Corsica Classic, trois visages du yachting

Revue N°310

Devant Bastia, les participants 
de la Corsica Classic 2019 se préparent au départ. Au premier plan, Eileen, dessiné par Christian Jensen et lancé en 1938, est au vent de Dione, plan Enderlein de 1959, et du cotre Vistona, conçu par MacPherson Campbell en 1937. © Mélanie Joubert

par Maud Lénée-Corrèze, photographies de Mélanie Joubert – Depuis 2010, la Corsica Classic rassemble chaque année une vingtaine de yachts dans les eaux corses. Les cinq étapes de la dixième édition, à la fin de l’été dernier, ont mené la flotte de Bonifacio à Saint-Florent. Les équipages de trois élégants voiliers classiques nous ont fait le privilège de nous inviter à bord.

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie.

Port de Sari-Solenzara, 10 heures du matin. Dans une chaleur déjà pesante, les équipages de la Corsica Classic 2019 s’activent sur les ponts des bateaux. Alignés sur le quai de ce petit port corse, les yachts revêtus de teck et de bois vernis impressionnent par leur grâce. Les capitaines et armateurs sont rassemblés sous une tente, à l’écoute de Sébastien Tafani, responsable du comité de course, qui donne les instructions pour la quatrième journée de régate. « Vous ferez le parcours réduit, de 27 milles, jusqu’au phare d’Alistro. La météo prévoit un vent de Nord-Est, de 7 à 10 nœuds. Fermeture de la ligne d’arrivée à 21 heures. » Thibaud Assante, d’Ajaccio, le créateur et président de l’association Corsica Classic yachting, traduit en anglais ces informations. C’est le rituel matinal de chaque journée de la manifestation.

Les dix-huit yachts classiques engagés ont longé cette année la côte Est de la Corse, de Bonifacio à Saint-Florent.

« Après le passage de la ligne d’arrivée, ajoute Thibaud Assante, on se retrouve tous au Vieux-Port de Bastia. » Celui-ci est distant d’une trentaine de milles du phare d’Alistro. Une longue journée en perspective donc ; la plus longue de cette dixième Corsica Classic. Quelques capitaines s’interrogent : « et pour ceux qui n’ont pas de moteur, si le vent tombe ? Est-ce possible que des participants puissent les remorquer ? » Deux bateaux sont dans ce cas, Tiphane II, sloup bermudien de 12 mètres, construit en 2019 sur des plans Dykstra Naval Architects, et Telstar, un yawl bermudien de 1963 signé Sangermani, dont le moteur est en panne depuis le premier jour de la régate. « Pas d’inquiétude, le nécessaire sera fait », assure Thibaud Assante. Après avoir longtemps écumé l’Ouest de l’île, la course longera cette année sa côte orientale.

Après la journée d’accueil à Bonifacio, le dimanche 25 août, les participants se sont disputé le Trophée de la Ville. Le 27 août, ils mettaient le cap sur Porto-Vecchio, pour rejoindre, le jour suivant, Sari-Solenzara. Les yachts sont attendus le 31 août au port d’arrivée, à Saint-Florent, au Nord de l’île, au-delà du Cap Corse.

Le briefing achevé, chacun regagne son bord. Pour ma part, j’embarque sur Vistona, cotre à corne de près de 17 mètres venu tout droit de Porto Rotondo, en Sardaigne. Le propriétaire, Gian Battista Borea d’Olmo, me reçoit avec un sourire et quelques mots dans un français impeccable, teinté d’un léger accent italien. Directeur général des Ports de Monaco, il a tout juste trouvé le temps de venir en Corse pour la régate. Son yacht est un habitué de l’événement, mais Gian Battista y participe pour la première fois personnellement. C’est Marco Bonacina, le charpentier à qui il a coutume de confier Vistona, qui en est le skipper attitré.

D’un officier anglais à un pilote italien

Marco entretient avec Vistona une relation intime, depuis qu’il l’a restauré entièrement entre 2002 et 2004. « Je veux partager ma passion pour les gréements traditionnels et les yachts classiques, explique-t-il. J’invite à bord des amateurs de voile, je donne des cours. Même en régate, je continue à former l’équipage ! » Outre Olivier Simonin, bénévole à Corsica Classic yachting, venu en renfort pour la semaine, Gian Battista Borea a invité deux amis du temps où il appartenait à la Marine nationale italienne, Lorenzo Chiappe et Guido Lovisolo. Deux équipiers rencontrés lors de régates précédentes, Marco Marnola et Carola Binacci, complètent cet équipage où règne une ambiance amicale.

