Tim Severin, la preuve par la mer

Revue N°294

Aventures maritimes, Brendan voyage, roman Tim Severin
bas sur l’eau, le curragh fait preuve d’une bonne tenue à la mer. « Quand une vague avançait, rapportera Tim Severin, le Brendan inclinait lentement et résolument sa coque 
et la vague passait par-dessous, sans lui faire 
de mal. » Il est ici au large de Terre-Neuve. © collection Tim Severin

par Sandrine Pierrefeu – Pour beaucoup, l’étude des grandes explorations est affaire d’archives. Afin de percer les secrets des vieilles épopées, Tim Severin ne s’est jamais contenté de grimoires ou de pièces de musées. Il a reconstitué des navires anciens qu’il a soumis à l’épreuve du large. Rencontre avec un gentleman sailor pétillant d’audace et de curiosité.

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie et d’encadrés supplémentaires.

Pour arriver à traverser l’Atlantique à bord de ce Brendan, ils vont avoir besoin d’un miracle ! » marmonne l’un des vieux Irlandais accoudés au muret de pierres qui domine Brandon Creek. Les patrons de curraghs se sont rassemblés, le 16 mai 1976, pour voir appareiller, depuis cette faille dans les falaises de la péninsule de Dingle, le bateau médiéval reconstruit par la troupe de Tim Severin. La gentillesse de ces paysans-marins du comté de Kerry n’a d’égale que leur humour, leur sincérité et… leur foi. Car ils n’y croient guère, à cette tentative de reconstitution de la traversée que leur saint patron aurait accomplie vers le Nouveau Monde, mille ans avant Christophe Colomb.

Aventures maritimes, Brendan voyage, roman Tim Severin

Après ses multiples aventures, Tim Severin se consacre aujourd’hui à l’écriture de romans historiques maritimes dans sa longère irlandaise. © Sandrine Pierrefeu

Ils n’y croient guère mais, après avoir opposé leur flegme à l’enthousiasme de ce drôle d’universitaire aux mains fines, ils l’ont aidé autant qu’ils ont pu. Ils lui ont notamment indiqué l’atelier de fabrication de bateaux de peau de John Goodwin, le meilleur de la région selon eux, à une heure de route de là. Et en ce jour de printemps, ces pêcheurs sont présents pour l’accompagner, lui et les quatre gars de son équipage, de tous leurs vœux. Un curragh est même mis à l’eau pour escorter le Brendan sur quelques encablures. « Nous prierons pour vous chaque jour », promettent les marins du pays en faisant demi-tour, espérant ainsi forcer la chance et faire advenir le « nécessaire miracle ».

Avant de s’élancer pour ce voyage, Tim, alors âgé de trente-six ans et jeune papa, a travaillé deux années tous azimuts. Avec patience et minutie, il a abouti à une reconstitution aussi fidèle que possible du mythique voyage des moines irlandais du VIe siècle vers Terre-Neuve et l’Amérique. Pour réaliser le Brendan, il a mêlé les indices et les indications issus des textes anciens, notamment du Navigatio Sancti Brendani Abbatis, le récit en latin de cette traversée. Il y a ajouté les connaissances acquises au cours de quinze années de recherches et d’expériences dans son domaine de prédilection : l’histoire des grandes explorations.

Ce professeur formé à l’histoire et à la géographie à Oxford s’est aussi rapproché de John Goodwin, des îles Magharees (au Nord de la péninsule de Dingle), comme le lui avaient conseillé, dès leur toute première rencontre, les patrons de curraghs.

Aventures maritimes, Brendan voyage, roman Tim Severin

Pour prouver que les Chinois ont pu atteindre le continent américain 218 ans avant Jésus-Christ, Tim Severin a tenté, en 1993, de refaire cette navigation à bord de Hsu Fu, un radeau de bambou de 18,30 mètres. © collection Tim Severin

