Norvège, l’autre pays des phares

Revue N°277

Le phare de Landegode, au Nord de Bodø (comté de Nordland). Sa tour métallique de 29 mètres de hauteur a été érigée en 1902 et la portée de son feu est de 18 milles. Un hôtel de Bodø organise des séjours dans les locaux où vivaient ses gardiens. © Rune Nylund Larsen

Par Vincent Guigueno. Voyage en Scandinavie en compagnie du fondateur  du musée des Phares de Norvège. L’occasion de découvrir quelques sites exceptionnels et d’appréhender la manière originale et exemplaire dont ce grand pays maritime gère et valorise son patrimoine depuis l’automatisation des feux.

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie et d’encadrés supplémentaires.

Soixante et onze degrés, cinq mi­nu­tes et trente-trois secondes : « Bien­venue à Slettnes (Velkommen til Slettnes), le phare continental le plus au Nord du monde. » La pan­carte qui accueille le visiteur ne précise pas que pour le titre de « phare le plus au Nord du monde » toutes catégories confondues, Slettnes est « battu » de quel­ques secondes d’arc par le phare îlien de Fruholmen, situé à l’Ouest du cap Nord. En ce mois d’avril 2015, tandis que la neige a partiellement fondu malgré une atmosphère encore fraîche, nous devisons avec Jo van der Eyden au bord de la mer de Barents, dérangeant à peine un maigre troupeau de rennes et quelques oiseaux marins.

Jo est le directeur du musée des Phares de Norvège. Depuis quelques années, nous nous voyons régulièrement pour échanger sur nos expériences en matière de patrimoine et pour essayer de faire progresser la coopération internationale dans ce domai­ne, encore largement sous la tutelle des techniciens des services des phares. Au fil de ces échanges, il m’est apparu que la politique menée en Norvège était inspirante pour d’autres pays, dont la France. En effet, le modèle « entrepreneurial » des îles Britanniques, où la gestion des phares est déléguée depuis des siècles à des corporations de droit privé, est difficilement transposable dans des pays plus fortement marqués par l’intervention de l’État. Il n’y a ni Fastnet ni Bell Rock sur les côtes norvégiennes, mais une multitude de sites somptueux à découvrir : une île ou l’entrée d’un fjord, signalée par une tour métallique rouge flanquée de maisons de bois. Nous verrons qu’il est parfois compliqué de distinguer les phares norvégiens les uns des autres, même pour les meilleurs spécialistes.

Deux cents phares érigés entre 1830 et 1910

La Norvège est une grande nation côtière et maritime. Son littoral, aussi fractal que celui de la Bretagne, mesure plus de deux fois la circonférence de la Terre. Le paysage varie entre mer ouverte, récifs, fjords profonds, archipels composés d’îles de toutes tailles. En raison de conditions climatiques extrêmes, la côte norvégienne est l’une des plus rudes et des plus difficiles pour la na­vi­ga­tion. Pour sécuriser le trafic maritime, deux cents phares ont été bâtis, soit autant qu’en France. La Norvège n’en comptait qu’une douzaine au début du XIXe siècle. La plupart ont donc été construits entre 1830 et 1910, tandis que le royaume, passé de la tutelle danoise à une union personnelle avec les souverains suédois, était en route vers son indépendance politique – celle-ci intervient en 1905. On trouve de grands phares en fer, en pierre et en béton, ainsi que des bâtiments en bois. Les routes ma­ri­times et les zones de pêche sont également balisées par des milliers de petits feux.

Tous les phares norvégiens sont au­jour­d’hui automatisés. Comment le pays a-t-il géré sa « transition patrimoniale » à la fin des années 1980 ? Jo van der Eyden est un personnage clé de cette histoire. Il est ethnologue maritime, spécialiste de la pêche sur la côte Sud du pays, quand il rejoint en 1986 l’administration culturelle de sa région d’adoption, le comté de Vest-Agder. Jo s’ins­talle à Kristiansand et travaille à un plan ré­gional de préservation et de mise en valeur des phares, qui aboutit en 1992 à un projet pilote pour douze sites. Cette initiative locale est ensuite reprise à l’échelle du pays, la Norvège étant la première nation à se doter d’un inventaire scientifique et, dès 1997, d’un plan national de protection des phares.

La démarche est à la fois culturelle – quatre-vingt-quatre phares sont désormais classés au titre des Monuments historiques – et contrac­tuelle, l’administration maritime et côtière (Kystverket) – l’équivalent norvégien de nos Affaires maritimes – cherchant des partenaires, publics ou privés, pour gérer les sites abandonnés par leurs gardiens. Soixante-seize phares sont aujourd’hui « sous contrat », c’est-à-dire propriétés de l’État mais animés par un tiers. Plus de cinquante d’entre eux offrent des séjours et des activités culturelles ou sportives.

