Paola Cinquanta – Extérieur cuir

Revue N°308

dans son atelier de Biot (Alpes-maritimes), la sellière amincit les bords 
d’une pièce de cuir à l’aide d’une pareuse,
afin de réaliser une couture 
sans surépaisseur. © Emmanuelle Pouquet

par Emmanuelle Pouquet – Paola Cinquanta gaine de cuir les yachts de légende pour protéger leurs gréements et leurs voiles. Installée près d’Antibes, elle s’est forgée une belle réputation dans le monde des yachts classiques de Méditerranée. Régatière depuis trente ans, elle connaît ces voiliers sous toutes les coutures.

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie et d’encadrés supplémentaires.

Cest la touche ultime. L’excellence dans la finition qui vient souligner l’élégance et le raffinement de l’ensemble, mais qui a d’abord une vocation essentielle et noble : protéger. « En fait, c’est simple, résume Paola Cinquanta, je mets du cuir partout où il y a du frottement, où il faut préserver les pièces en bois des coups et les voiles du ragage. »

Jupes d’étambrai, protections d’encornats, de supports de bôme, gainage de poulies, d’amarres, fourreaux de barres de flèches, habillage de bers… Son travail est varié. « Je gaine également certaines parties du gréement dormant. » En haut, les différentes boucles de câble, comme haubans, bastaques, étai ; en bas, ridoirs et épissures. Et, à l’avant, les points de fixation des pièces de maintien du bout-dehors : moustaches, sous-barbe… « Je recouvre aussi des pièces comme les anneaux de mât qui, sans protection, risquent d’endommager le bois quand ils coulissent. » Cet aspect pratique n’exclut pas l’esthétique. « Surtout sur l’arrière. Une barre à roue gainée de cuir, c’est beau, et c’est plus agréable au toucher. Le travail s’est ainsi développé de la technique à l’esthétique. »

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Dans son atelier de Biot (Alpes-maritimes), la sellière amincit les bords d’une pièce de cuir à l’aide d’une pareuse, afin de réaliser une couture sans surépaisseur. © Emmanuelle Pouquet

« J’aime la régate, l’entraide pour arriver à un résultat »

On peut admirer le savoir-faire de Paola Cinquanta sur les nombreux yachts classiques amarrés dans les ports de la Côte d’Azur. C’est aussi dans cette région qu’elle a jeté l’ancre, à Biot, un charmant village situé près d’Antibes, où elle a ouvert en 2001 son atelier à l’enseigne P 50 – P comme Paola, et 50 comme son nom –, dans une belle cave voûtée. Mais elle met d’emblée les choses au clair : « Je ne suis pas une artiste, je n’ai rien à dire. C’est d’abord un travail manuel, artisanal. Alors artisan, oui, ça me va, et plutôt sans « e », merci ! » Le tout précisé avec fermeté, sourire à l’appui. En revanche, elle hésite sur la définition de son métier : « Il se situe entre sellier, bourrelier et gainier suivant les supports à travailler. Mais parfois, ça ne rentre dans aucun cadre. » Ce qui correspond assez bien à cette femme de caractère, éprise de liberté, qui assume ses choix et son parcours.

Celui-ci a commencé à Milan dans une famille du pays « qui parlait le dialecte », mais ne comptait ni marin ni artisan. En fin de scolarité, la jeune fille décroche un bac option comptabilité et, déjà éprise d’indépendance, se met en quête de boulots saisonniers.

« À l’époque, il m’arrivait de travailler sur des manifestations comme hôtesse d’accueil. Je suis allée au salon nautique de Gênes pour trouver une place, mais je ne connaissais rien aux bateaux. Des amis m’ont présenté un capitaine qui cherchait une hôtesse de bord. C’est comme ça que je suis partie travailler cinq mois sur un grand voilier CNB (Chantier naval de Bordeaux) aux Antilles. Ça m’a plu, j’ai fait la traversée du retour et on a débarqué à Antibes, où j’ai découvert qu’il y avait beaucoup de bateaux et de possibilités d’embarquement à proximité de l’Italie.
À partir de là, j’ai voulu naviguer, mais sans faire l’hôtesse, ni la cuisinière. J’ai trouvé des convoyages et j’ai commencé à travailler sur les chantiers. »

