La flotte de Versailles renaît à Bruxelles

Revue N°297

Flottille de Versailles, Atelier marin Bruxelles, chantier naval Bruxelles
Le pont et les serres 
ont été posés en priorité afin 
de pouvoir travailler au sec, 
et une partie des emménagements 
sont réalisés avant de terminer 
le bordage. © Atelier Marin

par Nicolas Joschko – L’association bruxelloise Atelier Marin ressuscite les bateaux miniatures qui naviguaient autrefois sur le Grand Canal du château de Versailles. Le Grand Vaisseau, réplique au quart d’un navire de guerre du XVIIe siècle, est déjà en chantier.

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie et d’encadrés supplémentaires.

En 1669, Colbert, secrétaire d’État de la Marine, commande le Grand Vaisseau à Jacques Tortel, au Havre. Comme son nom ne l’indique pas, il s’agit d’un navire de guerre français à échelle réduite (un quart). Il est destiné au Grand Canal de Versailles, sur lequel va bientôt naviguer une flottille extraordinaire de bateaux miniatures, représentant toutes les marines… Le Grand Vaisseau, long de 14 mètres, sera lancé l’année suivante et la flottille de Versailles s’étoffera au fil des ans pour atteindre son apogée dans les années 1680, où elle compte une soixantaine d’unités.

Voulue par Louis XIV, cette flottille sert à affirmer la puissance royale et à distraire la cour. Mais elle vise aussi à tester les avancées techniques de l’époque, les meilleurs maîtres charpentiers, calfats, sculpteurs ou doreurs étant mobilisés pour la créer et l’entretenir. Elle participe ainsi au développement de la puissance de la flotte française dans les décennies suivantes…

Ce témoignage singulier de l’histoire maritime n’a malheureusement pas traversé le temps. « Il nous faut donc solliciter notre imagination pour recréer ce monde merveilleux en attendant que des passionnés projettent peut-être, un jour, de reconstituer cette étonnante flottille », concluait Amélie Halna du Fretay dans un article du Chasse-Marée consacré à ce sujet, publié en décembre 2011 (CM 237). C’est à la lecture de cet article, complétée par une visite au musée de la Marine, à Paris, que l’Atelier Marin a décidé de relever ce défi, en commençant par la réplique du Grand vaisseau.

Cette association, dont je suis actuellement le président, a été créée en 2011 à Bruxelles pour permettre à des jeunes défavorisés ou en voie d’insertion socioprofessionnelle de construire et d’entretenir des bateaux classiques et, bien sûr, de naviguer. En quelques années, plusieurs croiseurs ont ainsi été remis en état et trois bateaux ont été construits : Penguin, un mackinaw typique des grands lacs américains au début du XIXe siècle ainsi que Zinneke et Uilenspiegel, deux yoles 1796.

Flottille de Versailles, Atelier marin Bruxelles, chantier naval Bruxelles

Près de mille heures de travail ont été nécessaires pour réaliser la structure du Grand Vaisseau. Il en faudra encore deux mille pour terminer ce bateau de 14,80 mètres de long pour 2,90 mètres de large.
© Atelier Marin

Un projet social, culturel et technique

Outre ces chantiers, l’association a aussi offert plus de sept mille deux cents journées de navigation depuis sa création et organisé plusieurs camps d’été. À deux reprises, elle a permis à un équipage de jeunes Bruxellois de participer à l’Atlantic Challenge… Tous ces projets ont été entièrement menés par des bénévoles, avec des jeunes, des mouvements de jeunesse, en partenariat avec les pouvoirs publics et les acteurs de l’animation nautique du canal de Bruxelles. Ils ont été financés à 40 pour cent par des subventions, le reste venant principalement de dons et de parrainages.

