L’odyssée de “Notre-Dame des Flots”

Revue N°289

Vieux gréement, La Rochelle, Musée maritime de La Rochelle, Harenguier, ketch
Désormais basée à La Rochelle, Notre-Dame des Flots est armée en plaisance depuis 1983, embarquant des passagers pour des croisières hauturières.

Par Sandrine Pierrefeu – Au milieu des années soixante-dix, trois jeunes gens renflouent l’épave d’un chalutier dunkerquois pour le gréer en ketch harenguier. Depuis, ils ont parcouru la planète au gré de leurs rêves. De l’Alaska à la Papouasie, peu de voiliers traditionnels affichent autant de milles au compteur, et peu d’équipages autant d’humilité et de bonne humeur.

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie.

Le grain a repeint Roscoff en gris. Le ferry a mugi pour signaler son arrivée. Puis d’un coup, comme si le ciel, distrait, s’était trompé de saison et se reprenait, le soleil a inondé une île de Batz ruisselante de feuillages d’été. À peine quitté le port du Bloscon, s’ouvrent devant l’étrave le bleu du ciel et la Manche caressée par une brise portante. Il est 19 h 15, ce 8 juillet 2016, la fin de soirée et la première nuit en mer de cet aller-retour vers l’Angleterre s’annoncent bien.

Vieux gréement, La Rochelle, Musée maritime de La Rochelle, Harenguier, ketch

Jean-Pierre Després, dit « Pépo », à la barre de Notre-Dame des Flots. Cap sur Plymouth. © Sandrine Pierrefeu

À bord de Notre-Dame des Flots, nous sommes huit : Jean-Pierre Després, dit « Pépo », capitaine. Il est à l’origine du projet. C’est lui qui, en 1974, a déniché le chalutier de 1942 coulé dans le port de Dunkerque un an auparavant. Il est tombé amoureux… de la poupe qui, seule, dépassait de l’eau, et a entraîné les autres dans l’aventure du renflouement, puis du voyage. Christiane, sa femme, surnommée « Pitchoune », « mi-arabe mi-espagnole élevée à Cognac », s’éprend toute jeune de voyage et… de Pépo, rencontré dès l’enfance, aux Éclaireurs de France. Elle l’accompagne depuis leurs vingt ans. Elle est l’âme du bateau, sa fée. La gentillesse incarnée, elle accueille et chouchoute, maternelle, les passagers qui, par milliers, ont rejoint le bord depuis trente-cinq ans*.

Philippe Bret, le troisième larron et copropriétaire du ketch, travaillait en cuisine, en saison, à la montagne, avec Pépo comme commis. Séduit par le projet, il a rejoint le couple après le renflouement. Présent durant les sept ans que durent les travaux de remise en état, jusqu’au lancement en 1983, il a appris la mer et navigué vingt ans avec Pépo et Pitchoune. Puis il a poursuivi sa trajectoire, tout en continuant à embarquer régulièrement.

Fañch, « fils maritime adoptif » des Després, comme il se présente, a rejoint le voilier pour donner la main cet été. Embarqué à quinze ans avec son père, puis à dix-sept ans pour quelques semaines de croisière dans le grand Sud, il est resté quatre ans à bord. Véronique, Pierre et Milick, passagers du moment, s’ajoutent à l’équipage.

Un treuil de péniche pour établir la toile

« On va hisser la grand-voile », signale Pépo, laconique. L’appareillage s’était déjà déroulé presque sans un mot. « On partira à 19 heures », avait seulement glissé le skipper quelques minutes avant l’heure. Fañch avait démarré le moteur. À l’heure dite, un regard sur l’échappement, un œil au gréement et un signe de tête pour confirmer la manœuvre, Pépo s’était installé aux manettes. À ce signal, Fañch, Pitchoune et Philippe avaient largué les amarres, avant de les lover et de les ranger les yeux fermés. Le départ s’était joué du bout des yeux, tout en douceur. La douceur de quarante ans d’habitude, portée par la volonté farouche de se faire plaisir, de ne pas se compliquer la vie, de l’enchanter plutôt, en veillant à ne surtout jamais se prendre au sérieux.

