Emmanuel Lepage

Revue N°296

Par Nathalie Couilloud – Enfant, il dessinait des bateaux en rêvant de voyages, faute de s’en aller. Aujourd’hui, Emmanuel Lepage est un auteur de bande dessinée renommé. Le dessin l’entraîne à présent aux confins du monde, pour témoigner de la beauté des espaces extrêmes, où l’homme se révèle sans masque, et où la planète dévoile sa fragilité.

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie.

Emmanuel Lepage va embarquer pour les terres australes. « Des confettis d’empire, égarés dans l’immensité bleue, à cheval entre les quarantièmes et cinquantièmes parallèles, non loin de cette bande blanche qui court en bas des cartes, comme pour lester le monde. » En février 2010, il apprend qu’il participera sur le Marion Dufresne à l’une des rotations annuelles sur Crozet, Kerguelen, Saint-Paul, Amsterdam, autrefois surnommées les îles de la Désolation. En Bretagne, dans sa maison de Plourhan, au cœur de l’hiver, cette nouvelle suscite l’exaltation : « le monde du bout du monde » s’ouvre au dessinateur, grâce au projet qu’il a monté avec son frère François, photographe, et une amie journaliste.

BD maritime, Le Page dessinateur, Marion Dufresne, BD Astrolabe

C’est à bord de l’Astrolabe, ou sur le Marion Dufresne, qu’Emmanuel Lepage a appris à dessiner la mer, en la ressentant physiquement, dans des conditions climatiques souvent extrêmes. Deux albums sont nés de ses voyages dans les mers australes et en Antarctique, réalisés grâce à l’invitation de l’Institut Paul-Émile Victor (IPEV). © François Lepage

« Je suis revenu de ce voyage avec cent cinquante croquis. J’ai commencé à travailler et j’étais arrivé à peu près à la trentième page… Je dessinais le Marion Dufresne qui quittait le port de Saint-Denis de la Réunion, en représentant l’angle qu’il faisait avec le quai en s’éloignant, quand j’ai ressenti une émotion profonde. Et, là, tout a ressurgi. »

Le Voyage aux îles de la Désolation s’ouvre par un flash-back de plusieurs pages, où l’auteur se représente enfant, pétri de rêves, nourri de lectures et de cartes du monde, dont l’imagination s’envole grâce au dessin. « Il n’y a pas d’histoire qu’enfant je dessinais où il n’était question de bateaux », écrit-il dans ces premières pages, reprenant les croquis de ses jeunes années avec, entre autres, le Titanic et la Calypso de Cousteau. « J’étais fasciné par les cargos et les transatlantiques, plus que par les bateaux à voile. Le Normandie, le Queen Mary, la poésie fantastique qu’ils dégageaient, l’évocation du voyage, du lointain, passait pour moi par ces bateaux-là… Rien à voir avec les immeubles qui vont sur l’eau aujourd’hui, bien sûr ! J’ai adoré dessiner le Marion Dufresne, que je trouve magnifique, et j’ai compris après être rentré que c’était parce qu’il réactivait ces émotions de l’enfance. »

« De toute évidence, la mer n’est pas mon élément »

Le Marion Dufresne, « à la fois paquebot, pétrolier, porte-conteneurs et navire océanographique », est particulièrement bien servi par les pinceaux d’Emmanuel Lepage qui le représente sous tous les angles, de la machine à la passerelle, en passant par les coursives, le carré, les cabines. Dès le deuxième jour de route vers le grand Sud, le dessinateur fonce à la proue du navire avec son carnet. « Ça secouait tellement que j’ai dû tenir 15 minutes ! » Commencent alors les affres du mal de mer. Et une sourde inquiétude : « De toute évidence, la mer n’est pas mon élément. » Puis vient l’angoisse, lorsqu’il se retrouve cloîtré dans sa cabine, plongé dans une morne léthargie par les médicaments antinaupathiques, à l’instar de la grande majorité des dix-huit touristes et des scientifiques qui vont rejoindre leur poste sur les bases lointaines. Sauf que sa mission à lui a déjà commencé : « Que vais-je rapporter de ce voyage si je suis incapable de dessiner sans avoir le cœur au bord des lèvres ? »

