Semaine de m… en Frise (1). Au rendez-vous de la pêche à la voile

Revue N°312

Après le chaos du départ, la flottille s’engage 
dans le Soal. La jol ST 16, qui a gréé 
une bonnette, précède le zeeschouw LE 44 
et le botter EB 43 (préceinte rouge). © Halo Olij

par Jacques van Geen – Rendez-vous de fin de saison, les Journées de la pêche de Workum, au Nord des Pays-Bas, rassemblent la fine fleur de la flottille traditionnelle des environs. D’anciens bateaux de pêche, depuis longtemps réformés et convertis à la plaisance, retournent travailler au chalut ou au filet droit. Une pratique exigeante, et passionnante, qui change de la balade ordinaire… Les jeunes équipiers en sont mordus.

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie.

Le chantier De Hoop, établi à l’entrée du port de Workum en 1693, accueille toujours les navires traditionnels et leurs équipages. Ici, la staverse jol AK 48, à Thedo Fruithof. © Jacques van Geen

Sortant du petit port de Workum, dans la province de Frise, on emprunte un long canal à travers champs, le Soal, pour rejoindre l’IJsselmeer, l’ancienne mer du Sud, ou Zuiderzee, séparée depuis 1932 de la mer du Nord par une immense digue. Tout au bout, à l’embouchure, derrière quelques bouquets d’arbres, un phare domine les eaux, les marais et les pâturages où paissent des moutons bigarrés.

Un vieil homme, ce soir, tourne ses yeux fatigués vers le Soal et les bateaux qui rentrent au port. À quel temps appartient ce type de haute stature à la barbe hirsute, jaunie par la fumée de sa pipe, vêtu d’un gros tricot et d’un bonnet faits de la laine brute des moutons de son troupeau ? Difficile à dire… En tout cas, en 1968, quand Reid de Jong s’est installé dans le phare de Workum, éteint depuis la clôture du Zuiderzee, c’était pour se retirer du monde, de la société marchande et d’un « progrès » auquel il ne croit guère. Tournant le dos à sa vie dans la grande ville portuaire et marchande de Rotterdam, cet architecte très engagé dans les mouvements gauchistes d’alors a restauré ce logis spartiate – mais hautement symbolique – sans le raccorder aux frivolités des temps modernes, comme le gaz ou l’électricité…

Un chantier naval fondé en 1693

D’autres lieux, dans les parages, semblent échapper au cours du temps. À l’entrée du port, le chantier naval De Hoop – « L’espoir » – est installé depuis 1693. Sa cale de lancement en bois a vu mettre à l’eau au XIXe siècle maints tjalken, des navires de charge à fond plat, et autres blazers, de larges voiliers de pêche typiques du Nord du Zuiderzee, à étrave ronde et arrière pincé, aptes aussi à naviguer en mer du Nord. Plus tard, aux mains de la famille Zwolsman, le chantier a travaillé à l’entretien de la flottille locale, puis à sa motorisation, au début du XXe siècle. Las, au tournant des années 1970, il n’avait pas vu de lancement de nouveau bateau depuis 1923 et, pour la première fois en presque trois siècles d’existence, il était à l’arrêt… Il faudra une dizaine d’années à Reid et à sa bande, avec le soutien de la mairie et la participation de la famille Zwolsman, pour classer les édifices, établir une fondation qui reprenne le chantier et les terrains alentour et entreprendre la restauration des bâtiments, de la cale et des dispositifs de levage…

Chantal Yntema (à gauche) et Anna van der Sluis préparent le filet de la staverse jol ST 48. © Piety Bouma

Depuis 1977, tout cela fonctionne à nouveau. Le chantier De Hoop est la base de toute une flottille de bateaux, et le point de ralliement de bien des passionnés. Un nouveau bassin a été creusé pour servir de havre aux bateaux locaux, dont le magnifique blazer TX 11 (les pêcheurs néerlandais désignent le plus souvent leurs bateaux par leur immatriculation plutôt que par leurs noms), un navire associatif à bord duquel embarquent de nombreux visiteurs et estivants de Workum, devenu un haut lieu du tourisme depuis sa métamorphose.

