Un penobscot dans les coureaux, virée à Groix en voile-aviron

Revue N°326

Phine
Sous grand-voile à un ris et foc haut, Phine laisse dans son sillage la forteresse de Port-Louis pour mettre le cap sur Groix. Son franc-bord est réduit, mais ses formes sont très porteuses, notamment aux extrémités. © Mélanie Joubert

Par Gwendal Jaffry  À la veille de Noël, nous avons embarqué sur Phine, un Penobscot 17 construit par Erwan Morvan, pour une virée de deux jours vers Groix. Au programme, jolie brise de Nord-Est, grand soleil, température basse et mer d’un bleu dur… S’il s’agissait de découvrir ce canot moderne inspiré des whitehall, c’est aussi le riche univers nautique d’Erwan et de Paskal qui nous a marqué, les deux frères armant depuis trente ans d’intéressants voiliers pour vivre leur passion, évolutive…

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie

En Iroise, on m’aurait soupçonné d’être un « empêche », un de ces équipiers qui contrarient les projets. La première fois que j’ai croisé Erwan et Paskal Morvan, c’était sur une cale, à attendre d’appareiller à bord d’un croiseur… dont le propriétaire avait oublié les voiles à cent cinquante kilomètres de là. Pour notre seconde rencontre, aujourd’hui à Port-Louis, c’est le moteur de Marike, le yacht de Paskal, qui refuse de démarrer. Marike, sans lequel notre virée vers Groix risque d’être fort contrariée… « Depuis dix ans qu’il l’a, il a pourtant toujours démarré au quart de tour », s’étonne Erwan…  Un empêche, vous disais-je.

 Penobscot

S’ils sont trois autour du Penobscot pour le descendre de sa remorque, ce n’est pas que l’opération soit difficile – la coque est très légère, avec son bordé en contreplaqué de 5 millimètres d’épaisseur – mais tout simplement qu’avec le jusant, la cale n’est plus dans l’eau… © Mélanie Joubert

En revanche, j’ai une certitude en ce petit matin : les frères Morvan sont imperturbables, comme leurs équipiers d’ailleurs. Tandis que Paskal et Arnaud, la tête dans la mécanique et les mains dans le gasoil, ne manifestent pas une once d’agacement, Erwan, Ehouarn et Stan préparent Phine sur sa remorque, sans précipitation, même si le pied de la cale domine déjà l’eau d’un demi-mètre et qu’il reste une bonne heure de jusant… Ce calme olympien sera de mise tout le week-end, sans jamais un mot plus haut que l’autre même dans ces moments un peu « chauds » qui font le sel de la plaisance. Que c’est appréciable…

Avant cette sortie dans les Coureaux, Phine n’a navigué que deux jours sous voiles – et encore, dans du très petit temps. Erwan a pourtant des gestes sûrs tandis qu’il arme son bateau, fort de la connaissance qu’il en a acquise en le construisant de ses mains.

Le gouvernail, doté de drosses pour manœuvrer la pelle, est installé, comme le mât plein en épicéa. Les mousquetons terminant les deux haubans en Dyneema sont saisis sur des estropes dans le même matériau, passées dans les supports de dames de nage avant. Le réglage de l’étai, terminé par un bout qui fait palan entre deux anneaux de friction, parachève l’opération.

Le foc – la garde-robe a été confiée à la voilerie Le Bihan – est endraillé avec des sangles à bouton. Ses écoutes passent dans un margouillet tourné sur une tête de membrure en arrière du hauban. La grand-voile à corne, déjà sur ses espars en épicéa, est embarquée ferlée, avec son X. Son écoute passée, on assure les mâchoires de bôme et d’encornat en chêne garni de cuir – Erwan a adopté pour ce faire un tour de main simple et efficace de véliplanchiste.

Une fois les trois dames de nage installées – leur retenue en boucle passe dans le support puis vient les coiffer –, reste à mettre à l’eau… qui a bien entendu continué à baisser tout ce temps. – Osez Joséphine !