La justice étant parfois de ce monde, le mal de mer, comme le gros temps, finit toujours par se calmer. Une fois amariné, Emmanuel retourne finir son dessin à la proue. Cette fois, il n’est plus seul : « Ce matin, c’est le pont des artistes. » Deux réalisateurs tournent des images, son frère prend des photos, un chercheur joue de la guitare, un peintre esquisse un paysage. La vie à bord retrouve des couleurs. Les scientifiques donnent bientôt des conférences « pour occuper les touristes ». On y parle reproduction des pucerons ou ravages des « blo » – bêtes à longues oreilles – sur certaines îles. « Manu » croque à tour de rôle ceux qui l’entourent, notamment les chercheurs, représentants d’une terra incognita  qu’il découvre, à sa surprise, empreinte de poésie. « Je me crois davantage dans la contemplation du monde que dans sa compréhension, écrit-il. J’aurais aimé rencontrer plus tôt ces passeurs. »

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Dans Voyage aux îles de la Désolation, peu après le départ de la Réunion, l’excitation est plus forte que les sournoises attaques du mal de mer… © [email protected], 2011

Dans le huis clos du bateau pendant ce long mois de voyage, où le temps semble entre parenthèses sans portable et sans Internet, son dessin lui attire la bienveillance générale. Et parfois de surprenantes remarques, comme celle d’un météorologue : « Pour moi, un bon dessinateur, ce serait celui qui réussirait à dessiner l’odeur des otaries ! » Voilà quelqu’un d’exigeant, note Emmanuel, qui explique que le dessin est « un sésame incroyable qui déverrouille les hiérarchies, les classes sociales, les âges », autant qu’« un moyen de rencontres et de complicités qui se passe de mots ».

L’équipage, lui aussi, est saisi sur le vif. Au retour de Tromelin, pour l’entrée dans la rade de Saint-Denis de la Réunion, le pilote est à bord. L’auteur se représente dans une case en train de dessiner les officiers à la passerelle et restitue en quelques coups de crayon la concentration qui se lit sur les visages. « L’important, ce n’est pas que le dessin soit beau, dit-il, mais qu’il soit juste et sincère. Cela a peu d’importance qu’il soit raté ou réussi. L’essentiel, c’est surtout ce qui s’est passé à ce moment-là. » Ce dessin est si juste qu’on y entend le silence.

Emmanuel Lepage pastiche affectueusement les jeunes officiers du bord à la manière candide de Pierre Joubert, « sa plus grande influence graphique ». Il a rencontré en 1988 celui qui illustra nombre de livres d’aventures pour la collection Signe de piste, alors qu’il effectuait son service civil à Paris comme objecteur de conscience. Ce maître ne se contenta pas de l’encourager, il le recommanda. Deux jours après cette rencontre, le jeune homme de vingt et un ans, qui avait déjà publié deux albums chez Ouest-France, recevait un contrat pour le dessin de L’Envoyé, à paraître chez Lombard.

Dans Le Voyage aux îles de la Désolation, qui parle décidément beaucoup de son auteur, on trouve également Tintin et le capitaine Haddock en mission polaire dans L’Étoile mystérieuse. Emmanuel Lepage a découvert Hergé à l’âge de six ans : « C’est en voyant une photo de lui dans son atelier que j’ai réalisé que raconter des histoires pouvait être un métier. »

De la fiction dessinée au récit du réel

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Croquis au crayon, aquarelle, planches en couleur ou en noir et blanc, E. Lepage mutiplie les techniques, les angles de vue et les formats dans ses récits graphiques. © [email protected], 2011

Et c’est devenu son métier, effectivement. Avant ce Voyage aux îles de la Désolation, Emmanuel Lepage a déjà beaucoup publié, seul ou accompagné. Il a, entre autres, illustré les cinq albums de Névé sur un scénario de Dieter (1991-1997), La Terre sans mal avec Anne Sibran (1999), et il a écrit et dessiné les deux albums de Muchacho (2004-2006), qui se déroulent au Nicaragua. Le Voyage aux îles de la Désolation marque un tournant dans son travail, car ce n’est pas une fiction, mais un « récit du réel », une bande dessinée reportage ou documentaire, où le dessinateur se met en scène.