Parallèlement à ces remarquables chantiers, du haut de sa tour perdue, Reid est au cœur d’une forme de renouveau de l’esprit maritime si riche des Pays-Bas. Il a ainsi participé à la fondation d’institutions très sérieuses comme l’école de navigation d’Enkhuizen. Mais Reid a aussi le génie des défis et des événements maritimes rigolos, foutraques et exigeants… Cet automne, du haut de son promontoire, c’est la quarante-sixième année qu’il regarde les bateaux traditionnels qui viennent se serrer dans le port avant le coup d’envoi de la série d’épreuves qu’il a concoctées avec sa bande de fidèles.

Au commencement était le sabot à voile

La fine fleur de la flotte des bateaux traditionnels et des équipages des Pays-Bas passe ici, ou y est passée, ce qui n’est pas rien… Chaque année, en fin de saison, avant de désarmer pour l’hiver, amateurs et professionnels se retrouvent, sans enjeu commercial, sans publicité, et pour ainsi dire sans public, pour une semaine pas comme les autres, baptisée Strontweek. Traduisons crûment, pour les non néerlandophones : « Semaine de la merde »…

Nous reviendrons dans une seconde partie sur ce nom qui ne fleure pas trop la solennité, et qui rappelle l’ancienne flottille des strontschepen, « bateaux à merde », qui acheminaient le fumier de cette région d’élevage jusqu’aux zones horticoles de Hollande. Pour l’heure, passons sans tarder au prologue nautique, poétique et artistique de cette fête très sérieuse, mais qui jamais ne se prend au sérieux.

Dans le port, le Wieringer aak WR 48 et le blazer TX 11. © Tasfoto NL/Shutterstock

Cette épreuve est réservée en principe aux moins de douze ans. « Depuis des siècles, avant d’avoir l’âge d’embarquer, les enfants de Frise apprennent à naviguer… avec leurs vieux sabots élimés. C’est l’enfance de l’art ! Une manière de s’initier qui doit remonter… à l’invention du sabot », nous expliquent Peter Tolsma, le maître de cérémonie, et Siebren Visser, son jeune assistant. De fait, c’est même devenu une discipline très sérieuse avec une règle de monotypie rigoureuse au niveau régional, qui a donné naissance à un dessin de sabot à la carène “ambidextre” – symétrique, impossible à porter aussi bien au pied droit qu’au gauche, mais évidemment plus évolutive dans l’eau. Les sabots, que chacun décore à son goût, sont gréés en sloups et dotés d’une profonde dérive lestée. Puis on élit les plus beaux, on régate, et on se retrouve pour chanter et déballer la cargaison symbolique de chacun, à savoir des poèmes composés par les armateurs pour la circonstance – autre tradition néerlandaise très vivace…

La course a lieu entre les deux rives d’un canal, avec des coéquipiers de part et d’autre pour retourner le bateau, régler les écoutes, et le renvoyer à l’expéditeur. Au signal, les navigateurs s’approchent du bord, puis sont engagés à mettre le bateau à l’eau, et enfin à le laisser partir… Le patron de Niek s’emploie à souffler de son mieux pour aider au départ de son navire, l’accompagnant de prières muettes et, dès que sa coéquipière l’a retourné, le rappelle de tout son être vers l’arrivée. La petite Rosalie trépigne carrément ; ses mains implorantes font signe à Roos de revenir vers elle sans auloffée ou virement intempestif. Tel bateau qui fonçait à l’aller, la drisse de pic trop détendue à présent, bourlingue péniblement au retour… Il y a autant de manches qu’on peut en enchaîner en continuant à s’amuser.

Cette année, le prix de la meilleure chanson va à Nynke et Benthe, deux frangines qui ont composé un poème en frison, tandis qu’Ines remporte le prix du plus beau bateau. Le grand prix général « de la quille de plomb » revient à Hanna. Tout ceci se fait en chanson, car cette semaine est aussi celle de la quarantième édition du festival de musiques maritimes Liereliet. Les « locaux de l’étape », Ankie van de Meer et Nanne Kalma, en présentent joyeusement les invités : « Nous avons cette année un groupe de Siciliens venus avec Vincenzo Castellana, les quatre sœurs Johnson, des États-Unis, le britannique Jim Mageean… Il y a même des groupes qui ont accepté de venir de l’autre côté de l’IJsselmeer, de Urk et même de Hollande ! » En leur compagnie, Liereliet propose sérieusement d’explorer « les différentes manières dont la musique peut propulser les navires »…

