De glace et de vent, Sébastien Roubinet sur les voies du pôle

Revue N°312

À tirer Babouch’ty, construit 
en 2018, sur la route du Svalbard depuis l’Alaska, en passant par le pôle Nord. © coll. Sébastien Roubinet

par Sandrine Pierrefeu – Certains ont l’art de tout compliquer. Sébastien Roubinet, lui, tendrait plutôt à l’essentiel. Il parcourt le Grand Nord à bord de minuscules catamarans amphibies de sa conception, et n’a de cesse de les alléger, de les débarrasser de tout équipement superflu, pour mieux s’en remettre à la grâce des éléments.

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie.

Le visage blanchi de poudre de gelcoat, Sébastien émerge du bordé. Après toutes les images vues de lui dans le Grand Nord, hors de ce contexte – nous sommes dans un chantier naval au Moulin Blanc, à Brest, en plein été – on l’imaginerait la bouille couverte de neige. À quelques jours de son déménagement du Finistère vers le Vercors, il termine un travail sur le voilier d’un ami. Il achève de poncer un nouveau tube d’étambot en fibre ; un projet un peu plus long qu’escompté car il a décidé de remplacer le système d’origine « trop fragile » en fabriquant de nouvelles pièces sur mesure. Il a aussi repris l’étanchéité du pont, explique-t-il, encore concentré.

Sébastien Roubinet parcourt depuis 2006 le Grand Nord à bord de petits catamarans de sa conception, capables de naviguer aussi bien sur la mer que sur la glace. © coll. Sébastien Roubinet

Entre deux embarquements, depuis ses quatorze ans, Sébastien Roubinet a toujours bricolé dans les ports pour se faire de l’argent de poche, puis travaillé dans des chantiers navals. Il sait tout faire sur un voilier. À part le catamaran De deux choses lune, il a d’ailleurs conçu et construit tous ses bateaux, y compris Adrénaline, avec lequel il a couru la Mini-Transat en 2003. Le tout premier esquif sur lequel il flotte, avec son père «traceur de coque », était bricolé maison : « J’ai dû apprendre à souder à l’âge de huit ou neuf ans, car mon père m’a toujours laissé utiliser ses outils. Il rêvait depuis longtemps de se construire un bateau et de partir avec. C’était un peu difficile de caser ce projet dans sa vie, mais un jour, nous l’avons fait… à petite échelle. Nous avons coupé et plié des fers à bétons que nous avons recouverts d’une bâche et nous avons navigué sur cette coque, une sorte d’umiak [grand canoë tendu de peau des peuples de l’Arctique], tout un week-end sur un lac. J’avais onze ans. »

Méthodique et véloce, il range la ponceuse et le reste du barda en ponctuant les quelques mots qu’il lâche d’un froncement de nez amusé ; comme si tout cela ou le reste n’était pas compliqué, pas extraordinaire, presque une farce. Sébastien, Cévenol d’origine, a gardé des montagnards le pli de la sobriété des mots. La mer, à laquelle il a voué sa vie, a remis une couche d’humilité et de réserve sur son caractère. Il ne court ni après les honneurs, ni après la renommée ; il a bien trop de bivouacs à prévoir, de virées avec ses chiens de traîneau en famille ou de courses sur la banquise à rêver et à organiser. Il préfère se concentrer sur ses projets, continuer à s’émouvoir et à s’amuser, et alerter ceux qu’il croise sur la fragilité de ce Nord qu’il parcourt, ébloui, depuis plus de quinze ans.

« Je savais toujours où se trouvait le Nord. »

« Toute ma vie, j’ai eu envie d’aller en Arctique. Jusqu’à mes vingt ans, j’avais même une sorte de don : je savais toujours où se trouvait le Nord. En spéléologie, les copains me testaient, une boussole à la main. Dans les bois, en kayak, sous la terre comme en plein océan, je pouvais toujours me diriger. Ensuite, j’ai perdu cette faculté mais j’ai gardé cette attirance magnétique pour le “haut du monde”. Je pressentais qu’en ces lieux, les deux univers qui me nourrissaient depuis toujours, la mer et la montagne, se conciliaient en un environnement sauvage, avec la glace et la faune locale en plus… Quelque chose comme un paradis. »

Ce rêve, Sébastien a attendu des années avant de le réaliser. Il croise ainsi la goélette de l’explorateur polaire Jean-Louis Étienne Antarctica sans pouvoir embarquer, puis manque de peu un contrat à bord du même voilier, rebaptisé Sea Master. C’est sous le nom de Tara qu’il recroise ce bateau en 2003 à Camaret, alors qu’Étienne Bourgois vient de la racheter pour lancer le projet Tara Expéditions. Cette fois, Sébastien Roubinet fait partie de l’aventure. Après des mois de chantier, il embarque comme second capitaine et mécanicien pour l’Est du Groenland. Son premier iceberg le bouleverse. Les parages qu’il découvre dans le détroit de Scoresby l’aimantent. Il est saisi par cet environnement, comme il l’a été par la mer à son premier embarquement, quand il avait treize ans. Sauf qu’à bord de Tara, il passe le plus clair de son temps à résoudre des problèmes techniques ou mécaniques, le nez sous le pont. Une posture qui frustre cet amoureux du grand air : « Je ne sortais que très peu, j’étais complètement accaparé par la maintenance et la réparation des apparaux du bord. De certains endroits, je n’ai vu que des photos.