L’équipe de l’Atelier Marin, consciente de ce que le développement d’un chantier naval participatif au cœur de la capitale de l’Europe pouvait apporter au niveau culturel, social et technique s’est, d’autre part, investie dans le projet Coop, visant au rachat d’une meunerie le long du canal de Bruxelles. Un espace spécifique y a été aménagé pour la charpente de marine, avec l’aide des Fonds structurels européens (FEDER).

L’idée peut paraître étonnante, Bruxelles étant située à plus de 100 kilomètres de la mer. La ville peut cependant être considérée comme un « port de mer » grâce au canal qui la relie à l’Escaut depuis 1561. Jusqu’à la fin du XIXe siècle, elle possédait un chantier naval, comme en témoigne encore le nom d’une de ses voies publiques, la rue du Chantier.

Il ne suffit pas, cependant, de disposer d’un local et de bonnes volontés pour pérenniser une telle structure. À l’inverse de la plupart des chantiers participatifs, nous ne pouvions baser notre activité sur la restauration de bateaux existants, cette « matière première » étant plutôt rare à Bruxelles. Jusqu’ici, nous avions résolu ce problème en choisissant de construire des bateaux historiques avec une charge culturelle importante et une forte personnalité, afin de fédérer adhérents et soutiens. Le projet de reconstruire une partie de la flottille de Versailles nous ouvre de nouvelles perspectives, pour plusieurs années.

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Les plans du Brillant, vaisseau de troisième rang armé de 58 canons, ont servi de référence pour l’équipe de l’Atelier Marin. © P. Dantec/Musée national de la Marine

Quarante-quatre couples en lamellé-collé

Nous n’avons pas pu retrouver de plans du Grand Vaisseau ou d’illustrations détaillées le représentant, mais il s’agit vraisemblablement du modèle réduit d’un vaisseau de premier ou de deuxième rang, et il existe des documents sur ce type de bâtiment au musée de la Marine, à Paris.

C’est en nous basant sur les plans de formes d’un navire de troisième rang établis par la Marine, le Brillant, que nous avons décidé de lancer la construction de notre vaisseau, en 2017. Il mesurera 14,80 mètres de long pour 2,90 mètres de large au maître-bau, avec un tirant d’eau de 1,30 mètre. Sa surface de voilure sera de 122 mètres carrés.

Quelque trois mille heures de travail seront nécessaires pour le terminer et le budget global, étalé sur trois ans, devrait avoisiner 69 000 euros, voiles et motorisation comprises. La construction est financée à 40 pour cent par des subventions, 30 pour cent par des parrainages et 30 pour cent par des dons privés et de petits financements participatifs. Mais nous espérons que des mécènes et des groupes industriels viendront aussi soutenir à terme notre projet, qui dépasse le cadre de ce chantier. Pour son action en faveur de la ville, l’Atelier Marin a d’ailleurs reçu, en mai dernier, le prix Bruoscella de la fondation Prométea, qui vise à développer le mécénat d’entreprise dans le domaine de la culture et du patrimoine…

La proue, le château arrière et l’ensemble des quarante-quatre couples en lamellé-collé ont été réalisés au courant de l’année 2017 dans un garage situé sur les hauteurs de Forest, à Bruxelles. Nous nous sommes inspirés du château arrière du Brillant et avons gardé une licorne comme figure de proue, clin d’œil à notre « belgitude »… Nous savons en effet que l’un des navires de la flottille de Versailles, Le Triomphant, avait une licorne pour figure de proue, rappelant La Licorne, le navire du chevalier de Hadoque, ancêtre du capitaine Haddock des bandes dessinées d’Hergé. Le choix du lamellé-collé pour les membrures peut paraître étonnant, voire contestable, mais il est difficile de trouver du bois courbe en Belgique et la rapidité de mise en œuvre de cette technique, déjà testée avec la yole Zinneke, nous a convaincus : avec un mode de construction plus classique, plus long, nous risquions de voir décrocher beaucoup de jeunes peut-être trop habitués à tout faire en un clic…

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Les couples ont été construits en lamellé-collé, faute de bois tors et, surtout, pour gagner du temps. © Atelier Marin

Cette nécessité de faire évoluer rapidement le chantier a d’ailleurs poussé les bénévoles à avancer sur la construction de la structure du bateau avant que le chantier ne fasse intervenir les publics concernés. Les membres ont ainsi été préparés, d’avril à novembre 2017. En décembre, toutes ces pièces ont été déménagées sur le site du Coop, à Anderlecht. La quille du bateau, longue de 10,37 mètres, été sciée en février 2018 et l’assemblage a débuté peu après.