Les roues de la remorque amenées au ras du pied de cale, le timon cassant est libéré tandis qu’Erwan et Stan, sur l’enrochement, les pieds dans l’eau, assistent la descente aérienne. Bien entendu, sans un mot plus haut que l’autre. La préparation se terminera au ponton, avec la prise d’un ris en prévision des conditions un peu soutenues qui nous attendent – les bosses et le réglage de bordure reviennent sur des taquets en milieu de bôme. Enfin la voile est transfilée sur le mât.

© Mélanie Joubert

Les haubans sont fixés sur des estropes amovibles

Les haubans sont fixés sur des estropes amovibles passées dans les supports de dames de nage, maintenues par un crochet. Pour y capeler le mousqueton qui termine le câble en Dyneema, tout en gagnant en tension, Erwan s’aide d’un jonc passé dans l’œil du hauban. © Mélanie Joubert

Pour pouvoir nager jusqu’à la sortie du port sans établir, mais sans être gêné par le gréement, un raban est tourné serré autour de la bôme et de la vergue, puis la drisse de corne pesée jusqu’à ce que l’ensemble soit au-dessus du rameur, écoute bordée. Une configuration qui crée du fardage et monte les poids, mais, sur un voile-aviron, établir vite et facilement est un impératif, de même qu’il faut pouvoir amener ou dresser le mât facilement.

Notre présence autour de Marike, où on s’affaire toujours, n’étant d’aucune utilité – mon éloignement serait peut-être même souhaitable ? –, nous choisissons avec Erwan d’aller tirer quelques bords en attendant. Le patron à la nage sur le banc arrière – l’autre poste est empêché par le haubanage –, son geste est facile et efficace grâce au déplacement léger du canot et une position classique bien conçue. Une fois dégagés de la jetée, tandis que le vent de Nord-Est nous pousse tranquillement vers la sortie du chenal, on range les avirons puis on établit la grand-voile, le fort apiquage de la vergue nécessitant qu’on l’envoie d’abord à environ 50 degrés du mât, sans quoi la tension sur le guindant l’empêcherait de monter. La drisse de mât étarquée – les taquets sont sur l’espar –, on finit à la drisse de pic puis au cunningham. Erwan commence à faire route tandis que je m’occupe du foc, dont le grammage sera parfait aujourd’hui – il est peut-être un peu fort pour une brise légère.

Nous allons tirer quelques bords entre Port-Louis et le ponton lourd de Kernével. Rapidement, l’excès de prudence inhérent à la découverte disparaît, Phine se révélant un canot stable, franc et vif. Pas un embrun n’embarque et à aucun moment l’eau verte ne couvre le plat-bord, malgré un franc-bord assez faible. Les emménagements délimitent trois baignoires. Cette configuration étant un tant soit peu « directive », sous voiles, le barreur et l’équipier s’installent naturellement chacun dans la sienne. La troisième, à l’avant, sert au mouillage, aux cordages et aux défenses.

Le Penobscot dispose de deux postes de nage, mais celui de l’avant est condamné quand le gréement est en place.

Le Penobscot dispose de deux postes de nage, mais celui de l’avant est condamné quand le gréement est en place. Un simple raban entre vergue et bôme permet de conserver la grand-voile prête à être établie sans pour autant qu’elle gêne le rameur. © Mélanie Joubert

À la barre, la position est confortable et l’équilibre exceptionnel, avec de vraies sensations. On dispose devant soi des écoutes – il faudra néanmoins revoir la position ou l’inclinaison des taquets à mâchoire de celles du foc pour faciliter l’engagement du cordage –, de la pompe de cale et des commandes de la dérive – avec un taquet à déverrouillage automatique pour la retenue basse. Le cap au près est correct, le virement de bord demandant néanmoins une bonne gestion de la puissance et de l’angle de barre : Phine a un rayon de giration important, du fait de sa quille longue et assez haute, et il peut manquer de vitesse quand il vient dans le lit du vent.