De la fin de la guerre à 1952, Vistona appartient à un officier de la Royal Navy, John Campbell (derrière le doghouse). © collection Gian Battista Borea d’Olmo

« Allora, ragazzi , lance Gian Battista Borea – “Bon, alors, les enfants !”– On y va ! » Le moteur est lancé, Gian Battista s’installe nonchalamment sur la tortue de barre. Aux abords de la ligne de départ, les équipiers, guidés par Marco Bonacina, établissent la grand-voile, le flèche à balestron, la trinquette et le clinfoc. Tribord amure, au largue, l’élégant cotre se joint au spectacle qu’offrent les participants juste devant le port de Sari-Solenzara, au pied des montagnes de Bavella, à mi-chemin entre Porto-Vecchio et Aléria.

Les lignes de Vistona, construit en 1937 par les chantiers Dickie & Sons à Bangor, au Pays de Galles, évoquent immanquablement le coup de crayon de William Fife, à commencer par celles de son étrave arrondie et de son arrière élancé. « Si l’inspiration est évidente, l’architecte de Vistona est en réalité William MacPherson Campbell, précise Gian Battista Borea d’Olmo. Il travaillait exclusivement pour les chantiers Dickie, sans signer ses bateaux… On a longtemps cru que Vistona avait été conçue par William Fife ; il y a même un dragon dessiné sur la préceinte, à l’avant et à l’arrière. Cela m’a d’ailleurs donné du fil à retordre pour retrouver les plans du bateau. Je savais qu’il s’était appelé Nancy Rose à la mise à l’eau, mais j’ai appris par la suite qu’avant sa sortie de chantier, il a porté brièvement le nom de Dalriada. »

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, après être passé entre les mains de deux propriétaires, Nancy Rose, rebaptisé entretemps Vistona, appartient à un officier de la Royal Navy, John Campbell. Ce dernier navigue en Méditerranée avec son compagnon, le compositeur James Wilson, et quelques amis. James Wilson publiera d’ailleurs le récit de sa dernière traversée sur Vistona, de Dublin à Athènes, dans les numéros de juin à août 1951 du magazine The Rudder. Avant son retour en Angleterre en 1952, Campbell vend Vistona à une entreprise de charter, mais le yacht navigue très peu, semble-t-il. Le père de Gian Battista, Gian Marco Borea d’Olmo, le croise à Cannes en 1965 ; le cotre, en très mauvais état, sert de refuge à des amants passagers. Gian Marco Borea l’achète et le restaure aussitôt, entre 1967 et 1968. Il en profite pour le transformer en ketch bermudien, afin de le rendre plus maniable : pilote dans la Résistance, il a perdu le bras gauche lors d’un accident. « Il voulait faire de Vistona un bateau de croisière école en Méditerranée, explique Gian Battista. Dès 1970, il a embarqué des élèves à bord, naviguant parfois jusqu’en Turquie. Lorsqu’il est décédé en 1999, mes sœurs et moi avons pris la mer sur Vistona, avec d’autres membres de la famille et des amis, pour lui rendre hommage. Nous nous sommes rendus en Croatie, sur une île dalmate qu’il affectionnait particulièrement. » Mais sur la route du retour, vers la Sardaigne, ils découvrent que le yacht menace de sombrer. « Nous n’étions pas loin de la côte italienne, ma jeune sœur était descendue à l’intérieur, raconte Gian Battista, c’est elle qui nous a prévenus que le bateau se remplissait d’eau. Nous sommes allés voir d’où venait le problème : lors de travaux antérieurs, les anciennes varangues avaient été remplacées par de nouvelles, mal positionnées, sans lien avec les couples. La quille supportait donc tout l’effort de compression du mât. La tension des haubans sur les cadènes déformait la coque qui s’ouvrait entre la membrure et la quille… Nous avons aussitôt amené les voiles et mis le moteur. Finalement, nous avons pu faire une réparation de fortune, mais il nous est apparu nécessaire de nous lancer dans une restauration de fond. »