Ponçage, peinture, vernis… la jeune femme enchaîne les boulots à la journée qui lui permettent de continuer à naviguer et surtout à régater. Elle participe ainsi au Tour de France à la voile en 1998, à des épreuves de monotypes en Méditerranée, mais aussi à deux Transats classiques sur Blue Peter en 2012 et Argyll en 2014. Paola embarque pour la course Plymouth-Brest-La Rochelle sur Stiren en 2013. « J’aime la régate, l’esprit d’équipe, l’entraide pour arriver à un résultat… la compétition. J’ai commencé en 1991 et je n’ai jamais arrêté. »

Si elle a navigué sur des unités modernes, elle se consacre surtout depuis une quinzaine d’années aux épreuves du circuit classique en Méditerranée : Voiles de Saint-Tropez, Régates royales de Cannes, Voiles d’Antibes, Porquerolles, Argentario, Imperia, Minorque… «Mais j’ai aussi participé aux championnats de 8 m JI à La Trinité-sur-Mer et cette année en juin au Rendez-vous de la belle plaisance à Bénodet. »

« J’alternais navigations et chantiers et puis j’ai eu envie de trouver une activité plus enrichissante. » À vingt-six ans, elle s’intéresse à la voilerie. « J’ai eu la chance de travailler chez un professionnel qui m’a beaucoup appris. La couture a commencé à me plaire, surtout les renforts en cuir, sur les points d’écoute, de drisse, à l’amure, le long des coulisseaux. J’étais toujours volontaire pour faire ces pièces-là. »

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Paola Cinquanta nourrit son travail de sa pratique du yachting. Ici, en manœuvre à l’avant de Timia, plan Illingworth et Primrose de 1963. © Jakez

« Selon les pièces, je choisis un certain type de cuir »

Sur les bateaux où elle navigue, elle constate que ce sont souvent des membres de l’équipage qui se chargent du gainage en cuir, comme d’un travail de matelotage. Certains gréeurs le font aussi, mais généralement pas les selliers.

En 2001, Paola saute le pas et décide de lancer son activité professionnelle. Dans l’atelier qu’elle ouvre à Biot, où elle vit depuis trois ans, elle fait un peu de sellerie pour faire tourner l’entreprise au début, avant d’avoir assez de commandes dans le domaine qui l’intéresse. Elle se forme en travaillant, sans professeur, en s’informant  sur Internet et dans quelques ouvrages. Elle cite trois livres en particulier : le Travail du cuir de François Moreau, Matelotage et Voilerie de Georges Devillers et Le Grand Livre des nœuds de Clifford W. Ashley.

« En fait, aucun livre ne reproduit ce que je fais, car mon travail est le résultat de beaucoup d’expérimentations. Je suis en perpétuel apprentissage et toujours partante pour apprendre ! S’il y a un problème, je fais en sorte de trouver des solutions. Comme je navigue, je connais le fonctionnement du gréement. Je sais, par exemple, où une pièce risque de raguer et je prévois la couture à l’endroit le mieux placé. Je peux faire une couture “fusible”, où il est possible de faire sauter quelques points en cas de besoin, ou des pièces amovibles qu’on peut soulever pour faire des réglages. »

Paola travaille avec trois tanneries et des cuirs qu’elle a mis des années à choisir, observant comment ils évoluaient avec le temps sur les bateaux. Sa préférence va à ceux qui se travaillent facilement et qui vieillissent bien, notamment ceux qui sont assez gras pour ne pas sécher, et dont les couleurs résistent au temps. « Au début, j’ai acheté le produit le plus couramment utilisé, et puis j’ai compris que les tanneries ont, chacune, un savoir-faire différent. De mon côté, selon les bateaux et les pièces à recouvrir, je choisis un certain type de cuir. Au fil des années, une relation s’est construite avec mes fournisseurs. Je travaille sur certains bateaux depuis vingt ans, je sais ce que souhaitent mes clients, je veux pouvoir leur garantir la même qualité dans la durée, même si, bien sûr, chaque peau est unique. »

Paola utilise deux types de cuir, qui se différencient par le processus de tannage dont ils sont issus (voir encadré p. 23) : du cuir tanné au chrome et du cuir semi-chromé. Le premier exige moins d’entretien, mais il garde un peu moins la couleur. « La tannerie où je me fournis pour ce produit m’assure la souplesse et le degré de gras dont j’ai besoin, et le suivi d’une gamme de quatre couleurs : miel, acajou, brun foncé et noir. C’est celui que j’utilise le plus souvent et pour la plupart des bateaux. »

