellent Lu Er Men, « la porte de l’oreille de daim », qu’eux baptisent baie de Lakjemuyse, puis un second, Provintia, plus modeste, au fond de cette dernière, pour protéger les habitations et les factoreries établies à cet endroit. Ils fortifieront plus tard Zeelandia en une véritable citadelle à quatre demi-bastions et double enceinte.

Dessin de Caspar Schmalkalden
Dessin de Caspar Schmalkalden, un voyageur allemand, employé occasionnel de la VOC. Il représente un autochtone de Formose en chasse, tenant dans ses mains un instrument qui lui permet de faire du bruit pour rabattre ses proies. © The Picture Art Collection/Alamy Banque D’Images

La Chine leur a promis de tolérer la contrebande avec les marchands du Fujian, dont les jonques peuvent venir jusqu’à Tai’ouan proposer leurs produits. Li Dan et son complice Yan Si-Qi se font fort de les aider à l’organiser. Mieux, les Hollandais les sollicitent pour lutter contre les Espagnols et les Portugais. Voilà les deux compères enrôlés corsaires de la VOC ! Il leur faut un homme capable pour diriger ces opérations : ce sera Zheng Zhi-Long.

Or, peu après, en 1625, Li Dan et Yan Si-Qi décèdent, à trois mois d’intervalle. Zheng Zhi-Long prend le contrôle de leurs affaires formosanes et impose son autorité aux wokou, en fédérant les principales bandes de l’île au sein de la Shibazhi, la « Ligue des 18 ». Il s’installe à Wankan, îlot proche de Tai’ouan, et accroît sa flotte, que les Hollandais équipent en armes et munitions, puisqu’il combat sous leur drapeau. Il s’en émancipe cependant peu à peu, rançonnant habilement la navigation régionale et détournant une partie du commerce de Tai’ouan au moyen de marchés flottants qu’il organise au large des Pescadores, sur lesquels il prélève sa dîme. Il renforce aussi ses liens avec Masanao, marchand d’Hirado qui s’est arrogé le monopole de l’importation des soies au Japon. La VOC décide en 1627 de taxer la contrebande sino-japonaise à Formose. Les Nippons s’insurgent. Le comptoir de la VOC à Hirado est suspendu.

Zheng Zhi-Long s’est aussi irrité de l’affaire. Un autre événement précipite sa rupture avec les Hollandais. Cette année-là, de mauvaises récoltes et une interdiction d’importer du riz décrétée par le gouverneur local, corrompu, provoquent une famine dans le Fujian. Zheng Zhi-Long vole au secours de ses compatriotes affamés. Il écrase la flotte Ming chargée de faire respecter l’inique édit. Les Ming appellent les Hollandais à la rescousse, en leur faisant miroiter des droits commerciaux complets sur la Chine. Ceux-ci acceptent, mais tergiversent… Zheng Zhi-Long triomphe et déloge le gouverneur scélérat de son fief d’Amoy – l’actuelle Xiamen.

Carte de Formose par Johannes Vingboons, 1636.
Carte de Formose par Johannes Vingboons, 1636. © Dutch Nationaalarchief

Ce coup plein de panache n’est pas sans calcul : ceux qu’il a sauvés de la faim, qu’il fait venir en nombre à Tai’ouan, deviennent ses partisans ; quant à sa guerre contre les Ming, que les Qing, leurs rivaux mandchous, menacent depuis plusieurs années déjà sur leurs confins septentrionaux, n’était-il pas sûr de la gagner et de faire des vaincus ses obligés ? De fait, les Ming lui tendent bientôt la main : « Cessez de nous être hostiles, et nous vous ferons grand amiral ! » Zheng Zhi-Long ne se fait pas prier. Le pirate devient un dignitaire Ming, et prend ses quartiers à Amoy.

Les Hollandais, marris, décident de monter une expédition contre lui… en s’alliant au pirate Liu Xiang, ancien de la Ligue des 18 – que le nouvel amiral Zheng Zhi-Long se doit désormais de combattre – et à Li Guo-Zhu, fils de Li Dan. Le 7 juillet 1633, cette coalition hétéroclite détruit une partie de la flotte que Zheng Zhi-Long est en train de construire à Amoy. Mais ce dernier prend brillamment sa revanche quelques mois plus tard, dans la baie de Liao Luo.

