Sauvé par Nikolaï

Revue N°273

© Yann Martinez

De Philippe Sauve, illustré par Yann Martinez. « L’aventure, c’est tout ce qui se passe lorsque l’on a peur », écrit Sylvain Tesson en préface de Siberia, récit hallucinant d’une descente de la Lena en canoë. Tout au long de ces 3 800 kilomètres de fleuve à travers la Sibérie, Philippe Sauve lutte contre sa peur du froid, du vent, de l’orage, du courant, des ours, des moustiques, des tiques, mais aussi des hommes, comme en témoigne cet épisode digne d’un roman noir.

L’ivresse des distances me procure la sensation d’être sur le fleuve depuis un an. La dureté du combat quotidien, riche en émotions, comble ma vie, mon corps et mon esprit. Je comprends cela en contemplant le chemin parcouru, les 1 500 kilomètres de péripéties qui me séparent du village de Katchug. Soixante jours m’éloignent maintenant de la gare de Toulon, des liens affectifs tissés avec mes proches et des souterrains parisiens où les gens fixaient le néant pour tuer le temps. Je me souviens de chaque détail de ce temps révolu et pourtant les souvenirs de la France se dissolvent, épurés par les effets de mon immersion dans la nature. Toutes les contraintes qui m’ont incité à réaliser ce voyage n’ont plus de raison d’être. Elles étaient des prétextes pour partir. Il ne me reste plus que des sons et des images fixes dans ma mémoire, qui me rappellent tendrement l’essentiel de mon « histoire française ». Ces résidus évoquent des visages aimés, des coins de nature de mon enfance provençale ou encore les dernières paroles entendues en français : l’avertissement de Nina de me méfier de l’ivresse russe. […]

Le jour suivant, j’aborde une seconde ville nommée Peledoui. Je crains qu’elle ne soit aussi grande que Vitim. Je dois pourtant m’y arrêter pour recharger les batteries de la caméra et me réapprovisionner en pain, en chocolat et en graines de tournesol. Ces trois ingrédients sont devenus indispensables au confort- de la progression. Je suis confiant, car les rencontres précédentes m’encouragent à aller vers les gens.

La berge est dominée par des arbres qui assombrissent la Lena. Quelques maisons encerclées par les frondaisons paraissent abandonnées. Leur nombre et la qualité de leur construction augmentent – signe indubitable de mon arrivée en ville. Je pagaie lentement et m’apprête à interpeller un passant. Le premier est un jeune homme assis à l’arrière d’un canot à moteur, qui a l’aspect d’un canoë géant. Il est amarré par une corde attachée à une planche enfoncée dans la boue et doit mesurer près de 10 mètres. Un deuxième individu est allongé à l’avant du bateau, tandis qu’un troisième descend la berge en tenant à la main un sachet transparent. Je fais un signe de la tête pour saluer le pilote et reste étonné encore une fois par l’absence de réponse. Décidément, les Russes sans politesse sont détestables ! Cela ne l’empêche pas de hurler après son acolyte qui met trop de temps à les rejoindre sur la berge. Soudain, j’éprouve un vif désir de rebrousser chemin. Mais je suis engagé, emporté par le courant. Je demande au pilote, en négociant un accostage difficile, si parmi les maisons se trouve une épicerie. Il ne me répond toujours pas. Il aide son comparse à grimper à bord, en attrapant la laisse de leur pitt-bull gris, aux crocs dégoulinant de bave. Le pilote est le chef du trio. C’est un homme d’une trentaine d’années, au corps sec, qui n’emploie pas de mots doux pour s’exprimer mais vitupère implacablement. Il a dans le regard une méchanceté redoutable, une folie presque meurtrière. Son second est un colosse au visage pâle, au crâne rasé, qui embrasse abondamment son chien féroce. Quant au troisième, plus jeune, avachi au fond du canot, il baigne dans une mare d’eau croupie. Ses pieds sont chaussés de souliers de cuir sans chaussettes. C’est à peine s’il peut se redresser. Je comprends vite que les trois comparses sont ivres.