Au terme d’une demi-douzaine de bords, nous regagnons le havre de Port-Louis pour prendre des nouvelles de Marike, qu’on rejoint à la godille, une dame de nage bien excentrée permettant de laisser le gouvernail en place. Cinq minutes après notre accostage, le démarreur tourne à nouveau, chacun se tait… et cette fois le Volvo vrombit avant de s’apaiser dans un charmant régime de sourd murmure. Ce n’est tout de même pas une bulle d’air qui allait nous gâcher le week-end !

Un pique-nique plus tard, Phine appareille à nouveau, cette fois accompagnée de Marike et du magnifique Folkboat Eva Lotta, à Eric Morvan, un cousin de Paskal et Erwan. La tourelle des Trois Pierres puis les Errants laissés sous notre vent, nous faisons route au largue vers l’Est de Groix dans une brise de 15 nœuds, avec des rafales à 20. L’air est vif et les couleurs sublimes, le plaisir d’autant plus intense qu’il y a une certaine jubilation à se retrouver en plein hiver sur un voile-aviron bas sur l’eau en pleins Coureaux…

Phine

À quelques encablures de Port Mélite, et tandis que l’avant-dernier ferry du jour regagne le continent, Phine s’offre de jolis surfs, profitant sur cette amure d’un angle optimal entre le vent et la houle. Remarquez le circuit de l’écoute de grand-voile qui revient, comme celles du foc, juste en avant du barreur. © Mélanie Joubert

À la barre, Erwan savoure d’autant plus le moment qu’il n’a pas encore utilisé son bateau dans de telles conditions. « Quand j’ai pensé orienter ma pratique de la navigation vers le voile-aviron, le whitehall (CM 76) était ma référence esthétique, un mot-clef que j’ai d’ailleurs saisi dans un moteur de recherche pour trouver des plans, dont le Penobscot 17 d’Arch Davis, qui m’a semblé le plus élégant grâce à ses nombreux clins. »

Phine aura demandé quelque 360 heures de chantier

À Noël, en 2020, Erwan reçoit de l’architecte un grand tube qui contient deux calques à l’échelle 1 pour le tableau, les cloisons, l’étrave, la dérive, le safran et la barre, ainsi que des plans au 1/5 pour les autres pièces, dont le chantier. Une fois ce marbre fabriqué en bastaings de 38 x 200 millimètres, il y fixe les cloisons et le tableau, débités dans du contreplaqué okoumé extérieur de 15 millimètres, ainsi que l’étrave en lamellé-collé de sapelli. « Des encoches sont prévues dans le tableau et les cloisons pour y visser et coller les lisses ainsi que les serres, la fausse quille et le puits de dérive en contreplaqué de 12 millimètres. Les collages et les imprégnations se font à la résine époxy. Puis on crée les futures virures en scarfant du contreplaqué de 5 millimètres. Seul le galbord est brocheté. Pour les suivants, il suffit de présenter ces feuilles scarfées puis de tracer par l’intérieur, les lisses aidant au repérage. Le bordé est également vissé et collé. »

Le Penobscot 17 est construit quille en l’air, sur un marbre.

Le Penobscot 17 est construit quille en l’air, sur un marbre. Une fois le tableau, les cloisons et la structure axiale installés, des lisses sont mises en place sur la longueur. Les virures du bordé viendront y porter et y seront fixées. Un mode de construction accessible et rapide dont l’architecte s’est fait une spécialité, et qui tient plus d’une coque à bouchains multiples qu’à des clins. © Erwan Morvan

Le tableau est ensuite doublé avec un contreplaqué de 5 millimètres qui vient dissimuler l’extrémité des lisses. Un barrot est installé à l’arrière pour soutenir le banc, puis le pont est réalisé en contre-plaqué de 12 millimètres, fixés aux cloisons. Un plat-bord couvre le chant du carreau, également protégé par un liston haut et décoré, plus bas, d’une latte sur sa longueur.

Si les bancs transversaux abritent des espaces de rangement ouverts sur l’arrière, les volumes des extrémités sont étanches et dotés de trappes. Pour augmenter l’insubmersibilité, Erwan ajoute des pains de mousse polyuréthane sous les bancs latéraux, dissimulés par des alèses en contre-plaqué. Si ce choix permet de limiter les volumes clos, et donc de potentiels dommages dus à l’humidité dans la durée, on peut néanmoins s’interroger sur le risque de piéger là beaucoup plus d’eau, en cas de chavirage, qu’avec un cloisonnage jusqu’au fond…

Au terme de 360 heures de travail, la construction de Phine, baptisé du nom de la grand-mère d’Erwan, est achevée.

