Aimée-Hilda, le sauveteur sauvé

Revue N°273

Aimée-Hilda au départ des 24 Heures de la voile de Trégastel, en 2012, deux ans après sa seconde restauration. A l'étrave, le canot de Ploumanac'h arbore toujours la plaque de la Société centrale de sauvetage des naufragés pour laquelle il a été construit en 1949. © Association Aimée-Hilda

Par Nathalie Couilloud. Grâce à une rencontre entre Jean-Pierre Jouët et les membres de l’Association Aimée-Hilda de Ploumanac’h, en Perros-Guirec, le canot de sauvetage éponyme sera cette année au cœur du Nautic. En outre, le descendant des chantiers de Sartrouville crée une association et un prix pour distinguer ceux qui œuvrent en faveur de la préservation des unités de ce type.

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie et d’encadrés supplémentaires.

Le 3 février 1950, à 8 h 40, un coup de canon retentit et le pavillon noir est hissé sur le sémaphore de Ploumanac’h. Quelques minutes plus tard, l’Aimée-Hilda appareille par fort vent de Sud-Sud-Ouest pour le Nord de l’île aux Moines. Le patron Le Goff récupère bientôt trois hommes qui se sont réfugiés sur la côte Sud. C’est l’équipage de l’Hirondelle, parti de Perros-Guirec la veille pour prendre un chargement de goémon aux Sept-Îles, qui a essuyé une tempête dans la nuit. L’Hirondelle, entraînée vers le large, a coulé, tandis que ses hommes réussissaient à embarquer dans l’annexe et à regagner l’île où ils ont attendu les secours. Aimée-Hilda les ramène sains et saufs au port.

C’est l’une des premières sorties du nouveau canot de sauvetage de la station de Ploumanac’h, créée en 1912, et les marins du pays commentent sans doute avec soulagement ce sauvetage dans les bistrots du port. Depuis la fin de la guerre, en effet, la station ne disposait plus d’embarcation de secours. L’ancien canot, le Félix William Spiers qui œuvrait depuis 1932, a pris feu lors d’une tentative d’évasion avortée en Angleterre, alors que l’un des résistants tentait de vérifier le niveau de carburant à la lueur de son briquet. Ce premier désastre est suivi en 1944 de la destruction par les Allemands de l’abri du canot dans l’anse de Pors Kamor, ainsi que de celle du phare de Mean-Ruz et de celui des Sept-Îles.

En août 1948, les habitants assistent, im­puissants, au naufrage de la Petite Annie devant Perros-Guirec. L’émotion que suscite ce naufrage provoque un élan de générosité salutaire : les dons affluent et vont permettre de faire construire une nouvelle embarcation de sauvetage.

Ce sera l’Aimée-Hilda. La commande du futur canot est passée à la maison Jouët & Cie de Sartrouville, l’un des trois chantiers spécialisés dans ce type d’unités avec Augustin Normand au Havre et Lemaistre à Fécamp. Créé en 1872 par Antoine Blondeau, qui s’associe en 1920 au polytechnicien Paul Jouët, le chantier de Sartrouville (CM 159) s’est assuré dès 1925 les services de l’architecte Eugène Cornu (CM 173).

Des canots insubmersibles et autoredressables

En 1927, le chantier a pris le nom de Jouët & Cie et jouit déjà d’une belle réputation en matière de construction bois. À ses plus beaux jours, il emploiera jusqu’à cent vingt salariés en travaillant pour la Marine nationale, les douanes, les pilotes de port et les sociétés de sauvetage en mer. Le premier canot est d’ailleurs fabriqué en 1929, l’année de la mort du fondateur Antoine Blondeau. Jouët & Cie s’illustre aussi dans la plaisance avec des clients prestigieux, dont le couturier Jean Patou, le peintre Marin-Marie ou le navigateur Alain Gerbault.