À treize ans, Sébastien quitte l’école et embarque sur la péniche école Mistral de l’association les Enfants d’Ulysse. © coll. Sébastien Roubinet

« Après cette expérience, j’ai eu envie de retourner dans le Grand Nord, mais en privilégiant la légèreté. Je voulais monter mes propres expéditions en emportant le moins de matériel possible. Sans moteur, quasiment sans redondance. Chaque machine embarquée est potentiellement source de panne ou d’ennui. Je ne voulais plus passer mon temps à régler des problèmes techniques. Simplifier est devenu mon maître mot. Avec un GPS et un téléphone satellite, tu peux te débrouiller ; en cas de pépin, avec une montre et le soleil, tu retrouves ton cap. »

Sébastien a quitté l’école à treize ans pour embarquer sur la péniche école Mistral, puis sur le voilier associatif Cannelle avant d’épouser, à quinze ans, le métier de marin. Il a toujours navigué à l’instinct. « J’ai passé mes premières semaines en mer sans dormir, émerveillé, à régler les voiles jour et nuit, sans rien connaître de la théorie vélique, pour avancer mieux et plus vite. » L’adolescent des Cévennes ressentait viscéralement les mouvements du voilier, comme il percevait, enfant, ceux de son cheval, cherchant la fluidité maximale dans la course. Lui qui regardait dehors en rêvant de s’échapper pendant les cours de mathématiques dont il perdait le fil, apprit tout jeune le maniement du sextant, puis navigua des années aux étoiles et au soleil, devinant la météo dans les mouvements du ciel.

Il n’a que dix-sept ans, en 1990, quand il traverse le Pacifique comme second et mécanicien à bord de Buzzy B, un sloup de 27,50 mètres que l’équipage fait marcher comme en course. Il passe ensuite d’un bateau à l’autre tout en apprenant, entre deux départs, l’art de tailler des voiles et celui de réparer des moteurs. « De treize à trente ans, je ne rentrais que quelques semaines par an en France. Je ne défaisais même pas mon sac, pour rester prêt à partir à tout moment. Ça énervait ma mère ! »

Pour expliquer sa vocation et son rapport avec la nature, il évoque souvent la maison de son enfance, dans un hameau proche du Vigan, sa chambre qui donne sur le vide, les outils qu’on lui laisse manipuler dès qu’il est capable de les tenir, la forêt, la montagne. Ses doigts miment le mouvement qu’il faut faire pour attraper les truites en glissant la main dans l’ombre, sous le ventre du poisson, jusqu’aux ouïes. Il montre aussi comment saisir les écrevisses par le dos. Enfant, il les braconnait. « On en mangeait souvent ! »

Le mécano est invité à chasser le cochon sauvage

Conteur prolixe, Sébastien Roubinet choisit les détails, les couleurs, les odeurs et les matières qui permettent d’imaginer les situations qu’il décrit avec une précision sensible, presque charnelle. Pour faire comprendre la puissance de ses sentiments quand il « découvre » la mer, il raconte sa détresse, à treize ans, quand les gamins avec qui il navigue crient « Terre ! » en apercevant les Canaries. « Les autres étaient ravis d’arriver. Moi je me suis caché dans les voiles et j’ai pleuré. Je ne voulais pas que ça s’arrête, c’était trop beau. » Il se souvient aussi qu’à bord de Buzzy B, le spinnaker de presque 600 mètres carrés n’était amené «qu’avec plus de 30 nœuds de vent » et se rappelle les heures d’extase passées au large, assis tout en haut du mât – escaladé sans harnais.

À bord du Mini 6.50 Adrénaline, qu’il a lui-même construit en 2001, Sébastien Roubinet participe à plusieurs régates, dont la Mini-Transat en 2003, de La Rochelle à Salvador de Bahia, avec une escale à Puerto Calero, aux Canaries. © coll. Sébastien Roubinet

« En rentrant de l’Océan Indien, avec Buzzy B, nous nous sommes offert une escale aux abords d’une terre interdite des îles Andaman-et-Nicobar. Nous avons mouillé à la voile, de nuit, puis sommes allés nous coucher. J’avais démonté deux bricoles sur le moteur pour prétexter une panne au cas où les autorités nous chercheraient noise. Au matin, deux militaires investissaient le bateau, armés de kalachnikovs. Se fichant de nos prétextes, ils ont pris le skipper et sa femme en otage et nous ont sommés d’appareiller dans la demi-journée. Sur place, le capitaine a réussi à retourner la situation : les gens du village avaient récupéré un bateau à la dérive. Si nous arrivions à remettre le moteur en route, ils nous concédaient quatre jours d’escale ! Comme j’ai réussi à relancer le hors-bord devant tout le village rassemblé – il suffisait de le rincer un peu – nous avons été fêtés comme des rois ! J’ai même pu en profiter pour participer à une chasse – infructueuse mais cocasse – au cochon sauvage, à la lance. »

Plus tard, en 1998, Sébastien Roubinet déniche un catamaran d’expédition dans un chantier naval où il travaille de temps en temps. Sans habitacle autre qu’une « sorte de tente berbère », ce bateau de 13 mètres à faible tirant d’eau lui tape dans l’œil. Conçu pour l’agence Terre d’Aventures par Denis Kergomard, De deux choses lune ne navigue plus. Sébastien l’achète et rejoint les Antilles françaises. Il travaille ensuite deux ans au charter à la Martinique avant de décider de rapatrier le bateau en France, par la mer, seul.