Un squelette de frêne et quarante-neuf peaux de boeufs

Tim s’est fabriqué un petit bateau traditionnel de toile goudronnée avec le maître et a inlassablement navigué devant chez lui, en Irlande du Sud, le premier hiver, pour éprouver ce drôle de canot. Il a également enquêté directement auprès d’artisans tanneurs, d’ébénistes, de charpentiers, et même de botanistes et d’archéobiologistes. Il a par exemple recherché quels arbres étaient les plus communs, au VIe siècle, sur la côte où étaient construits ces bateaux de peau. Un maître scieur que le projet enflammait lui a dégoté de beaux frênes, choisis sur pied, un par un. Il a même offert à Tim, spécialement pour les mâts et les avirons, des portions de tronc exposés au Nord, plus durs. Les bois de l’armature ont été liés entre eux par trois kilomètres de liens de cuir traités au suif et à l’huile de poisson. Sur ce squelette souple, Tim a tendu quarante-neuf peaux de bœuf tannées à l’ancienne – à l’écorce de chêne – puis enduites de suif de mouton, selon une recette dénichée dans les textes médiévaux et testée dans un laboratoire spécialisé dans la tannerie industrielle, en Angleterre. Les peaux ont été cousues entre elles par une quarantaine de kilomètres de fil de lin. L’équipage a réalisé lui-même la finition de cette coque de 11 mètres de long par 2,40 mètres de large, dessinée par l’architecte Colin Mudie – coéquipier de Patrick Ellam à bord de Sopranino quelques années auparavant (lire p. 60). « Pas question de déléguer. Des gars qui s’apprêtent à confier leur vie à un canot de ce type vont s’appliquer pour chaque nœud. Ils savent que la moindre faiblesse peut les envoyer par le fond », explique, dans un film d’époque, le jeune Tim. « Si la coque est abîmée, ils sauront exactement comment la réparer puisqu’ils l’ont façonnée de leurs mains. » Imparable.

Les cinq gars qui ont rejoint l’aventurier ont entassé pêle-mêle un invraisemblable fatras censé leur permettre de survivre plusieurs mois sur cet esquif ouvert, doté seulement d’un semblant d’abri. Seule entorse à l’Histoire : ils ont misé sur des vêtements et des provisions modernes. Les concessions s’arrêtent là. « Un seul faux pas sur l’authenticité des outils et toute l’expédition verrait son utilité historique réduite à zéro », estime le jeune capitaine. L’absolue précision est, chez Tim Severin, une préoccupation historique doublée d’une obsession technique. La sécurité et le confort de ses troupes sont en jeu.

Il n’est pas question, chez cet aventurier, d’attirance morbide pour la souffrance ou le risque inutile : « Avec ce voyage de Brandon je n’ai pas le projet d’éprouver le confort mais le mythe, explique-t-il alors. N’importe quel fou peut voyager dans des conditions dangereuses. Pourtant il n’y a rien à gagner à l’inconfort », jure-t-il. Sur les conseils de leurs mentors irlandais, les cinq hommes attendent la bascule de la marée pour lancer le bateau dans le ressac de Brandon Creek, cette embouchure de quelques mètres de large dans le front des falaises, d’où le saint patron aurait effectivement appareillé.

Quoi qu’en dise le professeur Severin, ils n’ont pas choisi le port le plus commode. Ni le voyage le plus sûr. Et leur navire peut sembler bien précaire pour une transatlantique Nord. Mais l’ensemble du projet est aussi fidèle que possible à celui d’origine. Et il le deviendra plus encore après l’hivernage forcé en Islande, quand, au printemps suivant, le Brendan quittera l’Islande pour la seconde partie du voyage. L’équipage appareillera cette fois en tricots et tissus en fibres naturelles. Pour affronter les eaux glacées du Sud du Groenland, il ne fera confiance qu’à des matériaux traditionnels et à des vivres à l’ancienne : poisson et viande séchés, noix, céréales. Les textiles et les aliments du XXe siècle n’ayant pas passé le test de l’Arctique, l’équipage a choisi de se battre avec les armes médiévales. Harpons, hameçons, sel, laine, cuir et peaux de bêtes.