Aimée-Hilda naît dans cette grande entreprise sur les rives de la Seine à l’automne 1949. C’est le dix-septième d’une série de trente-cinq canots de première classe. Tous mesurent 11,50 mètres de long sur 3,20 mè­tres de bau et 0,96 mètre de tirant d’eau. Conçus par l’architecte maison, Eugène Cornu, assisté de Maurice Colin, ces canots sont insubmersibles et autoredres­sables. Les bordés sont com­posés de deux plis de lattes d’acajou avec une toile huilée intercalaire. Les plis sont rivetés sur des membrures ployées en acacia. La robustesse repose aussi sur de solides varangues en chêne, ainsi que sur un barrotage de pont très serré. À cela s’ajoute une serre-bauquière courant sur toute la longueur du canot, elle-même renforcée à l’extérieur par une bourlingue en chêne. Les roufs sont en lattes de sapin et entoilés.

Pour assurer l’insubmersibilité, des caissons de cuivre étanches remplissent tous les espaces libres sous le pont principal. Le poids de la quille en fonte et la forme arron­die des roufs favorisent l’autoredressement. Trois puits, munis de clapets de non-retour, assurent l’évacuation de l’eau embarquée dans le cockpit.

Pour propulser ses 10,40 tonnes, le canot est équipé de deux Diesel Baudouin deux cylindres (DB2) conçus en 1936 et usinés en 1948, qui se lancent (toujours) à la ma­ni­velle. Leur puissance est de 28 chevaux cha­cun, avec un couple important, ce qui donne une vitesse maximum de 7,9 nœuds. Ils ne consomment que 5 litres de gazole à l’heure. Le canot peut aussi gréer une voile au tiers de 12 mètres carrés et un foc de 3 mètres carrés, pour le stabiliser. « À l’époque, les sauveteurs étaient des gens de la voile et aucun n’aurait pris la mer sans en avoir une sous la main », explique Bertrand Quéré, le premier président de l’association à avoir restauré le canot, qui a retrouvé les voiles d’origine dans le grenier de son oncle, Bertrand Salaün, l’ancien mécanicien du bord.

Après sa sortie de chantier, Aimée-Hilda rallie son port d’attache par la mer. Le canot quitte Sartrouville le 30 août 1949 pour descendre la Seine. Il arrive le lendemain à Honfleur, puis relâche l’après-midi à Cherbourg, où il refait le plein de carburant. Il repart le 3 septembre, passe le raz Blanchard et le Grand Russel dans la foulée, et rejoint le même jour sa base. Le 4 septembre, une bé­né­diction a lieu assez discrètement, avant l’inau­guration officielle.

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L’Aimée-Hilda sur la rampe de Pors Kamor. Ce havre étant le seul toujours en eau
à Ploumanac’h, c’est à cet endroit que l’on a édifié en 1912 la cale et l’abri du bateau de sauvetage. Cet ouvrage est aujourd’hui utilisé par le canot tous temps Président Toutain (SNS 098). © Association Aimée-Hilda

Vingt-cinq ans de carrière sans avarie majeure

Le baptême est célébré en grande pompe et en présence de quinze mille personnes le 13 août 1950. L’évêque d’Orléans, Mgr Cour­coux, natif de Lannion, épaulé par le clergé local, le président du Conseil, René Pleven, et les autorités locales assistent à l’événement à Pors Kamor. Les deux marraines, Aimée Fournier de Horrack (1876-1952), entomo­logiste réputée, et sa nièce, Hilda Gelis-Didot (1890-1952), bienfaitri­ces du canot de sauvetage, ont l’honneur de voir leurs prénoms associés pour baptiser ce nouveau représentant de la Société cen­trale de sauvetage des naufragés (scsn).

Aimée-Hilda commence une car­rière qui va durer vingt-cinq ans, durant lesquels elle ne connaîtra ni avarie ma­jeure, ni sauvetage particulièrement spectaculaire. Le 8 février 1975, elle effectue sa dernière sortie pour aller chercher un malade au phare des Triagoz, avant d’être remplacée par le canot Jean Denoyelle.

À l’issue de ces années de bons et loyaux services, le canot est racheté par des particuliers, deux frères qui le convertissent à la plaisance en transformant le poste arrière. En 1986, ils cèdent leur canot à la ville de Perros-Guirec, à laquelle il appar­tient toujours. La commune confie quel­ques travaux au chantier Clochet de Plouguiel, qui refait les roufs à l’identique, ajoute des membrures et remplace des lames de bordé sur tribord, car le canot avait échoué sur un caillou qui avait crevé la coque. La ville l’utilise ensuite comme bateau de servitude dans le port et il participera à la mise en place des barrages antipollution lors des deux marées noires de l’Amoco Cadiz et du Tanio qui frappent­ la Bretagne Nord. Rechi­gnant à pousser plus loin une nécessaire, mais coûteuse, res­tauration, les élus décident enfin de le désarmer.