Des envies de liberté et un souci écologique

L’outil n’est pas adapté à une transatlantique retour, il le sait, mais il tente le coup et, malgré l’adversité, se trouve heureux en mer. « Jusqu’aux Açores, ce fut une traversée magnifique quoiqu’épuisante. Je barrais parfois vingt heures d’affilée, je dormais une heure de temps à autre, l’écoute dans la main. Juste avant l’archipel, un coup de vent m’a surpris dans une zone non couverte par Radio France International. » Le voilier est littéralement détruit. Sur quarante couples, trente-deux sont cassés. La coque est emportée sur deux mètres de long, le safran est brisé et le bateau s’enfonce. Sébastien bricole une trappe pour empêcher le voilier de sombrer tout à fait et s’apprête à rallier les Açores quand une seconde dépression s’annonce. Cette fois, il déclenche sa balise de détresse. Un cargo vient à son secours, alors que, pris dans la tempête, il souffre d’une grosse infection des genoux.

Le cargo providentiel roule bord sur bord. Sébastien parvient à capeler des élingues sur l’énorme crochet que lui descend le bateau, manœuvré « magnifiquement » par son capitaine. Le rescapé se souvient du teint blanchi par la peur du grutier maldivien. Le catamaran à demi détruit sur lequel il se cramponne s’élève dans les airs alors qu’une rafale manque de démantibuler les coques. Quelques minutes plus tard, quand le capitaine lui demande : « Où vas-tu ? », Sébastien répond machinalement : « En France ! » « Non, ce sera Puerto Rico ! » lui rétorque son sauveteur. Le marin achète son billet retour avec le prix qu’il réussit à tirer du catamaran.

Telle qu’il la présente, la vie de Sébastien ressemble à une fête industrieuse, menée par ses coups de cœur et éclairée par sa bonne étoile. Chaque tournant, chaque projet, servi par une chance en laquelle il croit, est monté avec pugnacité, débrouillardise et détermination. « Quand j’ai envie de faire quelque chose, en général, je le fais, même si on me dit que c’est impossible. À onze ans, je voulais me mettre à la spéléologie. Au club du village, ils ont répondu que j’étais trop petit. J’ai tellement attendu devant leur porte et insisté qu’ils ont fini par m’emmener. Un peu plus tard, j’ai repéré des kayaks dans un jardin. Les propriétaires me trouvaient trop jeune mais je les ai tannés si longtemps qu’ils ont fini par me prêter un bateau. »

En 2003, Sébastien Roubinet embarque comme second capitaine sur la goélette Tara pour une expédition sur la côte Est du Groenland. Émerveillé par les paysages mais frustré de passer son temps sous le pont, il rêve d’expéditions menées avec un minimum de matériel… © coll. Sébastien Roubinet

Quand, en 2004, il décide de tenter le passage du Nord-Ouest à la voile seule, sans embarquer de moteur, il ne se laisse plus impressionner par les inquiets et les grognons. À ses envies de liberté et de simplicité technologique s’ajoute une préoccupation environnementale. Le marin souhaite attirer les regards sur les problèmes écologiques de l’Arctique liés aux changements climatiques. « Pourquoi ne pas utiliser l’image d’un petit voilier pour souligner l’extrême richesse de cette région, sa fragilité et donc, la nécessité de la préserver ? », s’interroge-t-il.

« Je voulais m’immerger dans la nature. Me concentrer pour apprendre, comprendre les éléments – c’est d’eux que dépend notre progression à la voile. Les endroits où je vais sont peu cartographiés. Seule l’observation peut permettre de passer et donner des indices pour le faire au mieux. Un ciel sombre sur la banquise indique de l’eau libre. Un chaos de glaces plus accentué, des rochers. Observer le “dessus” est la seule manière de deviner ce qu’il y a dessous. Pour accéder à ces informations, il faut être près de l’eau, de la glace, les sentir. Physiquement. Sur un brise-glace, on navigue à plus de dix mètres au-dessus de la mer, moteurs en route. On ne peut pas appréhender les choses de la même manière, surtout si on n’est pas né sous ces latitudes. »

Babouche, un cata pour le passage du Nord-Ouest

Sébastien Roubinet imagine, dessine et construit un catamaran de 7,50 mètres de long, aux coques spatulées à l’avant, capable aussi bien de voguer sur l’eau que de glisser sur la glace. Farfelu ? « À la vue de la première maquette, certains restent interrogatifs, d’autres, qui connaissent mieux Sébastien, s’emballent à vouloir connaître la suite. Pourquoi cette forme ? Pourquoi ces matériaux ? Pourquoi cet engin ? Sébastien en a calculé les moindres détails pour répondre aux exigences de son programme », résume l’expert polaire Christian de Marliave dans la préface du livre « Babouche », le passage du Nord-Ouest à la voile pure.