Au-delà de ces mesures techniques, la Norvège a également institué en 1993 un séminaire de travail sur l’histoire et le pa­tri­moine des phares, le Fyrhistorisk Seminar, coorganisé par l’Administration, le musée de Lindesnes et l’Association des phares his­to­riques de Norvège (Norsk Fyrhistorisk Fore­ning). On aura deviné qu’en norvégien, « phare » se dit fyr… Il y a donc trois piliers dans la politique patrimoniale des phares de Norvège : les Affaires maritimes, une association de passionnés et un musée incarné par son patron, Jo van der Eyden. L’histoire de ce troisième pilier est propre à la Norvège. S’il existe plusieurs musées des phares dans le monde, aucun ne joue le rôle d’animateur à l’échelle nationale qui a été confié à celui de Lindesnes.

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Le phare de Lindesnes, à l’extrême Sud de la Norvège. Son premier feu date de 1656, mais la tour actuelle, en fonte, a été érigée en 1915 et porte une optique Fresnel. Le site accueille désormais un musée des Phares de Norvège animé notamment par deux anciens gardiens. © Rolf Dybvik

Lindesnes, le vétéran allumé en 1656 sur ordre du roi du Danemark

Jo ne s’est pas contenté de piloter depuis un bureau son plan de préservation des pha­res du comté de Vest-Agder. Il a rapidement ancré son action dans un site réel. Lindesnes – qui voudrait dire « la fin » en vieux norrois – est la pointe terrestre la plus méridionale de Norvège. Le phare du même nom est aussi le plus ancien du pays. L’histoire mondiale des phares distingue volontiers la création du service des phares anglais, Trinity­ House, en 1514, comme un événement charnière. Il conviendrait d’ajouter un autre jalon important, quand, en 1561, le roi du Danemark, Fredérick II, décide d’éclairer la route maritime entre la mer du Nord et la Baltique. L’allumage simultané de trois feux dans le Kategatt – Skagen, Anholt et Kullen – représente, pour l’histoire moder­ne, le premier exemple­ de balisage noctur­ne en réseau. Celui-ci est toutefois insuffisant. Un siècle plus tard, en 1656, un phare est allumé à Lindesnes sur ordre du roi du Danemark. Ce n’est alors qu’une lanterne faiblement éclairée par trente bougies. L’ex­périence du­re le temps d’un hiver et il faut attendre soixante-dix ans pour que deux foyers de charbon à l’air libre soient installés à Lindesnes et sur l’île voisine de Markøy. Cette double source de lumière permet de distinguer ce cap de celui de Skagen, au Nord du Danemark, où brûle également un feu à charbon. L’écart de plus de trois degrés en longitude entre les deux pointes en dit long sur les erreurs potentielles de navigation au début du xviiie siècle, alors que commence la quête de l’exactitude du point en mer.

En 1854, une magnifique optique française de premier ordre est commandée pour Lindesnes à la fabrique parisienne Henry-Lepaute. La Norvège fut une bonne cliente des ateliers français, dont elle conserve­, en fonctionnement, des pièces exceptionnel­les. Dès 1832, une première lentille de Fresnel est ainsi installée au phare d’Oksøy, près de Kristiansand. L’optique de Lindesnes est déplacée en 1915 dans une tour métallique. Celle-ci est assez trapue, la hauteur du cap as­su­rant déjà une confortable portée de 20 milles. L’optique tourne sur des galets et non sur un bain de mercure, si bien que sa rotation est plus lente que celle des grandes optiques de France et produit un éclat blanc toutes les 20 secondes. Alors que la France a massivement adopté le mercure à la fin du xixe siècle, plusieurs pha­res scandinaves – Lin­desnes, mais également Hirschals au Danemark – ont conservé cette technologie.

Deux anciens gardiens intègrent l’équipe du musée

En 1997, un comité est constitué pour faire de Lindesnes un musée national. Son conseil d’administration réunit les collectivités locales (comté, région) et les mi­nis­tères en charge de la mer et de la culture. Le pha­re était alors en cours d’automatisation – elle sera effective en 2003 – et les gardiens assumaient depuis longtemps l’accueil des touristes. Ce bout du monde et son phare atti­raient déjà entre trente et quarante mille visiteurs par an. Ils sont aujourd’hui plus de soixante mille. Jo ne vient pas tous les jours de la ville voisine de Kristiansand. Il s’appuie sur une équipe de huit personnes qui assu­rent la gestion du site et la médiation avec le public. Plusieurs bâtiments de bois, peints en blanc ou en rouge – les anciens logements des gardiens et de leurs familles – abritent l’équipe du musée, ainsi que deux gardiens titulaires encore affectés par l’administration côtière, alors que le phare est automatique. Ils ont intégré l’équipe du musée et jouent parfaitement leur rôle d’au­thentiques gardiens dont les anecdotes font la joie des touristes. Kjell, l’un des deux gar­diens, a installé un vivier à ho­mard dans son hangar à bateau : une étape incontournable de la visite guidée.