Départ de la régate de sabots à voiles. © Jenny Bouma

Botters, schouwen et types anciens de la région

Ces artistes animeront pendant les premiers jours de la semaine le port de Workum, qui continue de se remplir… Pour l’heure, malgré le suroît établi à un bon force 6 et une pluie persistante entrecoupée de grains violents, ce sont essentiellement des bateaux de pêche traditionnels qui arrivent. Les participants aux Journées de la pêche se retrouvent, se hèlent – en frison ou dans le parler de l’ancienne île de Urk, aussi bien qu’en néerlandais –, s’invitent pour un pot dans les cabines exiguës, auprès de leurs petits poêles à charbon, les duveltjes, « diablotins ». Vingt-neuf bateaux participent cette année – autant que de licences de pêche provisoires exceptionnelles, durement négociées auprès des autorités. Un tirage au sort permet de répartir les autorisations entre les candidats, bien trop nombreux chaque année.

Depuis 1976, les Journées de la pêche se déroulent sur toute une semaine, ce qui en fait le plus grand événement de pêche à la voile du pays. Job Jager et Menno Smit, qui font partie des organisateurs au sein de l’association des Pêcheurs de Workum, nous font les honneurs de la flottille.

Six bateaux engagés sont des botters, le type emblématique de l’ancien Zuiderzee, dont EB58, venu d’Elburg comme la plupart de ses semblables, et qui fête cette année ses cent ans. Tous sont construits en chêne. Ces sloups massifs, à l’avant très défendu et au fond plat, avec des dérives latérales, se distinguent de leurs homologues qui travaillent en mer du Nord par un arrière plus bas et dépourvu de pontage.

Les voiliers traditionnels réunis pour les journées de la pêche appartiennent pour la plupart aux types anciens du Zuiderzee, golfe séparé de la mer du Nord en 1932. Avec des formes très proches, les bateaux en bois, en fer ou en acier de même type y cohabitent depuis plus d’un siècle.

Autres bateaux à fonds plats, mais construits en acier, les schouwen sont aussi au nombre de six. Mesurant de 9 à 10 mètres environ pour la plupart (seul le grand ST 16 de Job Jager fait exception), les schouwen se reconnaissent à leur avant à large marotte et à leur arrière à tableau. Une fois calés sur leur bouchain, ce sont de bons marcheurs, même au près, tant que le clapot reste modeste. Ils doivent une partie de leur popularité à leur simplicité de construction. Les plus anciens, comme les pêcheurs professionnels en utilisaient jusque dans les années 1950, sont en acier riveté, mais on peut aujourd’hui acheter un schouw en « kit » de tôles prédécoupées.

« J’ai construit mon premier schouw, HL 93, en 1993 », nous explique Wopke Bekema, le bouillant capitaine du port, en nous accueillant, le temps d’un grain particulièrement rude, autour d’un café salvateur dans le local d’où il manœuvre l’écluse du port. « C’est un bateau de 10 mètres en acier, adapté d’un plan tracé par Martijn Bekebreda. C’était une telle réussite que peu après son lancement, j’en ai mis un second en chantier, à peine plus petit (9,40 mètres). » Les deux schouwen sont motorisés et emménagés pour la plaisance, mais sans chichi ; ils embarquent régulièrement des bandes de copains et des familles qui louent ces voiliers aussi typiques qu’atypiques pour partir à la découverte de l’IJsselmeer, de la mer des Wadden et des îles du Nord de la Frise.

C’est sur la partie Nord du plan d’eau douce ainsi délimité, l’Ijsselmeer, que se déroulent les journées de la pêche.

La flottille compte encore sept aken de Lemmer, ou lemsteraken. De nombreux bateaux de ce type, voiliers rapides – parfois trop quand il s’agit de remonter les filets ! –, ont été convertis au yachting dans tous les Pays-Bas. Ceux-là sont connus pour leurs coques blanches rutilantes ou leurs gouvernails vernis et sculptés… Les aken des pêcheurs qui se retrouvent à Workum font étalage de splendeurs moins tapageuses. D’un sobre noir de goudron, ils sont restés demi-pontés seulement, et la cabine traditionnelle, à l’avant, demeure plutôt spartiate. Frans Schreuder nous invite à son tour à nous abriter à l’intérieur de son LE 74… « Ce bateau est resté armé à la pêche, dans la même famille, jusqu’à ce qu’il soit vendu à mon père en 1950. Il a été construit en 1900, à Lemmer, par le chantier De Boer… Ce n’était que le deuxième aak de Lemmer construit en acier, et il garde pas mal de traces de la tradition de construction en chêne… Témoin, l’épontille massive, au milieu de l’espace de vie, dont l’échantillonnage est clairement surdimensionné pour ne pas choquer l’œil des habitués aux navires de construction plus ancienne, et qui a d’ailleurs été peinte avec un veinage imitant une pièce de bois ! » Tout ceci a été gardé dans son jus – Frans pousse le soin jusqu’à faire préparer sa peinture à l’ancienne, au moulin De Kat, à Zaandam, qui produit son huile de lin, broie pigments et mediums, et mélange ses peintures à la force du vent depuis 1646. « On a des piles électriques et des trucs modernes à bord, mais rien n’égale la magie de la petite lampe à huile, qui est dans le carré depuis toujours ! »

