Par Jean-Yves Béquignon – Ancien élève de l’école des mousses, ex-patron de l’Étoile et du Belem, Yann Cariou s’est vu confier le commandement de la frégate Hermione, qu’il doit conduire en Amérique. Parcours et confidences d’un honnête homme originaire du Cap-Sizun qui s’est forgé un destin maritime extraordinaire.

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie.

Avec un sourire en coin qui n’appartient qu’à lui, il aime à dire qu’il est « marin de Guer », parce qu’il est né dans cette commune du Morbihan, le 16 juin 1961. Mais sa famille est originaire de Plogoff, dans le Cap-Sizun, à deux pas de la pointe du Raz. C’est là que Yann Cariou a passé son enfance. Contrairement à la plupart des Capistes, son père n’était pas marin, mais professeur de sport, après un passage dans l’armée. Son grand-père, en revanche, a beaucoup navigué. Né en 1902, embarqué à la pêche dès l’âge de douze ans, il effectue cinq ans de service militaire dans la Marine, comme tous les inscrits maritimes de l’époque. Repéré pour son oreille lors des tests de morse, il est formé et employé comme radio. Rendu à la vie civile, il deviendra opérateur radio dans la marine marchande et sillonnera les mers jusqu’à l’âge de soixante-cinq ans.

Comme tous ses camarades, Yann veut naturellement naviguer. À cinq ans, première sortie en mer depuis Bestrée – petit port-abri de la pointe du Raz – à bord du Viking, patron Henri Coquet, un bateau dans lequel son grand-père possède des parts. Un gros canot de 6 mètres de long, coque rouge et noir, qui fait le homard et le crabe dans le raz de Sein. « Le patron m’a donné la barre à la sortie du port, au pied des falaises ! J’étais tout petit, la barre m’arrivait sous le bras et je tressautais avec les vibrations de l’hélice, mais je ne voulais plus la lâcher. » La sortie se révèle mouvementée. On perd le safran, le patron arrache le banc, en fait un gouvernail de fortune, évite de justesse les roches et rentre au port en se jouant des courants. Découverte de la mer et de ses dangers. Yann se voit en patron pêcheur, parce qu’au Cap, c’est le meilleur moyen d’aller en mer. Avec le Gwalarn de son père, un Jabadao gréé d’une misaine, il ne manque pas une occasion de naviguer.

À douze ans, trop jeune pour embarquer, il travaille l’été à débarquer les thons pêchés aux Açores par le Gilles et Michel, un bateau d’Audierne dont son voisin, Théodore Kéravec, est le patron. « Un jour, je suis rentré à la maison avec deux thons, une longe de marsouin et un billet de 100 francs. J’étais fier ! » En 1977 – il a seize ans –, Théo lui promet de l’embarquer l’année suivante pour une marée. Ce gosse lui plaît. Sans le lui dire, car il ne parle pas beaucoup, il a décidé de le prendre sous son aile et de le former. Mais le 24 décembre de cette année-là, le soir de Noël, le Gilles et Michel se perd corps et biens dans le canal Saint-Georges, en mer d’Irlande.

Entrainement godille à Audierne
Entraînement de godille à l’école des mousses de Brest, en 1978. Yann, qui n’a plus rien à apprendre en la matière, dirige l’opération depuis le ponton. © coll. Yann Cariou

« J’ai pris un coup de massue sur la tête et j’en voulais à la mer. » Ses héros sont morts et ce drame le dégoûte de la pêche. Il pense un temps à la marine marchande, puis y renonce : « J’étais en première B [sciences économiques], pas assez bon en maths pour rentrer à Kersa et préparer le concours de l’Hydro ». Son avenir maritime semble compromis. Pour l’aider à surmonter cette déception, son père lui suggère de s’inscrire à l’école des mousses. Yann n’est pas convaincu, mais comme, à l’époque, les élèves bénéficient d’une période d’essai de deux mois avant de signer leur engagement, il se rend au Centre d’instruction naval de Brest, pour voir…