Bon prince, il accepte de continuer à commercer avec la VOC, qui de son côté fait amende honorable au Japon, désormais dirigé par les Tokugawa. Elle s’y relance d’autant mieux que les Portugais en sont expulsés en 1641. Jugés moins prosélytes, les Hollandais sont même les seuls Occidentaux autorisés à commercer sur l’île artificielle de Dejima, construite dès 1634 par les Nippons pour y cantonner les étrangers et se préserver de leur mauvaise influence. Tai’ouan, dès lors, prospère. Le Japon vient y chercher des peaux, des porcelaines et de la soie écrue. Les soies travaillées sont, elles, réexportées vers Batavia – l’actuelle Jakarta, capitale de la VOC en Asie – et la Hollande.

L’implacable main de la compagnie des Indes néerlandaise

La prospérité ne signifie pas la paix. Les Espagnols voient d’un mauvais œil la présence des Hollandais à Formose, si proche de leurs Philippines. À partir de 1626, ils s’implantent à leur tour dans le Nord de l’île, à Keelung et Tamsui, et y construisent les forts de San Salvador et San Domingo. La poudre, tôt ou tard, va parler. En 1641, les Hollandais lancent un premier assaut, infructueux. En 1642, ils l’emportent, profitant de ce qu’une partie de la garnison a été rappelée à Manille. Les Espagnols évacuent Formose.

« Taioan » au temps des Hollandais :aquarelle du Grand Atlas publié en 1662-1665 par Joan Blaeu
« Taioan » au temps des Hollandais : aquarelle du Grand Atlas publié en 1662-1665 par Joan Blaeu, fils du cartographe officiel de la VOC Willem Blaeu. Fort-Zeelandia, le bastion de la Compagnie, entouré par ses lourds vaisseaux, semble rayonner de prospérité… Mais ce règne sera de courte durée. © CPA Media Pte Ltd/Alamy Banque D’Images

La VOC doit aussi composer avec les tribus locales de l’île. Dans les guerres régulières qui les opposent, les clans autochtones, d’origine austronésienne, voient dans les Hollandais, au gré des circonstances, des protecteurs ou des empêcheurs de se massacrer en rond. En témoigne le journal d’Élie Ripon, mercenaire suisse qui mena les premières reconnaissances de Tai’ouan pour la VOC, et qui fut l’un des premiers à s’y frotter. Il rencontre d’abord une première tribu, les Bacalevan, avec qui il sympathise. Comme il projette avec ses hommes d’ériger un fortin, il leur demande la permission de couper du bois dans la forêt. Les Bacalevan y consentent mais bientôt, une seconde tribu, les Mattau, s’interpose : « La jalousie les prit de ce que nous étions aimés de ceux de Bacalevan… Ils vinrent un matin ainsi que le soleil fut levé, et voici un grand nombre de gens, jusques au nombre de trois ou quatre cents ou davantage… bien armés à leur mode, coutelas et rondaches toutes carrées, javelines et dards, arcs et flèches… » Le combat s’engage, Ripon et ses hommes rembarquent tant bien que mal : « L’ennemi suivit de si fort sans craindre ni mousquet ni épée et tuèrent en ma présence trois de mes gens… »

La VOC tente de « pacifier », d’évangéliser, voire de « néerlandiser » ses turbulents voisins. Georgius Candidius, pasteur de l’Église réformée des Pays-Bas et premier missionnaire mandaté par la VOC, séjourne ainsi de 1627 à 1637 à Tai’ouan. Il s’installe dans le village de Sinkan, proche de Fort-Zeelandia, et apprend la langue locale, le siraya, qu’il romanise afin de traduire la Bible. Il laissera un recueil ethnographique considéré comme fondateur des études taïwanaises. Parlant de la tribu des Soulang, il écrit notamment : « Leurs maisons ressemblent à des granges… Ils n’y gardent rien sinon les crânes et les os de leurs ennemis, avec lesquels ils jouent dans la rue comme des enfants. »