Très vite, la conversation d’avant l’appareillage reprend. Bisous dans les coins et blagues gentilles, le couple est comme à la maison, avec des amis de passage. « Mon amour, tu t’occupes de l’avant ? » Menue, attentive et coquette, Pitchoune trotte au pied du grand mât. Philippe et Fañch pèsent sur la drisse de grand-voile, puis la patronne en saisit l’amure et la passe au treuil pour la raidir, à la manière d’un cunningham. Elle colle un passager à la manivelle : « Allez ! On tourne ! » intime-t-elle.

Suit la trinquette, hissée à l’aide de ce même treuil, une pièce trouvée sur une péniche du début du siècle d’où viennent aussi presque tous les emménagements. L’équipage l’a très vite adoptée, cette double- poupée aux dents de métal, et l’utilise chaque fois qu’un gros effort est requis. À l’image des quatre-mâts barques du début du XXe siècle avec leurs treuils Jarvis, les harenguiers de l’époque étaient dotés d’une telle mécanique en pied de mât. Pitchoune, Pépo et Philippe en ont donc trouvé une, d’époque. De la « récup’ » – c’est la règle à bord –, mais pour Pépo la débrouille n’exclut pas l’authenticité. Si ce bateau l’a séduit dès l’abord c’est pour ses formes : « J’adore son cul », avait-il déclaré à Pitchoune devant la poupe émergée de son épave. Le fait que les harenguiers à voiles soient encore connus et bien documentés a achevé de le convaincre. Le capitaine pouvait donc restaurer et gréer celui-ci comme les bateaux de pêche du début du XXe siècle.

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Le chalutier coulé à Dunkerque. C’est son joli cul rond qui a séduit Pépo. © Collection Jean-Pierre Desprès

« Rien de majeur n’a été modifié », remarque le patron de Notre-Dame des Flots. Nous avons suivi à la lettre l’esprit des plans du bateau, qui datent de 1910. » L’équipe – qui restaure le chalutier avec l’argent gagné en petits boulots et jobs saisonniers – met un point d’honneur à refaire le voilier originel à l’identique, même si, en réalité, la coque n’a été mise en chantier qu’en 1942 et lancée après la guerre, trois ans plus tard. Même si ce bateau armé à la pêche durant trois décennies ne travailla jamais qu’au moteur.

Une pièce d’argent sous le pied de mât et une pomme dorée en tête

Notre-Dame des Flots est donc refondue avec les moyens du bord mais dans un réel souci d’authenticité : le panneau de la cale à poisson a été métamorphosé en puits de lumière, la barre d’écoute de la trinquette autovireuse refaite, les capelages réalisés à l’ancienne, avec galipotage au suif, et l’overlope – grand arceau recevant le palan d’écoute de misaine – a été dessinée et forgée par le capitaine himself, comme tous les ferrements du bord, sur le modèle de celle du dundée Aimée. « Cette structure est typique des harenguiers du Boulonnais, précise Pépo. On s’en servait pour reposer la bôme et parfois même les mâts. Ceux-ci étaient “cabanés” [amenés] la nuit, pour que le bateau se mette à la cape sur ses filets. »

En haut du mât, justement, brille un drôle de reflet. C’est la pomme dorée à l’or fin. « Les anciens pensaient qu’elle éloignait la foudre », plaisante Pépo. Elle ne fait sûrement que renvoyer la lumière, mais les trois amis l’ont refaite ainsi. Ils sont comme ça : pas le sou, mais la pièce d’argent porte-bonheur sous le pied de mât et de l’or en tête. Leur fidélité à la tradition est sans fanfare. Elle ne saute pas aux yeux, car le voilier sert depuis trente ans de maison, d’outil de travail et de véhicule à écumer les océans. À l’observer de près, on pourrait se laisser distraire par des détails comme ce tangon en « bambou des Antilles » ou cette retenue de bôme en Dyneema, mais ce ketch avaleur de milles et de mers peu amènes fait honneur aux anciens. Le ministère de la Culture ne s’y est pas trompé, qui a classé Notre-Dame des Flots au titre des Monuments historiques dans la catégorie des « bateaux d’aventure ».