© Yann Martinez

Le chef me demande d’approcher. Je fixe son regard froid et m’exécute en sachant pertinemment que je tombe dans un piège. Ceux que j’appréhendais de rencontrer la nuit dans mon camp ne sont pas venus à moi : c’est moi qui me livre à eux. Le pitt-bull s’agite. Les gaillards le contiennent difficilement, tout en saisissant le canoë. Ma tension monte devant l’inefficacité de mes paroles. Le colosse au visage pâle ne tient pas l’armature de mon embarcation, mais la toile. Il la tire au point d’en déchirer des lambeaux. Je lui dis de saisir le tube métallique. Il réagit seulement après que j’ai répété plusieurs fois ma demande. Je renonce à l’épicerie et leur annonce que je dois partir, mais ne suis pas entendu. Le pilote démarre son engin et commence à naviguer en me traînant derrière eux. Ils me ramènent d’où je viens, près des berges assombries, où les cabanes deviennent grotesques. J’imagine le pire des dénouements pour ce mauvais scénario. Finalement, ils récupèrent dans une des cabanes une bouteille de vodka. Je refuse de boire, malgré les menaces du chef. J’ingurgite finalement une dose à contrecœur en songeant que cette gorgée me dégoûtera à jamais de la vodka. Le chef me montre ses bottes trouées, la mine abattue, comme s’il était soudainement triste. Puis il les compare avec les miennes flambant neuves et me propose un échange. Je réussis à éluder le sujet en parlant des distances qui séparent les villes, mais nos regards trahissent un conflit naissant. Quelle attitude faut-il que j’adopte pour me libérer ? La folie le reprend. Il s’engage à nouveau sur le fleuve, à vive allure, en se souciant peu des remous qui secouent mon canoë. Je lui demande de ralentir mais il ne daigne pas me regarder. Je me cramponne en tenant son bateau, pendant que le colosse tient le mien. Il s’arrête devant ce qui me semble être le centre de la ville, sous les regards ahuris de badauds.

Il ordonne au troisième comparse de m’accompagner au ma-gazin, l’épicerie locale, tandis que je cherche parmi les badauds un visage compatissant. À la vue de l’indifférence générale, j’abandonne tout espoir d’être secouru. La bande est certainement connue des citadins qui ne se mêlent pas des affaires des autres. Le chef insiste pour que je descende du canoë et lui rapporte une provision d’alcool. C’est le moment ou jamais de rassembler mes forces pour m’échapper. Je ne peux pas laisser aux mains de ces malfaiteurs mon équipement. Je sors de ma poche 500 roubles, l’argent destiné à l’achat de la nourriture, et lui tends le billet en fixant ses yeux inexpressifs. Il accepte ce prix pour me relâcher, à la grande déception du colosse. Les deux acolytes se fâchent et s’insultent, pendant que je prends la fuite sans me retourner. Le courant m’oriente droit sur la coque d’un bateau que je parviens à esquiver in extremis. Je pagaie comme un forcené pour m’éloigner de la ville et traverse le fleuve jusqu’à un coude où j’espère trouver une cachette. Je pagaie vers une région désolée en songeant que cette histoire n’est pas terminée, que les malfaiteurs pourraient resurgir. Cent kilomè-tres me séparent de la prochaine ville. Je cher-che un lieu où me cacher, mais la Lena ne m’aide pas. Ses berges blanchies de galets sont dépourvues de marécages, de ruisseaux ou d’affluents.

Au coude, le bruit d’un moteur se fait entendre ; je me retourne vers la ville. Je distingue, le cœur emballé, la forme familière du canoë géant, avec les trois hommes à son bord. Ils m’ont suivi sur 5 kilomètres. Vont-ils revenir, attendre la nuit pour me piéger dans l’ombre ou abandonner leur traque ? Ma survie dépend de mes aptitudes à gérer la crise. J’envisage de m’engouffrer dans la taïga pour y passer la nuit, sans feu de bois, et pour y fabriquer des armes naturelles : lance, couteau et pièges destinés à me fendre. Je suis prêt à me battre. C’est ainsi que mon esprit divague sur les 20 kilomètres que je franchis sans relâcher mes efforts.

Au bout de ces 20 kilomètres, je croise un homme sur la berge. Il est seul avec son canot. Je ne me retourne pas lorsqu’il m’interpelle. Mais il insiste et prononce le mot « thé ». L’inconnu m’invite à partager son breuvage, près de son embarcation amarrée. J’accepte spontanément et me réfugie près de l’inconnu à qui je raconte aussitôt ma mésaventure. C’est un adulte robuste, capable de vaincre les trois bandits à mes trousses.

