par Nathalie Couilloud – Aussi loin que l’on remonte dans la vie de Sterling Hayden, il semble ne jamais avoir été à sa place, sauf sur le pont d’un bateau. Star de l’âge d’or hollywoodien et stéréotype du grand blond au sourire charmeur, il était avant tout un marin. L’homme tourmenté qui incarna Johnny Guitar à l’écran est aussi l’auteur de deux remarquables livres de mer.

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie et d’encadrés supplémentaires.

Celui que la Paramount présentera comme « le plus bel homme du cinéma » est né en mars 1916 dans un quartier huppé d’Upper Montclair, une ville du New Jersey, près de New York. « Nous menions une existence paisible, si paisible que j’en avais la bougeotte. Mon père allait en ville six jours par semaine, cinquante semaines par an. Il partait avec le train de 7 h 18 et revenait par celui de 18 h 30. » Le dimanche est pire que tout : le matin, c’est la messe et, l’après-midi, la promenade en voiture, avec des embouteillages sans fin, car tous les habitants de la ville font de même…

Sterling a peu de choses à mettre au crédit de son père, si ce n’est qu’il lui a appris à nager : encore était-ce en le jetant dans le lac Minnewaska, avec une corde attachée autour du torse… Mais il y a plus grave : « Il ne me parlait jamais, sauf pour m’engueuler. » Aussi, quand il meurt précocement, son fils, âgé de neuf ans, n’en conçoit-il pas un chagrin démesuré.

Sa mère trouve un emploi au Good Housekeeping, une revue pour les (bonnes) ménagères. Puis elle se remarie avec James W. Hayden, un flambeur impénitent que Sterling appelle « papa Jim ». Toujours poursuivi par quelques créanciers, il disparaîtra un jour de leur vie après avoir emprunté quelques sous au garçon pour se payer un taxi…

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Aussi mal à l’aise sur les plateaux de cinéma qu’heureux à la barre de ses voiliers, Sterling Hayden a pu acquérir plusieurs goélettes grâce à ses cachets. © Mondadori Portfolio/Bridgeman Images

« Chaque bateau était une île déserte »

De son adolescence solitaire et décousue, Sterling extirpera dans son livre de mémoires, Wanderer, les souvenirs de la baie de Boothbay, dans le Maine, et l’activité du port. « Une grande goélette noire arrivait de la mer, son sillage formait un triangle qui s’élargissait en ondulant vers le large et les minuscules amas d’îles. Elle creusait sa route jusqu’au cœur du port. Un cri retentit, des voiles descendirent. Le bateau se tourna lentement face au vent et le soleil se refléta sur ses espars jusqu’à les faire briller d’un rouge orangé. Je comptai quatre mâts, aux voiles rapiécées et crasseuses de suie. » Sterling sillonne la baie avec une barque d’emprunt, s’approche avec dévotion des épaves de goélettes, grimpe à bord et rêve, allongé sur leur pont : « Chaque bateau était une île déserte ».

Il tombe amoureux de Tumbler Island, « incrustée dans le port comme un joyau ». La famille y passe l’hiver 1931, dans une maison de location – sans chauffage. Sterling a deux distractions : « Je découvris que les livres et la mer avaient beaucoup de choses en commun. C’étaient des concentrés de silence et de solitude. » La bibliothèque est son refuge, comme la voilerie voisine où le maître, John Howell, a pris sous son aile le garçon déscolarisé. Une fois les employés partis, tous deux s’asseyent pour regarder la mer ; le vieil homme bourre sa pipe et Sterling, le poêle à charbon.

Quand un nouveau déménagement l’amène à Hallowell, il fugue du pensionnat où on l’a enfermé après trois ans de liberté pour retrouver un ami pêcheur à Portland. Dans le port, les goélettes « s’agrippent les unes aux autres, leurs poupes face au vent. […] Des bateaux de durs à cuire, manquant de peinture et de matériel, des petites goélettes maltraitées, aux portes du naufrage ou de la démolition, raclant leurs tripes sur les bancs de sable, hiver après hiver, leurs fonds de cale gorgés d’abats et de poissons, d’huile de diesel, de clés rouillées, lestés par des fixations de chaudière ancrées dans le ciment. » Mais le patron du Restless, son ami, le renvoie à la maison avec un conseil : « Ne viens pas perdre ton temps sur un bateau et ne t’approche pas de l’eau à moins d’être en vacances ! »

Retour à la case départ, piteux, avant un nouveau déménagement dans le Massachusetts. Sterling traîne son ennui sur les quais de Boston. Un jour, il est accueilli à bord de la goélette Wander Bird, où le patron, le marin et écrivain Warwick Tompkins, fait crépiter sa machine à écrire. Sterling se promet qu’un jour il vivra, lui aussi, sur son propre bateau.

