Par Sandrine Pierrefeu - Un peu moins de 200 kilomètres de voie d’eau entre deux mondes, qu’empruntent une cinquantaine de navires tous les jours entre la Méditerranée et la mer Rouge… Seconde capitaine à bord du grand voilier Fleur de Passion, l’autrice de ces pages nous embarque pour franchir le canal de Suez à notre tour, en feuilletant son histoire, depuis les passages ouverts au temps des pharaons jusqu’à la voie creusée par les ouvriers de Ferdinand de Lesseps dans les années 1860. Un perpétuel et immense chantier, clef d’une mondialisation à la merci des sables et des eaux. Cap au 168°. Depuis Gibraltar, nous avons croisé beaucoup de navires, mais ces derniers jours, toutes les cibles ais s’orientent dans le même sens Sud-Est Nord-Ouest selon un angle non équivoque : à ce point de la Méditerranée, les grands bateaux de commerce passent tous le Qanât el Suweis, ou « canal de Suez ». Grâce au vent portant dont nous gratifie la météo, Fleur de Passion cingle grand largue. Cette allure nous permet de décaler légèrement notre route de ces échos pressés. Nous guettons les masses de métal aux jumelles. Un peu moins de la moitié transportent du fret en vrac, 17 pour cent du pétrole, du gaz ou des produits dérivés, environ un dixième, des conteneurs, et un autre dixième, des marchandises générales. Toutes les vingt-quatre heures, une volée de flèches vertes apparaissent à l’écran de l’ordinateur du bord, montant d’Afrique. Ce sont les convois que le canal libère une fois par jour. Pour faire transiter plus de cargos dans ce goulet d’étranglement et éviter les croisements dangereux dans les passages étroits, le trafic est ainsi organisé dans le canal de Suez, par « trains » montants et descendants. Ils se croisent à mi-chemin, dans les eaux élargies des lacs Amers. Dans une trentaine de milles, quand nous nous engagerons dans le chenal d’accès de Port-Saïd, nous devrons voisiner serrés avec plus gros que nous. Pour l’instant et puisque rien ne nous oblige à tutoyer ces mastodontes, nous prenons un large tour.