PENOBSCOT

Longueur de coque : 5,18 m ; Longueur à la flottaison : 4,77 m ; Largeur : 1,62 m ; Tirant d’eau : 0,24/0,91 m ; Déplacement : 130 kg. Surface de voilure : sloup à corne : 12,26 m2 ; ketch : 10,96 m2 ; goélette : 12,91 m2. Des trois configurations de gréement que l’architecte propose pour son Penobscot, Erwan a retenu celui de sloup, « plus élégant, plus performant », selon lui… Noter la dérive excentrée, de façon à gagner sur la largeur de quille.

la flottille bigarrée de deux frangins fous de voile

À deux encablures de la pointe de la Croix, nous virons lof pour lof, manœuvre facile et sans surprise, dérive relevée. Désormais à la barre, avec cette fois les vagues et le vent qui présentent un angle parfait, je savoure Phine qui s’emballe au portant. Les surfs s’enchaînent, dont un tout près de Basse Mélite. Nos paroles se suspendent, tant il dure…

Un nouveau virement vent arrière et nous voilà désormais cap sur Port-Lay, où l’empêche qui sommeillait en moi renaît des embruns… « Dis, Erwan, et si on allait faire un tour dans le bassin ? » C’est oublier les va-et-vient encore en place dans l’abri, qui limitent les évolutions, sans compter l’absence de vent derrière le quai… Pour sortir de là, il n’y a plus qu’à amener la toile et armer les avirons… qui passeront tout juste, à raser les môles. Les voiles seront établies à nouveau sous le vent des zones mytilicoles, manœuvre qui nous permet d’ailleurs de constater que Phine tient très bien la cape. Quelques virements plus tard, nous retrouvons Marike et Eva Lotta dans le bassin Est de Port-Tudy. Tout le monde rejoint bientôt le chaleureux carré de Marike, le plus grand bateau de la flottille familiale. Le soleil se couche, la température tombe et le dernier ferry appareille…

Phine

Alors que le soleil est en passe de se coucher, Phine longe le môle Nord de Port Tudy, grand-voile amenée, pour terminer sous foc seul jusqu’au ponton du bassin Est. © Mélanie Joubert

Cet article aurait pu s’arrêter là, l’essai du Penob­scot devant initialement en faire le seul objet. Mais ça, c’était avant de passer autant de temps avec les deux frères et leurs équipiers… Car Phine apparaît comme un chaînon logique dans un parcours nautique démarré il y a un peu plus de quarante ans en région lorientaise. À partir de ce maillon, la chaîne ne demandait qu’à se dérouler…

Quand Erwan et Paskal retracent leur parcours sur l’eau, on trouve de l’Optimist, trois années polynésiennes où leur père, salarié de l’arsenal de Lorient, a été muté, le pêche-promenade d’un oncle, un engouement fort d’Erwan pour la planche à voile… Puis un premier voilier qui va réunir les deux frères. « Une fois étudiant, j’ai eu envie de renouer avec la navigation, explique Paskal. À l’école de voile de Lanester, où je suis alors retourné, un bateau rempli d’eau de pluie,  négligemment posé sur des pneus, me disait quelque chose… Il était en mauvais état, barbouillé d’un bleu douteux, son mât cintré sur un bord. L’hiver, on le mouillait sur l’étang devant la mairie pour servir de support à des décorations de Noël… Et c’est là que je me suis souvenu : gamins, quand on rangeait nos Optimist, c’était le magnifique dériveur en contreplaqué et bois vernis qu’il était interdit d’approcher. L’école a accepté ma proposition de leur acheter. »

Série, construction unique ? Paskal n’est pas parvenu à identifier ce voilier des années 1960, dont les caractéristiques évoquent plutôt un style lacustre (5,30 mètres de long, 1,90 mètre de large, 7,30 mètres de mât, 14 mètres carrés de surface de voilure au près). Avec Erwan, ils mettront trois ans à le restaurer. « Nous n’avions pas de compétences particulières mais notre père nous a habitués à avoir des outils en main, explique Erwan. On a simplement travaillé en respectant les matériaux et les techniques de construction qu’on devinait en démontant. »

Une fois les bateaux rangés, tout le monde se retrouve dans le chaleureux carré de Marike, à Paskal Morvan, qu’on reconnaît à droite, à côté de son frère Erwan.