Mais, pour l’heure, il doit chercher du travail. En mer, si possible. Il finit par dégoter un embarquement à bord de la goélette Puritan, de New London à San Francisco.
À seize ans, la vie va enfin commencer…

En ce mois de mars 1933, il embauche comme matelot léger et se désole aussitôt : « Ces hommes n’ont rien compris à la mer. Pour eux, ce n’est qu’un boulot » ! Pour lui qui pense à Von Luckner et Jack London, c’est encore de la littérature… À l’arrivée à Los Angeles, le capitaine lui remet pourtant un certificat élogieux.

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Dans le port très actif de Boston (ci-dessus), où il cherche alors un embarquement, le jeune Sterling Hayden fait la rencontre décisive de Warwick Tompkins. Le journaliste vit et travaille à bord de Wander Bird, après avoir doublé le cap Horn d’Est en Ouest à bord de cette goélette pilote. © sz Photo/Scherl/Bridgeman Images

« Le boulot le plus difficile de toutes les mers du monde »

De retour dans l’Est, le capitaine Ben Pine le recommande au patron d’un chalutier de pêche de Boston qui accepte de lui donner une chance. Le cuistot lui a pourtant conseillé d’aller plutôt travailler dans une buanderie pour rester « bien au chaud et entouré de femmes » ! Avec le Maine, ils pêchent églefins, merlus, limandes et morues entre le cap Cod et la Nouvelle-Écosse. « Dos au vent, les hommes sont arc-boutés, quasiment pliés en deux, des plaques de glace gonflent leurs vareuses en caoutchouc noir. Jambes épaisses, poitrines épaisses, crânes épais, endurcis par l’expérience du monde. Comment pourraient-ils supporter une telle vie autrement ? Ce matin, il fait -10 degrés sur le versant du rouf balayé par les vents, et pourtant ils travaillent à mains nues, des mains rouges, plissées et déchirées par des éclats de fils d’acier, des couteaux mal manipulés ou des arêtes dépassant des entrailles exsangues du poisson.

« C’est toujours le même rythme : six heures debout, six heures couché, sept jours sur sept, semaine après semaine, jusqu’à ce que la cale ne soit plus qu’un énorme tas de poissons glacés. Puis on revient à Boston, les membres de l’équipage se dispersent, ils se saoulent et se dégorgent le poireau avec une fille – ou leur femme, pour changer – avant de se remettre à boire jusqu’à ce que, ivres morts, ils aillent pisser dans un coin et s’évanouir dans le caniveau. »

À chaque retour, Sterling donne la moitié de ses gains à sa mère. À cette époque, la lecture de N by E, récit illustré des croisières vers le Groenland de l’écrivain, artiste et navigateur Rockwell Kent, le conforte dans son idée de trouver un voilier pour y vivre et, pourquoi pas, de gagner sa vie en écrivant. Mais il lui faut de l’argent. Il est maintenant prêt pour le « boulot le plus difficile de toutes les mers du monde… la pêche au doris ».

Sous le prénom de Chris, choisi en hommage à Christian Fletcher, de la Bounty, il embarque à Gloucester sur le Gertrude L. Thebaud pour pêcher la morue à Terre-Neuve… Le capitaine, Jimmy Abbot, « ressemble à un flic de New York : d’apparence débonnaire mais dur comme fer à l’intérieur ». Le jour du départ, « Chris » l’entend lancer : « Mieux vaut laisser barrer le gamin. C’est le seul qui soit assez sobre… moi y compris. »

Sur le doris, il fait équipe avec deux mille hameçons et Jack Hackett, « un putain de Newfie [surnom donné aux habitants de Terre-Neuve] qui se casse le cul sur les Grands Bancs depuis l’âge de treize ans ».