Fidèle aux Ming, un héros surgit dans la tourmente

La VOC suscite la création d’une fédération des villages, dont l’institution principale est le Landdag, assemblée consultative annuelle où chacun est représenté. Surtout, pour mettre en valeur sa colonie, la VOC favorise une immigration chinoise qui empiète chaque jour un peu plus sur les terres indigènes. Lorsque les Mattau entreprennent de s’y opposer, en 1635, ils sont écrasés par la VOC. Quelques années plus tard, en 1652, ce sont quelque cinq mille Chinois qui à leur tour se révoltent contre les taxes hollandaises, dont les indigènes sont exemptés. La VOC, là encore, mate l’insurrection, avec l’aide d’une partie des tribus. Les uns et les autres sauront se rappeler les mauvais traitements des Hollandais lorsque Koxinga paraîtra…

Car il est temps de revenir à notre héros, adulte désormais ; après sept années passées à Hirado, auprès de sa mère, il a rejoint son père en Chine et effectué de brillantes études lettrées à l’université de Nankin. Il s’est marié aussi, en 1641, et a eu un fils, Jing, en 1642. À ce moment-là toutefois, il n’est encore que Sen…

Représentation (vers 1652) par Caspar Schmalkalden d’un landdag
Représentation (vers 1652) par Caspar Schmalkalden d’un landdag, l’assemblée consultative mise en place par les Hollandais, où siègent des membres de plusieurs villages. The Picture Art Collection/Alamy Banque D’Images

En 1644, les Qing prennent Pékin et renversent les Ming, dont l’héritier déchu, Long-Wu, se réfugie à Fuzhou, cité proche d’Amoy, où se tient Zheng Zhi-Long, qui lui présente son fils. Le prince, comptant sur son amiral pour reprendre le pouvoir aux Qing, couvre Sen d’honneurs : il lui confère, excusez du peu, le surnom Zhu, qui n’est autre que le nom de règne des Ming, ainsi qu’un nouveau prénom, Cheng-Gong, « mérite accompli », et même le titre de « seigneur du nom impérial » : Guo Xing-Ye, autrement dit, en dialecte local, Koxinga.

Long-Wu nomme carrément son jeune protégé chef de la Garde impériale et généralissime ! La suite prend un tour shakespearien. Les Qing s’emparent de Fuzhou et tuent Long-Wu, dont les héritiers fuient toujours vers le Sud et se déchirent en clans rivaux. Zheng Zhi-Long, ne croyant plus à une restauration, pactise avec les Qing, qui lui promettent de le nommer vice-roi du Fujian et du Guangdong. C’est un piège… Ils le capturent et l’emprisonnent avant de l’exécuter avec son épouse, la mère de Koxinga.

Le jeune homme ne fléchit pas, et proclame sa fidélité éternelle aux Ming. Il reprend la flotte, les réseaux commerciaux et les affaires de son père – y compris le commerce avec les Hollandais de la VOC et les Espagnols. Consolidant ses positions autour d’Amoy, il en fait une sorte de principauté autonome, puis entame la reconquête de la Chine. Les Qing ne sont pas des marins. Il les bat facilement sur mer, reprend ports et villes un à un… En 1659, il est sur le point de reconquérir Nankin. Les Qing temporisent, négocient. Une ruse, à nouveau… Leurs renforts arrivent et balaient les troupes de Koxinga, qui doit se replier sur Amoy.

La place n’est plus un refuge sûr. Où aller ? Les relations avec les Hollandais se sont tendues : les échanges commerciaux s’amenuisent – la faute à la guerre que Koxinga mène contre les Qing. La VOC, de son côté, qui soupçonne Koxinga d’avoir joué un rôle dans la révolte des Chinois de 1652, a mandaté en 1656 une ambassade à Pékin auprès des Qing. Manille également semble retourner sa veste. Koxinga prend les devants. Accusant les Espagnols d’avoir maltraité certains de ses équipages, il interdit le commerce avec les Philippines à tous les marchands chinois, y compris ceux de Formose, qu’il appelle ses sujets…

Dessin représentant Koxinga
Dessin représentant Koxinga (en bas) et son père, Zheng Zhi-Long (en haut). © Trésor National de Taiwan, avec l’aimable autorisation du Musée National de Taiwan

