Une année en Enfer

Revue N°289

Atelier de l'Enfer vieux gréement formation charpente
La première sortie de "Mac Law", le cotre maquereautier construit par les élèves des Ateliers de l'Enfer. © Nedjma Berder

par Jacques van Geen – Pendant un an, nous avons suivi les charpentiers, voiliers et selliers en formation aux Ateliers de l’Enfer, à Douarnenez. Les personnalités, les motivations  et les parcours des stagiaires pour entrer dans cette école sont très divers. Mais au fil des mois chacun va trouver sa place…

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie et d’encadrés supplémentaires.

 

Ce 28 juin, les Ateliers de l’Enfer sont à la fête. Sur la cale Raie, dans le port du Rosmeur, à Douar­­nenez, les deux bateaux réalisés par la nouvelle pro­motion d’apprentis ont fière allure. Mac Law est un cotre maquereautier de Saint-Malo semi-ponté, à voûte, de 6,77 mètres de long. Une élégance presque classique, laquée de noir et soulignée d’un liséré jaune vif. À ses côtés, une silhouette comme le port du Rosmeur n’en a sans doute jamais vu, même en rêve. Son concepteur n’est autre que son patron, le formateur de la section voilerie des Ateliers de l’Enfer : Louarn Ru sera le « cadeau de départ en retraite » de Louis-Michel Le Doze, sinophile qui émaille volontiers ses enseignements d’idéogrammes ou d’impré­cations en mandarin. Au-dessus de la flottai­son, son « voilier gériatrique », comme il se plaît à le qualifier, est une sorte de sampan, qui grée deux voiles de jonque lattées de bambou. Ses emménagements spartiates et ses œuvres-vives, surtout, évoqueraient plutôt ceux des voiliers de course contemporains… Entre Mac Law et Louarn Ru, un kayak et un canoë aux lignes tendues, construits en petites lattes de cèdre rouge collées et stratifiées. On se relaie pour éprouver leur stupéfiante légèreté.

La foule qui se presse sur la cale admire ces bateaux magnifiques et si différents, au risque d’oublier l’essentiel : les vingt-deux charpentiers, les neuf voiliers et les neuf selliers qui sont venus cette année apprendre leur nouveau métier aux Ateliers de l’Enfer. « Les bateaux ne sont qu’un support d’apprentissage, un sous-produit de la formation, explique Paul Robert, le président de la Fédération régionale pour la culture et le patrimoine maritimes (FRCPM) de Bretagne, qui gère les Ateliers. Tant mieux s’ils sont réussis mais ce n’est pas le but. Nous sommes là pour faire des charpentiers. »

C’est sur la cale Raie, dans le port du Rosmeur, à Douarnenez, que chaque fin juin, les charpentiers, voiliers et selliers formés aux Ateliers de l’Enfer baptisent avec leurs enseignants les bateaux qu’ils ont construits. À un sampan et un maquereautier s’ajoutent cette fois un canoë et un kayak, dont la construction a permis d’aborder les techniques du bois moderne. © Nedjma Berder

Mac Law et Louarn Ru n’en font pas moins la fierté de leurs constructeurs et des deux formateurs qui les ont accompagnés vers leur nouveau métier, Alain Bouguennec et Thomas Robin.

Un mélange de timidité et de curiosité

Dans le charivari, les cris joyeux et le raffut des tambours et binious, les stagiaires songent-ils aux premiers jours de leur formation, en septembre dernier ? Il y avait alors, dans les Ateliers installés sur la rive droite du Port-Rhu, un mélange de curiosité, de timidité et d’appréhension, typique de cette période de rentrée des classes. Leurs formations ont beau être financées – à l’exception de quelques Congés individuels de formation – par le conseil régional de Bretagne, qui assure leur gratuité totale, outils compris, les stagiaires viennent de tous les horizons, de France et d’Europe. La formation de charpentier de marine est courte – dix mois, dont deux stages d’un mois en entreprise – et pourtant sanctionnée par un cap. Un niveau minimum de connaissance du travail du bois est donc requis : chacun doit faire la preuve de ses capacités, sur le papier et en atelier, en réalisant une pièce simple en temps compté. « En arrivant, les stagiaires savent faire des assemblages à l’équerre ; avec nous, ils apprennent le bois courbe », résume Paul Robert.