« L’histoire est racontée de mon point de vue et, pour assumer cette subjectivité, il faut que je lâche des éléments de ma vie personnelle. Lorsqu’on arrive à Kerguelen, je suis émerveillé devant le paysage : les terres pelées battues par le vent, la lumière rose absolument inouïe, le vent qui décapite les vagues, l’eau turquoise et laiteuse en même temps… Dans une narration en fiction, j’aurais fait le champ et le contrechamp : j’aurais dessiné le paysage, puis le visage du personnage qui le découvre, une manière d’entrer dans ses pensées. C’est une chose que je fais très souvent. Pourtant, là, après avoir dessiné le paysage, je n’ai pas pu me représenter frontalement, parce que je trouvais que c’était extrêmement impudique. »

Ce nouveau langage, où le narrateur-dessinateur est l’un des protagonistes de l’histoire, va dérouter la critique et les amateurs de bande dessinée classique ; mais il va aussi conquérir un autre lectorat. « Lors de cette rotation sur le Marion Dufresne, j’étais complètement inconnu à bord. Personne ne s’intéressait à la bande dessinée, à part Yves Frenot, le directeur de l’Institut Paul-Émile Victor (IPEV), qui nous avait invités, et Alain Roland, le chef mécano, qui connaissait mes bouquins. »

Lorsqu’il est à nouveau sollicité deux ans plus tard par le même Yves Frenot pour participer à une mission en Antarctique, il arrive cette fois en terrain conquis au « séminaire des hivernants », organisé à Brest par l’IPEV. Une chercheuse lui confie qu’on lui a offert trois fois le Voyage aux îles de la Désolation quand ses amis ont appris qu’elle partait là-bas ! Le livre a fait le tour du petit monde polaire et lui a valu l’estime générale.

Emmanuel Lepage propose à son frère de vivre cette aventure avec lui et de réaliser ensemble l’ouvrage à venir. Les deux frères sont fous de joie à l’idée de rejoindre la base Dumont-d’Urville en Terre-Adélie, sur le sixième continent, « ce dôme de glace enchâssé dans un socle rocheux ». Mieux encore : au lieu d’être simples témoins de la mission, ils vont en devenir des acteurs à part entière, en participant au grand raid. Ce parcours de 1 200 kilomètres à travers les glaces a pour but de ravitailler la base franco-italienne de Concordia, située sur l’inlandsis (la calotte glaciaire), à 3 200 mètres d’altitude, où la température moyenne en été est de 30 degrés au-dessous de zéro. C’est « l’une des dernières expériences de l’extrême », habituellement réservée à dix chauffeurs et mécaniciens chevronnés.

« On demande des hommes pour un voyage hasardeux »

L’Astrolabe étant bloqué dans les glaces, le départ de France est différé, mettant leurs nerfs à vif et leur participation au raid en péril, car il ne peut les attendre indéfiniment. Ils partiront finalement avec quinze jours de retard et rejoindront Hobart en Tasmanie pour embarquer sur le navire polaire. « Ce n’est pas le luxe du Marion Dufresne. Des tabourets vissés au sol, des sacs à vomi partout : ça promet », commente Emmanuel en mettant le pied sur l’Astrolabe, surnommé le Gastrolabe par les passagers sujets au mal de mer. Un surnom qui irrite au plus haut point le capitaine qui maintient que son bateau est d’une « stabilité remarquable »… par beau temps. « L’Astrolabe n’est pas un bateau à fond plat [il a 4,80 mètres de tirant d’eau] ! […] S’il roule, c’est parce qu’il revient fortement à sa position verticale. » Non mais.