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Introduit dans le métier de la pêche par le capitaine Ben Pine, Hayden embarque bientôt sur une goélette de Gloucester pour pêcher la morue au doris sur les Grands Bancs. © droits réservés

Entre goélettes, tous les coups sont permis

Sterling revient endurci et plus musclé que jamais de la Grande Pêche. Dans ses mémoires, il ne dit rien de ses souffrances, sans doute par pudeur, préférant raconter qu’au retour il part à vélo sillonner la côte du Maine en quête du bateau idéal.

Il débusque la perle rare à Camden. C’est un voilier de 9 mètres, qu’il baptise Horizon : « Assis sur un caisson, je planifiai l’avenir, rêvant et complotant, m’escrimant sur une pipe mal foutue achetée l’après-midi même pour fêter mon émancipation totale. » En une semaine, il ramène seul Horizon à Gloucester, « un port coriace, gris et ceinturé de quais, un port hivernal construit par une race hivernale, un port dédié au poisson, aux bateaux, aux hommes et aux entrepôts, aux magasins d’espars, de gréements, de fil et de voile. […] Une vieille soupe de poisson, infusée dans un bol de granit. »

Ayant choisi ce port pour Horizon, il l’amarre près de deux goélettes : le Wander Bird de Warwick Tompkins, et Yankee, un ancien bateau-pilote hollandais de 1896. Irving Johnson et sa femme, qui vivent à bord de ce dernier, font un tour du monde tous les trois ans, pour leur plaisir et celui de jeunes gens qui ont 3 000 dollars à mettre dans l’affaire. Johnson ne fume pas, ne boit pas –  même pas de thé ou de café, note Sterling médusé  –, mais il a besoin d’un second pour le prochain voyage. Pourquoi pas Hayden ? Une seule condition : qu’il se forme d’ici-là sur des goélettes dans les Caraïbes.

Sterling pose aussitôt une pancarte « À vendre » sur Horizon et jette son sac à bord de Blue Lagoon, une goélette de pêche de 15 mètres en partance pour la Floride, assez jolie mais faisant eau « comme un arrosoir d’occasion ». Son capitaine, Bill McCoy, est un ancien de la Rum Row, la « route du rhum », par laquelle les goélettes approvisionnaient les ports des États-Unis en alcool canadien ou antillais, pendant la Prohibition.

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« Vingt hommes de chaque côté, ils halent en se penchant en arrière, grognent d’abord, puis se mettent à haleter. De grandes drisses neuves de 4 centimètres de diamètre. La toile fouette l’air… » Le Thebaud emporte la troisième manche de l’édition 1938 de la course des goélettes sur Bluenose, avec Hayden comme navigateur. © Underwood Archives/uig/Bridgeman Images

Débarqué à Palm Beach, Sterling rejoint Miami en stop et embauche comme soutier sur le Florida, un vapeur qui fait des rotations sur La Havane. « Je piquais la rouille dans la cheminée par une chaleur de 65 degrés. La sueur accumulée au-dessus de mes yeux s’égouttait sous ma mâchoire, je me sentais fort, à ma place sous ce minuscule coin de ciel bleu pâle, là-haut, loin au-dessus de ma tête. » Il pose ensuite son sac à bord de Chiva, une goélette de plaisance, puis de Pandora aux Bahamas, où il remplace le capitaine, avant d’être rappelé par Irving Johnson du Yankee.

Fin prêt pour son tour du monde, il appareille le 26 mars 1936, le jour de ses vingt ans, avec douze jeunes hommes et deux jeunes filles. Hayden raconte : « Johnson était flegmatique et j’étais romantique. […] Il était immunisé contre l’attrait trompeur du tabac, de l’alcool et des filles au corps bien taillé. Ce qui n’était pas mon cas, et ne le fut jamais… sauf durant ce voyage, où je fis mon possible pour imiter mon capitaine. »

Dans son livre Sailing to see (1939), Irving Johnson écrit que « le second était une trouvaille rarissime, un marin de nature, au talent inné. […] Il était aussi capable de se montrer autoritaire, autre qualité innée chez lui. Il savait donner des ordres, et tout le monde les suivait toujours à la lettre, même si la plupart des subordonnés étaient plus âgés que ce second de vingt ans. »

Hayden juge que « le charme de cette vie était son authentique simplicité ». Pour autant, ce tour du monde de dix-huit mois n’occupe que six pages dans ses Mémoires. Cette existence était peut-être un peu trop éthérée pour un garçon débordant de passion, au cuir déjà tanné par la bourlingue et les bordées…