Dans la foulée de la voile majeure et de la trinquette, le « foc rouge » – le plus petit, qui donne de la souplesse à la barre au portant – puis l’artimon et le flèche de grand-voile sont établis. Partout les palans démultiplient les efforts et les astuces rendent- la manœuvre aisée. « Ce bateau a été conçu pour être facile à mener à deux, voire tout seul », précise Pépo. Il en aurait bien choisi un plus grand, mais considère que celui-ci, avec ses 28 mètres de longueur hors tout pour 20 mètres à la flottaison et ses 5,80 mètres de large, représente la « taille idéale », à condition de ruser pour se faciliter la vie. Ainsi, la hauteur des mâts a-t-elle été réduite pour diminuer le poids et le fardage dans les hauts – il reste tout de même 21 mètres de tirant d’air. La grand-voile d’origine mesurait 100 mètres carrés ; celle confectionnée au moment de la restauration, et celle d’aujourd’hui en comptent 10 de moins, la voilure totalisant ainsi 300 mètres carrés, avec les deux flèches et le foc ballon de 140 mètres carrés.

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On a peine à imaginer que ce grand ketch qui semble si bien dans son jus était à l’origine un chalutier à moteur. © Christophe Breschi

 

Malgré la réduction de la grand-voile, son écoute sollicitait tant l’overlope que ses pieds, en forçant sur le pont d’iroko ont occasionné des infiltrations d’eau. Les montants métalliques ont donc été remplacés par des pièces en bois : c’est désormais en hauteur que les deux matériaux se dilatent au gré des variations de température et d’humidité, et le pont est étanche.

« L’authenticité n’exclut pas l’évolution,  justifie Philippe. Si les anciens avaient eu de l’Inox sous la main, ils l’auraient utilisé. Pareil pour les fibres modernes. » Plastique, bois, Inox, cuir, cuivre, Dyneema… tous les matériaux sont convoqués pour composer un accastillage qui fasse marcher le voilier par tous les temps, en sécurité, avec des passagers souvent peu expérimentés. Le poste de barre est protégé par une superstructure en cèdre flotté d’Alaska, et le siège du timonier – élégant tabouret ergonomique en bois verni – n’est autre que la tortue retournée de la péniche providentielle. Atypique autant que fonctionnel, ce navire longuement « éprouvé » se révèle astucieux et diablement marin.

Au portant vers Plymouth

« Si tout va bien nous serons à Plymouth demain dans l’après-midi », annonce Fañch, devenu capitaine lui-même entre-temps, et qui seconde Pépo pour ce voyage. Le programme compte trois jours d’escale dans le port de Cornouailles avant le départ de la Coupe des trois phares, épreuve qu’accompagne Notre-Dame des Flots depuis une dizaine d’années. Celle-ci remplira les fonctions de bateau d’assistance et transportera les 3 mètres cubes de lots à distribuer aux escales. Le départ est prévu le 12 juillet et la flotte doit rallier Brest et ses fêtes maritimes. 

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Comme tous les bateaux qui naviguent beaucoup, le ketch est armé avec un souci de simplicité et de robustesse, cela afin de faciliter les manœuvres, de limiter les avaries et, quand elles surviennent, d’être en mesure de les réparer, comme le suggère la présence d’un étau sur le pont. © Sandrine Pierrefeu

Le voilier file au largue, cap au 350, vers le rail montant. « Un bateau, murmure Pépo à un passager, ça se dirige de trois manières, avec le poids, les voiles et la barre. » La conversation des timoniers n’empêche pas Pitchoune de lire, calée dans les coussins du cockpit surélevé. D’autres rêvent en regardant tomber le soir tandis que la terre s’éloigne et que le vent passe lentement d’Ouest à Sud-Ouest, force 2 à 3. Un fumet de cuisine signale que Philippe s’est remis aux fourneaux, son métier d’avant la mer. Pépo reste seul à la barre tandis que le reste de la troupe partage le repas dans le carré. Pas moyen de le relever, le patron. C’est son moment solitaire, privé. Clope au bec, regard d’acier, il jouit de l’horizon et de la nuit qui gagne, sereine.