Au cinquième jour, le bateau entre dans l’océan Antarctique avant de franchir le lendemain les soixantièmes rugissants dans une brume épaisse qui dissimule à la vue des passagers excités le premier iceberg. Quand les morceaux de glace, pareils à des étoiles, illuminent la mer, Emmanuel Lepage a l’impression de voguer sur la Voie lactée. « Je m’endors dans la promesse de l’aube. Celle d’un nouveau monde. » Le septième jour, l’Astrolabe rencontre le pack : il « avance par coups de boutoir, recule dans un bouillonnement d’écume, repart à l’attaque, puis stoppe brutalement dans un bruit de tôle froissée ». Son moteur manque de puissance pour traverser et il faut attendre que le pack se décongestionne. Au onzième jour, Emmanuel constate : « Nous n’avons prise sur rien, ça me mine ». Même pas sur les craies grasses qui lui échappent quand il tente un dessin en extérieur, les doigts gourds malgré les mitaines.

Le raid va-t-il pouvoir les attendre ? La question lancinante entretient l’incertitude. Mais au quinzième jour de mer, c’est la fête dans le carré où l’on célèbre en chansons l’arrivée à la base Dumont-d’Urville, prévue le lendemain… Les deux frères participeront au raid tant espéré dans les conditions extrêmes attendues : « Moins 37,2° le matin. Ça ferait un bon titre ! », s’amuse le dessinateur-chauffeur en montant dans son tracteur pour ses douze heures de conduite journalières.

Pour connaître la suite, il faut lire La Lune est blanche, publiée en 2014. Ce magnifique album de 228 pages, accompagné d’un livret documentaire de 26 pages, mêle habilement les photographies de François et les dessins d’Emmanuel Lepage. La richesse de l’iconographie soutient la diversité des sujets évoqués : les recherches scientifiques, l’état des lieux environnemental, la vie à bord du navire, la chronique des bases polaires, le grand raid, mais aussi l’histoire intime des deux frères, dans le sillage des pionniers qui ont écrit l’épopée, souvent dramatique, de l’Antarctique.

Emmanuel Lepage convoque les hommes de son « panthéon des glaces », à commencer par Jean-Baptiste Charcot et son Pourquoi Pas ? « Ce nom allait m’accompagner dans mes choix, dans ma vie. Avec ces deux mots, j’ai affronté mes peurs. Et, à mon tour, je suis allé au-devant de mes rêves. » On croise Shackleton, Scott et Admunsen – « Je suis plutôt du côté de Scott, même si c’est Admunsen qui a gagné » –, Kerguelen – « Il me touche quand il s’accroche à son rêve, quitte à faire un déni de réalité » –, Paul-Émile Victor…

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Dans La lune est blanche, les relations des deux frères, Emmanuel, le dessinateur, et François, le photographe, constituent l’un des fils rouges de l’histoire, qui entremêle plusieurs récits. © [email protected], 2014

« Même pour ces mini-récits, j’ai besoin qu’on entre en empathie avec les personnages, j’ai envie qu’il y ait ce truc qui prend au ventre, parce qu’avec le dessin, on est dans l’émotion. »

S’il lit très peu avant de partir en voyage, Emmanuel Lepage effectue ses recherches au retour, quand il construit son livre. « Je ne le conçois pas à l’avance, c’est le livre qui m’amène quelque part et c’est le chemin qui compte. » Ainsi, quand il tombe un jour sur l’annonce dont on dit que Shackleton l’a publiée dans un journal anglais pour recruter son équipe, il tient à l’intégrer dans son livre. Une fois traduite, elle dit à peu près ceci : « On demande des hommes pour voyage dangereux, maigre salaire, froid glacial, longs mois dans le noir complet, danger permanent, retour incertain, mais il y aura honneur et reconnaissance en cas de réussite. »