À border le foc sur Vistona. L’équipage d’amis du propriétaire est complété de personnes rencontrées au gré des régates, que le skipper, Marco Bonacina, se plaît à former. © Mélanie Joubert

La VHF nous ramène soudainement au moment présent. La procédure de départ est lancée. Gian Battista adresse quelques mots en italien à son équipage. Il lofe légèrement pour pouvoir passer la ligne presque au ras de la bouée. À bâbord, Morwenna, une goélette dessinée par Linton Hope en 1914, à Stéphane Monnier, nous rattrape. Tout semble bien aller jusqu’au moment où un autre participant, Dune, un sloup bermudien construit par le chantier Sangermani en 1961, semble vouloir nous dépasser sur tribord, à notre vent. Le barreur espère sans doute pouvoir se faufiler entre la bouée et Vistona. « Mais abats ! », hurle-t-il soudainement à l’attention de Gian Battista. Hors de question pour notre barreur, dans son droit. D’ailleurs, ce serait impossible, son yacht étant déjà presque bord à bord avec Morwenna, qui poursuit au plus près. Dune doit céder et vire de bord. Quelques insultes fusent. Pas très fair-play… comme quoi il ne suffit pas de revêtir des salopettes blanches brodées au nom du bateau pour faire un équipage de véritables yachtsmen

Vistona rase la bouée ; Gian Battista est resté calme, même si la catastrophe n’est pas passée loin. « S’énerver ne mène à rien dans ces moments-là, commente Marco Bonacina avec un léger sourire. L’esprit de compétition crée des tensions. Nous, ce n’est pas ça qu’on cherche. Les régates, c’est plutôt pour moi un moyen de montrer ces bateaux d’une autre époque au public et, bien sûr, une occasion de mieux comprendre Vistona. » Une vision que partage le propriétaire : « Je participe aux régates classiques pour confronter mes connaissances à celles des autres, précise Gian Battista. Mais c’est aussi pour l’ambiance. J’ai longtemps participé au Trophée Bailli de Suffren – régate au départ de Saint-Tropez vers Malte qui a lieu en juin –, mais je n’y vais plus aujourd’hui parce que l’esprit et les bateaux ont changé. J’y croisais des connaisseurs et des amateurs de yachting et il y avait une émulation naturelle entre les participants. Maintenant, l’évolution des classements, du rating et des catégories, ont amené d’autres bateaux, avec des équipages professionnels, où règne une vraie quête du résultat. »

Plans de William MacPherson Campbell pour Vistona, appelé Dalriada jusqu’à sa sortie de chantier. Ces documents ont manqué de disparaître lors d’un incendie au chantier Dickie & Sons. Après les avoir retrouvés, Gian Battista et sa sœur, Ottavia Borea, ont pu lancer la restauration, confiée à Marco Bonacina. © collection Gian Battista Borea d’Olmo

Rendre au yacht son aspect et son gréement d’origine

Sur cette Corsica Classic, deux voiliers très affûtés dominent les courses depuis Bonifacio : le Tofinou de 12 mètres Hounbonne IV, à Jean-Paul Mattei, et Mister Fips, à Yann Le Bunetel, un plan Gilles Vaton de 16,70 mètres construit en composite bois-verre-kevlar-époxy à Marseille en 2000. « C’est vrai que, par rapport à eux, Vistona peut difficilement rivaliser, lâche Marco Bonacina. Il n’est pas taillé pour la régate, mais on se défend bien quand même ! » La veille, lors de l’étape entre Porto-Vecchio et Sari-Solenzara, Vistona est parvenu à rattraper une bonne partie de la flotte, malgré un mauvais départ. « Hélas, cela ne nous a pas trop servi, commente Olivier Simonin en souriant, car nous nous sommes trompés de parcours, n’ayant pas compris, lors du briefing du matin, qu’il fallait faire le parcours réduit ! Mais nous aurions eu une bonne place, sans ce malentendu. »