Les Hollandais, qui ont enfin signé la paix avec l’Espagne en 1648, voient dans l’injonction de Koxinga une violation de la liberté du commerce et une atteinte à leur souveraineté sur Formose. Ils saisissent une de ses jonques du côté de Palembang ; lui, répond par un embargo sur les marchandises transitant par Tai’ouan à destination de la Chine… La VOC lui envoie un émissaire pour freiner l’escalade, un commerçant et interprète roué du nom de Hopin. De retour à Tai’ouan après son ambassade, ce dernier rapporte aux Hollandais que Koxinga accepte de rouvrir le commerce, mais maintient que les Chinois de Tai’ouan relèvent de sa souveraineté. Là-dessus, la VOC découvre que Hopin s’adonne à diverses malversations et prélève un impôt clandestin sur les jonques au départ de Tai’ouan, en partie destiné à financer… l’effort de guerre de Koxinga. Hopin s’enfuit vers Amoy, où il persuade Koxinga que Tai’ouan peut offrir le refuge sûr qu’il recherche…

La colonie hollandaise a vu arriver en 1656 un nouveau gouverneur : Frederick Coyett. Se méfiant de Koxinga, il a imposé de sérieuses mesures de contrôle de la population chinoise de Tai’ouan, dont il craint la déloyauté en cas d’attaque, renforcé ses défenses et alerté Batavia. La capitale lui dépêche une flotte commandée par l’amiral Van der Laan, dit « l’Entêté », qui mande une délégation auprès de Koxinga pour le sonder. Koxinga, bien sûr, la rassure : « Moi, enlever Tai’ouan ? Quelle drôle d’idée ! »

Jouant de la marée, les jonques prennent les Hollandais à revers

L’Entêté, endormi, rentre à Batavia où il traite Coyett d’alarmiste, au point d’obtenir son renvoi. Son successeur, Clenk, se mettra en route un peu tard, en juin 1661.

Entretemps, Koxinga est déjà passé à l’attaque ! Le voilà en vue de Fort-Zeelandia. Sur les remparts, Coyett l’observe de sa lunette. Bien qu’inférieur en nombre – il dispose d’environ 1 500 soldats –, il est confiant. Sa citadelle est réputée imprenable.

Surprise ! Une partie des jonques se détournent soudain… Que cache cette manœuvre ? Coyett comprend vite : les navires de Koxinga se dirigent vers une passe étroite qui mène à la baie de Lakjemuyse, pour prendre Fort-Zeelandia à revers.

Mais la passe est dangereuse, et souvent même impraticable. Les jonques de Koxinga vont s’y ensabler… Non ! À la faveur de la marée, exceptionnelle, les jonques se jouent des obstacles, des écueils naturels et des pièges dressés sur leur passage.

Si elles arrivent dans la baie, elles prendront d’assaut Fort-Provintia, bien plus modeste et bien moins bien défendu que Fort-Zeelandia. Et si Fort-Provintia tombe, alors Fort-Zeelandia sera pris en tenailles, car côté haute mer le reste de la flotte de Koxinga est à présent alignée en ordre de bataille. Coyett envoie à leur rencontre les quatre navires dont il dispose, dont le formidable Hector, lourdement armé. La bataille s’engage. L’Hector bombarde à tout va, envoie par le fond de nombreuses jonques… Mais il est lent, les jonques mobiles et nombreuses : des moustiques contre un bourdon ! Koxinga lance contre lui des brûlots. Il en esquive deux, mais un troisième s’y encastre… L’Hector s’embrase. En moins d’une demi-heure, sa carcasse calcinée sombre. Les autres vaisseaux hollandais sont également en mauvaise posture. Deux retournent s’embosser au pied de Fort-Zeelandia, le troisième s’échappe et gagne le large…

Dessin d’une jonque ayant appartenu à la flotte de Koxinga
Dessin d’une jonque ayant appartenu à la flotte de Koxinga, tiré des archives des navires étrangers enregistrés au XVIIe siècle dans le port d’Hirado, au Japon. © Matsura Historical Museum, Hirado

Entretemps, les jonques de Koxinga engagées dans la passe ont débouché dans la baie et commencé à débarquer des soldats en nombre sur les plages qui la bordent, avec l’aide de la population chinoise – Coyett avait raison de s’en méfier. Ils sont bientôt quatre mille à terre. Deux cent quarante mousquetaires hollandais les attaquent, qui croient compenser leur infériorité numérique par la puissance de leur feu. Mais les archers de Koxinga font merveille, et mettent en déroute les mousquetaires.