Paola a opté pour du cuir chromé pur aniline, une finition haut de gamme obtenue par une solution huileuse qui nourrit la peau en profondeur, tout en laissant une fine pellicule en surface pour protéger l’état naturel de la peau. « Ce sont des bandes de veau pleine fleur de 2 à 3 millimètres d’épaisseur qui donnent des cuirs mats et légèrement gras. Ils prennent en vieillissant une belle patine authentique. »

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Une fois préparées en atelier, certaines pièces doivent être cousues sur place, parfois dans des conditions acrobatiques, comme ce fourreau de cuir en bout de barre de flèche. © collection Paola Cinquanta

Le cuir semi-chromé qu’elle achète dans une autre fabrique est issu d’un tannage mixte, minéral et végétal. Son avantage est double : il est plus facile à travailler quand on le mouille et, une fois sec, il conserve mieux sa forme. Elle utilise ce cuir de vache semi-chromé sur les grands grééments à corne dont elle doit gainer les anneaux de mât. « Comme la circonférence est beaucoup plus petite à l’intérieur du cercle qu’à l’extérieur, et vu que la couture est obligatoirement à l’extérieur, il est très difficile de recouvrir les anneaux sans que le cuir plisse. On travaille donc le cuir mouillé que l’on moule autour de l’anneau pour parvenir à un gainage parfait. » Elle achète ce produit en deux coloris : marron acajou et marron brun, dans une épaisseur de 2 à 4 millimètres. « Si je commence un bateau où il y a des anneaux à faire, je passe commande de tout un stock de cuirs semi-chromés, car je garde le même cuir pour toutes les pièces. »

Huile végétale et graisse de phoque

Il faut compter quinze demi-peaux de vaches pour recouvrir l’ensemble des pièces d’un navire à gréement à corne
de 40 mètres qui comprend vingt-cinq anneaux, l’ensemble câblage-haubanage, poulies, pied de mât, encornat, barre, filières, tangon… Car le cuir ne s’achète pas au mètre linéaire, mais à la surface, celle d’une peau de vache étant d’environ 4,5 mètres carrés. Il y a donc différentes découpes suivant la surface, mais aussi la qualité de peau dont l’utilisateur a besoin. « Plus on va vers les flancs, plus c’est élastique. Plus on va vers le dos, plus c’est dense. » Les peaux sont ainsi vendues en demi-dosset (demi-dos), en croupon (deux tiers arrière bas de l’animal), en collet (un tiers haut du dos) ou en bandes (demi-peau coupée à la verticale).

Dans une troisième tannerie, Paola a déniché un cuir chromé gris clair, presque blanc : « Certains propriétaires préfèrent cette couleur, ou choisissent le cuir gris parce qu’ils estiment qu’il évite de colorer les voiles quand elles frottent sur l’extrémité des barres de flèche. C’est un cuir de veau très souple de 2 ou 3 millimètres d’épaisseur. »

Quand on lui demande pourquoi elle n’utilise que de la vache ou du veau, elle répond que ce sont les peaux les plus répandues en France. « Si l’on était en Australie, ce serait peut-être du kangourou ! Je sais qu’en Finlande, ils travaillent le cuir de renne et d’élan. Mais j’utilise aussi de la peau de mouton lainée pour la confection de fourreaux qui enveloppent les bouts de pare-battages pour protéger le vernis des listons. » Paola explique que le cuir est nourri avec de l’huile végétale, qui a remplacé l’huile de pied de bœuf employée autrefois, difficile à trouver de nos jours et donc beaucoup plus chère. La graisse de phoque est aussi employée. Dans tous les cas, ces produits sont passés au pinceau ou au chiffon.

Le relevé des formes, lui, se fait généralement en deux étapes : une prise de mesures rapide pour le devis, établi pièce par pièce (facturation à l’heure, augmentée du prix des matières premières), puis une fois le devis validé, Paola revient à bord faire le relevé de formes complet. Parfois, quand le bateau est en chantier, des pièces sont démontées et Paola peut les amener dans son atelier.