Beaucoup de recrues sont déjà titulaires d’un cap de menuiserie, d’ébé­­­nisterie ou de charpente, et possèdent une expérience dans le bâtiment, comme Willem, Sarah, Julien ou Baptiste. Ils vont notamment côtoyer ceux qui se sont initiés au travail du bois de marine à l’association des Amis de jeudi-dimanche (AJD), grande pourvoyeuse de candidats aux Ateliers de l’Enfer. Ces derniers ont souvent plus de connaissances des bateaux traditionnels, comme Chrystelle, Ewen, Marianne ou Suzanne. Complices, ils forment­, comme dans toute bonne rentrée, le groupe de ceux qui « étaient dans la même classe avant ». Ceux-là ont appris les rudiments du métier à l’Aber-Wrac’h, fief de l’AJD, et navigué sur le  Bel-Espoir ou le Rara Avis. Ils forment une joyeuse tribu rompue à la vie en bande, à la débrouille et à l’entraide…

Ils feront bientôt équipe avec d’autres stagiaires, comme Ève, habituée aux navi­gations lointaines sur toutes sortes de bateaux – des voiliers d’exploration polaire à La Recouvrance en passant par les gabares de la rade de Brest –, ou comme Alexis, architecte qui a découvert le travail du bois en réalisant des maquettes. Après Normale sup et un doctorat en physique sur les « événements rares et les systèmes désordonnés », Pierre s’est, pour sa part, fourvoyé dans les salles de marchés des fonds d’investissement et des banques, puis dans l’hôtellerie, avant de se découvrir, au terme de deux ans de navigation en famille, une vocation pour la construction navale en bois.

À la différence des lycées professionnels et d’autres centres de formation, les Ateliers de l’Enfer forment des adultes : cette année, les stagiaires ont pour la plupart entre vingt-cinq et trente-cinq ans, le doyen en ayant  quarante-six. Tous n’ont pas, loin s’en faut, une expérience des bateaux et une vocation claire pour le métier de charpentier de marine. Les plus jeunes, en particulier, considèrent souvent cette formation comme une étape dans un parcours qu’ils se refusent à baliser précisément.

L’égalité hommes-femmes au programme

L’année a commencé par la découverte des lieux, les présentations des uns et des autres ; comme dans toutes les écoles, on a fait la liste du matériel nécessaire. Ici, pas de cartable. Les voiliers font leurs premiè­res armes en se confectionnant leur sac à outils. Les charpentiers s’emploient à couler les « baleines » de plomb, les poids qui serviront à caler sur le plancher les lattes souples­ de tracé en vraie grandeur. Fait inhabituel, ils doivent aussi revoir cette année l’aménagement des vestiaires, car pour la première fois, le groupe des vingt-deux charpentiers comprend sept femmes, contre deux ou trois habituellement. On en compte aussi quatre sur neuf en voilerie et six sur neuf en sellerie. « On ne s’est jamais fixé de quota, précise Paul Robert. Cette fois, il y avait simplement beaucoup d’excellentes candidates ! »

Chrystelle démarre sa formation de charpentier par la réalisation d’une demi-coque. © Mélanie Joubert

Au-delà des locaux, cette mixité mérite aussi d’être accompagnée, ne serait-ce que parce que le monde du nautisme y reste mal préparé. Les remarques déplacées, désobligeantes ou juste maladroites, donnent­ parfois la mesure des progrès à faire. Le cahier des charges de la formation prévoit donc un module sur l’égalité hommes-femmes au travail.

Si certains charpentiers n’ont que de va­gues connaissances de ce qui va sur l’eau, les apprentis voiliers, eux, affichent tous une certaine expérience en la matière : souvent sur des bateaux de plaisance, et parfois au long cours, comme Jimmy, Thomas ou Yann ; en voile légère ou sur des bateaux traditionnels, comme Nicolas, intarissable sur Saint-Guénolé et Bergère de Domrémy, ses chers coquilliers de la rade de Brest. Comme le dit Louis-Michel Le Doze, leur formateur, « un charpentier qui ne navigue pas, ça peut à la rigueur se concevoir, mais un voilier doit sentir comment travaille une voile ». Est-ce dû à leurs parcours, à leur familiarité avec le monde de la voile ou au fait que bon nombre d’entre eux se sont déjà initiés au métier auquel les Ateliers les préparent ? Toujours est-il que cette formation correspond, pour beaucoup, à un projet professionnel concret.