Brendan

Ce curragh « en forme de banane », comme le décrit Tim Severin, est réalisé selon des méthodes de construction médiévales : des peaux enduites de graisse de mouton ont été cousues entre elles par du fil de lin puis fixées sur une structure composée de membrures et de lisses en frêne, maintenues entre elles par des liens de cuir. La coque seule ne pèse guère plus d’une tonne, Colin Mudie voulant qu’elle soit la plus légère possible afin de pouvoir être facilement manœuvrée par un équipage de quatre ou cinq hommes. Avec l’ensemble des vivres et l’équipement embarqué pour traverser l’Atlantique Nord, le Brendan déplace près de 5 tonnes. La voilure peut être augmentée grâce des bonnettes, sous la grand-voile et sous la misaine. Toutes ces voiles sont en lin. Le curragh peut également être propulsé à l’aide d’avirons de frêne très fins, de 3,6 mètres de long. Il est équipé de dérives latérales et dirigé par un aviron de queue fixé sur un cadre perpendiculaire à l’axe du bateau, système souvent utilisé sur les bateaux nordiques. Un abri de toile pour deux hommes est prévu à l’avant ; un autre abri, pouvant en loger trois, est situé juste derrière le mât principal.

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Construit pour la traversée d’Irlande à Terre-Neuve (4500 milles), en 1976-1977.
Longueur : 11 m ; Largeur : 2,40 m. Architecte : Colin Mudie. © collection Tim Severin

Le Brendan part le 17 mai 1976 de Brandon Creek, dans la péninsule de Dingle, avec cinq hommes à bord. Passant par les Hébrides et les Féroé, il rejoint d’abord l’Islande. Il atteint Reykjavik le 17 juillet, après huit semaines de navigation. Il en repart le 7 mai 1977 avec pour objectif de rejoindre Terre-Neuve en longeant les côtes du Groenland. Il se retrouve en situation critique dans le gros temps deux semaines plus tard, puis doit naviguer dans les glaces flottantes qui provoquent une voie d’eau dans sa coque de cuir. Brendan parvient finalement à Peckford Island le 26 juin, après 50 jours de mer, démontrant que Saint Brendan aurait pu faire ce voyage, mille ans avant Christophe Colomb.

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À dos de chameau, à cheval, en canot

Il est comme ça, Tim Severin : à la fois académique et intuitif, rat de bibliothèque, bricoleur-artisan et aventurier. L’histoire des explorateurs lui donne le vertige. Et ce vertige-là ne s’est jamais satisfait de rêves de papier. Il en est encore à ses premières années d’études quand l’Université accepte qu’il rentre avec retard après un « stage d’été » un peu particulier, associé au cours d’histoire des découvertes : avec deux copains, il quitte Venise à moto, destination l’Inde, avec pour guide de voyage Le Livre des Merveilles de Marco Polo. Il en rêvait depuis qu’à treize ans, il avait dévoré ce récit. Les trois amis restent bloqués en Afghanistan – où ils passent par la prison pour une affaire de visas. N’étant pas autorisés à entrer en Chine, Tim et ses comparses reviennent en bateau vers l’Angleterre où la rentrée des classes a eu lieu depuis plus d’un mois. On leur accordera un délai supplémentaire pour achever leur mémoire, le rendre et poursuivre leur cursus. « Il est donc possible de voyager, voire de voyager en utilisant des bourses d’études, tout en creusant des sujets passionnants », en conclut Timothy, ravi. Il vient de trouver sa voie : il épuisera ses thèmes d’études à l’université avant de les lancer à l’épreuve du terrain, à dos de chameau sur la route de la Soie, à cheval sur le chemin des Croisades, à pied, en canot sur le Mississippi – qu’il descendra sur les traces des anciens migrants, peu après son expédition à moto vers l’Inde – ou, le plus souvent, en mer.

À partir du moment où Tim découvre la voile – dans sa vingtième année, lors d’un séjour d’un an en Jamaïque où il navigue sur un dériveur en kit fabriqué avec les bois locaux – le futur professeur comprend que « même avec un petit bateau il est possible d’aller loin ». Il se tourne dès lors vers les épopées maritimes. « L’Océan, à la différence de la terre ferme, n’a pas changé. À condition d’user des mêmes véhicules et des mêmes techniques que les marins de l’époque, il est donc possible d’y voyager exactement dans les mêmes conditions que les anciens explorateurs et de vérifier la véracité des anciens récits et des théories historiques », résume-t-il, pragmatique.