Sans doute est-il plus à l’aise quand il se défoule, en octobre 1938, dans les régates qui opposent, à Gloucester, les goélettes Gertrude L. Thebaud et Bluenose, et où tous les coups sont permis. Après une victoire chacun, à l’aube de la troisième course, Sterling est promu navigateur, car le capitaine Ben Pine est cloué à l’hôpital par une sinusite. « Nous filions à une vitesse moyenne de 13,5 nœuds jusqu’à la première bouée. Quarante colosses de Gloucester chantaient en se penchant vers l’arrière, tirant sur des écoutes gonflées d’eau. » Et Harry, le cuisinier, « de hurler “Halez, bande de connards, halez ! ”, enfoncé dans l’écoutille jusqu’à la poitrine, son chapeau melon dans une main et un mug de rhum dans l’autre ». La presse titre sur le « marin du Thebaud aux airs de stars de cinéma » en soulignant que « quand il s’agit de beauté masculine, Sterling W. Hayden, grand, blond et mince, l’emporte avec cent longueurs d’avance sur les membres des deux équipages ».

« Va à Hollywood et prends l’argent ! »

L’Atlantic Supply Company lui confie ensuite la Florence C. Robinson, un brick-goélette de 27 mètres, à livrer à un marchand de coprah de Tahiti. Le capitaine Hayden, vingt-deux ans, recrute onze jeunes hommes. Partis de Gloucester le 22 novembre 1938, ils sont victimes d’un ouragan qui les oblige à rester en cape sèche pendant cinquante heures. « Je me demandais pourquoi je m’étais retrouvé au cœur de la pire tempête à laquelle j’avais jamais fait face au cours de ma vie de marin, seulement sept jours après avoir pris la mer à bord de mon premier commandement. » Ayant bravement surmonté cette mise à l’épreuve, l’équipage parvient sain et sauf à Papeete. Où le capitaine tombe amoureux.

Pour rester sur place, il décide de créer une ligne régulière entre Papeete et Honolulu, avec Aldebaran, ex-Meteor, la luxueuse goélette en acier de 49 mètres de long lancée en 1902 pour le Kaiser, qu’il a repérée sur le lac Gatún à Panamá. Hayden l’achète fin 1939, et projette de l’amener à Boston pour la réparer, car le moteur est moribond. Pour boucher les trous dans la coque, les fonds sont remplis de ciment. Quinze jours après le départ, il y a 1,20  mètre d’eau dans les cales, malgré les trois pompes qui marchent en continu. Hayden est obligé de se faire remorquer… Après expertise, Aldebaran est vendu au prix de la ferraille.

Les malheurs naviguant souvent en flottille, les fiançailles avec la belle de Papeete sont aussi rompues. Sans sou et sans projet, Hayden se range à l’avis d’un ami qui le presse d’accepter de tourner une scène d’essai pour la Paramount : « Va à Hollywood et prends l’argent ! Tu rencontreras des filles, il n’y en a pas en mer ! Profites-en, paie-toi un bateau et tire-toi ! » Il rencontre un agent et rejoint les studios de la Paramount au printemps 1940.

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Tous deux à l’affiche de Sous le soleil de Polynésie (Bahama Passage, 1941), Sterling Hayden et la star Madeleine Carroll se sont rencontrés l’année précédente sur le tournage de son premier film, Virginia. Ils se marient en 1942. © Bridgeman Images

Son premier contrat à Hollywood lui alloue 600 dollars par mois, « trois fois plus que ce qu’il gagnait pendant ses années de mer ». À l’apogée de sa carrière, celui que la presse qualifie « de plus belle trouvaille depuis Gable » touchera jusqu’à 7 500 dollars par semaine…

Embauché pour sa belle mine et son gabarit d’1,96  mètre pour 105 kilogrammes, Sterling se sent d’emblée « traité comme une starlette mâle. À l’époque, chaque studio avait son écurie avec de beaux garçons découverts dans les drugstores ou dans les ports. » Lui se sent idiot et qualifie son premier film, Virginia, de « mélange inepte ». C’est pourtant la plus grosse production de 1940. Son réalisateur, Edward H. Griffith envoie ainsi vers l’Est, pour les besoins du tournage, cent quarante acteurs et dix-sept wagons de matériel. Bienvenue à Hollywood !

