Après les bateaux d’inspiration traditionnelle et ceux relevant d’une tradition « revisitée » (Le Chasse-Marée n° 93 et 95), voici sept nouveaux projets réunis par le jury sous une bannière commune, celle d’une référence au yachting classique, notion étendue jusqu’à la plaisance des années 50-60. Il s’agit toutefois davantage d’une tendance que d’une donnée absolue, on pourrait presque dire d’un style. La quatrième et dernière partie de cet article présentera dans un prochain numéro les projets inspirés d’une plaisance plus moderne ou novatrice.

Bien qu’ils soient réunis sous un pavillon commun, les projets présentés ici montrent avant tout la diversité des chemins que l’on peut emprunter pour concevoir un voilier de promenade côtière, voire de régate, bref un petit yacht — prononcer _yak —, comme on disait dans les années cinquante. Ils s’inspirent d’une forme de plaisance intermédiaire entre le yachting du début du siècle et la plaisance moderne des séries en contre-plaqué ou en polyester. Ils se réfèrent à une époque qui, en France, était celle des plans Brix, Séveri, Boucard ou Cornu, celle des Bélougas, Estuaires, Cotres des Glénans et autres Monotypes… Heureuse époque où les bateaux de plaisance n’étaient pas contraints d’entrer dans des catégories très précises : un petit bateau bien construit et bien mené pouvait naviguer là où bon lui semblait.

Les temps ont bien changé, mais à l’heure de la réglementation à outrance, les projets de voiliers présentés ici, sans s’affranchir de la loi, témoignent tous d’un certain talent pour échapper à ses aspects les plus absurdes. Leur principale qualité est d’être conçus pour aller là où les autres ne vont pas. Ils sont légers et discrets, pour se glisser dans les rias, entre les îles les plus secrètes, pour échouer sur les grèves sauvages, loin des marinas, pour se faire oublier parfois loin de nos côtes puisqu’ils sont tous remorquables par la route. Leur devise pourrait être : « Allez voir ailleurs si j’y suis ! »

Night and Day (1er prix)

Sur l’eau, la silhouette classique du Night and Day, le sloup houari de 8,37 m conçu par François Janvier, évoque à la fois les premiers Folkboats — les plus beaux — et certaines silhouettes plus récentes de Van de Stadt ou de Mauric. La petite voûte et son élancement avant lui confèrent une évidente distinction qui n’a pas manqué de séduire le jury. En couronnant ce bateau, tout comme il l’avait fait pour le Sphinx (présenté dans le n°95), celui-ci récompense le talent d’un architecte prometteur.

Quand on y regarde de plus près, la carène et la conception générale de la coque sont fort différentes de celles d’un quillard du type Folkboat. Le Night and Day est un dériveur intégral dont les fonds en V ouvert aboutissent à une sole renforcée par le lest qui est véritablement intégré à la carène. Seul l’aileron arrière fait saillie pour soutenir le safran relevable sous voûte. On remarquera aussi le choix astucieux des deux dérives excentrées, ce qui permet à la fois de bien dégager le cockpit et d’assurer une excellente stabilité à l’échouage. Autre point fort : ce voilier est insubmersible grâce à d’importants volumes de flottabilité. Seul le tableau mériterait peut-être d’être un peu plus haut, ce qui permettrait de relever légèrement le franc-bord et la tonture à l’arrière.

La construction de la coque à clin est prévue en polyester, réalisée sur un moule fabriqué à bon compte avec des panneaux plastifiés découpés à la forme des clins par commande numérique et assemblés sans retouche ni ponçage — par ailleurs, François Janvier prépare également une transposition de son plan de construction afin que le Night and Day puisse aussi être construit en clins de contre-plaqué. Pour la version polyester, une grande partie des raidisseurs internes et des superstructures fera appel au bois massif traité par le procédé Mollibois (lire p. 57) déjà évoqué à propos du Sphinx. Rappelons qu’il s’agit d’un procédé non chimique qui permet de travailler le bois massif par ployage dans les trois dimensions et avec plus de facilité que ne le permet l’étuvage traditionnel. Pour la version contre-plaqué, ces pièces seraient plutôt réalisées en lamellé-collé.