Fin avril, plus de mille heures de travail avaient déjà été consacrées à la structure du bateau. Des écoles, des patients psychiatriques soignés en milieu ouvert et des associations actives dans l’inclusion sociale ou l’insertion socioprofessionnelle sont venus s’associer au projet. Ces personnes le verront évoluer au jour le jour avec, notamment, la pose du bordé, qui représente environ mille heures de travail.

Un gréement simplifié pour pouvoir être manœuvré

Comme nous avons décidé de construire en extérieur, nous avons dû revoir le déroulement des travaux : au lieu de poser les galbords en premier, nous avons choisi de commencer par les serres et le pont, afin de travailler à couvert. Nous avons également décidé de mettre en place les cloisons intérieures avant de poser le bordé, par commodité. Cela permettra aussi de faire travailler simultanément plusieurs équipes pour réaliser les emménagements, installer l’électricité et le moteur.

Le bateau sera en effet doté d’un diesel de 55 chevaux et d’un propulseur d’étrave, qui n’existaient évidemment pas sur le Grand Vaisseau. Autant de concessions à la modernité nécessaires, cependant, à la sécurité et à la conformité réglementaire. Ces éléments pourront, néanmoins, être camouflés lorsque le bateau sera hors d’eau.

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Sur ce chantier à vocation d’insertion professionnelle, la plus grande partie possible du travail est avancée en atelier. © Atelier Marin

Aujourd’hui, une partie du bordé est posée, la mise à l’eau et la réalisation des espars étant programmées en 2019. Il faudra encore mille heures de travail pour gréer le bateau. Une étude spécifique réalisée par deux de nos administrateurs, Jan Snacken et Michel Deleers, a montré que ce gréement devra être adapté et simplifié pour pouvoir être manœuvré par un équipage de huit à dix personnes, évoluant sur un plan d’eau réduit. Leurs conclusions rejoignent celles de nos prédécesseurs du XVIIe siècle : même si nous ne disposons pas de représentation précise du Grand Vaisseau, l’analyse des gravures anciennes d’autres bateaux de la flottille de Versailles montre que leur gréement était, lui aussi, simplifié. Les perroquets seront ainsi purement décoratifs et le nombre des voiles d’étai sera ramené à quatre. Les dimensions des basses voiles seront également réduites afin de garantir un minimum de visibilité au barreur. Nous espérons que ces adaptations permettant au Grand Vaisseau de naviguer resteront harmonieuses. Une première sortie est programmée en avril 2019…

La construction du Grand Vaisseau n’est cependant qu’une première étape, et celle d’autres bateaux de la flottille de Versailles, telle la galère réale La Mignonne, pourraient être envisagées. Nous espérons ainsi susciter des vocations et créer une émulation dans la zone du bassin de Biestebroeck, à Anderlecht, voire des emplois. Cela correspond aussi aux objectifs du gouvernement de la région de Bruxelles Capitale, qui veut revitaliser la zone du canal… On pourra à terme envisager des reconstitutions de batailles navales avec ces bateaux, ce qui constituerait une attraction très originale. Nous souhaitons aussi mettre temporairement le Grand Vaisseau à la disposition du château de Versailles et – pourquoi pas ? – emmener les jeunes qui participent actuellement à sa construction naviguer sur le Grand Canal. Ce serait notre plus belle récompense…

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