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Couture des peaux de bœuf sur la charpente du Brendan, au chantier Crosshaven, dans le comté de Cork. L’équipage participe activement à sa fabrication : ici, en blouse blanche, George Molony, le futur chef de bord. © collection Tim Severin

Le monstre sacré en sa tanière irlandaise

Bien sûr, ce chercheur excentrique étonne, voire détonne, dans le monde universitaire où il évolue. Ses « preuves » seront reconnues par certains : Tim reçoit ainsi la médaille d’or de la Royal Geographic Society, la médaille Livingstone de la Royal Scottish Geographic Society et le prix Thomas Cook du livre de voyage, en 1982. Mais ses résultats ne sont pris en compte que du bout des lèvres par ses pairs de l’Université, qui le considèrent avec défiance. Inclure la technique à la réflexion, joindre le geste à la pensée ne convainc pas. Jamais ses recherches n’ont été considérées par le monde universitaire et scientifique à la hauteur des exploits accomplis. Tim n’en a cure, il est assoiffé de connaissance, pas de reconnaissance.

Dans la lignée de Jean Malaurie ou de Paul-Émile Victor et de son « ethnologie amoureuse », Tim Severin prend l’Histoire à bras le cœur, à plein corps. Il ne se contente pas de tenter de la comprendre, il en épouse les techniques, les énigmes et les incertitudes, jusqu’à risquer sa peau. À la manière de Thor Heyerdahl et de son Kon-Tiki, en qui il reconnaît un inspirateur puissant, il a cherché à marcher dans les traces des héros légendaires pour en reconnaître les itinéraires ; il a accouché de navire-répliques qu’il a lancés à la mer afin d’éprouver in situ les mythes et les vieilles épopées qui lui tiennent à cœur depuis l’enfance.

Est-ce de ces premières années en Assam, dans l’Inde alors colonie britannique, dans la plantation de thé de son grand-père, que Timothy a hérité de cette propension au rêve éveillé ? Dans la vallée du Brahmapoutre, site légendaire du Mahâbhârata, l’épopée hindoue du Ier siècle, ce gosse de planteur s’émerveille des sons, des odeurs et des couleurs de l’empire des épices. Les Mille et une Nuits, les récits de Sindbad ou de la Toison d’or lui paraissent probablement moins extravagants qu’à beaucoup d’enfants occidentaux. Pour en savoir un peu plus, nous sommes allés le rencontrer dans son cottage de l’Ouest de l’Irlande. L’aventurier-chercheur s’est en effet installé non loin de ceux qui, au printemps 1976, donnaient si peu cher de sa peau.

« Bien joué ! Vous avez trouvé ! » Silhouette racée et regard joyeux, l’élégant septuagénaire m’accueille avec une gentillesse enjouée. Pas commode en effet de trouver sa maison d’hôte dans le dédale des routes de campagne de l’Ouest de Cork. Il a fallu deux journées entières pour atteindre sa cache depuis le Finistère. Nous aurions pu le rencontrer en France, où il cabote souvent l’été, avec son bateau personnel, un navire à moteur classique de trente pieds, en bois, dessiné il y a plus de cinquante ans par son ami Colin Mudie. Plutôt que de le croiser en Bretagne Nord, et puisqu’il était heureux de nous recevoir chez lui, nous avons usé de ce rare privilège. Il est en effet fort occupé, entre ses conférences dans le monde entier et l’écriture des romans historiques maritimes qui lui tiennent lieu, aujourd’hui, d’aventure. Bien nous a pris de faire le voyage. On gagne toujours à rendre visite aux « monstres sacrés » en leur tanière.

La double longère de pierres dont il loue une partie est cernée de rosiers et impeccablement tenue. Tim Severin l’a restaurée et s’y est installé dans les années soixante-dix. Une grange lui sert de bureau – des livres jusqu’au plafond, un fouillis d’érudit et d’écrivain – une autre partie, de maison d’habitation. Celle-ci est claire et dépouillée. Habillée, surtout, de cette lumière fine de l’Ouest de l’Irlande qui inonde les pièces où de grandes ouvertures ont été ménagées. On s’attendait à un musée. Le vide et seule une poignée d’objets décorent son intérieur. « Le voyage m’a appris le dépouillement, dit-il en souriant. Je n’ai jamais ramené plus d’un objet par voyage. » Il a ainsi conservé la maquette de chacun de ses bateaux, la bannière du Sultanat d’Oman, et un curieux coffre-pouf en pied d’éléphant.