À trois heures du matin, on le retrouve de quart pour le passage du rail. Le vent a forci. Ses 17 nœuds donnent de l’élan à notre ketch, qui cingle à 6 nœuds vers la Grande Ourse. Les étoiles valsent un peu trop. Avec la brise plus forte et tendant vers le Sud, l’artimon concurrence le safran et donne du fil à retordre à la barre. Aussitôt cette voile arisée, l’étrave se stabilise et le calme s’installe. Déjà l’aube se fait sentir.

À mesure que le ciel pâlit sur tribord, s’égrainent les souvenirs, de ces confidences lâchées, presque à contrecœur. Le silence, comme en musique, y compte autant que les mots. Pépo raconte avec simplicité et pudeur quelques bribes de sa vie de mer. Les ours se grattant aux amarres en Alaska ; la brume du détroit de Belle Isle, entre Terre-Neuve et Labrador, et comment la vigie, perchée à mi-mât, guidait le barreur vers le port qu’il voyait-au-dessus du nuage ; les feux de saint Elme que la pomme d’or n’a pas éloignés, et autres menus secrets.

« Ce que nous ne savions pas faire, nous l’avons appris »

« Tout m’a semblé normal, confie le capitaine, j’ai fait ce que je voulais. Avec ce bateau comme dans la vie. J’avais vingt-trois ans quand je l’ai trouvé. Vingt-quatre quand on l’a renfloué. On a essayé. On se sentait le droit d’échouer, on n’avait rien promis à personne. Et si on n’avait pas réussi à le remettre en état, on aurait peut-être retapé une ferme quelque part. Rien d’extraordinaire. » Malgré les contraintes, l’incertitude, les petits boulots d’appoint nécessaires pour financer l’entretien du bateau, ce mode de vie représente pour lui la liberté. Car ce ketch – son seul bien – lui permet de vivre sur la mer. « Alors qu’à terre il faut suivre les routes, précise-t-il, en mer, tu disposes de 360 degrés, tu vas où tu veux, il te suffit de pousser la barre. »

S’il s’est engagé dans la Marine à quinze ans et demi, contre l’avis de son père, c’était déjà par envie de voyage. Major de sa promo en maistrance mécanique, le jeune diéséliste, forte tête, est vite dégradé. Au bout de cinq années où il « apprend plein de choses et bénéficie d’une éducation gratuite de qualité », il retourne au monde civil, travaille comme électromécanicien dans l’industrie et… navigue autant que possible. Quand il cherche un bateau pour vivre et travailler, au milieu des années soixante-dix, il est déjà armé pour prendre en charge l’épave dont il s’éprend.

« Ce que nous savions faire, nous l’avons fait ; ce que nous ne savions pas faire, nous l’avons appris », résume-t-il. Bien sûr, le trio trime, obsessionnel, sans sortir ni rien s’autoriser d’autre, sans voyager. Pendant sept ans. « Nos seules escapades, c’était en Belgique, pour prendre des idées sur d’autres bateaux », glisse Pitchoune, qui rejoint la conversation au lever du soleil. « Tu as le choix entre bosser vingt ans dans un truc qui ne te plaît qu’à demi et économiser en rêvant d’une autre vie, ou bien tenter autre chose tout de suite en te débrouillant avec ce que tu as. On a choisi la seconde option. On a essayé de vivre nos envies à vingt ans, pas à soixante. »