Et la Marine sait y faire pour le séduire. Comment ne pas craquer, quand on rêve de bateaux depuis l’enfance, quand on vous emmène visiter la Flotte, qu’on vous projette des films comme Sept jours en mer de Pierre Schoendoerffer où l’on voit un escorteur d’escadre fendre les lames au son d’Amazing Grace? « J’avais trouvé ma voie : faire de bonnes études tout en suivant une formation maritime pratique, avec un emploi de marin à la clé. » Yann sort de l’école troisième sur cent vingt et reçoit le prix de manœuvre car il s’est montré très habile sur les canots à voiles servant à l’entraînement des élèves. Il choisit donc logiquement la spécialité de « manœuvrier », en espérant devenir rapidement chef de quart, puis officier. Il vient d’avoir dix-huit ans.

L’élève suit ainsi une filière de formation rapide permettant d’accéder au grade de second maître. Il prépare le brevet élémentaire (be) de manœuvrier et doit enchaîner ensuite avec le brevet d’aptitude technique (bat). Sa motivation est telle qu’il sort premier du cours, ce qui lui donne le privilège de choisir son affectation avant les autres. « J’ai pris le plus gros et le plus prestigieux bâtiment de la liste : la frégate anti sous-marine Tourville. »

Grosse déception. Lui qui rêve de matelotage, de manœuvre et de grand air, se retrouve à faire du quart, soit à la barre dans une étroite fosse blindée d’où l’on ne peut même pas voir la mer, soit accroupi et coiffé d’un casque antibruit sous les néons du « local barre », l’endroit où se trouvent les presses hydrauliques qui agissent sur le safran, dans l’attente d’une hypothétique avarie. En outre, l’ambiance à bord est exécrable pour le matelot étiqueté brillant sujet qui va préparer le bat à peine sorti du be, alors que la plupart des quartiers-maîtres doivent attendre cinq ans pour le faire. Jaloux, les vieux « choufs » – surnom des quartiers-maîtres de 1re classe blanchis sous le harnois – vont s’ingénier à lui rendre la vie désagréable.

«J’ai trouvé un bateau, je m’en vais»

En juin 1979, deux mois après son embarquement, le Tourville fait escale à Kiel pendant la Semaine des régates. Yann y découvre les grands voiliers et en reste bouche bée. Lors d’une sortie à terre, il visite le Sea Cloud, un quatre-mâts barque de 1931, explique qu’il est bosco et demande s’il y a du boulot pour lui à bord. Réponse affirmative. Fou de joie, l’apprenti marin retourne sur la frégate faire son sac. À son copain d’Audierne, Jean-René Gragnic, qui s’étonne de son empressement, il rétorque : « J’ai trouvé un bateau, je m’en vais ; la Marine ce n’est pas ça, on verra après pour les papiers ». Stupeur de l’ami, un fourrier qui sait le pouvoir des règlements et réussit à le convaincre qu’il allait se mettre dans un mauvais cas. Yann repose son sac et part prendre son quart. Comme pour le narguer, l’Étoile et de la Belle Poule (CM 92) sont accostées en face du Tourville. De la coupée où il se tient bien droit, comme l’exige le règlement, Yann a une vue imprenable sur les goélettes. « J’ai réalisé que la vie sur des petits bâtiments comme ceux-là n’était pas la même que sur notre frégate. » Il s’en souviendra la prochaine fois qu’on lui proposera de choisir une nouvelle affectation.