« Le catamaran m’a paru être le type de bateau le plus adapté, explique Sébastien. Son faible tirant d’eau me permettrait de naviguer dans les lagons peu profonds du Nord de l’Alaska et de passer entre l’endroit où la glace s’échoue sur le continent et la terre, au ras de la côte. Ce type de bateau est aussi plus stable quand on est sur la glace, il permet de se faufiler dans des endroits encombrés et étroits en le basculant sur une coque. J’imaginais aussi qu’avec un cata il serait facile de fabriquer des coques solides et totalement insubmersibles, sur lesquelles nous pourrions fixer une nacelle habitable. Je voulais encore qu’il ne soit pas trop haut sur l’eau, pour pouvoir le tracter ou ramer à partir d’un banc d’aviron. Il fallait enfin qu’il soit assez large et assez long pour aller vite sur l’eau et planer, même à pleine charge. »

La longueur et la forme sont donc déterminées par les multiples nécessités de pouvoir naviguer sur de longues distances en eaux libres, par petit temps comme par vent supérieur à 50 nœuds, passer les endroits bloqués par les glaces, soit à la voile, soit en tractant le bateau à pied, tout en abritant deux personnes et en embarquant du matériel et des vivres pour cinq mois – une moyenne d’un kilogramme de nourriture par jour et par personne.

Les premiers essais de Babouche sont concluants : le jour de son baptême en Méditerranée, ce catamaran conçu pour le passage du Nord-Ouest dépasse les 27 nœuds. Le système de patins de glisse pour aller sur la glace est, lui, testé sur les pistes de ski de La Clusaz. © coll. Sébastien Roubinet

Babouche, équipé de sa nacelle habitable fixée sur la poutre soutenant le mât-aile, pèsera ainsi 550 kilogrammes à vide et une tonne en charge. Son mât en carbone sera haubané de cordages textiles légers mais résistants. Adapté aux « petits airs » pour aller vite et échapper au mauvais temps, le catamaran pourra porter jusqu’à 120 mètres carrés de voile au portant : « Je voulais pouvoir capter chaque souffle de ces régions souvent peu ventées en été, mais en même temps, il fallait pouvoir réduire la toile en une seconde si, dans le brouillard, on butait dans de la glace ou qu’un grain nous tombait dessus. Les safrans se relèveraient automatiquement en cas de choc et, en plus des patins de “glisse” – des skis de 15 centimètres de large fixés sous les coques –, des patins de direction articulés permettraient au bateau d’être dirigé sur la glace. »

En 2005, en dix mois de chantier, Sébastien et sa compagne, Anne-Lise Vacher, en taillent la forme, dans des pains de polystyrène, « comme on shape une planche à voile, en relevant l’avant pour pouvoir grimper sur la glace à une certaine vitesse sans tout casser, précise Sébastien. D’où cette forme de babouche, qui a donné son nom à ce catamaran, et aux suivants ! Nous avons ensuite stratifié les coques en carbone Kevlar. » Peint en jaune d’or et siglé de rouge, façon Mille et une nuits, Babouche tire ses premiers bords en Méditerranée et dépasse les 27 nœuds le jour de son baptême à la faveur d’une rafale à… 45 nœuds. Validé ! Après des essais surréalistes sur les pistes de ski de La Clusaz, dans les Alpes, le voilier est démonté et expédié au Canada où le marin, Anne-Lise et des amis le testent sur un parcours de 2 700 milles, entre Montréal et la baie d’Hudson, jusqu’à la baie James, en passant par le Labrador et la terre de Baffin.

La « Voie du pôle », de l’Alaska au Svalbard

La nuit est tombée sur la rade ; pris par son récit, le navigateur est devenu intarissable. Il dit les réglages et les ajustements de son drôle de prototype « spécial Arctique » mais surtout l’exaltation et le bonheur de la traversée de 5 000 milles qui suit ces mois de travaux : le passage du Nord-Ouest à la voile sans assistance, avec comme coéquipiers, à tour de rôle, Anne-Lise, son cousin Boris Teisserenc, et Éric André, qui a parcouru, entre autres, l’Alaska à vélo ; quatre mois et demi de navigation changeante, ardue, mais émerveillée, d’Anchorage à Upernavik, à l’été 2007.

Après cette première expédition, impossible d’en rester là. Sébastien projette cette fois de traverser l’océan Arctique par le pôle. Il entend rallier l’Alaska au Svalbard avec un nouveau bateau qu’il pourrait tracter sur la vieille glace de mer, souvent chaotique.

À l’été 2007, à bord de Babouche, Sébastien Roubinet et ses quatre coéquipiers successifs avalent les 5 000 milles du passage du Nord-Ouest à la voile, sans assistance, d’Anchorage, en Alaska, à Upernavik, sur la côte Ouest du Groenland. Sébastien Roubinet souhaitait souligner la fragilité et la richesse du Grand Nord en s’y rendant sur un petit voilier. © coll. Sébastien Roubinet

