Torre Del mar

Revue N°296

Norman Lewis, Torre Del Mar, Antoine Bugeon

Traduit de l’anglais par Jacques Papy et illustré par Antoine Bugeon – La guerre d’Espagne passée, le village de Torre del Mar semble s’être retiré hors du monde et hors du temps, pour panser ses plaies. Aujourd’hui, les bancs de thon rouge sont là. Les marins jouent gros pour cette pêche, l’une des plus importantes de l’année, et l’occasion, qui sait, de ressouder une communauté déchirée.

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie.

Après le passage du banc de thons, les pêcheurs se remirent à ramer furtivement, parlant à voix basse et reniflant l’air. Ils attribuaient aux poissons une ouïe fine et un odorat subtil. D’autre part, ils se croyaient capables de sentir les bancs qui passaient sous l’eau. Celestino, particulièrement expert en la matière, conduisait la flottille disposée en forme de croissant. Il avait pour l’aider son fils Juan, dont la tâche consistait à régler un flux d’eau fraîche dans le bateau : il ôtait et replaçait sans arrêt le bouchon de nable, puis écopait. Les anguilles de sable utilisées comme appât devenaient inertes en quelques minutes si on les laissait dans l’eau stagnante.

Norman Lewis, Torre Del Mar, Antoine Bugeon

– Regarde là-bas, dit Juan à voix basse.

– Où ça ?

– Près de la côte.

Celestino tourna la tête et vit la barque de Costa au pied des falaises. Il se mit à souquer moins ferme pour hausser les épaules.

– Il va nous porter malchance, dit Juan.

– La malchance ou la bonne chance, c’est nous-mêmes qui la faisons. De toute façon, il vaut mieux que tu t’habitues à voir Costa, car il sera probablement des nôtres la prochaine fois que nous sortirons le grand bateau.

– Qui a dit ça ?

– Francisco.

– Francisco peut toujours aller se faire…

– Je te défends de parler ainsi – du moins en présence de ton père…

Il renifla brusquement, les narines dilatées, l’air concentré, comme s’il saisissait une faible sensation trompeuse qui avait duré à peine l’espace d’un instant.

– Jette encore de l’appât, ordonna-t-il.

Juan lâcha son écope, prit une poignée d’anguilles qui flottaient paresseusement dans l’eau au-dessus du sable, et les jeta aussi loin qu’il put derrière le bateau. Puis il saisit l’une d’elles – qui, plus vive que les autres, s’était enfouie dans le sable, ne laissant pointer que son museau et ses yeux –, l’accrocha à l’hameçon par la partie inférieure de son corps, et lança la ligne après l’appât. Les deux hommes observèrent le fil pendant une bonne minute, puis Celestino déclara en montrant le rivage :

– Remonte ta ligne. Les thons sont partis par là.

  – Et alors, qu’est-ce que tu crois ? Tu t’imagines que nous aurons la moindre chance avec ce type dans les parages ?

– De mon temps, seules les vieilles femmes tenaient des propos pareils. Cela montre bien quel genre d’éducation tu reçois. Vous, les jeunes, vous êtes tous un peu ramollis.

– Bon, mettons que sa figure me déplaît.

– Écope sans t’arrêter. Et n’oublie pas que Costa est un excellent pêcheur. Meilleur que tu ne le seras jamais. C’est un homme rudement précieux à avoir sur n’importe quel bateau.

Celestino continua de ramer, ses avirons tranchant la surface de l’eau en silence avec la précision d’un bistouri.

– Nous sommes sur eux de nouveau, dit-il. Tâche de ne pas t’énerver et de ne pas marcher sur les anguilles.

Norman Lewis, Torre Del Mar, Antoine Bugeon

Juan jeta une autre poignée d’appât, puis lança la ligne. Maintenant, Celestino sentait la présence du banc de façon très nette. Il rentra ses avirons, puis écouta le crépitement des anguilles frappant l’eau, et les bruits mats qui provenaient des autres barques : gémissements des rames tirant sur leur estrope, clapotis des écopes vivement maniées. Juste comme il allait ordonner à Juan de remonter sa ligne, il entendit un cri d’avertissement à bord du bateau le plus éloigné. Se jetant aussitôt à genoux dans l’eau et le sable, il prit la seconde ligne qu’il lança après avoir amorcé l’hameçon. Alors, au moment où tous les pêcheurs criaient en même temps, deux thons mordirent, et la ligne de nylon enroulée autour d’épais morceaux de liège placés près du plat-bord fila à toute allure en claquant comme une mèche de fouet, trente pieds à la fois, tandis que les morceaux de liège bondissaient et tournoyaient dans l’air.

Au passage du banc, chaque bateau avait accroché un ou deux poissons, qui, maintenant, entraînaient les embarcations dans tous les sens. Les unes décrivaient des cercles, d’autres évitaient de justesse de s’éperonner entre elles. Les thons étaient en proie à la fureur toute neuve de leur volonté de s’échapper ; les hommes luttaient désespérément pour les maintenir au plus bas de leurs formidables plongeons lorsqu’il restait à peine quelques mètres de ligne dans le bateau, puis, une fois les poissons remontés à la surface, ils enroulaient leur fil aussi vite qu’ils le pouvaient, écopaient entre deux plongeons, ramaient à la poursuite de leur prise, coupaient les lignes emmêlées, se hurlaient des jurons et des menaces, s’étalaient à plat ventre dans l’eau de leurs embarcations, ou bien, perdant l’équilibre, passaient par-dessus bord et tombaient dans la mer.