Cette détermination est encore plus nette chez les stagiaires de l’atelier de sellerie. « Ils en veulent, constate Alain Trudel, leur formateur. Sur la centaine de personnes qui sont passées par ici, un bon tiers se sont établies comme artisan. » Jusqu’à présent aide-soignante, cuisinier, scénographe ou relieuse, Corinne, Antoine, Diane ou Emmanuelle sont venus chercher ici un diplô­me et un visa pour un nouveau métier. L’expérience de la navigation n’est pas requise pour se présenter à cette formation, qui prépare à la fois à la sellerie nautique et à la sellerie générale.

Chacun sait ce qu’il fait et a trouvé sa place

Chacun s’est logé, comme il a pu, seul ou à plusieurs dans cette ville où les locations sont rares. Bientôt, certains vont déménager, au gré de leurs affinités. Yann case son immense carcasse de 2 mètres dans son fidèle Class 8 et Pierre, de son côté, a pris ses quartiers d’hiver au ponton « visiteurs » du Port-Rhu, avec femme et enfant à bord de leur voilier. Nicolas et sa compagne ont, pour leur part, choisi la vie en communauté dans un grand squat voisin, avant de pouvoir s’installer avec leur bébé à venir dans la maison qu’ils restaurent. Il n’y aura pas cette année de camions habités sur le parking des Ateliers, avec leurs habituelles rallonges électriques déroulées depuis les bâtiments. Seul Jimmy, aux beaux jours, quittera son logement en dur pour retrouver son fourgon de surfeur nomade.

Les futurs charpentiers doivent d’abord s’initier aux formes des coques. Ils ap­pren­nent à les observer et les décrire et tentent­ de les reproduire en fabriquant, à l’œil, une demi-coque. Cette première approche, où tous partent du même bateau, donne des résultats divers, parfois baroques, et débou­che sur des exercices plus rigoureux. Les stagiaires tracent le plan d’un bateau des réserves du Port-musée à partir de son relevé. Ils s’initient ensuite au tracé en vraie grandeur sur le plancher qu’ils ont installé dans l’atelier, avant de réaliser leurs premiers gabarits.

Au fil des semaines, l’ambiance change dans le hangar des « pulls en bois », comme les surnomment affectueusement les Douarnenistes, amusés de les voir passer dans leur tenue de travail saupoudrée de copeaux et de sciure. Deux groupes ont été constitués autour des formateurs, avec chacun un bateau à construire. Mais le temps passé en salle de cours et à la bibliothèque reste assez important, surtout au début, ce qui n’est pas pour plaire à tout le monde.

Younès et Clémentine ne cachent pas leur satisfaction de chantourner de nouvelles membrures pour le canot à misaine groisillon François-Maudet, dont la restauration a été confiée aux Ateliers par l’association La Misaine. C’est le troisième bateau en chantier ici. « En principe, les Ateliers ne construisent que du neuf, indique Paul Robert. Mais en acceptant une restauration, nous amenons les stagiaires à appréhender ce qui fait le gros du travail des chantiers aujourd’hui et à expérimenter des techniques qu’ils n’auront pas l’occasion d’aborder, comme les membrures sciées pour l’équipe du sampan. Cela dit, François-Maudet ne sera pas restauré avant des années… Cela reste un à-côté. »

On observe désormais chez les stagiaires une manière différente de traverser l’atelier. Affairés, mais détendus, ils évoluent d’un pas assuré. Le maintien, la façon de tenir ses outils ou son bout de bois sont aussi plus déterminés. Chacun a l’air de savoir ce qu’il fait et d’avoir trouvé sa place ici. Le mégot toujours au coin des lèvres, Younès admire les belles pièces de chêne d’une étrave, patiemment rabotées. « Tu vois, ça fait plaisir… À la base, je ne savais même pas faire la différence entre l’avant et l’arrière d’un bateau, mais là, je le trouve déjà beau ! » Pour les apprentis qui ont fait leurs armes dans le bâtiment, entre charpente industrielle, huisseries en pvc et autres agencements en médium, travailler le bois massif, « faire des copeaux » et de beaux assemblages, c’est déjà retrouver ce dont ils avaient rêvé en choisissant leur orientation professionnelle. Un bonheur perdu à force de chantiers peu gratifiants.