En 1995, une association est créée pour voler au secours de l’Aimée-Hilda. Bertrand Quéré, son président, passionné de bateaux en bois et mémoire vivante du patrimoine maritime local, fédère autour de lui de nombreux bénévoles. Le canot est amené sous un hangar à La Clarté, à Ploumanac’h. La population soutient le projet par des dons, la ville et le comité des fêtes maritimes apportent aussi des subsides. Les bénévoles sont motivés : la coque est entièrement poncée, tous les emménagements sont démontés – dont la centaine de caissons en cuivre –, les deux moteurs sont déposés et un nouveau mât en pin Douglas est façonné. Aimée-Hilda sort de son hangar en avril 1997 dans sa robe verte et grise d’origine, aux couleurs de la scsn.

Ainsi sauvée, elle va parcourir, d’une fête maritime à l’autre, quelque 3 300 milles et faire la fierté des bénévoles de l’association. En 2009, de gros travaux sont à nouveau nécessaires. Bertrand Quéré passe la main à Laurent Cour­coux, le président actuel, alors nouveau retraité et… petit-neveu de l’évêque présent lors de l’inauguration du canot.

Les superstructures sont en très mauvais état, comme les barrots de pont, et il faut envisager une importante restauration. Forte de deux cent cinquante adhérents, l’association repart au charbon. Avec l’aide d’une quarantaine de bénévoles très actifs, les mo­teurs sont à nouveau déposés, remis à neuf et repeints. Puis le canot est transporté par la route pour rejoindre le chantier des Sept Vents à Saint-Pol-de-Léon. Il va y rester neuf mois. « Les bénévoles ont donné mille cinq cents heures de travail et le chan­tier cinq cents. Le devis a été doublé, mais ça valait le coup », se félicite le pré­sident.

Aimée-Hilda à l’échouage à Ploumanac’h. © Association Aimée-Hilda

Débarquement au son du biniou et de la bombarde

Aimée-Hilda revient à Ploumanac’h début juin 2010, remorquée par le Président Toupin, l’actuel canot de sauvetage de la station. « La saison commence par le pardon de Sant-Guirec le mercredi de l’Ascension, puis on participe à un maximum de fêtes, entre Paim­pol et Locquémeau. Tous les quatre ans, on va à Brest. Nous embarquons dix personnes au plus et nous faisons des sorties gratuites à la journée pour les membres de l’association aussi souvent que possible. Les cotisations nous servent essentiellement à payer l’entretien et le carburant, une dépense qui s’élève à environ 4 000 euros annuellement. »

En 2013, à l’initiative de Jean-Paul Ragot, l’un de ses adhérents, l’association décide de créer un site Internet. Pour l’enrichir en images, des contacts sont pris avec Jean-Pierre Jouët pour savoir s’il dispose d’archives sur les canots de sauvetage construits­ du temps de son père. Les échanges se révèlent fructueux et « on s’est dit que pour le remercier, la moindre des politesses serait de l’inviter à bord », explique Laurent Courcoux.

Le 3 septembre 2014, Jean-Pierre Jouët, quatre-vingt-sept ans, débarque de Paris avec l’un de ses fils. Il faut connaître l’écrin de Ploumanac’h, enchâssé dans ses rochers roses, pour mesurer l’effet que l’Aimée-Hilda au cœur de ce décor a dû faire à l’enfant de Sar­trouville ! L’équipage du canot embarque Jean-Pierre Jouët pour une promenade de deux heures, avec un beau soleil et par mer calme, jusqu’aux Sept-Îles, avec passage de­vant la plage de Trestraou et retour dans l’anse de Pors Kamor. Le débarquement se fait au son du biniou et de la bombarde, avec champagne et petits-fours !