 

Sohar

Le Sohar est un boutre traditionnel d’Oman en aïni (Artocarpus Hirsutus), un bois proche du teck provenant de la côte de Malabar, au Kerala, en Inde. Construit à bordé premier par des charpentiers indiens dans le Sultanat d’Oman, il est assemblé par des coutures en corde de coco et des chevilles. Sohar est gréé de deux voiles arabes et d’un foc. La grande antenne mesure près de 23 mètres de long. Ce bateau peut atteindre une vitesse maximale de 8 ou 9 nœuds, même si il a effectué le voyage à une vitesse moyenne de 2 nœuds.

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Construit pour la traversée du Sultanat d’Oman à Canton (6 000 milles) en 1980-1981.
Longueur hors tout : 24,40 m ; Longueur à la flottaison : 19,20 m ; Largeur : 6,20 m ; Tirant d’eau : 1,20 m. © collection Tim Severin

C’est avec ce bateau que Tim Severin se lance sur les traces de Sindbad. Il quitte Mascate, dans le Sultanat d’Oman, avec un équipage de vingt-cinq hommes pour huit mois de navigation et quasiment un quart de tour du monde. Après la mer d’Arabie, il gagne l’Inde, le Sri Lanka, Sumatra pour arriver à Canton, en Chine.

 

Au bon vouloir du sultan d’Oman

« Je vous sers un café ? » propose-t-il, urbain. « Je prendrais plutôt un thé… si possible. » Il peine à trouver une infusion et s’excuse : « Je suis fils de planteur de thé mais je n’en bois jamais. » Sobriété et simplicité. L’homme est malicieux et doux, attentif, attentionné et pétri d’humilité. Parler de lui ? Mais il a déjà tout raconté dans ses livres ! Oui, tout y est, mais justement, cet appareillage du Brendan ou sa première visite au Sultanat d’Oman résumés en quelques phrases par l’explorateur en personne prennent une autre dimension. Il raconte : « Je voulais reconstituer les sept voyages de Sindbad le marin. Or son boutre avait été construit dans cette partie de la péninsule arabique qu’on appelle Oman. »

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Les ouvriers imbibent d’huile les bourrelets et les cordages de cuir pour qu’ils se conservent. L’opération doit être répétée tous les cinq ou six mois.
Ci-dessous : lancement du boutre à Sour, au Sultanat d’Oman, en 1980. Il est baptisé Sohar, du nom du port où, dit-on, serait né Sindbad le Marin. © collection Tim Severin

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© collection Tim Severin

« Après de longues recherches en archives, je me suis rendu sur place, seul, pour voir ce qu’il était encore possible de trouver comme savoir-faire et comme voiliers. J’ai arpenté le Sultanat pendant quinze jours, ébloui par le mélange de Moyen-Âge et de modernité de ce pays. La veille de mon départ, le ministre de la Culture m’a invité à présenter un diaporama sur le voyage de Brendan. Quelle étrangeté d’évoquer les glaces dérivantes du Groenland et les frimas des îles Féroé devant cette assemblée d’hommes du désert ! »

Quand il repart du pays, sa note d’hôtel a été réglée par le ministère et quelques jours plus tard, alors qu’il est revenu en Irlande, un télégramme le somme de revenir d’urgence en Oman. Il est convoqué par le même service de la culture. « Le Sultan a approuvé votre projet de reconstruction d’un boutre traditionnel et de traversée vers la Chine », lui annonce le ministre. « J’avais carte blanche et crédit illimité, mais il me restait quinze mois en tout et pour tout pour construire le boutre, trouver un équipage et appareiller le jour exact de la dixième fête nationale du pays. “ Est-ce possible ? ”, m’a demandé le ministre.

« J’ai dit oui, au bluff. Je n’avais pas la moindre idée de la manière dont j’allais m’y prendre, mais un cadeau pareil ne se refuse pas. Il allait falloir se débrouiller. La chance venait de tourner, la balle était dans mon camp ! » Cet instant fut peut-être l’une des plus jolies pirouettes du destin dans la vie de Tim Severin. « Un instant, j’ai cru être passé dans le Livre des Mille et Une Nuits. L’impression d’avoir frotté une lampe magique et qu’un bon génie venait d’accomplir mon vœu. »