Ayant appris la leçon, l’équipage a vérifié deux fois que le point indiqué sur le GPS pour l’arrivée du jour était le bon… Il y a en effet de quoi douter : Vistona suit une route très au large, tandis que ses concurrents ont choisi de tirer à la côte, longeant une série de grandes plages de sable blanc bordées par le maquis corse. « Mais ils devront lofer davantage, voire virer de bord pour pouvoir doubler la pointe d’Aléria, argumente Gian Battista. Avec Vistona, il est préférable de limiter le nombre de virements, car nous perdons beaucoup de vitesse dans ces manœuvres. Je cherche donc un compromis entre cap et vitesse : je reste plutôt autour des 55 degrés du vent, avec des voiles moins bordées. » Le yacht marche à 5 nœuds, sur une mer belle et avec un vent de 3 Beaufort. Le barreur scrute l’horizon et surveille ses voiles et ses instruments. Le reste de l’équipage se laisse aller à une sorte de torpeur, éparpillé sur le pont. « Ragazzi ! Pourriez-vous vous allonger plutôt au milieu du bateau, s’il vous plaît, demande Gian Battista en souriant. Cette vieille dame est très sensible à la répartition des poids. »

L’armateur connaît son yacht sous toutes les coutures, et, avec sa sœur Ottavia Borea d’Olmo, il en prend grand soin. Il raconte volontiers qu’il est allé en Hollande et en Angleterre pour retrouver la trace des plans de son bateau. « Un Écossais installé aux Pays-Bas m’a informé que le chantier Dickie avait brûlé et que les plans avaient disparu. J’ai finalement pu rencontrer le petit-fils de l’un de ses fondateurs, explique-t-il, et quinze jours plus tard, j’ai reçu les plans, à moitié détruits par les flammes, d’un certain Dalriada. Aucun doute, c’étaient ceux de Vistona qui étaient enfin retrouvés ! » Dès lors, la restauration peut débuter. Cette tâche d’ampleur est confiée à Marco Bonacina en 2002. Elle durera trois ans.

À cette époque, le charpentier est déjà fort d’une solide expérience. Il a commencé son activité sur l’île d’Elbe, avec des bateaux de pêche, avant de découvrir les yachts classiques avec la restauration, en 1982, d’Alzavola, ketch bermudien de 20 mètres, construit en 1924 par Philip & Sons sur des plans de Claud Worth. Il a ensuite enchaîné les contrats sur ce type de bateaux, avant de rencontrer Vistona. « Il fallait tout revoir, ne rien laisser de côté, précise-t-il. Avec un mot d’ordre : rendre au yacht son aspect d’origine de cotre à corne. Évidemment, nous avons eu quelques surprises : en enlevant le grand mât que nous voulions conserver, il s’est brisé ; j’ai dû en construire un nouveau en douglas. Mais c’est à peu près la seule pièce que j’ai remplacée entièrement. » Le bordé peut être conservé, ainsi que la bôme et le pic. L’étrave et l’étambot, peut-être par manque de temps, sont renforcés par stratification, quitte à faire une entorse à l’esprit d’authenticité affiché pour cette restauration. « Nous avons remis des varangues à leur juste place, sous le pied de mât. Le pont, lui, était en bon état, puisqu’il avait été changé par le père de Gian Battista. Quant aux emménagements, mon frère Stefano, qui est menuisier, s’en est chargé. Il a pu redonner une nouvelle fraîcheur au bel acajou du Honduras. »

Par cette faible brise, Gian Battista Borea d’Olmo a choisi de ne pas trop brider les voiles. © Mélanie Joubert

Air de flûte et manque de vent

Sous le pont, tout ou presque a été restauré selon les plans et en accord avec l’époque de construction du bateau, des couchettes simples, caractéristiques des yachts anglais, jusqu’aux toilettes Victory Blake. En se glissant à l’intérieur par la descente principale, près du mât, on découvre un carré étroit et deux banquettes parallèles à l’axe du bateau. À l’avant, la petite cuisine a été réduite par l’ajout d’une cloison supplémentaire pour créer deux nouvelles couchettes. À l’arrière, se trouvent les toilettes et la cabine principale. On note à certains détails que cette partie du bateau est habitée : Vistona est, six mois dans l’année, le domicile de Marco Bonacina.

