Par Gwendal Jaffry – La neuvième Route du sable a eu lieu les 8 et 9 juin derniers. Chaque année, elle permet à des canots voile-aviron et des bateaux traditionnels de remonter l’Aulne, d’abord dans sa partie maritime puis sur ses premiers kilomètres fluviaux, en souvenir des sabliers qui naguère empruntaient cette voie d’eau.

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie.

J’ai l’impression de m’immiscer dans une fête de famille. En haut de la petite cale de Rosnoën, on pique-nique, on partage un verre, on discute. Heureux de se retrouver. « Alors, quoi de neuf depuis les Rendez-vous de l’Erdre ? Y viennent pas les Quimpérois cette année ? – Si, si, je les ai vus tout à l’heure à Trégarvan. » Trégarvan, la « grande » cale de l’Aulne maritime, celle où l’on peut mettre à l’eau à toute heure de la marée et qui, de surcroît, dispose d’une grande zone de manœuvre et d’un parking. Sans oublier la présence des organisateurs qui, toute la matinée, y ont accueilli les participants avec leur « voiture-bar ».

Rosnoën est situé trois bons kilomètres en amont de Trégarvan. C’est la patrie de l’association organisatrice, présidée depuis l’origine par Claude Quévarrec, soixante-trois ans, natif de Brasparts – un « joli port de pêche » comme il se plaît à dire. « En 2004, nous étions trois à créer l’association, raconte cet amateur de modélisme naval, spécialiste de l’encre de Chine, et accessoirement retraité de l’armée de l’air. Notre but était de sauver le patrimoine de l’Aulne. Dès l’année suivante, on a organisé une remontée du bras de mer depuis Rosnoën jusqu’à Port-Launay, sur une journée. Douze bateaux sont venus, de tous types. En 2006, ils étaient vingt, davantage orientés voile-aviron. » Aujourd’hui, ce sont une cinquantaine de bateaux qui vont remonter, comme lors des deux précédentes éditions. Et Claude peut compter sur une douzaine de fidèles pour organiser ce week-end, avec seulement 400 euros de budget.

La flottille devra lutter contre une jolie brise d’Est

Vers 14 heures, ce petit monde sustenté commence à s’activer sur la grève. Tandis qu’on porte certains bateaux échoués, d’autres font le treizour vers les unités restées au mouillage. Dalh Mad et Loch Monna, la réplique d’une gabare landernéenne et le coquillier de la rade, embarquent quant à eux leurs passagers payants depuis la cale. Comme l’an passé, une jolie brise semble vouloir s’inviter… mais cette fois-ci de l’Est. Tariec, notre Aber devra donc tirer des bords. « C’est notre bateau, précise Claude. Nous l’avons récupéré auprès d’une association brestoise qui l’avait construit pour les fêtes de 1996 avec des jeunes en difficulté. » Claude l’a retapé, mais ne comptez pas sur ce grand discret pour vous le dire. On nous apprendra aussi qu’il a construit un Aulne, bateau d’aviron sur plans Vivier, comme il a dégagé la cale de Rosnoën, un ouvrage de 1858, pour permettre son utilisation…

Remontée de l'Aulne à la voile
Remontée de l’Aulne le 8 juin dernier. À gauche, on reconnaît Tariec, l’Aber de l’association de la Route du sable. © Marie-Hélène Coquil

Certes le programme est à la balade, mais quel plaisir de gratter un Monotype d’Arcachon ! Et quelle désillusion de se faire manger par un Seil, sans autre assaisonnement ! Sous notre vent, je reconnais le bien nommé An Treizh, le Biraou de Ronan Coquil, autre cheville ouvrière de cette Route du sable. An Treizh? « Le Passage », en breton. Car l’arrière-grand-père de Ronan a été le dernier passeur de l’Aulne. Châteaulinois pur souche exilé de la péninsule bretonne pour le travail, Ronan, qua­rante-cinq ans, aime les jolis bateaux, autant que son bras de mer.

« Mon grand-père paternel travaillait à Port-Launay au déchargement du sable des gabares pour les établissements Kerbrat. En 1968, mon grand-père maternel, marin de la Royale, et mon père ont acheté une prame de 3,50 mètres pour pêcher au Passage. À quatorze ans, j’y ai fait mes premières armes en voile-aviron. Trois ans plus tard, je rejoignais à l’aviron Pont-Coblanc à Trégarvan : une tente, une semaine de navi­gation, onze écluses. » Ronan est aussi féru d’histoire. Pour partager sa connaissance de l’Aulne maritime, il crée un site Internet*, la même année où il achète son Biraou. Un an plus tard, en 2008, il rejoint l’association de la Route du sable, dont il devient le photographe et à laquelle il ouvre son site.