« Je suis déçu d’apprendre cette histoire, dit-il attristé. Trois

contre un…

– Ce n’est pas grave ! dis-je peu convaincu.

– Si, c’est grave, rétor-que Nikolaï. Ce sont des gens de ma ville qui agis-sent ainsi. Je me sens concerné… »

Il prononce ensuite une phrase qui met fin à mes peurs d’une manière inattendue : « Rassure-toi, dit-il, ce n’était qu’un épisode de ton voyage ! »

Je tombe brusquement de mon nuage noir. Je me sentais jusque-là encore traqué, prêt à combattre. Nikolaï m’ouvre ainsi la perspective d’une suite heureuse et me propose son aide. Il veut me ramener à Peledoui. « Tu pourras recharger tes batteries- chez moi, dit-il, consulter Internet et acheter des provisions. » Je refuse d’abord car je ne souhaite pas revenir en arrière. Mais il insiste tellement que je me laisse convaincre.

Nous dissimulons le canoë et le matériel dans la taïga et partons à bord de son canot en repérant le lieu. Son canot est équipé d’un sonar qui indique les 60 mètres de fond de la Lena, ainsi que la présence de bancs de poissons. Nikolaï n’est pas un pêcheur assidu. Sa passion est la photographie et son métier, I’électricité – ses amis l’appellent « L’Éclaireur ». Nous longeons la coque d’un navire. J’apprends que celui-ci pèse 5 000 tonnes, qu’il a été fabriqué sur les bords de la Volga et qu’il a navigué sur l’océan Glacial pour venir jusqu’ici.

© Yann Martinez

Nous parcourons les 20 kilomètres jusqu’à Peledoui. Nikolaï me ramène sur « la scène du crime ». Il va jusqu’à me déposer, sans le savoir, à l’endroit même où j’avais monnayé ma libération. L’ambiance y est radicalement différente. Nikolaï s’en va à pied chercher son véhicule et m’aban-donne sur la berge durant un quart d’heure. Je m’accroupis derrière une tôle à moitié ensevelie par le sable et souris à un enfant en culotte trouée qui se baigne parmi des morceaux de ferraille. À mes pieds, je trouve une montre en parfait état. La ville veut-elle me donner une compensation, une contrepartie à mon billet de 500 roubles dérobé ? J’accepte le présent, même si je n’envisage pas de m’en servir, car je veux continuer l’expédition sans notion de l’heure.

Nikolaï revient à bord de sa voiture tout-terrain et me conduit- à travers les rues abîmées de Peledoui. Les trois gredins n’ont pas réapparu. Appartiennent-ils réellement à un épisode du voyage à présent clos ? Je me pose la question en entrant dans la maison de Nikolaï, en caressant son chien Mick Jagger, en savourant l’eau chaude d’une douche réparatrice et en dégustant une assiette de poissons frits. La question disparaît à l’instant- magique où les yeux clairs de Lena se posent sur les miens. Lena est la fille de Nikolaï. La Lena fluviale ne m’a pas aidé à me camoufler, car elle m’attendait dans cette maison sous la forme d’une fille au visage angélique. Comment peut-il y avoir autant de contraste entre le regard de tueur du chef du trio et les yeux de cette fille inconnue ?

Philippe Sauve, né à Toulon en 1974, est électricien à l’arsenal de cette ville quand il décide, à dix-huit ans, de « se laisser porter par la magie du voyage et la magie des gens ». Un premier périple à pied et en canoë, lui inspire un récit – La Marche de vie – et un roman – Sous les ponts de Memphis – évoquant les sans-abri américains. D’autres aventures suivront : exploration de l’Amazonie, descente du Missouri, traversée pédestre de l’Islande avec un ami aveugle… Siberia, qui relate une descente de la Lena à la pagaie en 2005, a fait l’objet d’une réédition l’an dernier chez Transboréal.

Yann Martinez, né à Montpellier en 1982, suit une formation d’infographiste illustrateur. On lui doit plusieurs couvertures de livres édités chez Phébus et il a aussi collaboré à la revue Feuilleton. Il s’avoue inspiré par Beksinski, Bacon et Michel-Ange, mais aussi Pink Floyd et « les solos incroyables » du guitariste Buckehead

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