Couture à la main des ralingues. © Mélanie Joubert

Dans l’atelier de voilerie règne une ambiance feutrée. Tout le monde parle bas, semblant glisser en pantoufles ou espadrilles sur le plancher. Les cours théoriques des débuts, complexes, rapides, exigeants, laissent­ progressivement plus de place à la pratique. Les stagiaires sont concentrés, précis, attentifs aussi les uns aux autres. Et le responsable de la formation les laisse volontiers se débrouiller seuls. « C’est un peu un maître à l’ancienne, il ne perd pas de temps à expliquer, rapporte un stagiaire. Si tu ne comprends pas, si tu ne vas pas assez vite, il vaut mieux demander au collègue ! » L’enseignement se concentre sur les techniques et les matériaux contemporains, mais en préparant les voiles des bateaux des Ateliers, les apprentis se familiarisent aussi avec le savoir-faire des voiliers traditionnels : traçage au plancher, ralingues cousues en tension, à la main, œils-de-pie…

Un sellier doit coudre droit !

Au rez-de-chaussée, c’est encore une autre ambiance. Dans la chaleur et un vrombissement continuel, les selliers domptent leurs machines. « Un sellier doit coudre droit, m’explique le formateur. C’est le premier tour de main à apprendre. Surtout ces temps-ci, car la mode est aux coutures voyantes. Les stagiaires passent d’abord trois semaines sur leurs machines à coudre, travaillant sur du carton, sans aiguille, puis sur du tissu… Il faut maîtriser la technique pour atteindre les trois mille cinq cents points à la minute ! » Certains ont déjà une expérience de couture, mais ce n’est pas toujours un avantage aux yeux d’Alain : « Il faut parfois apprendre à perdre de mauvaises habitudes ». Nous bavardons tranquillement, mais l’œil attentif du formateur repère une couture qui fait fausse route. « T’es pas dans les 3 millimètres, là ! » Il montre le geste juste, explique sans hausser le ton. « C’est franchement plaisant de voir les stagiaires progresser, prendre de l’assurance et de l’autonomie », me glisse-t-il peu après.

Mi-décembre, des plaisanciers sont venus déposer les coussins à refaire de leur vedette. « Des coussins, on en a fait jusqu’à remplir la remise du fond de l’atelier, reprend Alain. Droits, ronds, matelassés, renforcés, avec des motifs appliqués… il y en a jusqu’au plafond. Les stagiaires n’en peuvent plus, mais ils sont au point ! Maintenant, on s’est lancés dans les capotes, d’abord en atelier, sur des arceaux montés sur une table, puis à partir de cotes prises sur les bateaux. »

La formation des selliers passe par la réalisation de nombreux coussins. © Mélanie Joubert

Du côté des charpentiers, la structure axiale et les tableaux des bateaux devraient, selon le programme, être en place pour les portes ouvertes des Ateliers, fin novembre. Ensuite, les charpentiers partiront pour un premier stage. « C’est important qu’ils se retrouvent dans un contexte professionnel dès le début de la formation », estime Alain Bouguennec.

Où iront-ils ? Mathis veut aller jouer au charpentier viking sur les bords de la Baltique et Alexis irait bien tâter de l’herminette chez Albaola, au Pays basque. Pierre se sent des affinités avec Hubert Stagnol, au Guilvinec, tandis que Chrystelle n’a qu’une envie : « Envoyer du lourd » ! Pour elle, ce sera Saint-Pol-de-Léon et les bateaux de pêche, au chantier des 7 Vents. Ses yeux pétillent à la pensée de gros bordages de chêne fumants, envoyés à la masse et au cric, boulonnés entre deux marées.