Tourville à Saint Malo en 2009
Le Tourville à Saint-Malo, juste avant son désarmement, en novembre 2009. C’est à bord de cette frégate que Yann a choisi d’embarquer à l’issue de sa formation. © envelopmer blogspot

Heureusement son séjour sur le Tourville ne dure que trois mois. Un an après, reçu premier au bat, il embarque à bord de l’aviso escorteur Commandant Rivière basé dans l’océan Indien. La campagne dure un an et demi et lui fait découvrir des endroits mythiques : la Réunion, l’île Maurice, Mayotte, Djibouti, Karachi, Bombay, Mogadiscio, les îles de la mer Rouge. En septembre 1980, le déclenchement de la guerre Iran/Irak est l’occasion de longues patrouilles au voisinage du détroit d’Ormuz pour protéger les pétroliers français. « Quand j’ai débarqué, j’étais vraiment content de ce que j’avais fait, découvert et visité. »

Retour à Brest fin août 1981, au dépôt des équipages qui accueille les marins entre deux affectations. Dès le premier jour, Yann apprend qu’il sera de quart à la porte de la caserne de minuit à 4 heures du matin. « Pas question que cela dure ! J’ai filé au bureau administratif et déniché un maître fourrier de Plogoff, qui m’a trouvé un embarquement sur le remorqueur de haute mer Tenace. Il devait appareiller prochainement pour Terre-Neuve en surveillance des pêches. » Yann le rejoint le soir même, initialement pour une mission de quatre mois. En fait, il restera à bord plus de deux ans, jusqu’à la fin de l’année 1983.

Assistance des pêches à Terre-Neuve

Il réalise ainsi le rêve que lui avait inspiré Le Crabe-tambour, le film de Pierre Schoendoerffer : voir Saint-Pierre-et-Miquelon et participer à une campagne de pêche morutière. Il le fera donc à deux reprises, la seconde, en 1983, étant la dernière mission d’assistance à la pêche. Cette année-là, on ne comptait plus sur les bancs que douze chalutiers métropolitains – les malouins de l’armement Pleven (CM 159), des bordelais, les fécampois de chez Dauphin, le havrais Névé – futur patrouilleur Albatros – plus cinq navires saint-pierrais.

Yann Cariou à Terre Neuves 1981
Départ pour la « tournée du facteur » sur les bancs de Terre-Neuve, en 1983. © coll. Yann Cariou

Le travail principal de Yann consiste à piloter le Zodiac qui, chaque jour, effectue la « tournée du facteur ». Surfant sur les vagues, avec parfois jusqu’à 45 nœuds de vent, il accoste les chalutiers sur trait à 7 nœuds, du lever au coucher du soleil. « La première fois, lors de sa mise à l’eau, le pneumatique a coulé sous mes pieds le long du bord, la quille en bois brisée en trois morceaux par un coup de roulis du Tenace. J’ai juste réussi à me hisser à bord. Mais comme le second voulait récupérer le moteur hors-bord, je suis retourné le chercher, dans une eau à zéro degré ! » Après cela, les candidats pilotes de Zodiac se faisant rares, il en gardera l’exclusivité.

Parfois, à bord des chalutiers, il lui arrive de retrouver d’anciens collègues. Des liens se créent, des pêcheurs lui demandent de faire leurs commissions à Saint-Pierre. En retour, il récupère de la godaille pour le Tenace. « Des fois, ils balançaient dans mon canot un cabillaud congelé qui manquait m’assommer. Je leur ai dit d’arrêter les plaisanteries. » Il apprend aussi à saler la morue, parce qu’à bord du remorqueur, essentiellement armé par des Bretons, on pêche la morue à la ligne de temps en temps, pour se distraire. En outre, la générosité des Terre-Neuvas est telle qu’une partie de la godaille doit aussi être conservée. Or, sur le Tenace, on ne manque pas de sel : 500 kilos sont embarqués pour dégeler les ponts. L’allocation excédant les besoins, une partie du sel peut servir pour les morues. Mais comment faire ? Yann sait bien nettoyer le poisson et le mettre en filets, mais pour ce qui est de le saler, il est encore novice. Au cours de sa première campagne à Terre-Neuve, il a la main trop lourde. En rentrant sur Brest, la cargaison prend un coup de chaud et les filets tournent. Les lazzis de l’équipage le piquent au vif. « J’ai décidé de me former à la source et, de retour sur les bancs, j’ai demandé à l’officier des pêches de m’envoyer sur le Commandant Gué. J’ai passé une journée à apprendre à saler avec le chef saleur et son adjoint, un ancien collègue du Commandant Rivière, à la main, comme à bord des goélettes morutières. » Cette fois-ci la salaison « made in Tenace » sera un succès : un an après le retour à Brest, Yann dégustera les derniers filets.