Le charpentier réapparaît de sa cabine, située sous le doghouse, à l’heure du déjeuner. Sandwichs thon, tomates et aubergines grillées, bière corse pour les amateurs. Vistona vient de passer la pointe d’Aléria. Le vent semble faiblir. Gian Battista laisse porter pour mettre le cap sur la ligne d’arrivée. Sur cette mer si calme, nous n’apercevons que quelques voiles. Telstar est derrière nous et Dune devant, sous spi. Après une concertation au sommet, les deux Marco s’affairent à l’avant pour gréer le spinnaker tribord amure, sans l’établir pour l’heure. « Regardez Dune à bâbord, lance Marco Bonacina, on le rattrape alors qu’il est sous spi. On peut attendre un peu. » Vistona finit par passer devant Dune, dont le spinnaker se dégonfle régulièrement. « Ah, les voilà qui s’agitent maintenant, commente Marco Bonacina avec un sourire. En nous voyant passer, ça les a fait réfléchir. Tiens, ils amènent la voile. » Vistona poursuit sa course, à une vitesse plus réduite ; le léger bruit de l’eau contre la coque replonge l’équipage dans une torpeur digestive. Nous sommes assis sous le vent pour aider à la marche du bateau et nous nous laissons griller par le soleil tandis que les voiles peinent à prendre le vent. Olivier apparaît avec une flûte en plastique. Il s’assied contre le mât et improvise un air lent aux tonalités graves. « Continue donc, ça va faire venir le vent ! », lui lance Marco Marnola.

Après la ligne d’arrivée, un aperitivo bien mérité

Pour nous réveiller un peu, Gian Battista fait établir le spi. Lorenzo Chiappe choque la grand-voile et, de son dos, pousse la bôme le plus possible vers l’avant. La ligne d’arrivée se rapproche. À l’horizon, devant nous, pas une voile. Mais nous ne sommes pas seuls sur cette régate : les plus rapides ont déjà passé la ligne il y a deux heures, et approchent très certainement de Bastia.

Le vent dépasse rarement les 10 nœuds pendant cette régate, et l’ambiance est à la détente sur le yawl Sangermani Telstar. © Mélanie Joubert

Parmi eux, Mister Fips, Hounbonne IV et Eileen, les trois éternels premiers de la Corsica Classic 2019. Sur leurs talons, Saint-Christopher, un sloup bermudien dessiné par German Frers, construit en 1966, Scherzo, un Swan 47 de 1982, Albelimar III, goélette de 15 mètres dessinée par Alberto Sciarelli, Quatre Quarts III, Eagle 54 dessiné par Hoek Design et construit en 2019 par Leonardo Yachts, puis Dione, sloup de 16 mètres dessiné par Olle Enderlein et construit en 1959.

Nous passons la ligne sans grande émotion. Il est 17 h 15 et il nous reste encore 30 milles avant d’arriver à Bastia. Ils se feront au moteur : le vent est complètement tombé. Gian Battista, fatigué par la journée, descend se coucher. L’équipage ferle les voiles, love les cordages avant le service de l’aperitivo. Prosecco italien et raisins blancs. Une pause bien méritée après cette dernière heure sous spi, sans doute celle qui nous a paru la plus longue.

Vistona n’arrivera pas avant 22 h 30 au Vieux-Port de Bastia, illuminé et encore très animé. Une vision presque magique après ces longues heures rythmées par le bourdonnement du moteur. Ce soir, pas de remise des prix. L’association Corsica Classic yachting a simplement installé un petit stand sur le port et distribue des boissons et une collation. Mais seule une poignée d’équipages peut trinquer. Le reste de la flotte arrive au compte-gouttes, les derniers à minuit passé : Osprey, sloup bermudien de 12 mètres construit en 1936 aux chantiers Berthon Boat Company, Tintagel, sloup de 17 mètres construit en 1994 sur des plans Hoek, Windjammer, goélette de 17 mètres construite en 1993, Tiphane II, Morwenna, et enfin Hygie. Ce yacht de 21 mètres de long pour 5 mètres de large, construit en 1930 au chantier Le Marchand et dessiné par Daniel Séveri, accueille à son bord une partie des bénévoles de l’association. Dans ces petits airs, il est un peu à la peine. Avec ses importantes superstructures, ajoutées en 1986, la table et les chaises longues installées sur le pont, l’allure « croisière » de ce ketch bermudien détonne avec ses voisins. C’est sans doute dans l’esprit de la Corsica Classic : l’événement ne se veut pas exclusivement compétitif. Pourtant, le niveau de cette année a fortement cru, avec l’importance croissante des participants de la catégorie « Esprit de tradition », qui regroupe des bateaux aux silhouettes classiques, construits en matériaux contemporains. « Je ne trouve pas cela très grave, commente Marco Bonacina. Tant que l’ambiance reste agréable, il faut continuer à y participer. C’est la seule autour de la Corse, et elle est itinérante, ce qui n’est pas courant. »