En passant par Eddystone

Onze heures. Le phare d’Eddystone se profile dans la brume. La trinquette a été amenée quand le vent est passé tout à fait sur l’arrière. Malgré le roulis, le ketch tient ses 6 nœuds. À mesure que la côte approche, la mer se lisse et les mouvements s’atténuent. « On arrive déjà, dommage ! » lance Véronique. « Ah non ! c’est bien ! » rétorque Pitchoune. « Je trouve ça un peu court, on était bien en mer », regrette la passagère. « Moi, je n’aime pas le bateau, grogne la patronne, mi-figue mi-raisin. Ce que j’aime, c’est le voyage, alors je m’y suis mise. Et puis c’est pratique pour les enfants, tu peux emmener ta vie avec toi… Mais on ne peut pas dire le contraire, c’est inconfortable. »

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Tandis que le patron tient la barre, dans le carré, sa femme « Pitchoune » et Fañch, son second, s’adonnent aux jeux de société.
Pépo à sa table à cartes et Philippe Bret aux fourneaux. © Sandrine Pierrefeu

 

Pour réduire cet inconfort et combler – un peu – l’envie de maison de son amoureuse, Pépo a conçu l’intérieur du ketch comme un cocon. La « baignoire de Pitchoune » a été posée à fond de cale avant le pont, en même temps que le Baudouin DK4 de 100 chevaux ; il faudrait tout casser pour l’enlever. La salle de bains ressemble à une loge de théâtre, pleine de parfums, de bijoux, de paillettes et de souvenirs. La cabine arrière – les « appartements » du couple – à une bonbonnière. « Quand j’ai envie de changer de décor, avoue Pitchoune, je ne bouge pas les meubles comme on le fait à terre. Je refais les rideaux et les housses des coussins. » Active, féminine, affairée, la « dame des flots » prétend aussi ne pas aimer cuisiner… tout en concoctant des petits plats.

Au passage de la digue d’entrée en rade de Plymouth, où croisent les concurrents de la course à venir, Pitchoune lâche, bonne joueuse : « Bon ! il y a quand même de beaux bateaux. J’aime bien les yachts classiques, par exemple, surtout quand ils ont à bord des gens que j’apprécie. » Un sentiment partagé par son fils Fabien, qui travaille sur les voiliers réunis par le Musée maritime de La Rochelle, le port où il est établi, comme ses parents.

Le bout-dehors de Notre-Dame des Flots est relevé avant de passer l’écluse d’entrée de Sutton Harbour. Puis le ketch se glisse dans le sas où un bateau de pêche est déjà amarré. Son patron aborde aussitôt l’équipage : « Vous parlez anglais ? ». Il passe ses vacances en Bretagne et, craignant que l’on ne comprenne pas les consignes des éclusiers, se pose en interprète, fier de ses quelques mots français. Le temps que se remplisse le sas et les équipages fraternisent. Un sac de godaille locale passe à bord à bout de gaffe, et une bouteille de « Pineau blanc artisanal » repart par-dessus l’eau, toujours à bout de perche, en réponse. « Une escale qui commence bien », se réjouit Pépo en dirigeant le bateau vers son poste, dans le bassin du vieux port.

À voir la coque à quai, on pense aux efforts qu’il a fallu déployer pour la sortir de sa souille, il y a quarante ans. « J’étais persuadé que c’était un bon bateau, se souvient Pépo, alors je suis allé voir dessous en apnée. Comme on ne distinguait pas grand-chose, j’ai creusé la vase à l’air comprimé pour voir à quoi ressemblaient les œuvres-vives. Tout m’a semblé en bon état. Je pense qu’il n’aurait jamais coulé tout seul, ce bateau. Quelqu’un avait dû ouvrir une vanne pour s’en débarrasser parce qu’il gênait. J’ai retrouvé le propriétaire. Il avait prévu de le vendre en pièces détachées, espérant en tirer plus d’argent. Je lui ai promis de prendre le tout si je parvenais à remettre la coque à flot. Je voulais le voir flotter avant de l’acheter. »