Regardant à travers les reflets sinueux de la surface, Celestino aperçut la forme inerte du thon qu’il avait accroché, l’éclat de sa peau terni dans l’eau bleue, tournant avec lenteur, couché sur le flanc, autour de l’embarcation. Loin dans les profondeurs, le banc continuait à passer – queue de comète en métal aérodynamique –, et, arraché à cette ruée fulgurante, le petit cerf-volant argenté du poisson accroché à la ligne de Juan tirait de toutes ses forces dans l’azur intense de la mer.

Norman Lewis, Torre Del Mar, Antoine Bugeon

Quand il eut fait le tour du bateau pour la troisième fois, le thon se trouva presque à la surface. Celestino fit passer la ligne dans sa main gauche, saisit la gaffe de sa main droite, puis, tirant brusquement sur le fil de nylon, il amena sa prise vers la barque. À présent était venu le moment suprême de l’art du pêcheur : Celestino harponna le poisson d’un coup sûr de sa gaffe dans la peau dure qui recouvrait l’arête dorsale, le hissa vivement jusqu’au plat-bord, l’y maintint un instant en équilibre, puis le fit tomber à grand bruit au fond du bateau où il demeura inerte, tandis que de petits ruisseaux de sang noir glissaient sur la surface polie de son corps pour aller ensuite se diluer dans l’eau. Enfin, Celestino lui attacha une corde autour de la queue et le jeta sur la plage arrière pontée. Sorti de la mer, le thon était devenu un jouet d’enfant, rigide et peu vraisemblable, avec sa tête et ses mâchoires en zinc, ses flancs un peu cuivrés sous leur placage d’argent, et des sillons en éventail creusés à partir des coins de la bouche à travers les joues et les prunelles – aux endroits où il avait été maintenu la tête en bas au cours de ses plongeons.

Celestino décrocha sa ligne, la réamorça et la relança à la mer. Au même instant, il entendit le poisson de Juan tomber dans la barque avec un grand bruit d’éclaboussures. Le jeune homme posa sa prise côte à côte avec celle de son père, et l’attacha par la queue. Puis, à son tour, il réamorça et relança sa ligne. Les deux hommes étaient tout éclaboussés du sang noir des thons. Au fond du bateau, l’eau avait pris une teinte rose. Juan ôta le bouchon de nable et un flux d’eau propre entra. Il s’abstint d’écoper, de peur que les poissons ne fussent effrayés par l’odeur du sang dans la mer. Deux minutes s’écoulèrent, pendant lesquelles le silence régna sur toute la flottille. Enfin Celestino déclara :

– Mieux vaut remonter les lignes et écoper. Le banc est passé.

Il se tamponna les mains avec un chiffon imbibé d’essence, là où les anciennes plaies causées par la ligne s’étaient rouvertes, puis il saisit les avirons.

– Si nous tournions un peu en rond pour essayer de le rattraper ? suggéra Juan.

– Nous allons pousser jusqu’à la Cabra, après quoi nous ferons demi-tour. Ils ne reviendront pas par ici… Au fait, combien pèsent nos thons ?

– Dans les quatre-vingts kilos. Ça nous fait cent quarante avec les deux premiers que nous avons pris.

– Ce n’est pas mal du tout. Mais Costa en aurait pris deux dans le temps qu’il nous a fallu pour en prendre un seul. Et ça, ç’aurait été beaucoup mieux.

– Je ne vois pas comment il aurait pu faire un coup pareil.

– Ça n’empêche pas qu’il l’aurait fait. Il aurait tenu deux lignes à la fois, et il ne les aurait pas emmêlées. Si Costa avait été avec nous à bord, nous aurions six poissons au lieu de quatre.

Celestino avait décidé que seuls des faits de ce genre pouvaient séduire une génération de jeunes gens matérialistes : il fallait les toucher par leur portefeuille ou leur estomac.

– Nous pourrions attraper beaucoup plus de poissons si nous avions Costa dans le grand bateau, conclut-il. Si quelqu’un doit le prendre en charge, autant que ce soit nous.

Norman Lewis, Torre Del Mar, Antoine Bugeon

Norman Lewis (1908-2003) est l’auteur d’une œuvre prolifique, où le travail du journaliste parfois visionnaire est indissociable de celui du romancier au style élégant. Le roman Torre del Mar, publié en 1955, et réédité aux éditions Phébus, a été suivi plus de vingt ans plus tard par Le Chant de la mer, remarquable récit de la transformation de la vie économique, sociale, et intérieure des gens des côtes de Catalogne, des années cinquante aux prémices de l’avènement du tourisme sur la Costa Brava.

Antoine Bugeon aime la mer, les bateaux et le dessin depuis son enfance, passée en partie sur l’île de Noirmoutier, où il vit aujourd’hui. Acteur de la fondation suisse Octopus qui soutient des projets scientifiques à travers le monde pour mieux faire connaître l’univers maritime, il expose aussi actuellement une fresque historique géante au Château-musée de son île.

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