Le bâtiment principal, qui accueille un centre d’interprétation, est presque in­vi­sible puisqu’il a été creusé dans la roche. Décidé et financé par l’État et les collectivités en 2000, inauguré trois ans plus tard avec l’automatisation du phare, ce centre comprend un auditorium, où se produisent des troupes de théâtre et des ensembles musicaux, une salle d’exposition temporaire, une bouti­que… mais aucune exposition permanente. Le parcours d’ethnologue maritime de Jo a fortement influencé l’esprit de ce musée, conçu comme une « fonction » plutôt que comme un lieu d’exposition. Ici, le travail scientifique, les publications, la collecte de mémoire, la médiation l’emportent sur le fétichisme de l’objet ou de la collection.

Quelques exemples permettent de mieux comprendre cette démarche. Alors que le musée des Phares d’Ouessant expose la réplique d’un feu à charbon, celui de Lindesnes en présente un exemplaire à l’air libre et qui fonctionne occasionnellement. Ainsi comprend-on mieux l’efficacité visuelle de ces feux très courants aux xviie et xviiie siècles, mais également leur point faible : la forte consommation de combustible qu’ils nécessitaient, surtout dans un pays où, même à son extrême Sud, la durée du jour est de moins de sept heures l’hiver.

Le phare de Landegode, érigé sur un îlot au Nord de l’île éponyme, éclaire l’entrée du Vestfjorden, au Sud des îles Lofoten. En bas, à droite : Lindesnes, la pointe méridionale de la Norvège se trouve à 2 518 kilomètres du cap Nord et à 2 814 kilomètres du phare de Slettnes. © Lausanne

La corne de brume désaffectée remise en service pour les visiteurs

Cette médiation fondée sur des dispositifs techniques opérationnels est particulièrement spectaculaire pour le son. Quand l’administration côtière a désaffecté la cor­ne de brume de Lindesnes, le musée a souhaité en prendre le contrôle afin de l’ac­tionner de temps à autre. Quand ils ont annoncé dans le journal local la remise en service de leur corne, Jo et son équipe ont été très surpris de voir débarquer une foule nombreuse venue l’écouter. C’est alors qu’ils ont décidé d’instituer « le jour de la corne de brume », chaque dernier dimanche de juillet. Cette manifestation attire désormais un large pu­blic auquel de nombreuses activités sont proposées. En 2015, il y eut une course cycliste pour les enfants et un concert de la chanteuse folk suédoise Sofie Lisebrant dont le der­nier disque s’intitule Lighthouse Stories. Et l’initiative semble avoir fait école puis­qu’un disque compact réunissant les sons de plusieurs cornes de brume a même été produit, que l’on peut se procurer à la boutique du musée. Pour peu que l’on ait l’oreille fine, il est possible ainsi d’apprécier les subtiles différences entre les sons de chaque établissement.

Le dernier exemple illustrant cette politique de médiation est un projet botanique imaginé par le musée de Lindesnes avec le Museum d’histoire naturelle de Kristiansand et l’université de Bergen. Les trois institutions ont mené un inventaire des espèces végétales présentes autour des phares les plus isolés. Le but est de déterminer les plantations de fruits et légumes faites par les gardiens pour se nourrir ou pour acclimater des plantes sous des latitudes très septen­trionales. C’est ainsi qu’autour du phare de Lindesnes poussent pommes de terre, rhubarbe, oignons et topinambours.

Ces trois actions montrent l’esprit dans lequel Jo et son équipe envisagent leur métier de passeurs de l’histoire et de la mémoire des phares. La transposition des initiatives patrimoniales norvégiennes est-elle envisageable en France ? Le musée du Créac’h prendra-t-il la responsabilité technique et patrimoniale de la corne de brume désormais muette ? Cultivera-t-on à nouveau des légumes au pied du phare des Sept-Îles ? Les établis­sements des Baleines, de Fréhel ou de Chassiron rallumeront-ils un feu à charbon pour raconter leur histoire ?