Cet embarquement est aussi une excellente préparation avant le cours de chef de quart. Yann a notamment l’occasion d’observer in situ l’un des derniers pilotes de la flotte, le major Cousquer. « Sans carte ni radar, les mains croisées dans le dos, il passait à travers les cailloux pour rallier Brest depuis le rail d’Ouessant en utilisant des alignements connus seulement de sa confrérie. Le commandant était descendu, il avait confiance. »

Officier en second du Mutinenfin un voilier!

Admis chef de quart en 1984, le Capiste entre au cours du brevet supérieur (bs), où sa « houppette » – le pompon rouge – de quartier-maître de 1re classe le distingue de ses condisciples, qui portent déjà la casquette d’officier marinier.

En 1985, Yann embarque à Brest sur la gabare Fourmi, qui avec sa complice Cigale, forme l’escadre de La Fontaine. La Marine est parfois joueuse. La Fourmi est un petit bâtiment, choisi en connaissance de cause. Elle effectue des travaux de servitude qui vont de la récupération des torpilles à la réparation de câbles sous-marins et à la mise en place de mouillages et de balises. « Le commandant était Jean-Yves Le Gouefflec, de Paimpol, “La Goueff”, une figure qui a commandé la Belle Poule. »

L'Etoile dans les eaux islandaises
En juin 2000, l’Étoile sillonne les eaux islandaises. © Yann Peschel Marine Nationale

Ensuite, en juillet 1986, Yann est affecté à Toulon sur le bism (bâtiment d’intervention sous la mer) Isard. Il se marie la même année, malgré l’activité intense de son navire, qui le mobilise deux cent quarante jours par an, ce qui « n’était guère propice aux lunes de miel ». Il y restera jusqu’en 1989, année où il devient officier en second du dundée Mutin (CM 132). Enfin un voilier !

Avec le bosco Patrice L’Hour, il s’efforce de rendre ce bateau plus attrayant. Ensemble, ils organisent l’accueil des stagiaires, élaborent des panneaux pédagogiques, afin que les cadets tirent le plus grand profit de leur séjour à bord. Le Mutin est son premier grand voilier. « C’est là que j’ai accompli mon apprentissage de la voile “grand format” en étant aux commandes. »

Après trois années passées à naviguer en toutes saisons, en Atlantique, Iroise, Man-che et mer du Nord, il rejoint l’Étoile en qualité de chef de quart. La goélette est alors commandée par Jean-Pierre Boin, qui le précédera sur le Belem. Yann ne reste qu’un an à bord, car il a réussi le concours d’officier spécialisé de la Marine et rejoint l’École navale en septembre 1993. Il a trente-deux ans.

Une année plus tard, l’aspirant Cariou embarque sur le pétrolier ravitailleur Meuse comme chef du « service conduite » du navire et officier de manœuvre. Il devient un virtuose du ravitaillement à la mer (CM 145) et participe aux opérations liées au conflit en ex-Yougoslavie.

« Ensuite, j’ai eu une affectation vraiment atypique : la “section marine du régiment du service militaire adapté de Guadeloupe”. » Détaché de la Marine nationale, Yann travaille au profit du Fonds social européen et s’occupe de formation maritime professionnelle. Il prépare ses élèves à différents examens « marine marchande, pêche et voile » : capacitaire, permis mo-teur, patron de plaisance. Il dispose pour cela du chalutier de 12 mètres La Favorite, de la vedette de 7,50 mètres La Jaille et du First 35 S5 Europa.