Chaque entreprise accueillant un stagiaire reçoit la visite de son responsable de formation. À Lesconil, à l’Atelier du vivier, le beau chantier de Vincent Scuiller, Ève finit de poser le banc qu’elle a préparé pour une annexe. Le froid polaire qui règne ici lui rappelle-t-il la Patagonie, qu’elle a tant sillonnée ? « Je bossais sur un voilier à Chiloé, et un gars qui s’occupait des lanches de pêche m’a demandé si je voulais rester travailler avec lui. Je me suis rendu compte que cela ne me déplairait pas. Ça ne s’est pas fait, mais l’idée a fait son chemin puisque je suis ici. »

« Je ne veux plus qu’il touche aux machines »

La tournée des chantiers se poursuit à deux pas de là, à Combrit, chez Sébastien Gaonac’h. Déjà familier des lieux qu’il a découverts lors d’une « période de mise en situation en milieu de travail », pour user du jargon de Pôle emploi, Antoine pose une serre-bauquière sur un bateau de pêche. Frantz, charpentier du chantier, le garde à l’œil, grommelant un mot encourageant de temps à autre. « C’est juste parfait, me glisse-t-il en aparté. On lui avait dit que ce n’était pas trop la peine d’aller suivre un an de formation… »

Le collègue d’Antoine traverse une moins bonne passe. Hier, il s’est fait « remonter les bretelles » après une fausse manœuvre sur la scie à ruban. « Je ne veux plus qu’il touche aux machines, commente le charpentier en titre : il va se blesser ou foutre les lames en l’air. On en fera peut-être un ébéniste, mais si on veut en faire un charpentier, il faut tout reprendre ! » Le maladroit a été affecté à la fabrication de taquets et de petites pièces pour réparer le puits de dérive d’un Dinghy 12 pieds. Thomas arrondit les angles et insiste sur l’importance de l’apprentissage sur les machines à bois de l’école. « On a toujours des stagiaires qui sont réticents, qui veulent travailler à la main. Mais ce n’est pas forcément ce qu’on leur demandera en entreprise… Enfin, c’est fait pour ça aussi, les stages. Il a le temps de se remettre en selle. »

Une bonne maîtrise des machines – ici, une scie à ruban à plateau inclinable – est indispensable en entreprise. © Mélanie Joubert

Ces visites permettent aux formateurs d’entretenir les liens avec les chantiers et aussi d’entendre leurs réserves. Car si, dans l’ensemble, les apprentis des Ateliers sont volontiers accueillis dans les chantiers, ils n’ont pas toujours bonne presse. « Chez moi, les charpentiers ne sortent peut-être pas tous de telle ou telle école, mais au moins ils crochent dedans », juge ainsi un patron, exaspéré par un stagiaire qui considère le balayage comme une tâche indigne, qui quitte les lieux à l’heure pile de la débauche en laissant les collègues à l’ouvrage, ou qui rechigne à travailler dans la neige.

Thomas profite aussi de ce mois sans stagiaires pour préparer leur retour sur le chantier du sampan. Il faut remobiliser l’équipe, inquiète du retard que prend la construction et désarçonnée par les remarques, parfois peu amènes, du client. Il modélise le bateau en 3 D, complétant les plans, anticipant les questions sur tel ou tel assemblage. « C’est un chantier très particulier, sur lequel on a plein de choses à découvrir, moi le premier, explique-t-il. Les stagiaires doivent pouvoir se représenter le sampan et rester motivés. On rencontre toujours des surprises avec les bateaux “différents”. Les savoir-faire sont pourtant assez semblables à ceux demandés pour d’autres types de construction : précision dans les assemblages, brochetage soigneux des bordages, etc. Et c’est aussi passionnant d’explorer des matériaux inhabituels, comme le bois de cyprès ou le blious [mastic] à base de chaux et d’huile de tung [ndlr – obtenue à partir d’une espèce de noix tropicale]. Certains gestes, comme le pointage des bordages sur chant, sont aussi intéressants. On commence juste à mieux les maîtriser. »

Ce qu’on a appris et ce qu’il reste à apprendre

Fin janvier, les stagiaires se retrouvent aux Ateliers. Lors de la pause, ils se serrent dé­sormais dans la petite salle vitrée du rez-de-chaussée, faute de pouvoir déjeuner en plein air. Au-delà des bons ou des mauvais souvenirs, des tuyaux sur telle ou telle entreprise, chacun peut évaluer ce qu’il a appris et ce qu’il lui reste à apprendre. « Ça fait plaisir de voir qu’on n’est pas largués, constate Antoine, l’ancien chef cuisinier bourlingueur, qui se reconvertit dans la sellerie. Maintenant il va falloir apprendre à travailler vite et à acquérir des réflexes. »