Koxinga plante son camp aux abords de Fort-Provintia. Coyett propose de négocier. Koxinga reçoit ses émissaires mais se montre intraitable : ou les Hollandais partent, ou il les chassera.

Coyett refuse. Le lendemain, Koxinga enlève aisément Fort-Provintia, puis lance l’assaut contre Fort-Zeelandia. Les Hollandais ont brûlé les factoreries qui jouxtent leur citadelle. Leur artillerie, puissante et efficace, repousse l’armée de Koxinga.

Celui-ci organise alors la rafle de tous les Hollandais qui vivent dans les villages avoisinants : missionnaires, instituteurs… Les indigènes lui prêtent main forte, y compris ceux qui ont aidé la VOC à réprimer la rébellion chinoise de 1652, Koxinga leur promettant l’amnistie pour leurs crimes. Les autres les rejoignent, dans une bouffée d’émancipation du carcan hollandais : les campagnes rougeoient d’autodafés de bibles et de manuels d’alphabétisation…

Koxinga compte se servir de ses prisonniers comme monnaie d’échange. Hombroek, un pasteur pris dans la nasse, est dépêché auprès de Coyett pour l’implorer de se rendre. Coyett refuse toujours. Hombroek rentre au camp de Koxinga – qui retient son épouse et ses filles en otages – et lui annonce la fin de non-recevoir du gouverneur. L’époque n’est pas à la douceur : Koxinga le fait exécuter, ainsi que la plupart de ses otages, femmes et enfants inclus.

Les Hollandais tablent sur des renforts. La Maria, le navire qui a pu fuir lors du combat naval initial, a gagné Batavia et sonné l’alarme. La colonie envoie un navire rapide à la poursuite de Clenk, pour l’informer que Coyett reste en poste et qu’il doit l’aider à se défendre. Lorsqu’il arrive à Tai’ouan cependant, les jonques de Koxinga le repoussent. Batavia arme une seconde flotte, plus puissante, commandée par un jeune capitaine, Jacob Caeuw. Même les Qing proposent leur aide ! Une attaque combinée sur terre et sur mer est planifiée.

Koxinga a les éléments pour lui. Le jour de l’attaque, le 16 septembre 1661, le vent tombe, puis se retourne contre Caeuw, qui perd plusieurs vaisseaux avant de se dérober, laissant seuls ses alliés Qing, qui à leur tour abandonnent la lutte.

Le siège se poursuit, long et cruel, jusqu’à la reddition de Coyett, le 1er février 1662. Koxinga lui laissera la vie sauve, ainsi qu’à toute la garnison restante – environ neuf cents hommes, qui rentreront à Batavia, où ils seront accusés de haute trahison pour s’être rendus ! Condamné à mort, Coyett verra sa peine commuée en bannissement perpétuel sur Pulau Ai, une île de l’archipel des Banda. Ce n’est qu’en 1674 que le Prince d’Orange le graciera, lui permettant de rentrer aux Pays-Bas.

La reddition de Fort-Zeelandia le 1er février 1662.
La reddition de Fort-Zeelandia le 1er février 1662. Le gouverneur Coyett et la garnison de neuf cents hommes défilent devant Koxinga (gravure tirée de l’ouvrage de Coyett). © Niday Picture Library/Alamy Banque D’Images