Quand on lui colle des actrices dans les bras et qu’on vend sa beauté comme une marque de lessive, Hayden se laisse faire, mais il se reprochera toujours de céder à la facilité. Très jeune, il a appris qu’on ne triche pas avec la mer, la vie, le travail ou l’amitié. Comment pourrait-il prendre au sérieux le monde surfait des célébrités et des producteurs dans lequel il a été propulsé du jour au lendemain ? Comment peut-il gagner une fortune en jouant la comédie dans des films sans intérêt, quand tant d’hommes risquent leur vie en mer pour quelques dollars, dans l’indifférence générale ?

Ce n’est pas le moindre des paradoxes de cette vie, ni le seul. La carrière de Sterling Hayden lui permet en tout cas de poursuivre ses rêves : un jour, il découvre, abandonné dans un chantier naval de Los Angeles, la grande goélette Oretha F. Spinney. Le bateau, qui a servi pour le tournage de Captains Courageous, de Victor Fleming en 1937, appartient à la MGM. À la demande de Sterling, la Paramount l’achète. La moitié des parts de la goélette doit lui revenir quand il aura joué dans son prochain film, Sous le ciel de Polynésie (Bahama Passage), et le reste au suivant !

Mais l’imminence de la guerre se fait sentir aux États-Unis. Faute d’avoir été à l’école, Sterling Hayden ne peut s’engager comme officier dans l’US Navy. Il s’en ouvre au colonel Donovan, une de ses connaissances, qui s’affaire à établir les bases des services secrets du futur Office of Strategic Service (OSS). Ce dernier l’envoie en entraînement en Écosse, dans un camp des services secrets britanniques. Mais blessé lors d’un énième saut en parachute, Hayden est renvoyé au pays et à la vie civile. Il en profite pour se marier avec l’actrice vedette Madeleine Carroll, rencontrée sur le tournage de Virginia.

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Sterling Hayden dans Le Faucon d’or (The Golden Hawk, 1952). © AF Archive/Alamy Stock Photo

La « starlette mâle » navigue pour le compte des partisans

La goélette Oretha F. Spinney est affrétée pour transporter du matériel de guerre de la Floride à Curaçao, où Hayden fait la rencontre d’une bande de Marines. C’est parti pour une bringue mémorable… La beuverie se termine en rixe et le capitaine finit la nuit en cellule. Le temps de dessoûler, il vend son bateau et rentre s’engager comme soldat de deuxième classe… dans les Marines. Il sort de sa formation dans un camp d’entraînement en Caroline du Sud avec le grade de sergent instructeur… mais sans grande foi dans la vie militaire : « Il me paraît incroyable qu’un homme sain d’esprit décide de passer sa vie dans l’armée. »

Hayden finit par rejoindre les renseignements, au sein de l’OSS. Il est d’abord envoyé au Caire. Personne ne l’y attend ; employé à lire des rapports sur la situation en Grèce, il trompe son ennui en réquisitionnant un voilier au Royal Egyptian Yacht Club… Enfin, il est affecté à Bari, en Italie, d’où il doit apporter une aide logistique aux partisans yougoslaves à bord du Ljubjiana, un vapeur de 600 tonneaux ou de l’un des voiliers de la flottille chargée de forcer le blocus adriatique, qui en comprendra jusqu’à une vingtaine. Il est ensuite envoyé en Europe du Nord et, fin 1945, démobilisé, avec le grade de capitaine. Ses missions en Adriatique et en Croatie lui valent les honneurs du maréchal Tito et la Silver Star de l’armée américaine.

L’impression que lui ont fait les partisans yougoslaves et les discussions avec son ami Warwick Tompkins le poussent à adhérer, un temps, au parti communiste américain, ce qui lui vaudra plus tard d’être piégé par le FBI : sous la pression, il finit par livrer aux agents le nom de Tompkins, dont l’appartenance au parti leur était déjà connue. Son ami perd son travail, et Hayden, même s’il n’est sans doute pas responsable, lui versera de l’argent pendant des années pour apaiser sa conscience.

Le mariage avec Madeleine Carroll bat vite de l’aile. Peu après leur divorce, Hayden se remarie en 1947, avec Betty Ann de Noon et, en 1948, naît leur premier fils, Christian Winslow, baptisé des prénoms de Christian Fletcher, chef des mutins de la Bounty et de Winslow Homer, le peintre de marine. Les prénoms de leur deuxième fils, Dana Morgan, né en 1949, rappellent l’écrivain Richard Henry Dana et Henry Morgan, le flibustier. Mais le couple ne tarde pas à se déchirer. Deux enfants naîtront encore, entre divorces et remariages.