Fouailler l’histoire par le menu

Cette aventure achevée, il enchaîne la traversée de la Méditerranée en galère antique, sur les traces d’Ulysse, et la construction d’un radeau en bambou pour la traversée du Pacifique, dans le sillage des marchands chinois. Où déniche-t-il l’énergie pour multiplier les expéditions ? « Je déteste aller deux fois au même endroit ou travailler à deux reprises sur le même sujet. Donc je passe ma vie à découvrir des gens et des histoires. Je crois que mon véritable maître, c’est la curiosité. Mon principal moteur est de tenter de comprendre les choses. »

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Le Sohar a navigué de Mascate (Sultanat d’Oman) jusqu’à Canton (Chine) à une moyenne de 2 nœuds, ce qui correspond à l’allure estimée des navires marchands arabes du IXe et Xe siècles, calculée d’après les textes anciens. © collection Tim Severin

Détricoter, détailler, fouailler l’histoire par le menu. Comprendre ! Par exemple, pour avoir vécu dans l’arc antillais, il ne parvient pas à croire que les aventures de Robinson Crusoë aient été inspirées, comme il est courant de l’admettre, de l’expérience du marin Alexandre Selkirk sur l’île de Mas a Tierra, dans l’archipel Juan Fernandez, au large du Chili. Pour lui, elles se basent sur les paysages et le climat d’un archipel d’Amérique Latine, au sud des Antilles.

À force de creuser le sujet, il retrouve un livret publié par Henry Pitman, un ancien médecin-pirate, du vivant de Defoe – l’auteur de Robinson Crusoë. Ce livret de Pitman raconte sa vie quotidienne parmi des pirates sur une île déserte proche du delta de l’Orénoque. Tout concorde. Tim poursuit ses recherches. À la British Library, il « tombe » sur un exemplaire dudit livret sur lequel figure, en dernière page, une réclame pour une pharmacie Londonienne. Le pharmacien est Henry Pitman himself et l’adresse de l’officine paraît familière à Tim Severin. Il vérifie : le commerce voisine avec l’éditeur de Daniel Defoe ! Celui-ci a donc probablement lu ce texte. S’en est-il inspiré ?

Il n’en faut pas plus au chercheur pour se lancer dans une nouvelle quête. Cette fois, à l’issue de ses voyages et de ses enquêtes, il ne construira pas de navire mais il écrira un livre, In Search of Robinson Crusoë (« À la recherche de Robinson Crusoë », non traduit). Sa curiosité et sa soif de nouveauté n’y perdront rien. Ses finances et son énergie, si.

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L’équipage du boutre. Tim Severin est situé en bas de la photographie, à droite. © collection Tim Severin

« Ces voyages ne seraient plus possibles aujourd’hui »

Après trente années d’expéditions incessantes et depuis presque vingt ans, ce boulimique de savoir est revenu aux livres. C’est désormais à travers des romans historiques qu’il s’exprime. « Ces grandes expéditions étaient vraiment lourdes, difficiles à mettre en place et coûteuses, explique-t-il. À part pour le boutre d’Oman, je n’ai jamais été sponsorisé. J’ai reçu des aides en nature et de formidables coups de main, mais nous devions financer nous-mêmes voyages et navires. » Il utilise principalement les droits sur ses livres et sur ses films car il a toujours pris soin de documenter ses voyages pour en ramener des récits et se mettre à l’abri des sceptiques. Mais la bataille est chaque fois longue et incertaine, avant l’appareillage. « J’ai vécu un an et demi sur le pont pour préparer le voyage en galère sur les traces de Jason, à la poursuite de la Toison d’or. C’est épuisant, se souvient-il. De toute façon, les règlements maritimes devenant de plus en plus stricts, les voyages tels que je les conçois ne seraient plus possibles aujourd’hui », affirme-t-il.