Une fois les bateaux rangés, tout le monde se retrouve dans le chaleureux carré de Marike, à Paskal Morvan, qu’on reconnaît à droite, à côté de son frère Erwan. L’occasion de retracer leurs souvenirs de mer à bord, sur le Grand Jacques (ci-dessous) ou encore à bord du Delph 26 Skol Louarn (3e photo), plan Mauric sur lequel ils ne tarissent pas d’éloges. © Éric Morvan

collection paskal morvan

Le Grand Jacques. © collection Paskal Morvan

Le Grand Jacques – Brel a bercé leur enfance, avec Brassens et Ferrat – tirera ses premiers bords lors des fêtes de Brest 96. Les six années qui suivent, avant un long hivernage qui dure encore, depuis, ils l’utiliseront en balade et en régate quand ils ne sont pas sur d’autres supports comme Silver, un Two Tonner de Brest… « Disons que c’est un engin qui en a sous la pédale malgré ses 300 kilos en ordre de marche, précise Paskal. Il est assez nerveux, il plane ; je suis même parvenu à perdre Erwan en navigation ! »

Skol Louarn.

Skol Louarn. © collection Paskal Morvan

Voyant ses enfants s’éloigner avec la vie adulte, leur père achète bientôt un Folie Douce avec dans l’idée que ce voilier de 9 mètres servira de point de rencontre familial. « Il avait compris que le bateau était un de nos moteurs, même si ce n’était pas son truc ! » Cette idée fédératrice ne marchant qu’un temps, le plan Finot-Harlé sera revendu au bout de trois ans, le temps que Monsieur Morvan père soit un peu piqué à son tour, s’orientant alors vers une petite vedette tandis qu’Erwan fait l’acquisition d’un Tequila, autre plan de Philippe Harlé, « un petit voilier pour naviguer en local, pas cher, accessible, moyennant un peu d’huile de coude. »

Puis les deux frères font l’acquisition de Skol Louarn, un Delph 26, plan Mauric qu’ils vont mener en régate et en croisière. « On voulait passer un cran au-dessus, en termes de performances », se souvient Erwan. «L’ennui, ajoute Paskal, c’est qu’avec un tel bateau, on devient exigeant du point de vue des performances et de la finesse de barre. Quelle école ! »

Et à la fin, c’est le whitehall qui gagne…

Avec l’arrivée de ses deux enfants et les travaux sur sa maison, Erwan fera ensuite une « pause voile » de quelques années. Puis c’est à la restauration d’un Muscadet dériveur qu’il s’attelle, « car c’est un voilier réputé, au bon format pour une famille, transportable, que l’on pouvait hiverner à la maison. C’est aussi à cette époque que j’ai réorienté ma vie professionnelle en devenant menuisier-charpentier. Du coup, retaper un bateau en bois prenait tout son sens. Et le fait d’acheter un bateau à refaire permettait aussi de baisser le budget, qui n’était pas énorme… » En trois années de chantier, la restauration s’apparente à une reconstruction… mais Erwan ne naviguera qu’une saison à bord de Banda Azul. « Je ne trouvais pas ce voilier sécurisant… Je l’ai vendu sans regret, le bateau n’étant pas une finalité en soi, mais un projet qui en amène un autre. Cette vente allait aussi me permettre de récupérer les fonds constitués par mon investissement manuel… »