En 1951, l’opinion publique porte aux nues l’acteur qui a témoigné contre les communistes, alors que Sterling est rongé par les remords : encore un terrible malentendu, qui s’ajoute à son dégoût du monde du cinéma.

Hayden jugeait très sévèrement la plupart de ses films réalisés sous contrat: « minables, façonnés dans le mépris de la vie et portés sur les écrans du monde par une publicité criarde et nocive, […] moroses et racoleurs, qui ne disent rien et méprisent la vérité. […] De l’argent si mal gagné ne mérite pas d’être économisé. Il est presque aussi sale que l’argent dont on hérite. Il n’a aucune valeur. » Il gardera, en revanche, un bon souvenir de John Huston (Quand la ville dort) et sans doute des grands réalisateurs tels Stanley Kubrick, Bernardo Bertolucci, Robert Altman ou Francis Ford Coppola qui feront appel à lui.

Le seul endroit où il se sente vraiment bien reste le pont d’un bateau. « Il n’a jamais été à sa place dans les villes. Son univers, c’était la mer », écrit le grand écrivain américain James Ellroy, préfacier de Wanderer. Sterling confirme : « Je veux pouvoir me raccrocher à quelque chose de plus grand que moi. La nature a cette fonction. Je ne me sens à mon aise que lorsque je la traverse en suivant ma propre route. Je rejette la jungle urbaine et j’exalte la mer. » On croirait lire Jack London et les parallèles entre les deux hommes sont nombreux.

Hayden repère une goélette de 19 mètres, Quest (ex-Wetona), trouvée dans le port de Newport. « Cela fait des années qu’elle n’a pas servi ; son vernis et sa peinture sont écaillés, son gréement est gris et déchiré. Son propriétaire ne la mérite pas. » Il l’achète deux heures après l’avoir vue, pour 14 000 dollars, en liquide.

Cinq ans plus tard, il revend Quest, puis achète une autre goélette dans laquelle il investit 20 000 dollars « jusqu’à ce quelle reluise comme un bateau dans sa bouteille ». Pendant qu’elle est en travaux, il acquiert un ketch norvégien de 14 mètres, Outward Bound (« En partance ») : « Il devint ma maîtresse, si vieille et si fatiguée que seul son nom était signe d’espérance. Nous nous méritions bien. » Hayden ne part pas, mais il boit beaucoup…

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Peu après son rachat par Sterling Hayden, la goélette Gracie S. sera rebaptisée Wanderer

Départ précipité pour les mers du Sud

En 1955, il rachète la goélette Gracie S, rebaptisée aussitôt Wanderer, « vagabond ». Le voilier de 30  mètres est basé à Sausalito, le quartier de San Francisco où il a été construit en 1893. L’acteur dépense une fortune pour le remettre en état et lui rend des hommages émus, un verre à la main : « À ta santé à toi, vieille goélette majestueuse, à tous ces hommes où qu’ils soient, qui ont conçu tes plans, cloué tes planches et frotté tes membrures. Sans oublier ceux qui t’ont fait naviguer, accrochés à cette barre, les talons ancrés dans ton pont. Ceux qui ont travaillé sous le vent, l’eau jusqu’à la taille, ou agrippés à ton foc, disparaissant hors de vue lorsque tu gîtais. »

C’est sur cette goélette qu’il va tenter de réaliser son rêve de jeunesse : vivre à bord et devenir écrivain. Il la prépare pour un grand voyage vers la Scandinavie, en passant par le Pérou, Panama, les Caraïbes « et la vieille grand-route rudimentaire, malveillante et balayée par les vents, de l’Atlantique Nord ». L’annonce publiée dans la presse pour trouver six équipiers reçoit deux mille courriers en moins d’un mois !

Après un départ précipité, la croisière prendra un autre chemin : le 15 janvier 1959, Sterling Hayden appareille de San Francisco pour Tahiti avec ses quatre enfants. Divorcé pour la troisième fois d’Ann de Noon, en attente du jugement pour la garde des enfants, il n’a pas le droit de leur faire quitter le territoire, mais il prend le large, avec le risque d’être accusé d’association de malfaiteurs, de kidnapping et d’outrage… Au cours des huit derniers mois, il a été présenté quatorze fois au tribunal. L’acteur a de bonnes raisons de compter sur un jugement en sa faveur mais il est à bout. Une seule échappatoire : la mer.