Armé de ballons, après avoir étanché l’épave autant que possible, Jean-Pierre tente le renflouement. « La première fois, nous étions vingt. Nous avons échoué. La deuxième, nous étions dix. La troisième, cinq. À la fin, nous n’étions plus que deux, Pitchoune et moi. On travaillait la nuit, pour éviter que l’on se moque de nous. Les gens ne comprenaient pas. » À la septième tentative, la coque flotte enfin. Elle est belle, et son bon état confirme l’intuition du jeune marin. « Elle avait été abandonnée car elle faisait trop d’eau, suppose Pépo. Je pense que le bateau avait talonné. Les bordages arrière s’étaient disjoints. Pour étancher la poupe, les pêcheurs avaient mis des coins, mais cela avait empiré les choses et les membrures avaient fini par sortir de l’étambot. La voûte s’était ouverte. »

Une épave négociée 700 francs

Une fois le bateau à flot, le propriétaire fait mine de revoir sa promesse. Le couple finit par acheter la coque 700 francs, l’équivalent d’un demi-salaire minimum de l’époque. Commencent les travaux : « La coque s’était déformée, raconte Pépo. Nous l’avons remise dans ses lignes avec des câbles. Puis il a fallu brocheter les bordages abîmés de la poupe en allant chercher des liaisons plus loin, là où le bois était sain. Le reste de la coque était en bon état et nous n’y avons pas changé grand-chose. Nous avons fait les trois quarts de nos voyages avec la structure d’origine. » Évoquant la robuste charpente de leur bateau, Philippe et Pépo décrivent les membrures de 20 centimètres de section avec une maille de 20 centimètres, qui forment « comme une double coque », et les barrots de 12 centimètres de section espacés de 90 centimètres.

Le trio dépose le lest d’origine, en ciment, et le remplace, une fois les fonds goudronnés, par 10 tonnes de fonte – un lest de grue récupéré – et deux tonnes de béton. « On avait aussi gardé une tonne de billes de plomb pour faire l’assiette », ajoute Pépo. L’ensemble est recouvert de panneaux de contre-plaqué montés sur des patins en caoutchouc, eux-mêmes fixés à des cornières galvanisées.

La voûte, affaissée suite à la pourriture occasionnée par les voies d’eau, est redessinée et le pont restauré – il ne sera changé, avec ses barrots qu’en 2005. Le gréement, quoique réduit, est réalisé selon les plans d’origine. « Par chance, précise Pépo, les charpentiers de l’époque n’avaient pas encore changé leurs habitudes : ils ont conservé pour ce bateau à moteur les lignes des anciens voiliers. Les barrots de pont étaient même renforcés aux endroits des étambrais de deux mâts, alors que le mât de charge était emplanté ailleurs ! »

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Lors de la restauration du bateau, à Dunkerque, installation d’un treuil récupéré sur une péniche. © Collection Jean-Pierre Després

Les travaux de restauration s’effectuent dehors, souvent la nuit, après les journées de travail, comme femme de chambre pour Pitchoune, à l’atelier de chaudronnerie voisin pour Pépo, aux fourneaux souvent pour Philippe. Parfois le trio part aux vendanges, pour enrichir le trésor de guerre et changer d’air. « Il fallait aimer la vie pour ne pas douter, remarque Pépo. On se marrait et on y croyait. J’étais sur un rail, joyeux d’avancer. »

Bricolage et dames chinoises

Dès que le ketch est amarré à Plymouth, les visiteurs se succèdent sans discontinuer. Le bateau est connu pour son hospitalité. Partout, les amis affluent. Cette fois, avec la Coupe des trois phares, skippers et organisateurs passent à tour de rôle saluer « Cap’tain Pépo », Pitchoune et sa clique. « Ma mère tenait table ouverte chez nous, à Oran, et je me suis habituée à faire de même », remarque la maîtresse des lieux en s’apprêtant pour une partie de dames chinoises. Au milieu des allées et venues des uns et des autres, sous l’œil des badauds, le rythme de l’escale s’installe. Jeux de société, logistique et balades pour Pitchoune. Pas de répit pour le capitaine. « Mon jeu à moi c’est de m’occuper du bateau et des gens à bord », confie-t-il entre deux allers-retours au comité de course. Le soir, il enfile une veste et coiffe un chapeau pour le cocktail du yacht-club. Il en revient assez vite, grognant qu’on y « parle bateaux », pour chausser ses lunettes et se replonger dans les journaux du bord, Charlie Hebdo ou Le Canard enchaîné – ne cherchez pas de magazines de voile sur Notre-Dame des Flots. Après le dîner, tandis que les autres tapent le carton, Pépo introduit dans le carré quatre bikers en goguette. « Un quart d’heure qu’ils étaient bouche bée à admirer le bateau, dit-il, alors je les ai invités. » Les géants barbus et tatoués, effarouchés comme des gosses, se voient offrir un verre de vin. L’un d’eux, les larmes aux yeux, avoue n’être jamais monté à bord d’un grand voilier.