Entretemps, Paskal a vendu le Delph 26, dont il avait racheté les parts d’Erwan… avec à l’esprit la réalisation d’un vieux rêve : acquérir un classique. Ce sera Marike, un 6,5 KR dessiné par l’architecte danois Slaaby-Larsen qu’il découvre à Kiel (lire page suivante). « Jusqu’alors, j’embarquais sur tous types de voiliers… Du jour où j’ai acheté Marike, précise-t-il, mes navigations lui ont été entièrement dédiées. Enfin, presque… » Car il se retrouve bientôt aussi propriétaire d’un whitehall, Laïta. « Chaque samedi matin à Douarnenez, on avait nos habitudes avec Tao, mon aîné. On allait au marché, puis on passait par le Port-Rhu voir Marike. Sur le chemin, il y avait une maison avec un jardin aux hautes herbes d’où on voyait émerger un tableau… Un jour, je n’ai pas pu m’empêcher d’aller frapper à la porte pour savoir ce que c’était… C’est ainsi que je me suis retrouvé à acheter un Acorn 15, un plan Iain Oughtred que le propriétaire de la maison avait construit. Je me suis laissé prendre à mon propre jeu, et c’est plutôt heureux, car je me suis aperçu que mes enfants, qui naviguent sur Marike depuis qu’ils sont nés, se projettent plutôt sur Laïta, un bateau qui leur correspond mieux en termes d’apprentissage. »

Et Erwan dans tout ça ? La Baltique le rattrapera à son tour après la vente du Muscadet. « J’avais navigué sur Avel Mor, le seul Nordic Folkboat construit en France, à ma connaissance. Et un dossier sur la série traînait sur le bureau de Paskal… C’est ainsi que je me suis retrouvé propriétaire d’Imaraq, un Folkboat construit en 1967 au chantier d’Ove Kaae à Svendborg, au Danemark. Arnulf, l’ancien propriétaire de Marike, l’avait trouvé pour moi et je l’ai acheté sur photo – il suffisait de voir la qualité du vernis ! »

Erwan aura conservé ce bateau « extraordinaire » sept années, jusqu’à ce que le plaisir de l’entretien diminue. « C’est du boulot. Au début, tu découvres ton bateau, ses formes. Chaque année tu le ravives. Quand tu sens que tu te lasses, c’est un signe. » Le pinceau à la main, Erwan pense simplicité, légèreté, voile-aviron… La construction de Phine commence le lendemain même de la vente d’Imaraq. Et au moment de nous quitter, le dimanche soir, à Port-Louis, Paskal nous glissait qu’il songeait, à son tour, à la transmission de Marike… pour suivre une voie proche de celle choisie par son frère Erwan.

Penobscot

Le fond relativement plat du Penobscot, associé à une surface mouillée très raisonnable, garantit de jolis surfs quand les conditions sont réunies, la quille longue et assez haute apportant une stabilité de route intéressante. L’angle important du haubanage permet par ailleurs un gain appréciable sur la section de mât. © Mélanie Joubert

 

En savoir plus

Arch Davis, un professionnel de la construction amateur

Formé à l’architecture et à la construction navale en Nouvelle-Zélande dans les années 1970, Arch Davis s’intéresse à la construction amateur depuis 1988, se spécialisant dans les projets en contreplaqué-époxy qui tendent à « rendre accessibles de magnifiques bateaux aux lignes classiques ». Arch Davis, qui encadre d’ailleurs chaque été des formations à la construction destinées aux amateurs au sein de la WoodenBoat School, à Brooklin, dans le Maine, propose à son catalogue plusieurs plans qu’accompagnent manuels et films pour aider au chantier, tout en assurant une « permanence » à distance.

« Je ne vais pas vous promettre qu’un tel projet est facile et rapide, écrit-il sur son site Internet. En revanche, je vous garantis que la construction d’un de mes plans est une expérience gratifiante et plaisante, avec un résultat dont on est fier. » Si les canots voile-aviron à fond plat Sand Dollar (3,35 mètres de long) ou le Laughing Gull (4,88 mètres de long, autovideur) sont abordables pour les débutants, ses Penobscot 14 et 17 requièrent davantage d’expérience. Au catalogue de l’architecte, qui propose des plans mais également des kits, les plus petites unités sont une annexe voile-aviron de 2,44 mètres et un peapod de 3,72 mètres, canot amphidrome inspiré de petits bateaux de pêche du Maine.