« J’étais patron pêcheur dans la Marine nationale ! » Avec La Favorite, il pratique la palangre, le filet, le casier et la pêche au gros, surtout dans les parages de Pointe-Noire. Les prises sont écoulées auprès des « services de l’ordinaire » chargés de nourrir les militaires. Yann devient rapidement autosuffisant pour l’entretien des bateaux et l’achat de matériel de pêche. Le gars est dégourdi.

Skipper une semaine sur deux, il parcourt l’arc antillais à la voile, d’Anguilla à Barbuda, en croisières d’instruction. « J’ai aussi participé à de nombreuses régates avec Europa : la Semaine d’Antigua, les Régates de Saint-Martin et le Tour de la Guadeloupe que nous avons d’ailleurs gagné. »

Rentré en Métropole à l’été 1998, il est muté à la Direction du port de Toulon. Le temps de passer ses brevets de pilote de port et le voici commandant de l’Étoile. C’est alors qu’il nourrit le projet d’un voyage en Islande. Une première pour les deux goélettes de la Marine construites sur le modèle de celles qui allaient traquer la morue dans ce pays. Un dossier météo et navigation bien ficelé et des contacts encourageants avec les autorités islandaises emporteront la décision de la hiérarchie.

C’est ainsi qu’en juin 2000, L’Étoile et la Belle Poule font leur entrée au port de Reykjavik. Ce voyage permettra de confirmer les qualités nautiques des goélettes islandaises et de tester la pêche à la morue depuis le bord (CM 140). L’année suivante, Yann mène l’Étoile en Méditerranée. Et puis il doit quitter sa chère goélette. « J’ai débarqué en juillet 2001, les larmes aux yeux, après deux années inoubliables. »

La Marine se souvient alors qu’il est pilote et l’envoie à Toulon s’occuper des opérations portuaires. Il y manœuvre tous les types de bâtiments de la flotte, de l’aviso au porte-avions, et cela jusqu’en 2003, quand il prend le commandement de l’Isard. C’est alors que son destin bascule.

Vaincre le cancer et reprendre la mer

En août 2004, lors d’une mission en Afrique, il se sent fatigué au point de s’endormir à la passerelle. Rentré nauséeux d’une plongée au Cap-Vert, il incrimine le changement de climat et un manque d’entraînement. De retour à Dakar, il reprend le footing. Rien n’y fait. Il demande un bilan sanguin pour en avoir le cœur net. Et le lendemain de la prise de sang, il est envoyé en urgence consulter un spécialiste à l’hôpital de Dakar. Ce dernier lui annonce que dans deux jours il risque de n’être plus transportable et dès le lendemain il est rapatrié sur Paris. « Trois semaines plus tard, je ne pesais plus que 50 kilos. Après, on ne m’a plus pesé… » Le type de cancer qui le ronge laisse peu d’espoir. L’oncologue lui conseille de régler ses affaires ; il s’exécute. On le transfère à l’hôpital Sainte-Anne de Toulon pour qu’il soit près de son épouse et de ses quatre enfants.

Belem entrant au Port Rhu Douarnenez
Lors des fêtes maritimes de Douarnenez, en juillet 2010, entrée au chausse-pied du Belem dans le bassin du Port-Rhu. Yann Cariou, le pacha, est à la manœuvre. © Jacques Vapillon

Les examens s’enchaînent, plus douloureux les uns que les autres, pour tenter d’identifier plus précisément la nature de son mal. Entre la vie et la mort, son choix est vite fait. « Assez d’apitoiements ! Je suis trop jeune pour partir, je dois vivre. » S’ensuit un traitement de choc encore expérimental : une autogreffe de moelle osseuse. Même sous morphine, la douleur est atroce. « Je ne sais pas comment j’ai tenu », avoue Yann. Mais il remonte doucement la pente. Le traitement se poursuit à l’institut Paoli-Calmette de Marseille. Il s’agit cette fois d’une greffe de moelle osseuse, rendue possible grâce au don de l’une de ses sœurs, qui vole à son secours depuis Mayotte. « Là encore, confie-t-il, c’est Hiroshima : je suis complètement détruit. » Mais, trois semaines et demie après la greffe, Yann sort enfin de sa chambre stérile.