Hayden met en garde son équipage, qui compte au total sept enfants et treize adultes : « Tout le monde doit rester bien vigilant. […] Considérez toujours les éléments comme vos ennemis. Ils sont rusés, implacables, ils vous foutront par terre et vous réduiront en miettes sans que vous vous en rendiez compte. Gardez tout le temps l’œil ouvert. » Wanderer n’est pas de ces navires où l’on embarque en touriste « comme une sorte de légume congelé » !

Hayden est heureux, il se sent libre d’aller où il veut pendant des mois. « Je me sens frais et dispos, je crache dans mes mains et j’agrippe la barre en sentant une irrésistible exaltation monter en moi. Et sans pouvoir l’expliquer, je reprends vie. »

Passé les premiers moments d’euphorie, le capitaine trouve son équipage assez indiscipliné et des tensions se font jour. Il s’isole sur le pont pour ne pas se montrer désagréable, savoure le bonheur d’être en mer, parle aux étoiles. Mais il est parfois obligé de sévir : « Un bateau n’a rien d’une démocratie. On n’y organise pas de référendum sur la destination, pas plus que sur la diminution de la voilure. » Il en vient à regretter le temps où « ceux qui donnaient les ordres n’en avaient rien à cirer des sentiments de l’équipage. S’il fallait faire quelque chose, on en donnait l’ordre, point final. » À d’autres moments, plus léger, il note qu’« un voilier sans voile d’avant est semblable à un homme sans pantalon », car « ses actions sont grandement limitées » ou il pense rédiger un journal de bord dédié aux erreurs commises à bord : « Cela ferait un livre fascinant et plein d’humour. »

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Le port de Papeete dans les années 1950. Wanderer y fait relâche, aux côtés des goélettes de commerce qui y voisinent avec les yachts. © Adolphe Sylvain/collection Tahiti Heritage

À l’arrivée à Tahiti, l’équipage déserte. Hayden tente d’écrire, sans succès, mais prend des notes pour sa future autobiographie, Wanderer, en rêvant d’« un livre que les gens ne vont pas oublier. Je veux leur donner envie de prendre une bonne rasade d’alcool, ou de sortir regarder les étoiles. » Mais après quatre mois passés à Tahiti, les enfants s’ennuient, la famille Africa, qui voyageait avec lui, est repartie et les caisses sont vides. « Je savais ce qu’il me restait à faire : ramener le navire à San Francisco, le vendre, remettre les enfants à l’école, affronter les créanciers et écrire un livre. »

Pour le retour, l’équipage est réduit à six hommes, avec les « quatre enfants sans une femme ou un autre jeune à bord ; sans docteur, sans infirmière ou professeur ». Dans le lagon immobile, l’ancre et ses 90 brasses de chaîne sont remontées « comme à la bonne vieille époque des bateaux à voiles » et Wanderer est conduit à quai pour faire les pleins. Son capitaine le scrute, vérifie son assiette, passe la main sur le bordé : « Si je me connaissais aussi bien que je connais cette goélette, je servirais à quelque chose sur cette terre. »

Le 15 novembre 1959, ils touchent San Francisco après quarante et un jours de mer depuis Papeete – le papa n’a eu à utiliser ni aspirine ni pansement. Le tribunal lui accorde la garde de ses enfants, tout en le condamnant à une peine symbolique de 500 dollars d’amende et cinq jours de prison avec sursis pour les avoir enlevés…

Dans les années qui suivent, il se partage entre les films et l’écriture de Wanderer, vivant avec ses enfants dans le comté de Marin, entre Sausalito et Belvedere. En 1960, il se marie avec sa dernière épouse, Catherine Devine McConnell. Sterling travaille dans un bureau aménagé dans un vieux wagon Pullman, ou dans sa cabine sur le ferry désarmé Berkeley, qu’il rejoint chaque jour à la rame.