L’avant-port se remplit malgré le mauvais temps… Au fil des arrivées, les équipages se retrouvent et passent d’un bord à l’autre. © Jacques van Geen

Frans et ses équipiers, Albert Nijennaues et Jan Jonk, se font une fête de vivre accroupis dans cet espace limité, en se réchauffant à la chaleur du poêle diabolique, alimenté à la tourbe, sur lequel cuiront la soupe de pois cassés ou d’épaisses crêpes roboratives au lard et à la mélasse…

Certains aken ont conservé un vivier traditionnel, quoique le produit de la pêche ne s’y garde pas aussi bien en eau douce qu’en mer. « Il suffit qu’un petit poisson là-dedans meure et pourrisse pour gâter rapidement toute la pêche », explique Steven Luijjens, qui nous fait les honneurs du LE 50, sur lequel il navigue sous les ordres du patron Benny Postma.

Deux Wieringer aken participent aussi cette année. Ils pêchaient autrefois dans les eaux de la mer des Wadden : demeurant du côté « salé » de la digue, ces bateaux en chêne ont pu être préservés… tandis que les coques en acier des précédents profitaient de la transformation de l’IJsselmeer en eau douce. La manœuvre de ces bateaux massifs est facilitée par leur trinquette autovireuse ; la surface de toile ainsi réduite nuit néanmoins un peu à leur marche sous voile.

Les sept staverse jollen qui participent à ces journées forment un type à part, inventé en 1860 au chantier Roosjen du port de Stavoren – qui a donné son nom au bateau –, pour répondre aux requêtes bien précises d’un groupe de pêcheurs d’anguilles. Plus de deux cents d’entre eux devaient être lancés par la suite. Les jollen mesurent environ 6 mètres avec des coques à franc-bord et plutôt rondes. Elles sont dépourvues de dérives. Leurs hauts flancs lisses très frégatés se prêtent bien au halage à bord des filets et autres engins de pêche. Ces bateaux aux allures de jolis tonneaux de chêne vernis (seule l’une des participantes est en tôles de fer) sont extraordinairement marins. Il n’était pas rare autrefois, d’ailleurs, qu’on s’en serve de bateaux d’assistance ou de sauvetage.

Les jeunes pêcheurs à l’école à la voile

Trois jollen sont basées à Workum même, dont ST 48, fraîchement restaurée, qui fête ces jours-ci son cent vingt-cinquième anniversaire. Ce bateau de 6,15 mètres appartient à l’association locale De Staverse Jol, de même que HL 90, lancé en 1901, qui mesure 6,40 mètres de long.

Depuis 2013, l’association armatrice s’est lancée dans un remarquable programme : les Jeunes pêcheurs à la voile. Sous l’impulsion de quelques figures locales, comme Piet Wiepke Bouma, qui fut propriétaire pendant plus de vingt ans de ST 48, et de sa fille Piety, une petite bande d’enfants et d’adolescents se retrouve régulièrement pour s’initier à la navigation, à la pêche et à tout ce qui va avec… L’hiver, les séances de matelotage, de ramandage et de montage des filets, l’entretien des jollen, les cours de lecture de cartes ou de navigation se succèdent régulièrement au quartier général de l’association, établi au chantier De Hoop. Elles alternent tantôt avec une virée dans un autre chantier, un site viking ou un atelier de préparation du poisson, voire de cuisine ou de dégustation de homard… Au retour des beaux jours, les jeunes pêcheurs s’entraînent sur les jollen et se préparent à en prendre la responsabilité. La pêche à proprement parler devant se limiter à de courtes périodes, les places sont chères à bord pour cette partie très attendue du programme, mais les jeunes patrons ont soin d’embarquer un « vieux » qui leur enseigne l’art du filet…