Déclaré « inapte médical définitif à l’embarquement », il est pour la Marine en congé de longue durée. Un an après l’allogreffe, le convalescent ne supporte plus de rester chez lui et demande à retravailler pour des raisons psychologiques. C’est ainsi qu’en octobre 2005, gratifié d’un poste aménagé à mi-temps, il rejoint la Direction du port de Toulon. Pas facile, au début : « J’avais perdu confiance en moi, j’étais incapable de piloter ». Cependant, grâce à l’aide chaleureuse de ses confrères, il renoue peu à peu avec son métier. Une victoire essentielle pour Yann, qui affirme aujourd’hui : « C’est le pilotage qui m’a sauvé ».

Désormais, il veut récupérer son « aptitude à la mer », ce qui est réglementairement impossible. Une première requête est rejetée par le conseil de santé. Il insiste et demande à être entendu. Face aux médecins, il plaide sa cause : « Vous savez à quoi j’ai échappé. Maintenant, je n’ai pas survécu à tout ça pour ne pas être apte à la mer. Si je peux piloter un bateau dans le port, je peux naviguer. Ne me tuez pas une seconde fois, rendez-moi mon aptitude à la mer. » Après une longue délibération, le conseil finit par accéder à sa demande. C’est le signe que sa vie peut reprendre son cours. Devenu pilote major du port de Toulon, Yann s’occupe notamment du porte-avions Charles-de-Gaulle (CM 245).

«J’ai eu envie de voir autre chose, de me faire plaisir»

Belle réussite, qui laisse pourtant l’intéressé insatisfait. « La maladie m’a fait prendre conscience que la vie peut être courte et, même si l’expérience Marine nationale avait été exceptionnelle, j’ai eu envie de voir autre chose, de me faire plaisir. » À quarante-sept ans, le capitaine de corvette décide de quitter la Marine pour aller commander le Belem.

Dès 2008, il prépare son retour à la vie civile. « Je suis allé aux Affaires maritimes à Toulon pour savoir quel brevet de commandement de la marine marchande mon expérience de commandant et de pilote de port pouvait me donner. La réponse a été nette : aucun. Je pouvais prétendre tout au plus à un certificat de “matelot de quart passerelle”. Je l’ai pris quand même, pour obtenir mon fascicule. »

Portrait de Yann Cariou
Yann Cariou devant le tableau de l’Hermione. Le début d’une nouvelle carrière, à cinquante-deux ans. © Nigel Pert

Seule issue, une loi récemment votée sur la valorisation des acquis de l’expérience. La constitution du dossier va prendre cinq mois, mais la commission le juge exemplaire et attribue à son signataire le brevet convoité. L’élève de première B qui ne pouvait pas faire carrière dans la marine marchande parce qu’il n’était pas assez bon en maths a su contourner l’obstacle. « Je suis têtu », résume-t-il.

À peine son brevet en poche, Yann se fait recruter comme commandant du Belem. Aux responsables de la fondation, il a expliqué, avec la force de conviction qui est la sienne, qu’à dix-sept ans il connaissait tout sur les grands voiliers de commerce à phares carrés et que cette passion ne s’est jamais éteinte. Sa dernière manœuvre dans la Marine nationale sera la sortie de bassin du Charles-de-Gaulle en août 2008. Neuf mois plus tard, à l’issue de son congé de reconversion, il prend le commandement du Belem à Rabat, après une traversée de la Méditerranée effectuée en double.

L’expérience dure trois ans. Avec le trois-mâts barque classé Monument historique, il peut enfin faire de la voile comme il l’aime : à l’ancienne. « J’ai mis un an à connaître toutes les astuces du bateau, mais à la fin je virais de bord vent devant avec 2,7 nœuds de vitesse initiale en cinq minutes. » Sous sa gouverne, certains stages se font entièrement à la voile. On a ainsi vu le Belem quitter le port de Lorient sans l’aide de la machine et finir d’établir toute sa voilure en passant la citadelle de Port-Louis.