 

© Patricia Lascabannes

Les processus de tannage

Le tannage permet de transformer en cuir une peau débarrassée des poils et autres résidus ; elle est déshydratée et fixée avec des agents chimiques pour la rendre imputrescible et résistante. Le tanneur utilise pour cela des tanins, substances de différentes natures : végétale, minérale ou combinée.
C’est à partir de cette étape que les premières différences de cuir vont apparaître : plus ou moins souple, plus ou moins rigide, résistant, imperméable…
Le tannage le plus courant est réalisé avec des tanins minéraux : sels de chrome, sels de fer, sels de zirconium… Il s’effectue par trempage des peaux dans des foulons. Les sels de chrome, dont la technique de mise en œuvre a été découverte à la fin du XIXe siècle, sont les plus fréquemment utilisés. En quelques heures ou quelques jours, ce tannage rapide produit des cuirs plus ou moins souples, très résistants à la traction et aux déchirures et supportant des températures élevées.
La méthode la plus ancienne repose sur l’emploi de tanins végétaux : écorces d’arbres (de chêne le plus souvent, mais aussi de mimosa, châtaignier, bouleau…), de feuilles ou de racines. Le tanin est choisi en fonction de l’espèce animale dont provient la peau et des propriétés recherchées pour le cuir. Ce tannage s’effectue par trempage des peaux dans des cuves contenant les tanins ou dans des foulons de tannerie. Il prend du temps – entre quelques jours et plusieurs mois –, et son coût est donc nettement supérieur.
Il produit des cuirs souvent fermes, voire durs, utilisés dans la fabrication de semelles, de selles, de bandoulières et poignées de sacs, de ceinturons, dans l’ameublement…
Le tannage mixte ou combiné consiste à retanner au chrome des peaux tannées végétalement ou inversement, pour les rendre plus stables et pour profiter des avantages des deux procédés.

 

« Au début, je prenais du papier ou du plastique que j’agrafais ou scotchais sur la pièce pour faire des gabarits. Avec le temps on apprend à gérer la forme, c’est-à-dire à visualiser les volumes, prévoir les pinces (plis) au bon endroit avec la bonne inclinaison. Maintenant, je ne fais quasiment plus de gabarit. » Et grâce à son téléphone, elle photographie désormais la pièce à recouvrir sous tous les angles, prend des mesures au mètre ruban et les transcrit à même la photo sur son portable avec un stylet : « C’est magique et très pratique ! »

Le traçage est réalisé avec un crayon argenté spécial cuir qui se gomme facilement. Paola utilise ensuite des ciseaux qui peuvent couper jusqu’à 4 millimètres d’épaisseur ou un cutter solide. « Il faut un geste précis. Les gens s’étonnent souvent de mes ongles. C’est une sécurité pour moi. Le cutter, au lieu d’emporter la pulpe du doigt si je ripe, coupe un bout d’ongle que des couches de vernis successives ont rendu très dur. Mais les ongles un peu longs et peints, parfois ça surprend quand j’arrive sur un bateau ! »

« Je ne suis pas couturière, je suis marin ! »

Pour faire une pince, Paola pratique une incision en triangle et enlève la matière en trop. Il peut y avoir plusieurs phases de découpe successives pour un même travail. « Quand je fais une pièce un peu complexe, je prends les mesures de base, je fais une prédécoupe large et je prévois les encoches pour les pinces. Je retourne à bord avec le morceau de cuir découpé large, je place précisément les pinces et je termine ma découpe. »

Le savoir-faire consiste à modeler le cuir pour l’ajuster au plus près, sans qu’il plisse ou forme un creux… Sur les cuirs chromés qu’on ne mouille pas, tout est question de découpe. Celle-ci doit être d’une précision extrême pour qu’une fois en place, le cuir soit tendu, mais pas trop, et que les bords soient parfaitement joints. Sans écart, ni chevauchement.