Le petit Jiffy 9-7, conçu pour marcher à l’aviron ou au moteur, est autovideur, et construit à partir du pont, double fond du bateau.

Éclectique, Arch Davis propose aussi des bateaux à moteur – Jiffy 22, Bay Pilot, Jack Tar (caseyeur de 8 mètres)… – un voilier à cabine de 30 pieds (en haut) qui n’est pas sans rappeler le coup de crayon de Jack Laurent Giles, et même des plans d’avirons.

À retrouver en ligne sur <archdavisdesigns.com>.

Mordu ?

Pour plus d’informations sur Phine ou les Penobscot 17, vous êtes invités à contacter Erwan Morvan au 06 71 62 38 68.

© Arch Davis

© Arch Davis

 

L’homme qui murmurait à l’oreille des cailloux

Le samedi soir à Port-Tudy, les températures basses nous empêchant de dormir à bord de Phine, et les couchettes de Marike n’étant pas assez nombreuses, c’est à bord d’un Two Tonner dessiné par Doug Peterson, Trilogy, que nous avons pu dérouler nos duvets grâce à l’hospitalité de Jean Gab Samzun, son propriétaire, Groisillon, ami et compagnon de maintes croisières et régates de Paskal, notamment vers l’Irlande dont ils semblent avoir sévèrement écumé les ports et les pubs.

Vrai festival interceltique à lui tout seul, Jean Gab est un personnage connu des Coureaux aux îles d’Aran, qu’il s’agisse de réaliser des travaux maritimes côtiers – il était scaphandrier –, ou de régater, danser ou jouer d’un instrument… C’est d’ailleurs fort de cette culture qu’il a produit Celtic Rocks, un livre étonnant dédié à l’exploration des vestiges linguistiques du littoral de Saint-Nazaire jusqu’au Nord de l’Irlande. «Comprendre et interpréter les innombrables noms d’origine celtique conservés sur les cartes marines, y trouver des indices pour lire dans le passé, imaginer comment vivaient et naviguaient ceux qui nous ont précédés, tel est en résumé le double objet de Celtic Rocks », écrit-il dans son introduction.

Jean Gab nous promène ainsi de cartes marines en photos de paysages vus du ciel ou depuis la mer, évoquant l’histoire, la toponymie, l’écologie… comme si nous étions de quart avec lui à longer le littoral qu’il raconte. Un voyage en mots de mer.

Celtic Rocks, de Jean Gab Samzun, 280 p., 30 euros. Autoédition, <jeangab.bzh>

 

Ah, Marike, Marike, revienne le temps…

Le futur Marike de Paskal Morvan, notre conserve pour cette croisière frisquette, fut lancé sous le nom de Morena en 1956. Ce 6,5 KR, croiseur de 10,50 mètres de long (2,55 mètres de large et 1,70 mètre de tirant d’eau) est construit au Danemark en bordé jointif d’acajou riveté sur une charpente transversale qui alterne membrures sciées et ployées. Sa charpente axiale est en chêne, son pont et ses superstructures en teck, ses espars en spruce. Si le navire demeure aujourd’hui très proche de son état de neuvage, Paskal a néanmoins appris qu’au bout de quelques saisons, on avait transformé son gréement 7/8 pour le passer en tête, augmentant au même moment son tirant d’eau de 20 centimètres en ajoutant un bois mort entre la quille et le lest.