L’adolescent qui dévorait les livres de Jean Randier – celui qui a redonné vie au Belem – s’en donne à cœur joie. Enfin, il peut passer de la théorie à la pratique. Il se fait plaisir en portant toute la toile possible, mais « sans jamais rien casser en trois ans ». Intarissable sur le sujet, il précise qu’il faut en permanence anticiper pour naviguer en sécurité. Il dit aussi combien il a eu de plaisir à former de jeunes officiers pour préparer la relève et quelles manœuvres il a pu réaliser quand le groupe de stagiaires était particulièrement dynamique.

À Douarnenez, en 2010, il aura ainsi l’occasion de montrer ses qualités de pilote, mais aussi son autorité : c’est lui qui commande et personne d’autre. On l’attend au Port-Rhu le 22 juillet pour ouvrir les fêtes maritimes, mais les conditions météorologiques ne sont pas réunies pour faire passer dans une écluse de 10 mètres de large un navire dont le maître-bau mesure 8,80 mètres. Trop de vent : le Belem reste au mouillage. Cela fait du reuz dans Douarn’. Mais Yann n’en a cure, n’étant pas homme à se laisser impressionner par la pression politique ou le battage médiatique. Les marins lui donnent raison. Les autres aussi, finalement, quand, deux jours plus tard, le vent étant en deçà des limites qu’il a fixées, il réussit une brillante manœuvre pour accoster au chausse-pied le trois-mâts dans le bassin du Port-Rhu. Une première pour ce voilier déjà plus que centenaire.

Pendant tout notre entretien, Yann n’a jamais témoigné autant de passion qu’en parlant du Belem. Alors, pourquoi l’avoir quitté ? Parce que l’homme a soif de défis et qu’il en a un autre en vue : l’Hermione.

Qui d’autre que lui pouvait prétendre commander l’Hermione?

Depuis 2010, il fait partie du collège de marins experts créé par l’association Hermione-La Fayette pour préparer la navigation de la frégate. Celui-ci réunit quatre commandants ou anciens commandants de grands voiliers et un chef mécanicien. Mais la relation de Yann avec l’association est bien antérieure. En 1991, à l’occasion d’une escale du Mutin à Rochefort, il a pour la première fois eu vent du projet de l’Hermione lorsque les membres de la toute jeune association sont venus déjeuner à bord du dundée. Nouvelle rencontre en 1993 avec l’Étoile. En 2003, il visite le chantier en famille et devient adhérent. En 2009, il fait escale à Rochefort avec le Belem et a droit à une visite personnalisée du chantier. Son regard émerveillé et son érudition maritime n’échappent pas à son guide. Peu de temps après, il est invité à intégrer le collège d’experts. Il accepte, évidemment.

Au fil des réunions, qui petit à petit se calent sur ses périodes de congés, ses avis et propositions comptent de plus en plus. L’association finit par lui proposer de prendre le commandement de la frégate pour son voyage inaugural aux États-Unis. Il s’en étonne encore. On s’en amuse, car les conditions requises pour le poste étaient d’avoir commandé un grand voilier à phares carrés et de posséder de bonnes connaissances sur la façon dont on naviguait au xviiie siècle. En outre il fallait être en âge de le faire et posséder le brevet correspondant. Qui d’autre que lui pouvait, en France, prétendre à ce poste ?

Il mettra pourtant six mois à se décider. Par modestie : « À côté de l’Hermione, le Belem c’était presque facile ! » Ce dernier navigue depuis longtemps et on sait comment faire. Pour la frégate, il faut tout redécouvrir et la tâche est immense. Quand Yann accepte, il sait comment il va s’y prendre. Il est encore discret sur le sujet et la façon dont il va former son équipage. Le défi est énorme, mais si quelqu’un peut le relever, c’est bien lui.