« Dans la voilerie où j’étais, raconte Nicolas, on ne faisait que de l’assemblage. Les gens sont ultra-efficaces, mais sur des tâches spécialisées. Les entreprises recrutent souvent des virtuoses de la machine à coudre, pour assembler des laizes découpées à la machine à commande numérique, avec les recouvrements tracés, et numérotées automatiquement. Mais ça peut vite dérailler : j’ai vu des gaines rapportées qui n’étaient pas coupées dans le fil du tissu, sur le point d’être montées sans que personne ne s’en aperçoive. C’est donc appréciable d’en­tendre Louis-Michel Le Doze expliquer le “pourquoi du comment”, les propriétés des tissus, l’effet de tel ou tel choix sur la marche et la stabilité du bateau. Et tant pis si ce n’est pas au programme du cap ! Ça donne un peu de recul, ça remet du sens dans ce qu’on te demande de faire. »

Les jours rallongent, le temps se fait plus clément… les occasions de naviguer après le boulot se multiplient pour les stagiaires. « Ça leur fait du bien, estime Paul Robert. C’est bon pour la vie du groupe et c’est aussi important dans leur formation. » Ainsi, emmenés par Ève, Nicolas ou d’autres chefs de bord chevronnés, ils embarquent à bord de bateaux construits par leurs prédécesseurs et qui sont restés aux Ateliers : Tammig Coat, monotype de la rade de Brest, et Paul-Émile, cotre de Carantec.

Michel Philippe, président délégué de la frcpm et patron émérite de Telenn Mor, s’attache aussi à embarquer les stagiaires sur la chaloupe douarneniste. Une belle occasion de naviguer en équipage, sans moteur, avec deux voiles au tiers d’une cinquantaine de mètres carrés chacune. Un concentré de sens marin, assaisonné à la faconde du chef de bord, qui n’est pas forcément en harmonie avec la vision du monde d’une jeunesse alternative. « À bord, se plaît-il à scander en breton comme en français, le patron, c’est le patron, même s’il a les deux pieds dans la merde ! » Pas ingrats, les deux Nicolas, Christophe et Yann, cumulent pourtant les heures pour réparer bénévolement les voiles de la chaloupe.

À mesure que l’année avance, que le métier rentre, qu’ils prennent de l’assurance dans la réalisation des assemblages difficiles et le brochetage, l’étuvage et la pose en série des bordages, les apprentis charpentiers af­fichent plus de détermination à poursuivre dans leur voie. La route se trace, paraît-il, en marchant…

Au printemps, le second stage en entreprise est pour beaucoup l’occasion de se projeter concrètement dans l’avenir. Ensuite, entre les ponts de mai et la Semaine du golfe, la fin de l’année est en vue. Tout en travaillant à fond sur les chantiers en cours, les uns et les autres affinent leurs projets. Déjà, trois voiliers ont trouvé du travail sur les lieux de leur stage et d’autres­ sont en bonne voie. Pour les selliers, la haute saison correspond également à la fin de la formation. Ils n’ont donc pas de temps à perdre !

La construction du maquereautier est beaucoup plus classique. Anne ponce ici le pont du bateau qui a été incliné afin de pouvoir fixer son lest (800 kg). © Mélanie Joubert

La course des dernières semaines

Les dernières semaines, tout s’accélère pour que les bateaux soient livrés à temps. Avec le renfort d’Anne, qui laisse ses collègues finir le maquereautier, plus avancé, l’équipe du sampan s’engage dans un véritable sprint. Les clores ne sont pas posées ; le gouvernail basculant, si particulier, la dérive et tant d’autres choses restent à faire, sans compter les emménagements et l’accastillage… Bientôt, c’est le temps des finitions et du gréement, mais le rythme ne ralentit pas. C’est une course, une victoire arrachée dans les derniers jours et les dernières nuits qui resteront sans doute dans les mémoires.