Koxinga, maître de Tai’ouan mais orphelin des Ming, y instaure, en prenant pour modèle de gouvernement celui de la dynastie déposée, le royaume de Tung Ning, « l’Orient serein ». Belle antiphrase ! Dès 1662, Koxinga se met en tête de prendre les Philippines, contre lesquelles il a toujours gardé une dent. Sa tentative avorte et pire, provoque l’assassinat de nombreux Chinois dans la colonie espagnole. Le diplomate et historien français Imbault-Huart, au XIXe siècle, n’hésite pas à voir là la cause de sa mort prématurée : « En apprenant ces terribles nouvelles, l’orgueilleux pirate devint furieux… Dans son horrible frénésie, il déchira sa chair, se mordit les lèvres et la langue jusqu’au sang, assaillit furieusement quiconque s’approchait de lui et passa sentence de mort sur le roi et les gouverneurs d’Espagne. » Après cinq jours de ces terribles accès,  «suffoqué par la rage», Koxinga rend l’âme le 2 juillet 1662, dans sa trente-neuvième année.

Un héros de l’Orient Serein et de la Chine Populaire

Imbault-Huart décrira ainsi l’ancien pirate : « Il était juste et bon pour tous, mais sévère et inflexible ; sa famille même ne trouvait pas grâce devant lui ». Et de se fendre d’un exemple frappant : « Ayant appris que son fils Jing avait des relations criminelles avec la nourrice de son jeune frère, il ordonna de jeter cette femme dans la mer. Jing empêcha d’exécuter cette sentence. » Moyennant quoi, Koxinga « envoya un de ses officiers à Amoy, où était Jing, avec l’ordre de mettre son fils à mort et d’en rapporter la tête… La mort de Koxinga, qui arriva sur ces entrefaites, empêcha seule l’exécution de ces ordres. »

Le fils indigne succédera à son père comme souverain de Tung Ning. Il tiendra bon face aux Hollandais qui tenteront de prendre Formose en 1662 et 1663, à nouveau alliés aux Qing. Soucieux de développer son royaume, il encouragera à son tour l’immigration chinoise – les fonctionnaires Ming, persécutés par les Qing, le rejoindront en nombre – et autorisera même les Anglais à y ouvrir un comptoir en 1672. En 1673 cependant, il voudra se joindre à la rébellion de Canton et du Fujian contre l’empereur Qing. Les dissensions feront qu’en réalité, il se battra contre les Fujiénois, faisant le jeu des Qing qui chercheront à diviser l’adversaire et se rendront maîtres de presque tout le Fujian.

Jing mourra en 1681, laissant deux fils, Ke-Cang et Ke-Shuang, se disputer le trône. Intrigues, zizanies… Ke-Cang sera assassiné, et Ke-Shuang, trop jeune, laissera le pouvoir à un régent. Le royaume se délitera et bientôt les Qing lanceront une expédition, confiée à l’amiral Shi Lang, qui en juillet 1683 reprendra Formose aux héritiers de Koxinga.

L’île deviendra alors partie intégrante de l’Empire du milieu, qui poursuivra sa colonisation et sa sinisation. Après sa défaite de 1895 face au Japon, néanmoins, la Chine verra Taïwan annexée par son vainqueur. Peu convaincus, au début, de l’utilité de leur conquête, les Nippons chercheront à s’en débarrasser en 1898, en proposant à la France de la leur racheter ! Paris ne donnant pas suite, Taïwan restera japonaise jusqu’en 1945. En 1949, les nationalistes menés par Chiang Kai-Shek, vaincus par les communistes, y installeront leur gouvernement. S’il ne manque pas de brûlants sujets de discorde entre la République de Chine établie à Taïwan et la République populaire de Chine proclamée à Pékin, ces sœurs ennemies s’entendront néanmoins autour d’un héros commun, le marin et « seigneur du nom impérial », Koxinga.

 

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Un navire de Koxinga reconstitué

En 2009, la municipalité de Tainan conçut le projet de reconstituer une jonque du temps de Koxinga. Jeng-Horng Chen, professeur au département d’ingénierie des systèmes et de mécatronique navale de l’université nationale Cheng Kung de Tainan et membre du panel d’experts sollicités pour l’opération, raconte :« Les jonques de Koxinga faisaient une trentaine de mètres de long. Elles étaient parfaitement adaptées à une navigation en haute mer jusqu’au Japon et en Asie du Sud-Est. Ce n’était pas des jonques de guerre mais de commerce, armées, comportant toujours quelques canons à bord. À l’époque, on trouvait en Chine des jonques plus petites, d’une longueur d’environ 15 mètres, destinées au cabotage ou à la navigation fluviale, et de plus grands navires, de 40 à 50 mètres, qui naviguaient jusqu’en Inde.