Eileen, ou l’esprit de compétition

Un avis que ne partagent pas tous les participants. Au cours du petit-déjeuner servi le matin du vendredi 30 août, sur le quai du Vieux-Port de Bastia, quelques critiques se font entendre sur la présence de ces « Esprits de Tradition » et sur la longueur des étapes. Celle-ci n’a cessé d’augmenter au fil des années, et, sur cette édition, la disparité entre les yachts modernes, tout en légèreté, plus à l’aise dans les petits airs, et les autres se fait beaucoup sentir.

Cette cinquième journée va creuser cette différence : si Bastia n’est qu’à 17 milles de Macinaggio, le vent du Nord, qui nous contraindra au louvoyage, ne dépasse guère les 10 nœuds. Le parcours est à nouveau réduit, mais seuls six bateaux passeront la ligne d’arrivée avant l’horaire limite, fixé à 17 h 30 : Mister Fips, Hounbonne IV, Eileen, Saint-Christopher, Scherzo et Dune. Les autres resteront encalminés devant Bastia pendant une bonne partie de la journée, avant de jeter l’éponge et de filer vers Macinaggio au moteur. Ironie du sort : la brise se lèvera en fin de journée, permettant à certains d’établir à nouveau les voiles.

À bord d’Eileen, l’équipage cultive l’esprit de compétition. À la sortie du virement, le génois est bien bordé et l’équipage se prépare déjà à la manœuvre suivante. Le voilier talonne Mister Fips, un plan Gilles Vaton de 2000, construit en composite bois-verre-kevlar-époxy et doté d’un mât et de voiles carbone. © Mélanie Joubert

Sur cette étape, j’ai embarqué à bord d’Eileen, sloup bermudien de 1938, dessiné par Christian Jensen et construit au chantier Anker & Jensen, à Oslo (CM 116). Selon les désirs de sa commanditaire et propriétaire jusqu’en 1969, la championne olympique de patinage artistique et actrice norvégienne Sonja Henie, le yacht se devait d’être « fin, élancé et rapide ». Et de fait, impossible de ne pas être fascinée par ses lignes épurées et son étrave élancée. Sur le pont, l’absence de superstructures – à l’exception de deux claires-voies et d’un discret panneau de descente coulissant – souligne l’élégance de ses lignes.

« C’est, un 12 m JI, un vrai bateau de régate avec un mât en bois creux, souligne fièrement Lætitia Morand-Monteil, la compagne du propriétaire, Jean Paquiero. Grand-voile et génois totalisent 224 mètres carrés. Lorsque le vent forcit, nous pouvons remplacer le génois par une trinquette et un yankee. »

À bord d’Eileen, on cultive l’esprit de compétition, et le climat est particulier. Le bateau semble sous tension. À chaque instant, les concurrents sont étudiés ; toutes les manœuvres sont anticipées. « Walter Radulic, le tacticien, régate depuis une vingtaine d’années avec Jean, précise Lætitia Morand-Monteil. Tous deux apprécient cette ambiance. Bien sûr, cela crée une atmosphère un peu rude, mais c’est aussi le jeu. » Une certaine agressivité s’exprime parfois entre les équipiers. Walter ne mâche pas ses mots lors des manœuvres : gare à celui qui, lors d’un virement, n’assurera pas une bonne relance en sortie. Au cours de cette journée, lors de virements où l’écoute du génois se coince dans le winch situé au pied du mât j’assiste ainsi à plusieurs éclats de colère envers le numéro 1, qui doit gérer la manœuvre du faux-étai et le passage de cette voile imposante… En tout état de cause, les résultats sont au rendez-vous : à chaque étape, Eileen remporte la première place de sa catégorie, les « Classiques Marconi ».