Au premier plan, dans l’avant-port, entre un petit schouw, reconnaissable à sa marotte, et le Wieringer aak WR 151, les lemsteraken LE 50, patron Bennie Postma senior, et LE 8, commandé par… Bennie Postma junior. © Jacques van Geen

Les premiers apprentis de cette académie pas comme les autres ont participé aux Journées de la pêche en 2013. En 2015, Piety Bouma constituait sous son commandement les premiers équipages féminins. Au fil des années, les « pêcheuses » allaient prouver qu’elles se débrouillent aussi très bien sans bonshommes ! Cette année, si Piet Wiepke Bouma embarque, partie pour le plaisir, et partie parce que ses conseils peuvent tout de même s’avérer intéressants, ST 48 est commandée, pour la première fois, par Anna van der Sluis, qui participe à sa quatrième édition… du moins en naviguant : « J’ai aidé à la débarque, à la vente du poisson quand j’avais douze ou treize ans déjà. Je rêvais d’aller pêcher avec les anciens, mais à l’époque je n’aurais jamais osé leur demander d’embarquer ! J’ai appris la voile quand j’étais petite, dans un club de Hindeloopen, et en revenant m’installer à la fin de mes études, j’ai commencé à naviguer ici… »

Anna a recruté Piety, de quelques années à peine son aînée, mais aussi Chantal Yntema, dix-huit ans, et Hanna de Lange, douze ans – l’âge minimal pour les Jeunes pêcheurs… Pourquoi, en sortant du collège, chausser ses bottes de sécurité et aller faire du calfatage ou recoudre des voiles plutôt que de se caler derrière une console de jeux ? Hanna, qui est habituée à naviguer depuis la petite enfance en famille, n’y voit rien que de très naturel pour elle et ses congénères, même si elle n’a pas de copines de sa classe qui partagent ce loisir un rien atypique… Son but a le mérite d’être clair : « Je veux apprendre à être capitaine, le plus vite possible ! »

Ça peut aller assez vite : sur la jol HL 90, à couple, Jordy Osinga, dix-sept ans, en est à sa troisième saison comme patron. « Mais la hiérarchie n’est pas très importante à bord », indique-t-il sans ironie en nous présentant ses équipiers Basten Jellesma, quinze ans, dont quatre de navigation à bord de HL 90, et Jan Griek qui, avec cinquante balais de plus au compteur, est redevenu matelot après pas mal d’années comme capitaine. « Je suis d’une famille de pêcheurs, explique Basten, et mon grand-père lui-même a participé à ces Journées… Une fois sorti de l’École des pêches, je serai marin à mon tour : l’année prochaine, je pourrai m’embarquer, comme ça j’aurai fini ma formation à dix-huit ans… et je passerai le reste de ma vie à pêcher. »

Pour les jeunes marins comme pour leurs aînés, la semaine commence par des inspections : l’armement – le matériel de sécurité en particulier – et les apparaux de pêche de chacun des bateaux sont vérifiés et mesurés, à commencer par la maille, la longueur et la hauteur des filets. À bord de ST 48, l’inspecteur est accueilli par Hanna, qui lui offre très civilement un petit coup à boire… du jus d’orange, en l’espèce : « C’est fini, le temps du genièvre ! » Il paraît qu’il y a quelques années, le petit comité qui se chargeait de ces inspections avait quelque difficulté à garder sa rigueur en fin de tournée.

Six des bateaux participants – surtout des botters, dont c’est la technique privilégiée – pêcheront au chalut, ciblant principalement l’éperlan. Les pointes des ailes de leurs chaluts sont simplement lestées ; en l’absence de panneaux divergents, les funes sont écartées par deux longues perches, ou bien les bateaux chalutent en bœufs. Les autres navires sont autorisés à mouiller deux filets droits de 100 mètres de long, calés sur le fond. Par souci de durabilité – et par soin d’apaiser les pêcheurs professionnels qui pourraient prendre ombrage de cette « concurrence » –, la maille de ces filets est de 120 millimètres, quand elle pourrait réglementairement être réduite à 101 millimètres, et la taille minimale des captures retenues est de 28 centimètres au lieu de 20 centimètres. Les fileyeurs traquent ainsi le sandre, la perche ou le flet. Une espèce invasive, sans doute importée dans les ballasts d’un cargo, se prend souvent dans leurs filets : le crabe poilu de Shanghai (Eriocheir sinensis). Ce décapode fouisseur, plutôt agressif, n’est pas un cadeau à démailler, mais il est si prisé des Asiatiques immigrés, quand il n’est pas exporté vers l’Extrême-Orient, qu’il peut rapporter plus à la vente que tous les poissons réunis.