Le chantier du sampan a un peu dérouté les stagiaires qui ne s’attendaient pas à ce type
de construction. Les bordages, francs, sont cloués sur chant et la rigidité structurelle est assurée par les cloisons. © Mélanie Joubert

Déjà, une dizaine de charpentiers cher­chent­ activement du travail. Antoine retournerait bien à Combrit, où Sébastien Gaonac’h projette la construction d’un yacht classique, et Sarah est embauchée chez Scotto, à Marseille. Après une année sous les nuées atlantiques, Clémentine a hâte de retrouver le soleil et les bateaux de Méditerranée… Pierre pense s’associer pour monter une entreprise combinant construction et formation dans les environs de La Rochelle. Une première commande – la réplique du sloup Tertu La Mouette (CM 137) – est en vue. Elle devrait lui permettre de démarrer, en s’établissant temporairement dans un chantier ami.

Yannick, « Monsieur Port-Launay », compte aussi se lancer. Il va rejoindre ses chers bords de l’Aulne et l’atelier qu’il s’est aménagé pour construire et restaurer des yoles d’aviron et des canoës classiques. Dans cette bande où l’on rêve volontiers de voyages et de chantiers aux antipodes, cette idée ne l’a pas quitté et il a effectué ses deux stages à Port-Launay. « Dès que les bateaux des Ateliers seront lancés, je me mets au boulot », promet-il.

D’autres se donnent du temps, pour naviguer, se refaire une santé financière, ou les deux à la fois, comme Ève, qui entame une saison à la pêche à bord du bolincheur concarnois En Avant. Mathis part, quant à lui, vadrouiller en Sibérie orientale et Ewen va travailler dans le bâtiment avant de s’en aller au Niger pour y approfondir la lutherie et la construction navale traditionnelle…

Les bouquets de fleurs sont enfin joliment accrochés aux étraves du cotre et du sampan. Trois voiliers – Nicolas, Yann et Sophie – ont déjà pris du service à Brest, chez Incidences. Jimmy a trouvé de l’ouvrage aux Antilles, et Marie est partie chez Burgaud, à Noirmoutier, où elle réalise, dans les règles de l’art, des voiles pour un navire de pirates de Marne-la-Vallée… Les charpentiers, eux aussi, traceront leur route, mais, dans quelques années, combien exerceront encore ce métier ? Peu, si l’on en juge par les promotions précédentes. En revanche, nombre d’entre eux mettront à profit leur connaissance du bois courbe et des assemblages élaborés dans d’autres secteurs. Il semble de toute façon assez logique que des personnes aux parcours et aux caractères si dissemblables, toutes venues ici à un tournant de leur vie, empruntent à présent des chemins différents. Ce n’est pourtant pas sans émotion que cette bande se disperse tandis que les Ateliers de l’Enfer se préparent déjà à accueillir leur prochaine promotion. Cette année encore, il y a aura presque deux fois plus de candidats que de places en charpente, trois ou quatre fois plus en sellerie et en voilerie.

Les bouquets de fleurs sont enfin joliment accrochés aux étraves du cotre et du sampan. Trois voiliers – Nicolas, Yann et Sophie – ont déjà pris du service à Brest, chez Incidences. Jimmy a trouvé de l’ouvrage aux Antilles, et Marie est partie chez Burgaud, à Noirmoutier, où elle réalise, dans les règles de l’art, des voiles pour un navire de pirates de Marne-la-Vallée… Les charpentiers, eux aussi, traceront leur route, mais, dans quelques années, combien exerceront encore ce métier ? Peu, si l’on en juge par les promotions précédentes. En revanche, nombre d’entre eux mettront à profit leur connaissance du bois courbe et des assemblages élaborés dans d’autres secteurs. Il semble de toute façon assez logique que des personnes aux parcours et aux caractères si dissemblables, toutes venues ici à un tournant de leur vie, empruntent à présent des chemins différents. Ce n’est pourtant pas sans émotion que cette bande se disperse tandis que les Ateliers de l’Enfer se préparent déjà à accueillir leur prochaine promotion. Cette année encore, il y a aura presque deux fois plus de candidats que de places en charpente, trois ou quatre fois plus en sellerie et en voilerie.

L’apprentissage de la charpente, de la voilerie ou de la sellerie reste plus important que la réalisation des bateaux, qui n’est pas une fin en soi. Ces belles unités n’en symbolisent
pas moins la réussite d’une année de travail et la preuve tangible d’un savoir-faire nouvellement acquis. © Nedjma Berder

 

 

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  • Francis Rosell

    joli travail , il faudra que je revienne faire un tour chez voue

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