« Pour le passage du Nord-Ouest, nous savions que nous naviguerions en eaux libres la majorité du temps et que parfois, il y aurait de la glace, détaille Sébastien. Pour passer de l’Alaska au Svalbard, en suivant ce que nous avons appelé la Voie du pôle , ce serait l’inverse. Nous aurions principalement affaire à des surfaces de glace, et, parfois, nous rencontrerions de l’eau libre. Il fallait donc améliorer Babouche pour l’adapter à la glace. Je voulais un bateau un peu plus petit, plus léger et plus court pour gagner en manœuvrabilité sur la glace, mais en gardant une taille suffisante pour naviguer jusqu’à 300 milles d’affilée sur l’eau. Me souvenant de mes voyages en Hobie Cat 18 en Norvège, je ne voulais pas descendre en dessous de 5,50 mètres de long. Quant à la largeur, elle ne devait pas excéder 2,40 mètres : ainsi, le bateau pouvait tenir en entier dans un conteneur. Je ne voulais pas qu’il soit démontable, pour réduire son poids et le nombre de pièces susceptibles de casser et gagner en homogénéité structurelle. »

Sébastien Roubinet n’a en outre pas été convaincu par le polystyrène utilisé pour Babouche, insubmersible mais lourd et sans mémoire de forme. « Je voulais quelque chose de plus léger, qui reprenne sa forme en cas de choc… de l’air ! Il suffisait de penser aux coques comme à des pneus ! » Il conçoit donc des coques très fines, constituées de plusieurs peaux en Kevlar à l’intérieur desquelles il glisse une vessie en PVC qui peut être gonflée ou dégonflée selon les conditions. « Même si la vessie était percée, le catamaran fragilisé devait pouvoir progresser sur la glace. »

« L’eau, la glace… Nous sommes sur notre terrain de jeu »

Le nouveau catamaran s’appellera Ti-Babouche et le premier prototype est testé en Baie d’Hudson, au départ de Baie-James, au Québec avec un nouveau système de skis, un mât aile autoporteur et étanche, et un gréement à balestron, qu’il est possible de choquer en grand même au portant, en cas de besoin, ce qu’empêchaient auparavant les haubans. La grand-voile sur anneaux est toujours à corne, un credo du navigateur qui prise la puissance et l’efficacité de ces voiles. « Ce bateau était encore plus toilé que Babouche, proportionnellement. Les tests ont cependant montré que le gréement à balestron n’était pas assez réactif. Nous sommes donc restés sur le principe du mât autoporteur, mais à grand-voile à corne classique. »

Quant au Kevlar, un peu raide, il ne convient pas tout à fait mais la bonne étoile de Sébastien veille au grain. « En redescendant de la baie d’Hudson, raconte Sébastien, j’ai rencontré un gars dont le boulot était de faire des tissus innovants. Il m’a dit : j’ai ce qu’il te faut, viens nous voir au labo. Il m’a proposé d’utiliser un tissu tout nouveau à base d’Innegra (polypropylène à haute résistance) et de fibres de basalte. Jamais aucun bateau n’avait utilisé ce matériau qui se montrait supérieur à tous les autres pour l’application qui nous intéressait : Banco ! Nous avons construit les nouvelles coques en trois plis successifs de ce tissu : le pli intérieur, au contact de la vessie PVC était souple, celui du milieu, moyennement souple, et le pli extérieur assez raide. Nous avons associé cette structure à une résine époxy Resoltech. » Un système de skis amortis, sur vérins, et des dérives latérales rétractables devait permettre au catamaran de glisser et d’être dirigé sur la glace.

Sébastien Roubinet tente en 2011 de rallier le Svalbard au départ de Deadhorse, en Alaska, en passant par le pôle, à bord de Ti-Babouche. Au bout de vingt-neuf jours, et après avoir parcouru le quart de la distance, Sébastien Roubinet décide de faire demi-tour à la suite d’une panne d’électricité. © coll. Sébastien Roubinet

En juillet 2011, Ti-Babouche, équipé d’instruments pour mesurer l’épaisseur de la banquise, s’élance vers le Nord depuis Deadhorse, en Alaska. Le voyage commence sur les rives d’un fleuve, la côte étant inaccessible dans cette région pétrolière dont des territoires entiers sont interdits au public : « Au bout de trois jours d’efforts de titans, nous arrivons enfin à l’Océan, point de départ de l’expédition, écrit Rodolphe André, le coéquipier de Sébastien, familier de l’océan Glacial Arctique qu’il a traversé à pied en hiver. Il faut voir le visage de Seb’ : la pure expression de l’homme heureux. Des années de préparation et voici enfin la récompense. L’eau, la glace : nous sommes sur notre terrain de jeu. »

Vêtements, équipement, nourriture… Le minimum, c’est quoi ?