Pour l’aider à rédiger son autobiographie, il fait appel en 1961 à une journaliste, June Osterberg. Hayden écrit à la main et la journaliste tape les textes en l’aidant à mettre de l’ordre dans son passé. « Il avait la tête farcie de connaissances maritimes et portait des convictions passionnées. Je n’étais pas un nègre », confiera-t-elle plus tard. Après avoir lu les quatre-vingts premières pages, un éditeur new yorkais lui envoie 6 000 dollars d’à-valoir…

Le livre paraît en 1963 et son lancement est fêté à grand renfort de rhum et de soupe sur le trois-mâts Balclutha. « Nulle école ne m’a jamais appris à voyager. On ne m’enseigna jamais l’art de naviguer ou l’art d’écrire. Ce sont des disciplines si mystérieuses, si merveilleuses. Et ce sont sans doute les thèmes majeurs de ce livre », explique-t-il. L’ouvrage est dédié à sa femme, mais aussi à Warwick Tompkins et Rockwell Kent, « à ces marins, artistes, révolutionnaires, à ceux qui ont choisi le cap Horn […] par un homme qui a choisi Tahiti ».

Son grand œuvre est encore à venir. En 1976, à soixante ans, il publie enfin Voyage. Il a travaillé pendant dix ans à ce chef-d’œuvre, qui devient aussitôt un best-seller international. Alors qu’il était criblé de dettes, Hayden gagne de quoi rembourser tous ses créanciers… avant de finir par emprunter de l’argent à sa femme pour payer ses impôts !

la mer sert de toile de fond à une lutte de classe sans espoir

Dans cet énorme roman, il raconte deux voyages : l’un se déroule sur le quatre-mâts barque en acier flambant neuf, le Neptune’s Car, entre Freeport et San Francisco, via le cap Horn ; l’autre sur l’Atalanta, le yacht de luxe de Blanchard, l’armateur du premier, qui amène de riches oisifs observer une éclipse de lune au Japon. Hayden y met tout son amour de la marine à voile, mais aussi ses aspirations à plus de justice sociale, car une troisième histoire, politique, se mêle aux deux autres : elle décrit la campagne présidentielle de 1896 et le combat des syndicalistes pour essayer d’améliorer le sort des marins.

Le voyage du Neptune’s Car tient du cauchemar. Les officiers font régner la terreur à bord. Le Horn se révèle infranchissable alors que dans les cales, les 5 000 tonnes de charbon se consument… Entre les rapports de mer insolents du capitaine Pendleton et la correspondance de l’évaporée Cynthia Blanchard, la mer omniprésente sert de toile de fond à une lutte des classes maritime, dont les puissants sortent vainqueurs.

Le livre finit mal pour les plus faibles, notamment pour le personnage de Simon Basil Harward, dévoré par la culpabilité et frère en utopie de l’auteur, dont Hayden imagine qu’il a navigué avec Stevenson dans sa jeunesse.

Après Voyage, Hayden tente de donner une suite à Wanderer, sans y parvenir. Il achète une péniche à Utrecht aux Pays-Bas et l’amarre au quai Conti à Paris. Entre deux séjours en Amérique, il navigue sur quelques fleuves d’Europe et envisage même de tourner un documentaire sur les rivières et canaux de France.

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« Je ne vivrai jamais dans un lotissement, pour rien au monde. Je serais heureux d’habiter dans une caverne au sommet d’une montagne, dans une tente plantée au sommet des bois ou dans une péniche délabrée. » Dans les années 1970, l’éternel vagabond a amarré la péniche de ses rêves au quai Conti, à Paris. © Roger-Viollet

À la fin de sa vie, Hayden vit seul à Sausalito. Le journaliste Philippe Garnier, qui lui rend visite en 1985, un an avant la mort de l’acteur d’un cancer de la prostate, raconte que Sterling « appelait le sentiment comme l’air qu’il déplaçait autour de lui ». Dans son appartement, loué à une amie, la cloche de Wanderer est fixée sur le balcon et tout rappelle « la mer – livres, cartes marines, photos grises de voiliers aimés, rien du cinéma dans les objets et mémentos ».

Le vieux géant Sterling a la barbe blanche et le regard fatigué, mais sa silhouette est toujours aussi massive. Il se soigne avec de fortes doses de vitamine C et du haschich, et il vit dans ses souvenirs. Pas de quoi s’ennuyer…

À paraître le 30 octobre, une biographie de Sterling Hayden signée de son ami, l’excellent Philippe Garnier, Sterling Hayden, l’irrégulier, Éd. La Rabbia, Paris. Ça promet !

À lire aussi bien sûr, de Sterling Hayden, Voyage et Wanderer, parus en français aux éditions Rivages.

À l’écran, à Paris, la Cinémathèque française propose un cycle Sterling Hayden du 23 octobre au 4 novembre.