Un siècle et demi plus tard, la vie des hivernants sur les bases est évidemment moins pénible, même si l’isolement et les conditions climatiques exigent une logistique sans faille. Emmanuel Lepage décrit les missions des glaciologues, météorologues, ornithologues, zoologistes, etc., en termes accessibles : « Je ne prends pas de notes quand je suis avec eux, je fais travailler ma mémoire. Ensuite, au fur et à mesure que je construis l’histoire, je les appelle pour vérifier et préciser avec eux ce dont je me souviens. En général, ils me répondent : “C’est un peu plus compliqué que ça” ! Dans mes bd de reportage, tout ce qui est historique et scientifique doit être extrêmement précis, parce que c’est écrit, ça reste. »

« Cette beauté que j’essaie de traquer… »

Emmanuel relaie aussi les inquiétudes de ces scientifiques. « On est peu confronté au réchauffement climatique ici, si ce n’est par des étés trop chauds ou des hivers trop pluvieux. Mais, quand on voit à Kerguelen un glacier qui se trouve aujourd’hui à 5 kilomètres d’une petite cabane construite à son pied au début des années 1980, ça nous alerte, parce que c’est visible. Quand on se rend compte que le trou dans la couche d’ozone grille le plancton en surface, qui est à la base de l’écosystème marin, et que ce phénomène induit la raréfaction des espèces halieutiques, ça devient concret. Je l’ai vu et j’ai fréquenté des chercheurs, des gens adultes, citoyens, qui ont une vraie conscience du monde. Alors, oui, j’ai envie de leur donner la parole. Mais j’ai vu également à quel point la terre est belle et cette beauté, que j’essaie de traquer dans mes dessins, je veux aussi la faire partager. »

Emmanuel Lepage n’est pas un militant, mais il est heureux de s’exprimer à travers un art populaire qui lui permet de toucher un large public et d’œuvrer, à sa manière, à une nécessaire prise de conscience. Et rien de tel pour faire avaler la pilule que d’inventer deux pages amusantes où l’auteur et une jeune doctorante en météorologie polaire dansent littéralement sur le pont de l’Astrolabe, cabriolant sous l’effet d’une mer démontée, alors qu’elle lui explique qu’« en un siècle le niveau de l’océan a augmenté de 17 centimètres ».

« Guillaume Lecointre, que j’ai rencontré sur l’Astrolabe [ancien chroniqueur scientifique de Charlie Hebdo], m’a raconté que François Cavanna lui avait conseillé d’écrire comme s’il s’adressait à un ami intelligent. J’essaie de faire pareil. Mon engagement, il est là. » Et cet engagement trouve un écho certain avec près de cent mille exemplaires cumulés pour les deux ouvrages sur les mers australes… et une citation de la ministre des Outre-Mer en juillet 2017 lors du baptême du nouvel Astrolabe, auquel Emmanuel Lepage était naturellement convié !

Et la mer, dans tout ça ? Dans ses albums de fiction, que ce soit le Voyage d’Anna (2005) ou le Voyage d’Ulysse (2016), tous deux sur un scénario de Sophie Michel – la mère de ses enfants, Anna et Ulysse –, mais aussi dans Ar-men, publié fin 2017, la mer est omniprésente.

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Vue plongeante, et saisissante de réalisme, sur le phare d’Armen. Pour réaliser l’écume blanche, le dessinateur applique au pinceau de la gomme réserve, qu’il enlève après avoir passé ses couleurs. © [email protected], 2017

« la peinture de la mer est très physique »

Natif de Saint-Brieuc, Emmanuel Lepage a fait un peu de dériveur dans son enfance comme tous les petits Bretons de la côte. Si cela n’a pas suffi à en faire un marin, il éprouve le besoin de sentir que la mer n’est jamais très loin. Il admire Aïvazovski, Vernet, Chapelet, Brenet, Marin-Marie. Nourri de leur art, comme de sa contemplation quasi-quotidienne de la mer, il dit avoir vraiment appris à la dessiner sur le Marion Dufresne. « À force de la regarder, j’ai tenté de la comprendre et de trouver une forme graphique pour la représenter. Mais, surtout, je pense que je l’ai ressentie physiquement. »