Au fil des voyages, Sébastien et ses équipiers ont affiné leur équipement et leur organisation. Lors de la première expédition, Sébastien fait avec les moyens du bord. Le budget étant réduit, les équipiers partent avec un équipement classique de montagnards (micropolaires, polaires classiques, Goretex et bottes de grand froid). Ils enfilent rarement leurs combinaisons de survie. « Nous étions mouillés en permanence et rien ne séchait. En plus, nous avions choisi des duvets pour -35 degrés, qui étaient trop chauds et dans lesquels nous transpirions. Nous restions humides même la nuit. C’était l’horreur, nous avons eu froid tout le temps », se souvient le navigateur qui a mis de deux à quatre mois à recouvrer la sensibilité de ses pieds, à son retour.
Avec l’expérience, Sébastien a trouvé l’équipement idéal : il superpose désormais une sous-couche synthétique de marque Akammak, des polaires à poils longs et une « doudoune » synthétique. Il conserve presque toujours sa combinaison d’immersion Ursuit, est facile à ouvrir. Ainsi, quand les conditions le permettent, les marins ouvrent la fermeture Éclair et font sécher les couches du dessous. Un arsenal de cagoules et de gants complète cet équipement, ainsi que des bottes en Néoprène épais de marque Muck. Un système de guêtres assure l’étanchéité entre les bottes et la combinaison. « Cette fois, c’est parfait, nous restons secs ! En 2018, grâce à ces vêtements et probablement à notre meilleur régime alimentaire, pour la première fois, je ne suis pas rentré d’expédition avec les pieds gelés », se réjouit-il.
C’est une panne de l’unique batterie embarquée qui fit échouer la première Voie du pôle. À partir de la deuxième expédition, Sébastien et ses équipiers emportent un téléphone satellitaire Iridium et un GPS, deux batteries lithium-fer 12 volts de 20 ampères-heures, deux panneaux solaires fournissant un peu plus de 300 watts, avec un régulateur très performant. Grâce à ce système, le réchaud à gaz n’a presque pas été utilisé, l’eau chaude nécessaire à la réhydratation des repas et aux boissons étant obtenue grâce à une… bouilloire électrique !
« Pendant les premières expéditions, nous embarquions des repas lyophilisés mais en 2018, nous sommes passés au déshydraté “maison”. Anne-Lise et une amie ont cuisiné des légumes d’hiver, très énergétiques, associés à des épices (comme le gingembre) et des aliments favorisant la circulation, puis ont mis ces plats dans un four ventilé à environ 45 degrés, pendant vingt-quatre heures. Il nous suffisait ensuite de les laisser dans l’eau pendant deux ou trois heures. Résultat : nous nous sommes régalés et nous avons eu beaucoup moins froid. La déshydratation rendait les aliments plus assimilables, nous en “tirions” plus d’énergie, tout en gagnant en performance. »

Sébastien embarque 300 kilogrammes d’équipement pour son expédition sur Babouch’ty et se nourrit de plats cuisinés et lyophilisés maison. © coll. Sébastien Roubinet

« Je suis toujours heureux en expédition. »

La suite du voyage n’est pas une sinécure. Les deux hommes bataillent ferme pour faire passer Ti-Babouche sur et dans la glace. « Un marathon par jour, c’est ce que nous devons faire en moyenne pour arriver au bout. Pour trouver le bon itinéraire, Seb’ monte régulièrement en tête de mât », poursuit Rodolphe. Chaque soir, les deux hommes amarrent le catamaran sur une grosse plaque de glace avec un piolet et des pics à glace. « La première pensée du matin est pour la dérive. A-t-elle été positive ou négative ? » Parfois, en dormant, les deux marins se sont rapprochés du Nord sans effort, parfois, les milles arrachés la veille ont été en partie perdus pendant la nuit. Il y a des compensations : « Nous sommes tous les jours récompensés par la beauté des paysages. Ah, l’Arctique et ses piscines turquoise ! Sans compter qu’à minuit, sous ces latitudes, le soleil est au-dessus de l’horizon et projette des ombres exceptionnelles. C’est toujours à ce moment-là que la magie opère : nos forces reviennent et nous pouvons marcher, tirer, pousser à nouveau pendant des heures. »

Au bout de vingt-neuf jours et après avoir parcouru 400 milles – un quart de la distance jusqu’au Svalbard – les hommes tombent en panne d’électricité : « Le problème vient de la batterie, elle a dû céder lors des chocs répétés et c’est irréversible, écrit alors le capitaine. Sans batterie, plus de position, plus de communication, autrement dit, plus d’expédition. » C’est le demi-tour forcé.

Rodolphe et Sébastien réussissent à rentrer sains et saufs, par leurs propres moyens, à leur point de départ. Ils arrivent juste avant qu’une dépression ne les frappe : « Enfin, nous tirons le bateau sur une plage, nous sommes en sécurité, écrit encore Sébastien. Nous pouvons même nous permettre d’aller nous promener sans nous inquiéter pour le bateau et manger la grosse boîte de foie gras qui était prévue pour le pôle Nord. Nous sommes ivres de fatigue, de joie et de nourriture. […] Nous rions de tout et de rien jusqu’à sombrer dans le sommeil. » Déçu, bien sûr, il reste joyeux. « Je suis toujours heureux en expédition, je ne vais pas me plaindre, quand même ! »

Pour construire Ti-Babouche, Sébastien Roubinet s’est inspiré de Babouche. Des skis rétractables sur vérins et des amortisseurs permettent de naviguer sur la banquise et sur l’eau. © coll. Sébastien Roubinet

Babouchka, un deuxième cata pour la Voie du pôle

En quarante-quatre jours, sur 750 milles, Sébastien et son compagnon ont eu le temps de s’émerveiller, de tomber mille fois à l’eau, de peiner, de pester, de rire et de croiser treize ours polaires, un grizzli, une baleine boréale, des caribous, des crevettes et des bélugas. Ils n’ont pas encore posé le pied sur la terre ferme qu’ils rêvent déjà de repartir. Et, en juillet 2013, Sébastien s’élance à nouveau vers le pôle, avec Babouchka.