Ne trouvant le bateau qu’il souhaitait ni en France, ni en Angleterre, c’est vers la Baltique que Paskal a orienté ses recherches après sa découverte du Folkboat, qui s’avérait néanmoins trop petit pour son usage. Il constate sur ces côtes que les voiliers sont souvent intéressants, en bon état, à un prix abordable. Début 2010, en route pour les Lofoten où il va retrouver Patrick et Anne-Marie Chalmeau à bord de Skøiern (CM 143), Paskal s’arrête à Kiel pour visiter un bateau. « Dans un hangar si rempli qu’on n’y ajouterait pas un petit dériveur, se souvient-il, Marike est posé sur son chariot. Il a les formes de mes rêves. Le froid est mordant, la neige qui s’est infiltrée à travers la toiture ajoute encore un peu plus à la magie du moment. Arnulf, son propriétaire, nous raconte l’histoire du bateau, retrace les travaux réalisés au fil des années, son attachement à ce bateau familial, les raisons de la vente… La poignée de main est ferme et sincère. “Dites-moi d’abord si le bateau vous intéresse, je vous dirai ensuite si nous sommes disposés à vous le vendre”, me lance-t-il. »

Les jours suivants, Paskal rêve de sa découverte – qui, en plus, porte le nom d’une chanson de son cher Jacques Brel ! Mais sa raison est faite depuis longtemps. « Je n’avais pas d’appréhension particulière à prendre en charge un tel yacht en bois, car je suis en mesure de tout faire moi-même à bord, à l’exception des travaux de voilerie. Et je sais aussi que sur ce type de bateau, son caractère exceptionnel fait que tu as du monde autour. Tu n’es jamais seul, même dans les soucis. »

L’achat de Marike sera davantage une transmission qu’une vente. Le passage de témoin aura lieu à la faveur de la Semaine de Kiel, en juin 2010. Une semaine durant, Arnulf et Paskal naviguent intensément entre Allemagne et Danemark, remportant des manches par tous les temps, avant des soirées chaleureuses. Puis Paskal et son équipage appareillent du Schleswig-Holstein pour la Bretagne, où Marike navigue depuis. « Un tel bateau, ce sont des rencontres, des personnes avec lesquelles tu as des vibrations communes… Tout le temps que tu passes à poncer et vernir, tu y repenses. Tu es aussi l’héritier de ça. »

Et certains moments marquent à jamais… « Un dimanche, alors que je travaillais sur Marike, seul dans le hangar de la SCOP de Cornouaille, à Douarnenez, quelqu’un entre dans le chantier. Je le vois qui regarde mon bateau de manière presque religieuse. Mais je suis bien obligé de descendre lui dire qu’il ne peut pas rester là, qu’il y a des machines, qu’on m’a confié la responsabilité des lieux… “Quand j’ai aperçu le bateau par la porte, me dit-il, je n’ai pas pu m’empêcher d’entrer…” Et il me parle de Marike comme d’un chef-d’œuvre, le décrivant avec le vocabulaire dont on use pour le corps d’une femme. Quelle poésie… C’était Yvon Le Corre. Le lendemain, j’étais à bord de son Girl Joyce, en escale, à partager un whisky – les enfants ont eu des Petit Beurre ! »

© collection Paskal Morvan

© collection Paskal Morvan

 

Slaaby-Larsen, d’Indian à C’est la Vie

Né en 1912 à Espergaerde, une petite ville côtière au Nord de Copenhague, A. Slaaby-Larsen fait son apprentissage dans un chantier naval d’Elseneur, et y étudie également l’ingénierie navale. Durant ses temps libres, il navigue et dessine des navires de plaisance. En 1943, six ans après avoir remporté un premier concours de plans en Norvège, les performances de son 5 m JI Indian lui valent une certaine reconnaissance. Pour autant, vivre de la création de ses yachts demeure difficile et, plusieurs années durant, il se consacre à la conception de navires de charge et de pêche, notamment pour le Groenland.

La plaisance devient enfin son activité principale dans les années 1950, avec quelques productions en série comme le Vampire (7,32 mètres de long). Troisième prix d’un concours organisé par le magazine anglais Yachting World en 1957 avec le 39 pieds Danica, Slaaby-Larsen acquiert peu à peu une reconnaissance internationale, nombre de ses créations partant aux États-Unis. C’est d’ailleurs pour un Américain qu’il concevra son plus grand navire, C’est la vie, une goélette d’expédition autour du monde. Le Musée du yachting danois de Troense, à Svendborg, conserve aujourd’hui la mémoire de l’architecte naval décédé en 1988.

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