Pour la première fois, une gabare accompagne le convoi

L’Aulne se mérite. Depuis la terre, difficile de découvrir ce bras de mer bordé de champs et de roselières. Il faut donc prendre la mer comme aujourd’hui, à condition de savoir louvoyer dans un joli 4 à claques et ne pas virer au ras des pointes qui se prolongent d’une chaude vase collante… Quand on apprend que 17 kilomètres nous séparent de Port-Launay, on se promet bien entendu de trinquer à la santé du courant de flot ce soir.

Loch Mona au mouillage
Dalh Mad, Loch Monna et Bugale Bihan à couple sur le premier bief du canal de Nantes à Brest. C’est la première fois que des voiliers du patrimoine travaillant au charter accompagnent la flottille de la Route du sable. Un joli moyen de partager l’événement avec le public. © Ronan Coquil

À bord de Tariec, Claude est intarissable… pour peu qu’on l’interroge. Chaque intervention de l’homme dans le paysage lui inspire une histoire, à commencer par celle du sable qui a donné son nom au rassemblement. « L’Aulne a longtemps été fréquentée par les sabliers qui venaient y décharger du maërl – un substrat très utilisé pour l’amendement des sols – et du sable coquillier extrait au Minou, dans le goulet de la rade de Brest. Ils déchargeaient au Passage de Dinéault, mais aussi à Port-Launay. » Parmi les gabares qui témoignent toujours de ce passé, Notre-Dame de Rumengol, construite en 1945 au chantier Keraudren de Camaret, n’est jamais remontée avec « la flottille de Claude ». Mais il paraît que ce soir la Fée de l’Aulne – construite en 1958 au chantier Keraudren pour l’armement Le Bot – sera de la fête. Pour la première fois depuis la création du rassemblement, une gabare justifierait son nom. On sent bien le plaisir que cela procurerait au maître de cérémonie. « En 2006, lors de la deuxième édition, on a eu la chance de voir le Penfoul remonter en même temps que nous. C’est le dernier sablier à avoir travaillé sur l’Aulne. Il avait été construit en 1969 à Saint-Malo par le chantier siccna ; Quemeneur, de Lampaul-Plouarzel, l’exploitait. Il déchargeait à Saint-Ségal, juste en aval de Port-Launay. Quand le banc du Minou a été fermé, en 2011, le Penfoul a été ferraillé. Ça m’a fait de la peine. »

« Tertu, y savait faire des bateaux »

Nous sommes désormais à la hauteur du méandre de Rozarnou. Le plan d’eau se rétrécit. Donc le vent forcit. Donc on assiste à un dessalage. Il en fallait bien un. Les rives sont désormais très proches quand on parvient à la confluence de l’Aulne et de la Douffine. C’est ici que le vapeur métallique à roue Le Parisien sombra en 1843, mettant en évidence la nécessité d’une flotte de bateaux à passagers et de fret adaptée à la navigation fluvio-maritime entre la rade et Châteaulin. C’est ici aussi que l’on se prend la civilisation en pleine étrave, le pont routier de la voie express Brest-Quimper longeant le plan d’eau, lequel renvoie l’écho de tous ces pneus qui griffent son tablier.

« Dis Claude, ça se remonte la Douffine ? – Sur un mille environ. Et là-haut il y a une poudrerie qui fonctionne depuis 1688. À l’origine, un certain Berthelot avait été autorisé à transformer un moulin à blé en moulin à poudre. Le site avait entre autres l’avantage d’être proche de bosquets contenant de la bourdaine, arbuste dont le bois carbonisé entrait dans la composition de la poudre. Celle-ci était envoyée à l’île d’Arun, à Rosnoën, où elle était séchée et stockée avant d’être livrée à Brest. »

Alors que nous luttions contre une jolie brise il y a cinq minutes encore, nous voici désormais au portant dans un zéphyr de fond de culotte, cap au Sud. Si certains arment leurs avirons, d’autres tentent un coup à droite puis un coup à gauche pour traquer la moindre risée, comme cet autre Aber dont on apprend qu’il a la même provenance que Tariec. Pendant ce temps, Loch Monna fait un tout droit sur son erre sans fin, doublant tout le monde. Ce qui fait dire à Claude : « Tertu, y savait faire des bateaux ! » Le paysage est plus serein que jamais ; jadis, ici, un chemin de halage courait sur la berge, emprunté par des attelages fournis par les fermes environnantes.

À une encablure du quai de Saint-Ségal, le bras de mer fait un virage à angle droit sur la gauche. Et la brise de revenir. Si certains, comme Gérard Roger et son ma­gnifique Bugale Bihan, réplique d’un canot de Sein, ou encore les Yoles de l’Odet, décident de poursuivre à la voile, Claude préfère mettre à l’aviron. C’est ainsi que nous atteindrons l’écluse de Guilly Glaz, qui a déjà rejeté une vingtaine de bateaux en eau douce quand Tariec s’y engouffre. Un bout par-ci, une main par-là et quelques défenses plus loin, l’ouverture des vannes fait reculer la flotte de deux bons mètres. Au-dessus, quelques dizaines de curieux sont venus admirer le spectacle, plutôt rare il est vrai.