De retour à Paris, Jean-Pierre Jouët, conquis­, envoie un courriel à Ploumanac’h que Laurent Courcoux cite de mémoire : « La qualité de l’accueil de l’association, égale à l’authenticité de la restauration, m’a émerveillé ! » C’est de cet enthousiasme que va naître le projet un peu fou de convoyer Aimée-Hilda en plein Paris jusqu’à la porte de Versailles, au cœur du Nautic. À tout autre que Jean-Pierre Jouët, l’affaire aurait semblé irréaliste. Mais le fils de Paul, embauché au chantier de son père en 1951, a ses entrées dans les salons et pour cause…

Quand il rejoint la société de son père, il n’y a plus que trente-cinq employés, les com­mandes battent de l’aile, le chantier est en crise. Il poursuit pourtant l’activité bois, puis bois-moulé au milieu des années cinquante. En 1962, il présente le Golif, en polyester, au premier Salon nautique du cnit, l’année où le dernier bateau en bois, La Désirade, est construit au chantier. Pour bien négocier le virage du polyester, Jean-Pierre Jouët vend une partie des parts de la société à Dubigeon Normandie qui va assurer la production des unités en plastique.

Cinq ans plus tard, la totalité des parts sont cédées à Dubigeon et Jean-Pierre Jouët se reconvertit dans une carrière de concepteur et organisateur de salons en créant l’en­treprise oip (également à l’origine de la fiac, du Salon du livre, de Musicora…). Cofondateur, puis directeur du Salon nautique entre 1962 et 1970, il était bien l’homme de la situation pour faire voyager l’Aimée-Hilda jusqu’au Nautic.

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Pour stabiliser le canot, on peut gréer une voile au tiers de 12 mètres carrés
et un foc de 3 mètres carrés. © Association Aimée-Hilda

Convoyage par la route avec escale à Sartrouville

Une fois ses cuves à carburant vidées, le canot sera posé sur un plateau et quittera Ploumanac’h le 27 novembre par convoi exceptionnel routier. Il fera escale sur le site historique des chantiers Jouët à Sartrouville pendant le week-end. Cet espace est au­jourd’hui occupé par un établissement rattaché à la Croix-Rouge, le foyer-logement Stéphanie, qui porte le prénom de Mme Jouët, la fem­me de Paul, qui a consacré une grande partie de sa vie aux personnes âgées. Le canot repar­tira le lundi pour entrer dans le hall du Nautic. Il prendra place en face du stand du conseil général des Côtes-d’Armor, celui-ci – ainsi que Côtes-d’Armor Développement et Lannion Trégor agglomération – ayant participé au financement de l’expédition.

Un moteur Baudouin DB2, qui équipait une drague dans le Midi, a été acquis par l’association en 2008 en cas de besoin d’échange standard. La société Baudouin, qui a souhaité s’associer à la venue du ca­not à Paris, a pris à sa charge la peinture de cet engin, qui sera exposé sur un socle spécial au Nautic : il pèse une tonne, mesure 1,20 mètre de long sur 0,80 mètre de large…

Nombre de bénévoles de l’association Aimée-Hilda feront aussi le déplacement à Paris, car c’est avant tout leur travail que Jean-Pierre Jouët entend mettre en valeur. « C’est une opportunité extraordinaire pour nous de montrer le patrimoine maritime de notre région, explique le président. Nous allons aussi profiter de l’événement pour refaire un peu les caisses de l’association. Nous organisons une tombola dont le premier prix sera une belle maquette de 80 cen­timètres de l’Aimée-Hilda. » Car il faut bien financer l’entretien du canot. Au printemps dernier, il a ainsi été sorti de l’eau pour subir un toilettage d’avant Salon au chantier des Sept Vents : la trappe de visite au-dessus des hélices et la varangue sur la­quelle elle repose ont été changées, et les peintu­res ont été refaites, à l’extérieur comme à l’intérieur.

L’Aimée-Hilda sera donc dans ses plus beaux atours au Nautic pour recevoir des mains de Gérard d’Aboville le label Bateau d’intérêt patrimonial (bip). Quant à la rencontre entre Jean-Pierre Jouët et ceux de l’Aimée-Hilda, elle illustre parfaitement ce propos de Jacques Prévert : « Il n’y a pas de hasard, il n’y a que des rendez-vous » ! 

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