Ceux qui rêvent d’un voilier sans entretien, léger et transportable, sans pour autant renoncer à une esthétique classique, verront peut-être en ce Night and Day le bateau idéal. Et les amateurs de performances sous voiles ne seront sans doute pas déçus. La carène bien équilibrée à la surface mouillée réduite laissera très probablement un joli sillage. Le plan de voilure en houari très apiqué sera d’un rendement comparable à un gréement bermudien. Le Night and De a d’ailleurs aussi été prévu avec un gréement moderne 7/8e, mais qui, en raison de la longueur du mât, n’entrait pas dans le règlement du concours. Le plan du Night and De, version construction amateur, sera probablement proposé sous la forme d’un dossier de construction et François Janvier espère trouver un chantier qui serait intéressé par le lancement d’une petite série en polyester.

Crum (2ème prix)

Coque en forme en bois moulé, aileron de quille lesté et dérive, safran articulé au tableau, le Crum de 5,99 m dessiné par André Guittard rappellera sans doute d’heureux moments à ceux qui ont fait leurs premiers pas de plaisanciers au temps des petits canots houari de l’immédiat avant-guerre, ou plus récemment à l’époque du Cap-Corse, de la Dorade ou du Pirate. Dans ses grandes lignes et dans sa conception architecturale, le Crum reprend la formule des petits croiseurs côtiers de ces périodes, qui nous ont donné de fort bons bateaux. En revanche, grâce à ses jolies lignes d’eau et à son gréement houari, d’ailleurs modestement proportionné, ce voilier arbore une silhouette bien sympathique… fort différente de celle des séries mentionnées et qui évoquerait plutôt les années trente à cinquante.

Le rouf bien dessiné laisse à l’intérieur de la cabine une hauteur sous barrots suffisante pour s’asseoir confortablement. Certains ont pu trouver les proportions imposées par le règlement par trop draconiennes. C’est pourtant cette faible hauteur des superstructures qui confère à ce bateau, comme à l’ensemble des projets du concours, cette allure séduisante, à la fois marine et racée, propre aux voiliers de balade côtière rapide (day-boats, en anglais). Et si l’espace intérieur est mesuré, il reste amplement suffisant pour un programme de randonnée en cinquième catégorie.

La construction se fait sur gabarit, coque à l’envers. Les pièces de charpente sont en acajou ou iroko, soit massif, soit lamellé-collé, suivant les nécessités. Le bordé en bois moulé est en trois plis d’acajou de 3 mm. Toutes ces solutions, qui ont fait leurs preuves depuis longtemps, sont parfaitement adaptées à la construction amateur. Loin des tentations modernistes, André Guittard, qui s’appuie sur une longue expérience de plaisancier, propose un projet à la fois cohérent et parfaitement réalisable. C’est cette sagesse et ce sérieux que le jury a voulu récompenser.

Skreo (3ème prix)

Skreo est un Sea Bird de 6,61 m revisité par Philippe et Ronan Tremel. Les plans du Sea Bird avaient été tracés en 1901 par l’architecte C.D. Mower à partir d’un projet de Thomas Fleming Day. C’était à l’origine un petit croiseur de 7,81 m, mais il inspira diverses versions agrandies. Entre autres le Seven Seas II à W.T. Murman, qui mesurait 9,14 m, et l’Islander d’Harry Pigeon, lequel atteignait 10,36 m sans pour autant perdre les qualités nautiques qui avaient fait sa renommée. Les longues traversées accomplies par ces voiliers et leur capacité à affronter le mauvais temps en firent à cette époque un type d’autant plus mythique que la simplicité de sa conception le mettait à la portée des constructeurs amateurs.

Contrairement à leurs prédécesseurs, Philippe et Ronan Tremel ont donc eu l’idée d’appliquer un coefficient de réduction au plan original, pour parvenir à une unité d’un déplacement d’environ une tonne, facile à charger et à tracter sur remorque. Le résultat est un joli yawl à corne pouvant être construit très simplement en contre-plaqué marine, renforcé d’une couche de tissu de verre traitée à l’époxy. Comme plusieurs autres projets de ce concours, le Skreo est proposé avec un rouf relevable monté sur charnières, ce qui permet à la fois des superstructures très basses en mer et davantage de hauteur sous barrots au mouillage, les côtés et l’arrière du rouf étant alors obturés par deux triangles et un rectangle de toile. Une conception plus moderne de la dérive permettrait sans doute d’en diminuer l’encombrement.