Le capitaine continue d’enquêter, de voyager et de réfléchir, mais s’il navigue, c’est sans équipage à former, sans projet ou budget à boucler, sans rien à prouver. Pour lui et ses amis, à bord du bateau à moteur duquel il est tombé en amour, après toutes ces années à se confier au vent. « C’est inhabituel pour moi de ne pas voyager à la voile, mais ce navire élégant, stable et très confortable, commandé à mon ami architecte Colin par le président d’un yacht-club anglais, m’a conquis au premier regard. »

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Le Sohar fait escale à Kozhikode, l’ancienne Calicut, dans le Kerala (Inde), en décembre 1980. Il est entièrement vidé par son équipage avant d’être caréné. Le bois protégé par un enduit de chaux et de suif est resté sain, alors que les parties à nu sont toutes attaquées par les tarets. © collection Tim Severin

L’art de constituer des équipages

« Ma curiosité n’est pas limitée aux pays ou aux histoires. Elle touche aussi aux navires et bien sûr, aux hommes », ajoute-t-il soudain, comme pour s’excuser d’avoir omis l’essentiel. Quand il évoque ses équipages, Tim Severin, se fait intarissable. Ainsi de l’artiste féringien Trondur Patursson, qu’il rencontra durant le voyage de Brendan et qui embarqua au pied levé, en remplacement d’un marin qui venait de faire son sac. Trondur est devenu l’un de ses plus fidèles amis et compagnons de voyage. Tim déborde de reconnaissance et d’admiration pour « ce dessinateur et artiste splendide, pêcheur, artisan et chasseur capable de tirer des poissons d’une mer vide, d’accommoder n’importe quel oiseau de mer ou mammifère marin, ou de refaire un cordage avec des morceaux de vêtements pour lier les bambous quand le radeau commence à se déliter. » L’ex-capitaine du radeau fait mine de rouler un bout sur sa cuisse : « Il savait encore fabriquer des cordages à l’ancienne ! » Durant le même voyage, raconte-t-il encore, Trondur se façonne un arc et des flèches et pêche avec ce matériel dont il pense que les Chinois avaient usé durant leurs traversées sur le Pacifique.

« Les meilleurs équipiers avec lesquels il m’a été donné de naviguer sont ceux qui venaient des navires traditionnels. Viennent ensuite les véliplanchistes, doués d’un sens du vent hors du commun. Puis, ceux qui ne savaient rien ! Les pires furent ceux qui croyaient savoir quelque chose et venaient de navires à gréements modernes. »

Lui-même, comment a-t-il trouvé l’audace de se lancer dans des traversées océaniques à bord de navires aussi incertains ? « L’ignorance ! », répond-il. Pour avoir lu tous ses livres de voyage, on se permettrait bien d’ajouter la minutie, le sens pratique, l’érudition et, justement, l’art de composer ses équipages.

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L’Argo remontant les eaux sombres de l’Hellespont, de la mer Égée vers la mer de Marmara, poussé comme Jason par une brise de Sud-Ouest. Ce sera son meilleur jour de navigation. © collection Tim Severin

« Le pied de l’éléphant préféré de mon grand-père »

Reste à comprendre comment il en est venu à se vouer aux grandes découvertes. La question le laisse quelques secondes silencieux, puis son regard se pose sur le pouf en pied de pachyderme. « C’est le pied de l’éléphant préféré de mon grand-père, sourit-il. Nous étions très isolés dans ces plantations des rives du Brahmapoutre : loin de tout, sans route, sans magasin, sans autres familles proches. Mon grand-père puis mon père, tous deux salariés des grandes compagnies propriétaires de ces « jardins de thé », se déplaçaient uniquement à cheval – de petits chevaux indiens, très robustes – ou à dos d’éléphant. Chaque plantation en possédait deux ou trois. Ils étaient un peu comme des animaux domestiques. On s’y attachait. Quand l’éléphant favori de mon grand-père est mort, il a fait naturaliser le pied de son vieux compagnon », explique Tim. Lui aussi s’est déplacé, enfant, à dos d’éléphant. Les voitures n’avaient pas leur place dans cette jungle, même domestiquée. Tout en parlant, il se lève et se dirige vers l’étrange relique. De sous le couvercle, comme d’un chapeau de magicien, Sir Severin tire une poignée de photos sépia.

Plongé dans les images, il évoque l’odeur humide, le parfum des jardins, les incessants cris d’oiseaux, les couleurs, les Indiens : « Je peine parfois à démêler mes souvenirs propres de ce que l’on m’a raconté car dès l’âge de six ou sept ans, les enfants des plantations étaient envoyés en pension en Angleterre. J’ai donc quitté mes parents très jeune pour un long voyage en bateau vers une école où je ne connaissais personne. » À cette époque, il s’est habitué à « vivre d’imaginaire ». Il se mêle peu à la vie qui l’entoure. Pendant la plupart des week-ends et des vacances, quand les gamins du cru filent dans leur famille, il reste parmi les autres petits exilés des colonies, loin des siens et de la luxuriance des Indes. « J’adorais cela ! », s’exclame-t-il. Car il dispose alors de « tout son temps » pour s’évader dans les histoires. Il dévore des bibliothèques entières de livres d’aventures ; ne fréquente sa première party qu’à quinze ans, et la quitte tôt, pressé de retrouver le cours de ses ouvrages.