« Des textes et des représentations anciennes de ces jonques existaient en Chine, mais ils étaient peu précis, car le savoir-faire des chantiers navals chinois se transmettait autrefois essentiellement par voie orale, de maître à apprenti. En revanche, les autorités portuaires d’Hirado et de Nagasaki avaient mis au point un système d’enregistrement des navires faisant escale chez elles, comportant leur description et leur reproduction détaillées, au moyen de dessins annotés. L’un de ces dessins, conservé par le musée d’Hirado, ville natale de Koxinga, représentait l’une des jonques de sa flotte, reconnaissable à l’étendard de sa famille. C’est sur ce dessin qu’un maquettiste de renom s’est appuyé pour construire une première maquette qui nous a paru tout à fait satisfaisante. Le passage à l’échelle 1 nous a pourtant placé devant une difficulté majeure : nous voulions à la fois reconstituer la jonque de Koxinga, le plus fidèlement possible, mais aussi qu’elle pût naviguer. Ce second point impliquait que l’embarcation, dont les dimensions exactes étaient de 29,5 mètres de long pour 7,26 mètres de large, satisfît aux normes modernes de sécurité, en vue de son homologation. Nous dûmes en conséquence trouver quelques compromis architecturaux, comme la surélévation du franc-bord et l’ajout d’une carlingue. Nous avons commis une autre infidélité dans le choix des matériaux : les chantiers navals de Fuzhou et Xiamen, où Koxinga faisait construire ses jonques, utilisaient essentiellement du bois de pin des montagnes du Fujian et du Jiangxi. Ne pouvant nous y approvisionner, nous avons dû utiliser d’autres essences, comme le hêtre asiatique pour la quille ou l’acacia de Taïwan pour la coque. Ultime incongruité, toujours liée à l’exigence contemporaine de sécurité : notre jonque était équipée d’un moteur auxiliaire.

« Notre réplique a bel et bien navigué… une seule fois, en sortie officielle ! Elle a démâté juste après au cours d’un entraînement et un conflit entre nous, concepteurs, le chantier naval à qui nous en avions confié la construction, et les assurances, nous a empêchés de la réparer. Elle est aujourd’hui exposée, à terre, sur un quai du port d’Anping, dans le quartier de Tainan, au cœur de l’ancienne Tai’ouan. »

À retrouver sur le site du musée, <taiwanwarship.tainan.gov.tw>.

© Bureau des affaires culturelles de Tainan

 

Sur les traces de Koxinga

Taïwan conserve plusieurs vestiges des exploits de Koxinga et du passage des Hollandais et des Espagnols sur son sol. Dans le quartier de Tainan, il subsiste de Fort-Zeelandia, aujourd’hui appelé le vieux fort d’Anping, un pan de mur en briques rouges, importées de Java par les Hollandais. Le second fort des Hollandais à Tai’ouan, Fort-Provintia, est devenu la Tour Chihkan, un temple qui renferme notamment une statue de Koxinga. Un autre sanctuaire, Yanping Junwang, élevé au XIXe siècle en l’honneur de Koxinga, existe toujours – il a été reconstruit en 1963. À Tamsui, le Fort San Domingo a été démoli par les Espagnols quand ils ont été expulsés de l’île par les Hollandais en 1642. Non loin, les Néerlandais avaient bâti Fort-Antonio, que les Taïwanais nomment Fort-Domingo en souvenir de l’épisode ibère.