Cat-boat de 5 m (4ème prix)

Le cat-boat dessiné par Louis-Michel Le Doze est une réduction d’un plan trouvé à Mystic Seaport. « C’est un véritable cat-boat, dit-il, et si j’ai évité toute innovation dans ce bateau c’est parce que l’original était tellement au point qu’on ne pouvait espérer améliorer quelque chose. » Voici donc un pur et dur cat-boat du cap Cod, Massachusetts, avec des lignes d’eau conçues en 1900 par Wilton Cros-by d’Osterville.

D’abord utilisés pour la pêche avant de passer à la plaisance, ces bateaux très larges, stables et raides à la toile ont une surface de grand voile impressionnante. Ils offrent un confort et un espace vital très appréciables en randonnée et en petite croisière. Les formes particulièrement typées du cat-boat et le bouge un peu fort de son rouf fixe (qui tel quel mettrait le bateau hors règlement) ne passeront pas inaperçus dans nos eaux, mais, au-delà de la surprise initiale, c’est surtout la qualité du bateau qui s’impose. Sans doute le jury a-t-il été impressionné par la première unité construite : un « modèle réduit » de 4 m, véritable bijou entièrement construit en chêne et cyprès comme l’était l’original… Un minuscule bateau qui a tout de même permis une randonnée de plusieurs jours aux Glénan avec couchage de quatre personnes sous taud dans le cockpit.

Pour la version de 5 m, Louis-Michel Le Doze a en revanche prévu deux véritables couchettes sous le rouf et un petit coin cuisine. La construction classique est bien sûr possible, mais elle reste une affaire de connaisseurs. Sans doute l’amateur lui préférera-t-il la construction en petites lattes. Mais l’auteur du projet imagine volontiers, lui aussi, une petite série avec coque en polyester et finition en bois.

Sharpie de 6,30 m (5ème prix)

Roland Gallois est un inconditionnel du sharpie. Depuis plusieurs années, il se plaît à flâner sur le golfe du Morbihan à bord de son Sharpieplume, un canot voile-aviron fin et léger de quelque 5 m. Pour son projet de sharpie de 6,30 m destiné à la randonnée, il voulait à tout prix conserver la silhouette très pure de ce type de voilier originaire de Newhaven (Etats-Unis) et qui est bien connu grâce aux plans publiés par Howard Chapelle. Il n’est pas sans intérêt de souligner ici combien une même source d’inspiration peut conduire à des résultats forts différents.

En effet, alors que Michel Mahé — dont le sharpie était présenté dans le n°95 -n’hésitait pas à donner du volume à la coque dans un esprit néo-traditionnel, Roland Gallois s’est appliqué au contraire à peaufiner une esthétique plus « yachting’ pour arriver à une coque basse sur l’eau. « La ligne, la classe, et le look » étant, de son propre aveu, ce qu’il a le plus recherché pour ce bateau de construction par ailleurs très simple. Sur ce dernier point en revanche, les deux projets se rejoignent en faisant largement appel au contre-plaqué stratifié époxy avec tissu de verre. Les pièces de charpente qui se limitent à une étrave, une carlingue et quelques varangues sont en niangon. Les bancs et les espars (creux) en pin d’Orégon.

En randonnée, deux personnes peuvent s’allonger pour la nuit de part et d’autre du grand puits de dérive, à l’abri d’un double capot amovible monté sur une charnière dans l’axe du bateau. Les éventuelles infiltrations d’eau de pluie au niveau de la charnière sont ainsi directement évacuées par le puits de dérive. Chaque demi-capot est rabattable sur l’autre et l’ensemble peut être démonté puis stocké sous le pontage avant. Cette disposition des couchettes, qui évite aux dormeurs de se gêner, offrira assurément un confort satisfaisant malgré le peu de hauteur. Question performances, il est probable que la carène du sharpie, qui s’apparente d’assez près à celle d’une grande planche à voile — tout comme son gréement à balestron — permettra de jolies glisses aux vents portants. Pour les autres allures, mieux vaudra se servir de la dérive pivotante de surface respectable. Grâce à cet appendice relevable, le bateau ne cale que 20 cm. Mais pour bénéficier pleinement de cet avantage, sans doute faudrait-il revoir la conception du safran suspendu et compensé, véritable « ramasse-bouts ».