Après le contrôle du matériel de pêche, s’en viennent les « sages », à commencer par l’éminent charpentier de marine Johan Prins, qui sont chargés d’examiner le bateau lui-même. Ils inspectent son authenticité, son adéquation avec sa fonction de bateau de pêche, l’efficacité et l’état de tout ce qui est à bord, avec un œil particulier pour son entretien et les travaux de fond qui ont pu être engagés récemment.

© Jacques van Geen

Départ chaotique dans le petit temps

Thedo Fruithof, ancien conservateur du Port-musée d’Enkhuizen, en Hollande, a été de toutes les éditions. Venu à bord de la staverse jol AK 88, qu’il a fait construire sur ses propres plans par Eric Slagmolen en 1988, il souligne le rôle salutaire des Journées de la pêche sur la qualité de la flottille et des équipages : « Ces bateaux ont été pensés et construits pour la pêche. C’est en pêchant qu’on peut vraiment les comprendre, jusque dans les détails de leur aménagement ou de leur gréement. On saisit ainsi les avantages des formes des staverse jollen, le long desquels il est si commode de remonter les filets, et on comprend qu’il serait absurde d’ajouter un taquet incongru dans le passage… « Sur un bateau ponté, il n’y a pas de place pour manœuvrer les filets, la position de travail est fatigante et dangereuse… C’est encore pire avec un rouf. Seuls ceux qui ont une disposition traditionnelle de bateau ouvert ou demi-ponté peuvent s’en sortir. Cela change la façon de voir. C’est comme ça que j’ai vu un gars sortir sa tronçonneuse et dégager tout l’arrière de son bateau à la veille d’une des premières éditions des Journées de la pêche !

« Ici, on n’essaye pas uniquement d’avoir le plus de hauteur sous barrots ou d’aller le plus vite possible – ce qui aboutit immanquablement à des gréements inadaptés. Ce n’est pas en régate qu’on s’entraîne à manœuvrer précisément à la cape et en marche arrière sous voiles, mais c’est indispensable pour travailler sur les filets quand le vent souffle. Sur les botters et les aken, la voile est ainsi amenée à contre avec une retenue de bôme, pour faire dériver le bateau travers au vent ou le faire aller en marche arrière. »

Les derniers jours avant le départ ont vu arriver les bateaux au compte-gouttes. La veille même, ce sont les plus grandes unités – qui prendront part aux courses plus ou moins bestiales dont nous traiterons dans le prochain numéro – qui sont venues rejoindre les vingt-neuf pêcheurs dans le port et le long du Soal. C’est une splendide composition… et la promesse de manœuvres mouvementées.

À démailler le poisson à bord d’une jol… L’équipage se rode et retrouve la raison d’être de ce bateau creux à l’accastillage minimal, pensé autour de la pêche. © Visserij Vereniging Workum

Le départ des pêcheurs, qui s’élancent les premiers, occasionne chaque année une cohue extraordinaire. On se propulse à la perche, le temps de gagner le Soal où le halage sera possible, ou à la voile… les gréements des uns s’entremêlent avec les fanions des marques de filet d’un autre ou le bout-dehors d’un troisième… Tel autre envoie, au plus tôt, mais faute d’avoir descendu sa dérive latérale dans les temps, s’en vient dériver lamentablement contre un grand caboteur encore à quai… Vaille que vaille, tous s’élancent, les plus paisibles en serre-file, offrant pour finir le spectacle magnifique des voiles brunes aux cornes arrondies se succédant dans la perspective du canal. À bord de la jol ST 48, Anna résout de mouiller ses filets au plus près : sachant le peu de vent qui est annoncé pour le lendemain matin, mieux vaut éviter de se donner trop de route à faire pour revenir les lever.