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La réputation de Paola n’est plus à faire : elle pare régulièrement de cuir les plus grands yachts classiques, comme Moonbeam of Fife, ex-Moonbeam III, yawl de 20,07 mètres lancé en 1903 et regréé en cotre en 1988, ici photographié par Gilles Martin-Raget aux Voiles de Saint-Tropez en 2013. © Gilles Martin-Raget

L’opération est tout aussi technique quand il est nécessaire de mouiller le cuir pour le mouler autour de l’anneau de mât. « Je coupe une bande de cuir à la taille maximum de la circonférence, je la mouille, je la mets en forme de tube et la serre autour de l’anneau. Je tire et je tapote avec une massette pour évacuer les boursouflures. Je pousse aussi avec le bout de mes doigts pour enlever le surplus. Je marque, je coupe, je remets en place et je recommence jusqu’à obtenir l’ajustement parfait. » Pour maintenir le cuir pendant la mise en forme, elle noue de fines bandes de cuir serrées autour de l’anneau.

Vient le parage, qui consiste à désépaissir les bords de la pièce de cuir. Affiner une bordure permet, par exemple, de réaliser une couture bord à bord sans surépaisseur. Selon l’épaisseur du cuir et la quantité à enlever, Paola utilise le tranchet, qui est une lame pointue, un cutter et parfois, mais plus rarement, une pareuse, pour amincir de grandes surfaces. « J’ai aussi appris à soigner les tranches en regardant des vidéos sur des sites de maroquinerie. Je brûle la tranche au fer à chaud. Ça la noircit, la durcit et donne une finition plus propre. Il m’arrive aussi de faire un biseau, d’arrondir une tranche, de la poncer, de la colorer, selon le rendu que je veux obtenir. »

Paola choisit ensuite un gabarit pour les points selon leur longueur et la pièce à réaliser. Celui qu’elle utilise le plus souvent est en plastique transparent ; il comporte une rangée de points espacés d’un centimètre et placés à un demi-centimètre du bord. Elle pose ce plastique sur la pièce de cuir, marque la place des trous à travers le gabarit, puis perce avec un emporte-pièce.

Tout est cousu main. « Je me sers d’aiguilles rondes de bourrelier. Je ne travaille pas à la paumelle et j’ai arrêté de tirer les fils avec mes mains, c’était trop douloureux, elles se déformaient. Maintenant, j’utilise des pinces. » Le fil polyester ciré, le plus souvent marron, est utilisé pour le point en croix et le point de voilier, fermés ensuite avec des nœuds plats et des demi-clés. « Je ne suis pas couturière, je suis marin ! », rappelle Paola.

Dans le cas des anneaux, le mode de couture est particulier. Une fois le cuir mis en forme, Paola le retire du support, termine sa découpe, marque ses points, perce, remouille le cuir, le replace et coud directement sur l’anneau. « Je couds, j’avance, mais je reviens régulièrement en arrière pour resserrer les points au fur et à mesure. C’est ma façon de parvenir à une jointure parfaite sans déchirer le cuir, qui sèche ensuite en place. »

Fourrage d’une poulie. La pince à bec courbe permet de serrer les fils de polyester ciré, opération qui serait trop douloureuse à la main. © Emmanuelle Pouquet

Chaque doigt semble sculpté par la tâche

Outre les pinces et cutters, les marteaux et la massette ou le compas à pointe sèche pour rapporter les mesures, Paola possède un trésor d’outils anciens chinés sur les brocantes : « Je ne sais pas forcément à quoi ils servent, mais je leur trouve toujours un usage. » Une collection de petites machines patinées par le temps trouve place dans l’atelier : deux machines à coudre Pfaff, dont une 138 – « comme dans toutes les voileries, c’est increvable ! » –, et une surjeteuse. Elles servent surtout à confectionner des objets de maroquinerie et de décoration vendus à l’atelier : mobilier, sacs, ceintures, blagues à tabac, patchworks réalisés dans des chutes. Il y a aussi une belle pareuse rouge, la presse emporte-pièce pour faire les trous, et d’autres petites presses avec différents embouts, utilisées pour poser rivets, boutons pressions ou œillets.