Pour la conception de ce nouveau catamaran, Sébastien a fait le bilan des défauts et des qualités de Ti-Babouche : « Nous étions très heureux des performances des coques, du matériau utilisé et du mode de construction. Le bateau se montrait efficace et performant sur l’eau comme sur la glace, mais dans le mélange de glace et d’eau, nous n’en étions pas contents. Notre système de skis rétractables sur vérins et d’amortisseurs en tendeurs élastiques s’adaptait parfaitement au relief de la banquise, mais la glace flottante se prenait dedans. » Cet ensemble lui semble en outre trop complexe : il freine le bateau en eau libre et ses multiples pièces en mouvement sont autant de sources d’avaries possibles. Par ailleurs, il constate que la longueur des coques pourrait être augmentée sans inconvénient.

« Nous avons donc gardé la même largeur, mais allongé le bateau à 6 mètres, explique-t-il, tout en gagnant en légèreté, car nous avons renforcé les coques sur le côté – pour y boulonner des carres et disposer d’un plan antidérive intégré – et dans le fond, afin de pouvoir glisser directement sur la glace. Une lame en titane reliée au safran, qui se rétracte dans un fourreau, devait permettre de se diriger aussi bien dans l’eau que sur la glace. »

Pour le gréement, Sébastien a conservé le principe du mât-aile et de la grand-voile à corne. Il est revenu aux coulisseaux car les anneaux de grand-voile étaient trop contraignants. « Les coques étaient plus élancées, plus longues, le rouf a été agrandi et une plateforme rigide a remplacé le filet à l’arrière. C’était plus lourd mais nous gardions les pieds au sec. Un confort supplémentaire inestimable. »

« La nature venait de piéger deux couillons. »

Cette fois, le Manguier, un ancien remorqueur transformé en navire d’expédition, débarque Sébastien et Vincent Berthet, son nouveau coéquipier, qui a participé au projet Under the Pole, avec le bateau et le matériel, à Barrow, point de départ de cette seconde Voie du pôle.

« Nous avons passé le soixante-dix-neuvième parallèle sous spi, au portant. Une aubaine rare ! Il faut en profiter au maximum, quitte à manœuvrer souvent ! » écrit Sébastien le 17 août. Le 29, les deux hommes déchantent : « À 82° Nord, nous nous heurtons à nouveau aux mauvaises conditions météorologiques. Une nouvelle dépression nous a bloqués trente heures au camp et cette nuit, il fait -20 degrés. L’océan n’est plus qu’un mélange gluant d’eau gelée et de neige tombée pendant la tempête. Nous n’avançons plus sur ce terrain, nous devons nous frayer un chemin en cassant cette mélasse avec les rames et les pieds, assis à califourchon sur les étraves glissantes. »

Sébastien tente une nouvelle fois la Voie du pôle en 2013 sur Babouchka. Avec Vincent Berthet, ils atteignent cette fois le quatre-vingt-deuxième parallèle Nord, mais une dépression les force à faire appel à des secours. © coll. Sébastien Roubinet

Sébastien et Vincent se font surprendre par une vague de froid précoce : l’hiver saisit l’Arctique plus tôt que d’habitude. Sébastien raconte : « Cette fois, j’avais de quoi tout réparer, de quoi soigner tous les maux mais j’ai commis des erreurs, comme ne pas avoir prévu assez de carburant pour se faire à manger plus longtemps, ni d’arme adéquate pour chasser, ni l’équipement nécessaire pour naviguer pendant la nuit polaire qui s’installait. » Il doit déclencher la balise de détresse. Sauvé par le brise-glace russe Amiral Makarov, puis rapatrié par Tara, il analyse : « J’aurais pu éviter de faire déplacer un brise-glace juste pour deux hommes et un bateau venus tenter l’impossible – impossible cette année-là, du moins – au milieu de l’Océan Arctique. Mon objectif est toujours d’anticiper afin de prendre la meilleure décision, de rester le plus discret possible avant qu’il ne soit trop tard mais cette fois, la nature en a décidé autrement. […] Elle venait de piéger deux couillons. »

Les années suivantes, Sébastien passe autant de temps que possible au Groenland. De 2015 à 2016, il hiverne avec Anne-Lise et leur fille sur la côte Est du pays, devant le village de Tiniteqilaaq, à bord du voilier V’limeuse, dont les propriétaires sont des amis. Il en profite pour continuer d’apprendre la glace, la météorologie et l’environnement arctique. Il devient ainsi familier des traîneaux à chiens et constitue sa propre meute avec l’aide d’un ami, Max Audibert, instituteur d’origine française à Tiniteqilaaq. L’année suivante, il organise avec son cousin Boris Teisserenc et Max une expédition avec dix-sept chiens de traîneau : ils passent vingt-huit jours sur la calotte glaciaire et parcourent 500 kilomètres pour gravir le Mont Forel (3 460 mètres), second sommet du Groenland.

Babouch’ty est conçu pour trois équipiers

En 2018, il est prêt à tenter à nouveau la Voie du Pôle. Avec Vincent Colliard, vainqueur lui aussi, en 2010, du passage du Nord-Ouest à la voile à bord de The Northern Passage et Éric André, ils seront trois cette fois. L’expérience lui a prouvé qu’à deux, l’équipage manque parfois de force pour haler le bateau dans la glace sur terrain difficile et que, même en eau libre, il s’épuise car les deux équipiers sont requis sur le pont presque en permanence. Peu protégés des embruns, les marins ne peuvent se reposer dehors, ni prendre quelques minutes de répit à tour de rôle. À trois, sauf dans les situations les plus difficiles, ils pourront se relayer à la manœuvre, l’un d’eux se réchauffant dans l’habitacle en permanence. Conséquence de ce choix, au moins au début de l’expédition, le poids de matériel et de nourriture embarqué sera plus conséquent, et l’habitacle devra accueillir un troisième dormeur.