Faute de pouvoir tracer de la route sous voiles, les bateaux les plus rapides, aken et grands schouwen, renoncent à gagner la rive opposée et les lieux de pêche où ils se rendent habituellement, jusqu’à la côte de Hollande du Nord. Tous s’en tiennent aux environs de Workum. Le gros de la flottille, comme ST 48 et les autres jollen, rejoindra le soir le port voisin de Hindeloopen, qui servira de base principale pendant la semaine qui commence. Les staverse jollen étant ouvertes et trop exiguës pour que leurs équipages y logent à l’aise, les jeunes pêcheurs passeront leurs nuits au chaud sur le tjalk aménagé Wakend oog (1897), accosté là et prêté par son propriétaire. Sur les plus grands aken et autres unités de pêche disposant d’une cabine, on vit le plus souvent à bord, passant d’un bateau à l’autre pour se serrer auprès du poêle, se chauffer d’une bonne soupe ou de ces roboratifs cordiaux qui n’ont pas cours chez les jeunes pêcheurs. Chaude ambiance garantie, dans les odeurs de feu de bois et de tourbe fumante, aux accents joyeux montant des bateaux et du beau café du port.

La deuxième journée permet à l’équipage de ST 48 de roder ses manœuvres en pêche. Après un solide petit-déjeuner d’œufs au lard, la manœuvre de sortie du port se passe facilement, presque sans faire usage de la perche. Les filets sont relevés et remouillés dans la foulée, au vent arrière. Dès le début de l’après-midi, les jeunes pêcheurs sont de retour.

Vente aux enchères au banc des menteurs

La journée suivante est aussi celle de la première des deux ventes aux enchères – le mercredi et le samedi –, ce qui suppose d’être en temps et heure pour la débarque à Workum. Vers 5 h 30, lorsque l’équipage commence à ouvrir l’œil, une brume épaisse, sans un souffle de vent, poisse le port et les environs. Après quelques œufs au lard – « mon estomac finit par protester au bout de quelques jours de ce régime », note Piet dans le journal de bord –, ST 48 fait route pêche. Les filets sont remontés en deux temps et trois mouvements ; seul le premier est remis en place. Les nombreux crabes qui se sont pris dans l’autre seront démaillés sur la route de Workum.

On ne vient pas que pour acheter son poisson aux enchères du poisson des Journées de la pêche, animées par le crieur Frans Bekema… Le public y vient comme à un spectacle. © Jenny Bouma

Le butin de chaque bateau est trié et pesé devant l’antique petite cabane où les pêcheurs actifs ou retraités ont coutume de se retrouver pour jaser depuis des temps immémoriaux au ligersbolle, le « banc des menteurs », joliment restauré avec l’appentis qui l’abrite. Les ventes aux enchères hautes en couleur qui s’ensuivent sont des temps forts des festivités ! Les prises conséquentes de la flottille, cette fois, compliquent la tâche du crieur, qui a de la peine à vendre tous les lots.

Après une belle soupe de pois cassés au lard, partagée entre équipages au chantier De Hoop, on refait voile dans la brise qui s’est levée. ST 48, dans le sillage de HL 90, va mouiller son filet restant dans un joli petit coin près de Molkwerum, où le sandre, trois ans auparavant, s’est montré abondant… La route du retour vers Hindeloopen est l’occasion d’une course-poursuite – la « petite » jol menée par Anna ne se laisse pas rattraper. Le soir, les parents de Jordy se joignent aux équipages avec un ravitaillement de taille : un énorme stamppot, une purée aux choux hachés, aux saucisses fumées et… au lard évidemment. De quoi nourrir, au passage, la vingtaine d’équipiers amis qui se joignent au festin.

Le jeudi, ST 48 a un filet à relever à Molkwerum et un autre auprès de Hindeloopen. Au départ vers 9 h 30, le vent souffle du Sud-Est, force 3 à 4. La route est vite avalée, et la pêche rapidement débarquée. L’équipage garde un œil attentif sur l’évolution du temps, soucieux d’anticiper un coup de vent annoncé pour la nuit du vendredi au samedi. Après discussion avec son équipage, Anna décide que si cette prévision se confirme, les filets relevés le vendredi ne seront pas remouillés, de crainte de compromettre la sécurité de l’équipage en les remontant… On ne sortira pas pêcher à tout prix !