S’il apprécie dans l’art abstrait que l’émotion puisse naître de la seule juxtaposition des couleurs et des textures, indépendamment de ce que le tableau représente, la mer offre à Emmanuel Lepage des jeux de mouvement et de matière proches de l’abstraction. « Il y a quelque chose de très physique dans la peinture de la mer, alors que le dessin est généralement cérébral. Si vous voulez vraiment que le lecteur la sente bouger, qu’il soit pris dans ses tourbillons, dans l’écume, il faut soi-même être pris dedans et trouver cette énergie en soi pour la retranscrire. Le dessin acquiert sa propre autonomie, car telle courbe appelle telle autre, et telle matière aussi pour la contrebalancer. Je ne sais pas obligatoirement ce que ça va donner à la fin, mais je travaille par grands coups de pinceaux, avec beaucoup de présence, dans un temps très court. À l’aquarelle, avec la feuille mouillée, il faut aller vite avant que ça sèche ! »

Emmanuel Lepage travaille en effet tous ses derniers albums à l’aquarelle directe, sans encrer les contours, livrant à ses éditeurs de véritables œuvres d’art. Le mouvement, les transparences sont parfaitement rendues, comme dans les premières pages d’Ar-men, quand les flots explosent à la base de l’édifice.

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La relève des gardiens est d’autant mieux saisie qu’Emmanuel Lepage l’a vécue lui-même lors d’un reportage pour la télévision. © [email protected], 2017

C’est qu’il est aussi allé sur place, en 2015, lors du tournage d’un documentaire sur les phares pour Thalassa. Le sujet de l’album s’est imposé à lui d’une étrange manière. Herlé Jouon, le réalisateur, l’a scénarisé dans le rôle fictif d’un auteur en train de réaliser une bande dessinée sur Armen. Il l’a amené dans le raz de Sein sur le langoustier Skellig, lui a fait rencontrer les derniers gardiens du phare, l’a hélitreuillé sur « l’enfer des enfers ». « Après la diffusion du documentaire, vers 23 heures, Claude Gendrot, mon éditeur chez Futuropolis, m’a téléphoné pour me demander : “On le fait quand ?” Je me suis dit : “Pourquoi pas  ? » Pour ce projet, qui traite aussi d’une forme extrême d’isolement, il a choisi la fiction avec, là aussi, plusieurs récits qui s’enchâssent : la vie des gardiens d’Armen, la construction du phare, la résistance des Sénans en 1940 ou la légende de la ville d’Ys.

Il s’est enfermé dans son atelier, de douze à quinze heures par jour, l’été dernier, pour livrer à temps ses planches. « Dessiner me met dans un état second, une sorte de transe. Je ne suis jamais aussi heureux que quand je dessine, mes émotions les plus fortes viennent de là », dit-il. Cette sincérité fait mouche : en quelques mois, plus de cinquante mille exemplaires d’Ar-men ont été écoulés…

À cinquante et un ans, Emmanuel Lepage s’est imposé dans le neuvième art, à sa manière modeste et discrète, avec une détermination et un sérieux sans faille. À tous ceux qui le prévenaient gentiment autrefois qu’il y avait peu d’élus dans la bande dessinée, il répondait qu’il ne pourrait rien faire d’autre. « Comme si j’avais senti qu’il y avait quelque chose ailleurs, dans les endroits où l’air est rare, que peu de gens ont explorés. L’attrait pour aller voir est plus fort que la peur de l’inconnu. Je pense que c’est ce qui m’a sauvé la mise, en fait. »

Bibliographie sélective : Chez Futuropolis : Ar-men (2017) ; La lune est blanche (2014) ; Un printemps à Tchernobyl (2012) ; Voyage aux îles de la Désolation (2011). Chez D. Maghen : Les Voyages d’Ulysse (2017), Grand prix de la critique acbd ; Les voyages d’Anna (2005).

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