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Construction du radeau de bambou Hsu Fu à Sam Son, au Vietnam, en 1993. © collection Tim Severin

S’il était commun, du temps des Indes britanniques, d’expédier les enfants en Angleterre, les retraités y revenaient aussi achever leur existence. Ainsi sa grand-mère réside-t-elle non loin du pensionnat de Tim, sur la côte du Sussex. Il « visite » régulièrement cette femme « très stricte et très cultivée » sur la table de laquelle le garçon ne trouve d’autres journaux que le Times of India. « Elle avait peu de fréquentations en Angleterre. Elle vivait de ses souvenirs des jardins de thé, son paradis perdu », résume le septuagénaire en parcourant ses images de famille.

De l’Inde au Mississippi, via Paris

Il raconte les premières bourses d’études qui lui ont permis de partir une année aux États-Unis pour ses seize ans. Un boulot saisonnier lui ouvre les portes de Paris, où il réalise un stage de plusieurs mois. « Pas facile, Paris, quand on ne roule pas sur l’or. » Il en a ramené un français aisé, naturel. Ses résultats scolaires lui ouvrent ensuite – toujours par le mécanisme des bourses d’études – les meilleures universités américaines. « Là-bas, à la différence de l’Angleterre, nous n’avions pas besoin d’assister aux cours magistraux pour valider nos temps d’études. Nous pouvions effectuer librement nos recherches et présenter nos résultats en fin de semestre. Formidable ! »

Hsu Fu

Radeau à voile formé de 220 bambous assemblés par des liens de rotin, construit à Sam Son, au Vietnam. Il est doté de trois mâts supportant des voiles lattées en bambou, représentant une surface maximale de 74 mètres carrés. Deux abris en nattes, situés entre les mâts, permettent d’abriter cinq équipiers.

Avec ce bateau, Tim Severin entendait prouver que le voyage de Hsu Fu, explorateur envoyé par l’empereur de Chine jusqu’en Amérique 218 ans avant Jésus-Christ, était possible. Pourtant le radeau montrera ses limites : les liens de rotin reliant les bambous ont commencé à pourrir au bout de quelques semaines ; après avoir affronté la mousson et une météo peu clémente, le Hsu Fu sombre 105 jours après le départ, à 1 000 milles de l’arrivée escomptée. L’équipage est évacué à temps.

Aventures maritimes, Brendan voyage, roman Tim Severin

Construit pour la traversée de la Chine à l’Amérique (4 500 milles effectués sur une distance
prévue de 5 500 milles) en 1993.
Longueur : 18,30 m ; Largeur : 4,60 m ; Tirant d’eau : 0,40 m dérives hautes, 1,30 m dérives basses. © collection Tim Severin

L’étudiant anglais profite de ce « temps libre » pour préparer sa descente du Mississipi en canot. Un journal a eu vent du périple et lui demande un article. Un éditeur lui en commande le récit dont un ouvrage est tiré. Il avait déjà raconté et publié le carnet de bord de son voyage sur les traces de Marco Polo. À vingt-huit ans, Tim est donc déjà l’historien-explorateur et l’écrivain qu’il demeurera toute sa vie, happé par des occasions toujours nouvelles de découvertes et d’étonnement.

Le temps roule, la lumière a tourné, le soir vient. Tim Severin se lève, range les photos dans le pied d’éléphant. Ses écritures l’appellent. Il doit rendre le prochain tome de Saxon, sa nouvelle saga, dans quelques semaines. À la place de la poignée de main qui aurait sis à la situation, maître Severin, revenu à son passé au travers des photos et de l’odeur du thé blanc, s’incline, mains jointes devant le cœur en un salut indien traditionnel. « Namasté », murmure-t-il. Un bref instant, il redevient l’enfant des plantations troublé par les senteurs des jardins qu’il traverse à dos d’éléphant.

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