Le vendredi, le vent s’est levé dès le matin, sans forcir encore au-delà du raisonnable. À 11 h 30, ST 48 s’élance… Hors du port, les conditions s’avèrent moins dures que l’équipage le craignait. La remontée des filets ne se passe pas trop mal, à sec de toile ou, par moments, avec une petite partie du foc. Ensuite, les voiles sont envoyées sans retard pour regagner Workum… À l’arrivée, le matelot Piet Wiepke Bouma tire son chapeau et salue la patronne et ses équipières… un compliment qui vaut de l’or, venant de quelqu’un qui a pris part à toutes les Journées de la pêche, plus de vingt-cinq fois comme patron, et bien souvent sur le podium !

Le petit port voisin de Hindeloopen accueille une bonne partie de la flottille pour la nuit. Derrière ces deux lemsteraken, le tjalk Wakend oog, où logent les Jeunes pêcheurs. © Jacques van Geen

Quand la bourrasque arrive, les pêcheurs festoient au chantier

Le soir venu, c’est un fort coup de vent qui tombe sur l’IJsselmeer. Presque tous les bateaux sont rentrés à Workum dès l’après-midi. Qu’à cela ne tienne, les pêcheurs improviseront une soirée mémorable – une nuit, pour certains – dans l’atelier du chantier De Hoop.

Équipages des petits et grands bateaux échangent leurs premiers bilans. Peu de vent, c’est peu de puissance à la voile, et donc peu de fonds exploités pour les chalutiers… Avec, à la clef, peu de poisson. Ensuite, quand le vent est revenu, c’était trop fort pour que l’éperlan se montre… Malgré de longues journées éprouvantes de pêche, les prises sont restées très modestes : seulement 11 livres d’éperlan pour la plus importante.

Ce qui a compliqué la tâche des chalutiers a profité aux fileyeurs, pour qui cette année est exceptionnelle. Avec 5 168 livres de poisson débarqué, ils ont battu tous leurs records. Les prises, qui tendraient plutôt à augmenter ces dernières années, ont rapporté quelque 5 340 euros.

Les prix de vente aux enchères se sont à peu près maintenus, même si certains lots de sandre n’ont pas atteint le prix de réserve. Ils ont été cédés à un mareyeur, comme l’association des Pêcheurs de Workum y est autorisée, de même que les brèmes et les gardons.

Le vainqueur de la Cuiller d’argent, qui récompense le meilleur pêcheur, n’est autre que le second de l’édition précédente, le Wieringer aak WR 151. Cette année il a été décidé que le trophée, toujours donné par quelque dignitaire ou personnalité locale, serait donné aux vainqueurs par le plus jeune participant aux Journées de la pêche… Ainsi Harold de Lange, le patron, reçoit-il la fameuse Cuiller des mains… de sa propre fille, Hanna !

La deuxième place est revenue au vainqueur de l’édition précédente, le lemsteraak WON 119, à Martin Tanis et Moniek Buijzen. N’allez pas croire pour autant que ce sont toujours les mêmes qui montent sur le podium, ou que les jeunes ne font que de la figuration : le troisième bateau est la staverse jol HL 90, patronnée par Jordy Osinga.

Également récompensé pour l’entretien apporté à ce bateau qui lui a été confié, cet ancien charpentier du chantier De Hoop recevra son prix des mains de sa propre fille, Hanna… qui participait pour la première fois, à bord de la jol ST 48. © Visserij Vereniging Workum

Les plus grosses prises se montent à 756 livres de poisson, dont 644 de brèmes, à bord du Wieringer aak WR 48 de Wiebe Visser. Un prix a aussi été attribué au bateau le mieux entretenu. Il est revenu, comme la Cuiller d’argent, à Harold de Lange, une belle récompense pour celui qui a passé ses dernières années à remettre en état son WR 151 et à lui donner la fière allure qu’il a aujourd’hui. Ce Wieringer aak  a navigué et pêché pendant près de quarante ans aux mains de son précédent patron, Jacob Visser, et de sa femme Rini, jusqu’à la mort de Jacob, perdu en mer en 2013. Par la suite, plutôt que de vendre ce bateau exigeant, Rini l’a confié à Harold de Lange pour qu’il l’entretienne, le fasse naviguer… et s’en serve pour pêcher ! Ancien charpentier du chantier De Hoop, Harold était pour le moins à même de relever la mission… avec un bon équipage de relève à venir !

Deux pistes pour naviguer sur les bateaux évoqués dans cet article : <zeeschouwen.nl>, <staversejol.com>.

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