Macinaggio, dernier port avant de tourner le Cap Corse, offre un accueil festif aux équipages, qui adoucit l’amertume éprouvée par certains de ne pas avoir pu finir la course dans les temps. La régate du lendemain, en revanche, s’annonce plus satisfaisante. Cette dernière étape conduira les yachts à Saint-Florent, en passant par les îles de Fanocchiarola, l’île de la Giraglia et devant une ancienne mine d’amiante, offrant une vue sur des criques désertes à l’eau turquoise. Le vent ne souffle guère plus fort, mais, établi au Nord-Est, il permet un premier long bord au largue. J’embarque cette fois à bord de Morwenna, où règne une ambiance plus détendue, avec son équipage de passionnés de voile de tous horizons : Stéphane Monnier, le propriétaire, venu de Genève, Igal Kasavi, l’un de ses amis, Yann Mauffret, du chantier du Guip à Brest, maître d’œuvre des travaux de restauration de la goélette entre 2003 et 2013, avec son épouse Béatrice Mauffret, ainsi qu’une équipière rompue aux régates classiques, Janette Danel. Enfin, deux autres invités sont arrivés la veille : Nicholas et Tim Barling, fils et petit-fils d’un des anciens propriétaires de cette goélette, dont nous aurons l’occasion de découvrir l’histoire, la restauration et les navigations plus en détail dans un prochain numéro.

Quatre Quarts III, un Eagle 54 de 2019 (premier plan), la goélette Morwenna, dessinée par Linton Hope en 1914, Eileen (à droite) et le plan German Frers de 1966 Saint-Christopher (à l’arrière-plan). © Mélanie Joubert

Un vent capricieux pour la dernière journée de course

Au tournant de la pointe Nord-Est du Cap Corse, nous établissons le foc ballon de la goélette. Nicholas Barling prend la barre de Morwenna, pour la première fois depuis quarante ans. Comme pour lui faire plaisir, le bateau accélère, sans pour autant faire des excès de vitesse : par cette faible brise, au vent arrière, Morwenna n’avance qu’à 6 nœuds. Nous distinguons au loin la ligne d’arrivée, au pied de la pointe de Capo Grosso ; à cette vitesse et à cette allure de vent arrière, Stéphane Monnier espère pouvoir la passer dans les temps – le souvenir de l’abandon forcé de la veille reste encore trop frais dans son esprit. Hélas, le vent a choisi d’être capricieux. « Il est au près, ce bateau, devant ? », demande Igal en prenant des jumelles pour observer un voilier qui semble aller dans la même direction que nous. Bientôt, nous comprenons : aux abords de Capo Grosso, le vent tourne brusquement au Sud-Ouest. Nous amenons rapidement le foc ballon et établissons le foc et la trinquette. Mais les derniers bords de près nous sont fatals : malgré de bons virements, la ligne d’arrivée est relevée juste devant notre nez. Quelque peu agacé, Stéphane Monnier lance le moteur pour parcourir les dix milles restants jusqu’à Saint-Florent.

Le port nous réserve une soirée autrement plus animée que les précédentes. Une foule se presse sur le quai où s’amarrent progressivement les participants. Quelques stands accueillent les équipages avec boissons et collation. Aux côtés de Corsica Classic yachting, l’association les Régates roses, collectif de lutte contre le cancer du sein, a été invitée aux festivités : pour la dernière journée de course, le trophée de la ville de Saint-Florent, des femmes récemment confrontées à la maladie embarqueront à bord des bateaux. Le Corsican blue project est également présent ; depuis Macinaggio, les bénévoles de cette association de préservation du littoral corse suivent le parcours de la Corsica Classic à bord de pneumatiques semi-rigides pour ramasser le plastique présent dans les fonds à l’aide d’un chalut.

La fête qui suit n’empêchera pas les équipages de se lever le lendemain pour disputer la dernière manche : trois tours dans la baie de Saint-Florent. Vistona fait l’un de ses meilleurs départs, au coude-à-coude avec Eileen et Saint-Christopher. « Une journée fatigante, mais belle, commente Marco Bonacina. Il y a eu plus de vent que les autres fois, et nous avons été bien classés. » Cette bonne brise de Nord aura permis de terminer la semaine en toute beauté. À l’année prochaine !

Lors la dernière journée de régate, Hygie passe entre la côte et l’île de la Giraglia, dont on reconnaît le phare. © Mélanie Joubert

Retrouvez le portfolio de Mélanie Joubert consacré à cette Corsica Classic 2019 ici.

Retrouvez notre article consacré à la Corsica Classic de 2014 à bord de Owl ici.

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