Toutes ces opérations sont éprouvantes pour les mains. Celles de Paola Cinquanta sont impressionnantes : chaque doigt semble avoir été musclé, sculpté par la tâche, jusqu’à devenir un outil de précision. « Pour un seul bateau, il m’arrive d’avoir quatre-vingts poulies à gainer. Alors il faut améliorer son geste. Il doit devenir méthodique et parfait. » Quatre-vingts poulies, cela représente cent-soixante joues et quatre-vingts corps centraux à découper, parer, assembler et coudre. « Je travaille poste par poste. Je m’installe par exemple pour faire tous les trous et le geste devient automatique. On élimine le superflu, je deviens une machine. C’est un travail que je fais en écoutant des livres audio. »

Ce savoir-faire de précision exige une forme physique d’athlète, notamment lorsqu’elle doit intervenir sur le gréement : haubans, ridoirs, étais, pataras, jusque dans les barres de flèche… « Je dois tout préparer et coudre sur place. » Prendre les mesures, mais surtout coudre un fourreau de cuir à l’extrémité d’une barre de flèche, accrochée à 45 mètres de haut… C’était en mai dernier, sur le mât du Ponant où Paola a été appelée à travailler par Rigging Solution (Antibes). « Il m’arrive de travailler dans des endroits, des positions et des conditions météo difficiles, parce qu’il y a des délais à respecter. Mais la plupart du temps, c’est plutôt agréable ! »

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Sur les mains sculptées par les années de travail de Paola, le vernis à ongles peut surprendre… C’est pour la sellière une sécurité : si elle ripe en travaillant au cutter, l’outil attaque un bout d’ongle renforcé par les couches de vernis successives, plutôt que d’emporter la pulpe du doigt ! © Emmanuelle Pouquet

« Quand je dois travailler dans les gréements, ça peut durer des heures. Le baudrier finit par couper la circulation, alors je prends ma vieille sellette de parapente avec laquelle je peux rester une demi-journée en l’air. » Son petit gabarit, 47 kilos, l’avantage : « Il m’a sans doute aidée aussi à naviguer. On m’embarquait parfois pour compléter l’équipage sans dépasser le poids autorisé en course ! »

L’expérience acquise et son souci de perfection ont façonné la réputation de Paola Cinquanta. Voilà vingt ans qu’elle revêt de cuir la belle Mariette. Moonbeam of Fife (ex-Moonbeam III), Adria, Skylark, Lelantina, Bluebird, Comet, Eva, Cielo, Rowdy, Serenade, Sovereign et bien d’autres se parent régulièrement de ses élégants gainages. « J’ai travaillé sur de nombreux bateaux du circuit classique de Méditerranée, en France, mais aussi en Italie, en Espagne, en Angleterre. Et j’interviens aussi en Bretagne sur Arlequin, Bluered… »

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Perçage d’avant-trous à la presse emporte-pièce. © Emmanuelle Pouquet

« le bonheur de régater est toujours là ! »

Avec un plaisir chaque fois renouvelé : « J’ai la meilleure place : j’arrive en fin de chantier, quand le bateau est fini et je viens faire le boulot qui plaît aux propriétaires parce qu’il apporte la touche esthétique finale. Alors ils sont contents… et moi aussi ! »

Paola constate que le monde des régates classiques a évolué en trente ans : il était plus convivial et moins sérieux autrefois, même si l’esprit de compétition était bien réel. Depuis, des transfuges venus de la voile moderne ont rejoint le milieu. « Des propriétaires se sont intéressés à la restauration ou à la construction de répliques. Une partie d’entre eux est là pour gagner, il y a donc plus d’équipages professionnels, les enjeux ne sont peut-être plus tout à fait les mêmes. Mais le bonheur de régater est toujours là et l’ambiance reste très sympa ! »

Parmi les réalisations en cours, Paola a été contactée par d’anciens clients pour refaire les cuirs de deux unités d’une trentaine de mètres, actuellement en travaux, l’une en France, l’autre en Hollande. « Je suis heureuse d’avoir choisi cette voie. J’aime toujours autant travailler le cuir, c’est une matière très agréable qui offre des possibilités infinies. Et j’ai encore beaucoup de choses à apprendre », se réjouit Paola.

Mais quand elle fixe l’horizon, Paola, la navigatrice, ne cache pas son envie de reprendre la mer : « En attendant de participer à une nouvelle transat – mon rêve ! – j’ai embarqué sur les épreuves de fin de saison du circuit classique, la Monaco Classic Week, les Régates royales de Cannes et les Voiles de Saint-Tropez. » Une belle respiration, attendue impatiemment du fond de son atelier après une année 2019 particulièrement dense, avec, notamment, un chantier de cent poulies à recouvrir de cuir pour El Boughaz I, une goélette à trois mâts de 1930… 

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