Partir 66° Nord

Revue N°311

© Aude Picault

Sandrine Pierrefeu, Illustré par Aude Picault – Premier commandement pour la capitaine Pierrefeu, fraîchement brevetée, premiers milles à bord de l’Aurora, solide voilier armé à la plaisance qui embarque quelques passagers à la découverte du Groenland… Auteure avant de devenir skipper, Sandrine témoigne avec bonheur de sa rencontre parfois explosive avec son nouvel équipage, et de sa nouvelle vie dans le monde glacé qu’elle a choisi d’explorer.

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie.

Si la route se bouchait ou que le soleil disparaissait, nous pourrions rebrousser chemin vers Johan Petersens mais il faudrait alors organiser le rapatriement des passagers vers Kulusuk par hélicoptère ou avec des vedettes de pêcheurs.

Ils passent mieux que nous au ras de la côte et connaissent les parages. Nos passagers pourraient ainsi attraper l’avion retour prévu dans soixante-douze heures. Aurora, lui, se trouverait piégé. La glace pourrait le bloquer des jours, voire des semaines. Je préfère tenter le passage.

Face à Isip Illua, la fatigue et la curiosité l’emportant, nous décidons d’appuyer sur bâbord pour aller y voir. Si nous trouvions dans la baie un ancrage décent, nous pourrions y relâcher avant de continuer ce tracé d’escargots. Les garçons renâclent. Explorer ce coin inconnu ne les tente pas du tout.

Jon Otto a le mal du pays, il trouve l’aventure suffisamment scabreuse pour ne pas en rajouter et aimerait s’en tenir aux traces éprouvées par son copain Siggy. Et puis notre duo de baigneuses nues et de dormeuses à la belle étoile ne lui inspire qu’à moitié confiance. Avec Teresa, nous accumulons pourtant pas mal d’expérience des hautes latitudes. Nous travaillons dur – repas, route, météo, veilles de nuit, contact avec les Coast Guards…
mais nous nous marrons du matin au soir et du soir au matin, chacune à notre bout de la bôme, nous nous racontons des gaudrioles. Trop bavardes pour être crédibles ?

© Aude Picault

Nous lançons ce tour de reconnaissance avec promesse de rebrousser chemin si l’endroit paraissait dangereux. Horizontalité de la prise de décision respectée, quoiqu’un peu forcée, nous piquons vers Isip Illua. Or nous nous sommes à peine engagés dans la baie que le brouillard tombe comme un sortilège. Nous ne voyons pas à plus de trente mètres.

Épaisse, ruisselante, la brume nous kidnappe. Plus question de ressortir dans cette poisse. Si la houle s’amplifiait, la route jusqu’au prochain abri deviendrait franchement scabreuse. Jusqu’à ce que la visibilité s’arrange, nous sommes prisonniers de cette nasse bourrée de glace.

Parfois, l’air se refroidit. Cette chute de température et l’odeur de la glace nous avertissent de la proximité d’un iceberg plus gros. Un pétillement très particulier signale les glaçons plus petits. Nous avançons en braille, à la sensation de l’air sur la peau, à l’oreille et au nez. Des formes apparaissent. Parfois, un immeuble de glace sort du nuage. Nous le contournons pour nous trouver nez à nez avec un autre, dépassant le mât de deux longueurs et menaçant ruine. Par précaution, nous laissons d’habitude une distance de dix fois sa hauteur entre le monstre et nous. Le brouillard ne nous autorise pas ce luxe.

Sachant qu’il est impensable d’ancrer au milieu de ces géants, nous cherchons l’entrée du lagon pour nous y abriter. Le jeu consiste à trouver l’une des passes de quelques mètres de large dans ce périlleux foutoir.

Leur profondeur ?

Le cap pour les rejoindre ?

Des écueils ou des hauts-fonds au milieu ?

Aucune idée.

Nous avançons comme nous pouvons.

Essayons d’approcher la terre invisible.

Le radar hésite entre roches et icebergs.

Haukon est sauveteur mer et montagne en Islande. Habitué à la recherche de victimes dans la brume, il a équipé son téléphone d’une application capable de donner sa position sur une image satellite. Le garçon a eu la brillante idée de télécharger les images de la côte dans son appareil. Il est donc en mesure de nous situer en temps réel sur la photo aérienne d’Isip Illua. Le satellite n’ayant pas la moindre idée ce qui se passe sous la surface, nous avançons à un nœud, voire un demi-nœud, mais nous sommes un peu moins perdus.

Depuis que le brouillard nous a coincés Jon Otto s’est statufié. Le visage figé par la peur et la rage, il ne bouge plus du cockpit. Pendant qu’il prend racine, Teresa et moi bataillons. L’Anglaise barre. Elle sait quels icebergs sont les plus susceptibles de rouler, de perdre des pans ou d’imploser.

Elle pilote à l’expérience, à l’instinct, les sens en alerte. Une main sur la manette des gaz, un œil sur le sondeur, je l’assiste comme on aide un chirurgien : de l’œil et de la voix. J’annonce le fond. Informe. Observe. Suggère.

– Stoppe la propulsion ! intime-t-elle. Quelle profondeur ?

– Dix mètres.

– OK.

Elle pousse un groupe de glaçons de la hanche bâbord.

Un remue-ménage de morceaux de pack répond à l’outrage.

Ils ébranlent un iceberg plus gros.