Depuis le barrage, il faut encore une quinzaine de minutes pour atteindre le quai de Port-Launay, terme de cette première journée de navigation. Une fois passé sous le viaduc ferroviaire qui nous domine de ses 54 mètres – tous les matériaux de cet ouvrage construit en 1867 ont été ache­minés par voie d’eau depuis Dinéault, Rostrenen, mais également le Maine-et-Loire et la Charente-Maritime –, on parvient rapidement au quai où un pot est offert par le comité des fêtes avant qu’un bus ne ramène chaque conducteur aux voitures et remorques. La journée se terminera au restaurant : rires, chansons et danses sont au menu, avant que la plupart des convives ne gagnent leur tente ou leur bateau.

Il est 10 heures le lendemain matin quand la cloche de l’église sonne le signal du départ. C’est seulement depuis 2011 que la flottille poursuit sa remontée de l’Aulne pour découvrir le deuxième bief du canal de Nantes à Brest. Événement de taille, c’est la première fois depuis les années quarante qu’une péniche, en l’occurrence le tjalk Korriganez, va franchir l’écluse de Châteaulin. À condition toutefois de parvenir à abattre son mât, opération qui ne sera couronnée de succès qu’au terme de trois heures de tentatives diverses, l’équipage s’étant beaucoup interrogé sur la déformation subie par un triangle dont on fait bouger l’une des extrémités dans l’espace…

Navigation à la voile sur L'Aulne
Le Minahouet n° 9, un plan Vivier construit à plusieurs dizaines d’exemplaires, croise au vent d’un Gull, dériveur conçu par Ian Proctor en 1956. © Ronan Coquil

Dès les premiers coups d’avirons, on longe de belles demeures d’armateurs, qui rap­pellent que Port-Launay était le port de Châteaulin dès le xviie siècle. Plus en amont, les vestiges d’un quai témoignent quant à eux de la première écluse du canal, détruite à la mise en service de celle de Guilly Glaz, en 1858. Nous voici maintenant arrivés au cœur de la ville, dominée par le grand viaduc qui, de 1906 à 1967, reliait les deux gares de la ville, celle de la ligne de Nantes à Brest exploitée par la Compagnie des chemins de fer de Paris à Orléans, et celle du Réseau breton de la ligne Camaret-Carhaix.

Le franchissement de l’écluse, manuelle, est assuré par Ronan, qui organise son petit monde. Pas de bousculade, car notre flottille est plus clairsemée qu’hier. Tirant d’air insuffisant sous le pont ? Parcours redondant d’une année sur l’autre ? Navigation du dimanche moins pertinente que celle de la veille ? Si pour Claude il n’est pas question de changer la formule, car « plus long, c’est trop long », d’autres avis se font entendre, notamment du côté de ceux qui, le vendredi, se sont offert une petite virée de Lanvéoc à Landévennec. « On pourrait imaginer un parcours au départ de Landévennec, estime Ronan, certes moins pratique pour les mises à l’eau, mais particulièrement bucolique aux abords du cimetière des bateaux et du pont de Térénez. Au-delà, c’est très maritime, ce qui impliquerait un changement de logistique trop important. »

Une fois sortis de l’écluse, les bateaux longent les quais jusqu’au « pont neuf », là où se dressait auparavant un pont habité, emporté par une crue en 1821. « Plus haut, précise Ronan, à la hauteur de la passerelle, il y avait aussi une importante pêcherie de saumons. Elle a été détruite en 1816 lors du creusement du canal. C’est pour cela que le saumon figure sur les armoiries de Châteaulin et qu’on nous surnomme Penn Eog (“Têtes de Saumon”). » La cale de Rodaven (le « passage de la rivière », en breton) consti­tue notre dernière halte. La trentaine d’équipages débar-quent, accueillis à bras ouverts par le gérant du camping, féru de voile-aviron. Un pot est offert par la ville d’étape. On ouvre les bouteilles, on sort les pique-niques… Certains équipages poursuivront ensuite la remontée pour découvrir un kilomètre en amont l’écluse de Coatigrac’h et l’usine hydroélectrique qui permit de faire de Châteaulin la troisième ville de France électrifiée, le 20 mars 1887. Les autres participants ne tardent pas à rallier Port-Launay, où ils vont sortir leur bateau de l’eau et se dire à l’année prochaine… Car Claude a déjà décidé, au vu des horaires de marée, que la 10e Route du sable aurait lieu le 28 juin 2014.

* <www.antreizh.fr/>

Sources : cet article doit beaucoup aux recherches historiques de Ronan Coquil et Claude Quévarrec.