Quand les visites et les rendez-vous lui en laissent le loisir, le patron bricole sur le pont. Le tangon a lâché au moment de la mise à l’eau de l’annexe, la veille. À 9 heures ce matin, il était réparé et Pépo se chargeait déjà d’un autre détail tout en écoutant la météo des jours à venir.

Le surlendemain, midi, 12 juillet, barre amarrée à contre et grand-voile haute, le ketch dérive dans la baie où se prépare la flotte des yachts classiques dans une petite brise d’Ouest-Nord-Ouest. Les garçons ont repéré des échos au sondeur, ils pêchent en attendant le départ de la régate vers Brest. Dans la cabine, roulée et calée dans un coin, se cache la mappemonde où figurent les routes effectuées par le bateau depuis 1983. Puisque les maîtres de céans rechignent à énumérer leurs faits d’armes, voici, sur papier, la trace de ces trente-cinq ans de navigation.

« Kraken II, Kraken IIje vous reçois fort et clair »

Les premières années se passent entre le Québec et les Antilles. Le trio travaille avec des jeunes en difficulté – le père de Pépo était un ami du père Jaouen, qui lui a donné quelques contacts outre-Atlantique. En 1987-1988, le ketch passe Panamá et s’offre une descente du Pacifique par les Galapagos, les Marquises, la Polynésie, les Tonga, jusqu’au Vanuatu, avant de rallier Maurice et Madagascar, de passer le cap de Bonne-Espérance et de rentrer au bercail en 1990 via le Brésil. L’année suivante, la ligne rouge, sur le planisphère, file vers l’Islande. En 1993, Notre-Dame des Flots s’offre un tour de l’Atlantique via le Canada. De 1996 à 1998, un nouveau tour du monde est dessiné, qui passe par le Japon et les Aléoutiennes cette fois. 

En 2006, arrivée à Tristan da Cunha, un îlot volcanique de l’Atlantique Sud. © Christophe Breschi

Les transats se succèdent ensuite jusqu’en 2001, quand le bateau part pour un tour d’Amérique par le Sud via le Horn, suivi, en 2006-2007 par une nouvelle boucle de l’Atlantique passant par la Géorgie du Sud. En 2008, le ketch repart vers le Nord pour aborder Terre-Neuve, le Groenland et l’Islande, avant de retrouver le Nord et Svalbard en 2015…

« Kraken II, Kraken II, je vous reçois fort et clair, pouvez-vous me communiquer votre position s’il vous plaît ? » À la VHF, Pépo contacte les concurrents avant la nuit. Il se marre, blague avec les copains, mais vérifie que la trentaine de concurrents est dans les clous. Paré au cas où. Pro et détendu, heureux d’être en mer. Ils ressemblent à des albatros, ces vieux coureurs de mers, concentrés, lumineux, aériens.

Au matin, nous évitons de peu une tornade, avant de passer le rail d’Ouessant et d’arriver à Camaret pour une nuit de relâche. Le 14 juillet, c’est en escadre que Notre-Dame des Flots et ses protégés rallieront Brest 2016. Son équipage y sera fêté en amis. Retrouvailles, grands rires, bamboches flamboyantes et toujours cette générosité et cette gentillesse qui sont la marque des grands.

* Le 9 avril 2017, Pitchoune a rejoint d’autres rivages, emportée par une maladie contre laquelle elle se battait depuis des mois. Quel bonheur de l’avoir connue !

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