– Celui-là ne craint rien, on peut y aller.

– Je remets en avant, Teresa, nous n’avons plus d’erre.

– Très bien.

Quand la courbe du sondeur remonte vraiment de trop, nous battons en arrière et essayons un peu plus loin. Un bruit de vague nous indique des brisants à gauche. À droite, nous savons la falaise proche. Le fond vient de remonter de cinquante mètres à huit mètres quatre-vingt en quelques secondes.

À l’écran du sondeur, la courbe grimpe presque à la verticale.

J’annonce à voix haute :

– Huit mètres soixante-dix. Huit mètres soixante.

Puis la ligne marque un palier.

– Huit mètres quatre-vingt. Huit mètres quatre-vingt-dix.

Neuf. Neuf mètres vingt !

La pente s’inverse, les fonds redescendent, le brouillard s’éclaircit et montre, de part et d’autre du bateau, des parois de roches basses. La houle tombe. Nous venons de trouver le passage !

Sur le téléphone d’Haukon, le point clignotant rouge de notre position s’est glissé dans la passe menant au lagon. Les passagers continuent de prendre des photos. Jon Otto n’a pas battu un cil. Teresa et moi recommençons à respirer.

L’étrave fend la surface lisse de la passe, libre de glace.

Le fond se maintient à dix mètres avant de plonger à nouveau. Une roche peut surgir au milieu du chenal à tout moment mais pour la glace au moins, nous sommes saufs. Aucun glacier ne vêle dans la lagune et les plus gros icebergs resteront à l’extérieur. Si aucun mastodonte n’a bloqué le passage demain, nous devrions pouvoir ressortir par le même chemin. Gagné ! Teresa me saute dans les bras, enchantée d’être entrée dans ce labyrinthe où un voilier ne s’est probablement pas aventuré depuis longtemps.

« Si aucun bateau n’entre ici c’est qu’il doit y avoir une raison » grogne Jon Otto en sortant de sa transe.

Trop tard pour douter, Sir !

Nous avançons à vitesse réduite entre deux murailles, dans un paysage que la brume a lâché aussi vite qu’elle l’avait avalé. Pas un glaçon, plus de vent, pas de vagues et assez de fond pour souffler. Il nous semble être entrés dans un temple secret, la pyramide d’un pharaon oublié. Isip Illua, c’est notre Machu Picchu. Dans une crique, l’ancre sonde.

Levée une heure avant tout le monde le lendemain, Teresa part reconnaître les lieux. Elle revient radieuse. À quelques brasses d’Aurora, elle a découvert les restes d’un camp inuit. Vieux peut-être de plusieurs siècles et utilisé par un groupe familial, ce campement – une trouvaille rare – nous prouve que nous avons choisi un mouillage validé par les anciens.

Jon Otto n’a pas fermé l’œil de la nuit. À la réunion d’équipage que nous avons tenue hier soir, comme tous les jours avant dîner, il bégayait de colère, nous trouvant irresponsables d’avoir fourré le bateau dans un tel pétrin. Il craint de voir notre retraite bloquée par les icebergs du dehors. J’avais pris acte de son courroux, l’avais longuement écouté, répondu à ses fausses assertions – il n’avait pas étudié la carte et les instructions nautiques comme je l’avais fait. Puis j’avais proposé un hug collectif de réconciliation. Abasourdi, il s’était laissé faire en marmonnant Bloody Frenchies, foutus Français !

Ni mes explications de la veille, ni le câlin n’ont calmé ses craintes. Il est livide et tremble encore de courroux en se levant. Puisque c’est notre sortie qui l’inquiète, je lui propose de le déposer à terre avec carabine et jumelles pour qu’il aille vérifier la quantité de glace dans la baie et au large depuis le haut des collines.

Tandis qu’il s’éloigne à grandes enjambées outrées, Teresa annonce sa trouvaille au groupe et propose une randonnée dans le camp inuit. Ménageant ses effets, la guide, porteuse de flingue pour cette fois, entraîne d’abord la troupe escalader la première colline. Au sommet, un lac, jugé panoramic par l’Anglaise, tiédit lentement.

– Chiches ? lance-t-elle.

© Aude Picault

Dix secondes plus tard les femmes se jettent à l’eau. Corps ronds, cheveux défaits, touffes épanouies, jeunes et plus âgées, le sexe découvert, s’éclaboussent et se savonnent. Rires et cris d’orfraies, elles s’unissent par la chair, par le ventre, à ce lieu nouveau.

Sandrine Pierrefeu n’est pas seulement auteure de dizaines d’articles pour Le Chasse-Marée ces deux dernières décennies ; elle est aussi marin professionnelle. Elle partage son temps entre reportages, embarquements à la voile en Arctique et à bord de L’Hermione. Son récit Partir 66° Nord paraît ce mois-ci aux éditions Glénat.

Aude Picault nous a touchés, émus, émoustillés et beaucoup fait rire avec toutes ses bandes dessinées depuis Transat (2009), récit d’une jeune citadine branchée mais paumée qui prend la mer à bord du trois-mâts Rara Avis après sa rencontre avec le père Michel Jaouen. Parenthèse patagone prolongeait cette veine maritime, tranchant avec le monde urbain d’Idéal standard ou de L’air de rien, aussi bien qu’avec le torride Déesse, paru en 2019 aux Requins marteaux dans la collection BD Cul.

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