La grand-voile de Babouch’ty, bateau construit par Sébastien en 2018, est taillée dans une membrane Trilam ; les coques sont en Innegra ; la nacelle en carbone a été pré-imprégnée et cuite au four. © coll. Sébastien Roubinet

« Nous avons donc conçu un nouveau bateau. Plus long (7 mètres), il est construit de la même manière que les autres, sauf que nous avons laissé tomber les renforts à l’intérieur des coques, trop lourds, précise Sébastien. Les coques de Babouch’ty sont donc totalement cylindriques et avec une grande dérive centrale rétractable, placée au niveau du mât. Des skis de 13 centimètres de large à l’avant et 8 centimètres de large à l’arrière – pour la manœuvrabilité – sont fixés à un petit aileron, sous les coques. » La nouvelle nacelle en carbone pré-imprégnée et cuite au four est plus aérodynamique. Alors que les habitacles des deux bateaux précédents étaient à 80 et 85 centimètres de haut, celle du nouveau catamaran s’élève à 75 centimètres à l’entrée et 40 centimètres seulement au niveau des pieds. Mais une fenêtre permet de veiller depuis l’intérieur aux conditions du dehors et surtout, une casquette de 70 centimètres la prolonge vers l’arrière. « Cette capote nous permet d’être un peu abrités sur le pont, de stocker du matériel et joue le rôle d’un sas de ventilation et “d’égouttage” entre l’extérieur et l’habitacle. Nous y gagnerons énormément en confort. »

La tente, qui recouvre toute la nacelle, sera installée le soir pour assurer une protection supplémentaire. © coll. Sébastien Roubinet

Pour le gréement, le navigateur a construit un mât aile autoporteur en époxy et carbone. « J’ai commencé par fabriquer une plaque de carbone sur un marbre, avec des renforts et des cornières sur les deux côtés. Une fois la plaque cuite, j’ai ramené et collé les deux côtés ensemble pour obtenir mon profil. Il ne restait plus qu’à rajouter des tissus unidirectionnels en carbone. » Les grands-voiles des précédents bateaux étaient en Dacron, mais celle de Babouch’ty est taillée dans une membrane Trilam, moins sensible aux pliures et au froid. Elle est plus légère de 15 kilogrammes et plus grande que celle de Babouchka.

Cinq ans après la dernière tentative, les conditions de navigation vers le Nord se sont détériorées : la glace est plus fine, peu fiable. Les trois équipiers tombent souvent à l’eau et peinent pour progresser. Au cinquante-sixième jour, ils n’ont parcouru qu’un tiers du trajet. Ils continuent pourtant d’y croire. Sébastien écrit : « Ce matin, comme pour nous faire plaisir, l’Arctique a recouvert tout le gréement de givre. C’est magnifique ! Nous avons pris le temps de faire le tour de notre île flottante en mesurant la chance que nous avions d’être là. […] Océan Arctique, nous t’aimons ! » Le lendemain, la chance tourne. L’équipe bataille pendant quatorze heures pour gagner 20 milles, dont 10 seront repris par la dérive dans la nuit. Les prévisions météorologiques sont désastreuses. Sébastien prend la décision de faire demi-tour tant qu’il peut encore rentrer par ses propres moyens. Il y parvient vingt-six jours plus tard, en touchant la côte de l’Alaska après quatre-vingt-trois jours sur la banquise.

Ils étaient partis pour un exploit, ils atterrissent « riches de connaissances, d’expériences et d’étoiles dans les yeux. » Ils comprennent mieux l’Arctique et la fragilité de sa puissante beauté. L’été prochain, Sébastien partira, avec Babouch’ty, de l’île Banks, au Canada, et rejoindra la côte Est du Groenland en passant par le Nord pour la « Voie arctique », poussé par ce mouvement libre et souverain de l’homme qui ose : « Simplifier le difficile. Remercier l’impossible. Aller là où personne n’est encore allé. Le célébrer et recommencer à nouveau. »

Pour la troisième tentative vers le pôle, en 2018, ils seront trois à bord de Babouch’ty. Malheureusement, ils doivent à nouveau rebrousser chemin après avoir parcouru le tiers du trajet, en raison d’une météo désastreuse. © coll. Sébastien Roubinet

Les carnets de bord et les images des expéditions pilotées par Sébastien et ses équipiers ont été rassemblés en trois ouvrages, disponibles sur <sebroubinet.eu> :

– Océan de glace, un voilier sur l’Océan Glacial Arctique, Sébastien Roubinet, Vincent Colliard et Eric André, 2018 ;

– La Voie du pôle, 2011-2013, Rodolphe André, Sébastien Roubinet et Vincent Berthet, 2013 ;

– Babouche, le passage du Nord-Ouest à la voile pure, Sébastien Roubinet, Anne-Lise Vacher-Morazzani, Eric André et Boris Teisserenc, 2007.

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