Ria (Dème prix)

Le petit sloup à dérive de 5,82 m dessiné par Jean-Pierre Dole-Robbe est destiné à la construction artisanale. On l’imagine fort bien sur les cales d’un chantier traditionnel local, joliment construit par un bon charpentier de marine. Ce voilier s’inscrit dans la tradition des petits yachts à arrière pointu, comme les Baleinières de François Sergent, ou les Estuaires construits par Bombai et auxquels le nom de Ria semble d’ailleurs adresser un discret clin d’œil.

Le charme de ce genre de bateau est qu’il ne pose, a priori, aucun problème à son propriétaire. De l’échouage à la manœuvre de son gréement fort sage, il est difficile de trouver des occasions d’angoisser. C’est le bateau des randonnées tranquilles, des longues parties de pêche, avec de temps à autre un saut jusqu’aux îles. Le safran relevable au niveau de la quille est un atout pour un bateau dont le plan latéral est réduit au minimum. Peut-être certains auraient-ils apprécié une tonture plus marquée et des fesses « un poil » plus pleines dans les hauts.

La charpente axiale est classique : quille, étrave, étambot en chêne, membrures ployées en acacia. Par commodité pour les amateurs, le bordé est prévu en petites lattes collées clouées sur chant, mais un charpentier professionnel pourrait tout aussi bien le border de façon traditionnelle.

Insula (hors concours)

Etant proposé par Jean-François Garry, membre de la rédaction du Chasse-Marée, ce sloup de 7,60 m a bien sûr été placé hors concours. Avec son étrave ronde, sa fine voûte et son joli gréement à corne, Insula est inspiré de la série française des 6,50 m dite « des chemins de fer » conçue par Laverne en 1907, mais aussi par divers « Un tonneau » de jauge comme le Vioune de l’architecte bordelais Sahuqué, ainsi que par un yacht de 7,65 m dessiné par J. de Catus dans les années 1890. « En matière de bateaux classiques, dit l’auteur d’ Insula, quand on examine les très nombreux plans anciens dessinés par des architectes de talent, on trouve presque à coup sûr le bateau que l’on souhaiterait dessiner soi-même… Il suffit alors de ne rien changer, ou seulement le minimum. » Précisons aussi que, tout comme ceux des bateaux traditionnels, ces plans de yachts anciens appartiennent au domaine public, contrairement aux plans récents dont les auteurs revendiquent légitimement la propriété artistique.

C’est sur ce principe qu‘Insula a été dessiné et qu’il pourra éventuellement inspirer en toute liberté ceux qui le souhaiteraient. Le second objectif du projet était de parvenir à un bateau de construction simplifiée, parfaitement accessible à un amateur, pour un budget de matériaux raisonnable évalué à environ vingt mille francs. Les plans ont donc été tracés pour présenter des surfaces développables tant dans les fonds que dans les hauts, abordables en contre-plaqué, ces deux parties étant raccordées sur lisses par un bouchain en forme réalisé en petites lattes ou en bois moulé. Bien sûr, un bordé classique sur membrures ployées est également possible.

La réalisation en contre-plaqué d’une telle unité est à la portée d’un amateur consciencieux, pourvu d’une bonne documentation et d’un outillage portatif électrique. Le chantier durera environ un millier d’heures et peut ainsi être mené à bien en une année, pour peu que l’on y consacre tous ses loisirs. C’est une aventure qui peut tenter tous ceux qui ne sont riches que de leur courage et de leurs bras; d’autant que la construction amateur sur des plans anciens — que l’administration considère comme ayant été dessinés par le constructeur lui-même — est parfaitement légale. Chacun est donc libre de redessiner et de reconstruire ce que la nouvelle réglementation européenne appelle officiellement des « copies individuelles de bateaux anciens conçus avant 1950 ». Ces unités seront présentées au coup par coup par leur constructeur aux Affaires maritimes comme n’importe quel bateau de construction amateur.

En ces temps de crise, le rêve est encore le meilleur antidote à la morosité. Les projets présentés ici ont au moins en commun d’ouvrir cette perspective, tout en restant dans la catégorie des budgets raisonnables. Parce qu’ils sont accessibles au plus grand nombre, ces bateaux sont, pensons-nous, susceptibles de donner tout son sens à l’expression « naviguer autrement ».