© Bureau des affaires culturelles de Tainan

 

Deux pays pour un siège

La dynastie Qing a gouverné Taïwan de 1683 à 1895. À cette date, la première guerre qui l’oppose au Japon se conclut par le traité de Shimonoseki qui voit Taïwan basculer dans l’empire du Soleil Levant. En 1945, à la fin de la Seconde Guerre mondiale, le Japon doit céder Taïwan à la Chine. Le 1er octobre 1949, la République Populaire de Chine est instaurée sur le continent et Tchang Kaï-Chek, l’homme fort du Kuomintang, vaincu, se réfugie à Taïwan où il installe son gouvernement. Il devient président de la République de Chine en 1950 et le reste jusqu’à sa mort en 1975. En 1971, lorsque l’ONU reconnaît la République Populaire de Chine, Taïwan est exclue des Nations-Unies, un pays ne pouvant être représenté que par un seul membre. Seuls quatorze pays reconnaissent aujourd’hui Taïwan comme un État souverain.

Si Taïwan possède dans les faits une indépendance diplomatique, militaire, administrative et politique, la Chine la considère toujours comme sa vingt-troisième province. Alors que le président chinois Xi Jinping souhaite une réunification « pacifique », des sondages récents montrent que plus de 60 pour cent des habitants de l’île se considèrent comme Taïwanais à part entière.

Depuis fin 2021, la Chine multiplie les vols aux alentours de l’île pour faire pression sur la présidente de Taïwan, Tsan-Ing Wen, renforçant le climat tendu en mer de Chine, l’un des points chauds actuels du globe. Ce petit pays de 23 millions d’habitants a connu une forte croissance dans la seconde moitié du XXe siècle, accompagnée d’une démocratisation de la vie politique. La prospérité de Taïwan, vingtième pays du monde par son PIB, s’appuie sur son industrie électronique : la Taiwan Semiconductor Manufacturing Company (TSMC) produit ainsi à elle seule 65 pour cent des puces électroniques de la planète…

Taïwan
Allié informel des États-Unis, Taïwan est situé à environ 100 milles au large du Fujian, au cœur de la « chaîne » d’îles et pays alliés des Américains (en bleu) qui borde les côtes chinoises, ponctuée d’importantes bases militaires américaines (triangles).

 

Les noms chinois de Taïwan

Les Chinois de l’époque de Koxinga – et d’avant – affublaient Taïwan de vocables divers mais toujours moins aimables que la Formose des Ibères : Yi Zhou, le « Continent étranger », Dong Fan, le « Pays des Barbares de l’Est » ou encore, plus neutre, Bei Gang, le « Port du Nord », ancien nom de la ville de Keelung, où leurs marchands venaient commercer avec les populations locales. On trouve aussi dans leur historiographie Da Liu Qiu, la Grande Liu Qiu, ou Xiao Liu Qiu, la petite Liu Qiu, selon qu’ils comparaient Taïwan à la modeste île Lamay, près de sa pointe méridionale, ou à Okinawa, la plus grande des îles Ryūkyū, qu’ils appelaient alors à leur tour Xiao Liu Qiu ou Da Liu Qiu… Ces multiples noms reflètent une réalité peu contestable : même si d’antiques expéditions menées par leurs ancêtres lui en avaient dévoilé l’existence, et si quelques milliers de ses sujets y vivaient, la Chine ne considérait pas encore Taïwan comme faisant partie de son empire. 

 

La jonque free china

En 1955, cinq jeunes Taïwanais, Reno Chen, Paul Chow, Chi Huloo, Marco Chung, Benny Hsu, et un Américain, Calvin Melhert, vice-consul des États-Unis à Taipei à l’époque, décidèrent de quitter Taïwan pour traverser le Pacifique, jusqu’à San Francisco, à bord d’une vieille jonque, baptisée Free China sur le conseil des autorités de Taïwan, sponsors de leur projet. Le hic : aucun d’entre eux n’avait d’expérience de navigation. Ces marins improvisés n’en réussirent pas moins leur périple, qui dura cent-vingt-six jours. Retrouvant la terre ferme, ils décidèrent de rester aux États-Unis. Ils vendirent leur jonque, qui passa d’un propriétaire à l’autre avant d’être abandonnée sur un chantier de démolition. La fille de Reno Chen, Dione, apprenant son triste sort, est venue la récupérer, l’a fait restaurer et l’a rapatriée sur Taïwan en 2012.

Free China est aujourd’hui exposée à l’Université nationale océanique de Taïwan, à Keelung. Un film documentaire, Return of the Free China Junk, relate son aventure. La bande-annonce est visible sur le site <vimeo.com>.