Une visite à Lindesnes est très inspirante pour comprendre la manière dont un phare peut devenir un lieu culturel et patrimonial vivant, rayonnant à l’échelle locale et nationale. Lindesnes est certes un phare d’exception par sa localisation, son environnement, la longue histoire de la si­gna­li­sa­tion maritime à cet endroit… Mais c’est aussi le dynamisme et la convivialité de l’équipe du musée qui ont permis à Lindesnes de devenir le site de référence pour la communauté engagée dans la sauvegarde du patrimoine des phares.

Celle-ci se réunit tous les ans, à l’occasion d’un séminaire qui servira de modèle pour proposer la tenue en France de « journées des phares ». Nous voici donc en route pour Bodø, une ville portuaire sans charme du comté de Nordland, légèrement au Nord du cercle polaire. L’hôtel Skagen où nous sommes hébergés a pris en charge depuis 1994 la gestion du phare de Landegode. Il y propose des séjours pour des groupes comme celui que nous formons. Une visite technique est prévue au lendemain de notre arrivée.

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Le phare de Tranøy, au fond du Vestfjorden devant les montagnes enneigées des Lofoten. Avec leur tour métallique à bandes rouges et blanches, beaucoup de phares norvégiens se ressemblent, tant et si bien que même les spécialistes se font piéger au quiz des phares. © Rune Nylund Larsen

Le ciel est gris ce matin-là, quand nous quittons le port pour une minicroisière vers le phare, situé sur une petite île, à une dizaine de milles au Nord de Bodø. Nous abor­dons l’île pour rejoindre une grande salle commune, où le groupe échange ses expériences de gestion des phares. En fin de jour­née, l’atmosphère studieuse fait place à un moment dont je ne saisis pas im­mé­dia­tement la solennité : c’est l’heure du « quiz des phares » concocté par André, un fringant quadragénaire. Alors qu’il était adolescent, André était devenu, pendant une semaine, la star d’un jeu télévisé norvégien du genre Questions pour un champion dont le thème était les phares. André écrasa les autres concurrents, mais échoua sur l’ultime photographie…

Aurait-il mal digéré cet événement qu’il ressasserait chaque année en préparant son fameux quiz ? En tout cas, chacun semble conscient de la dimension cathartique du jeu et commence à chercher les noms des sites représentés dans un impressionnant silence. Les hésitations de ce panel d’éminents spécialistes ne laissent pas de sur­prendre : les résultats, proclamés par André à l’heure du repas, sont excellents, sans être parfaits. Le caractère « générique » des phares de Norvège – une tour de métal rouge au fond d’un fjord ou sur un îlot comme à Landegode – serait-il plus marqué que celui des phares de France, pourtant issus d’une grammaire architecturale codifiée par les ingénieurs ?

Il est temps de quitter Bodø pour accomplir avec Jo notre vieux rêve : rejoindre les deux phares les plus éloignés de Norvège, distants de 2 814 kilomètres si l’on en croit une pancarte plantée à Lindesnes. Nous sommes accompagnés par Jan Robert Jore, un documentariste qui travaille régulièrement avec Jo pour le site Internet dédié aux phares de Norvège, mais également d’autres pays riverains de la mer Baltique et même de France – à l’occasion des fêtes de Brest 2012, nous avions réalisé ensemble un court-métrage consacré à Ouessant : Un voyage sur l’île des phares.

Jo, Jan Robert et moi prenons l’avion pour Tromsø, puis Kirkenes, à la frontière entre Norvège, Finlande et Russie, comme le suggèrent les caractères cyrilliques du poste de douane. À chaque étape, l’aéronef diminue de taille pour n’être plus, sur le saut de puce entre Kirkenes et Mehamn, qu’un petit coucou à hélices où l’ambiance est proche de celle d’un autocar de campagne. Nous som­mes accueillis à l’aéroport par une bénévole du musée de Gamvik qui gère le phare de Slettnes. Jeannette est américaine, d’origine norvégienne, et a choisi de venir s’installer dans cette région désertique. Après trente minutes de route, une tour rouge cerclée de blanc, haute de 40 mètres, se détache nettement sur la côte basse de la plaine côtière. Construit en 1905, il a été gardé pendant un siècle. C’est l’un des rares phares du comté de Finnmark à ne pas avoir été détruit pendant « l’automne de feu » de 1944, c’est-à-dire la destruction quasi complète des villages et des infrastructures de la région au moment de l’évacuation des troupes allemandes. Le Finnmark avait été occupé et fortifié par le Reich, afin de contrarier l’approvisionnement de l’Union soviétique par les convois­ de l’Arctique. Comme partout le long du mur de l’Atlantique, les pacifiques phares étaient devenus des points d’observation pour l’occupant.

La rébellion de Mehamn : pêcheurs de morue contre chasseurs de baleine

Velkommen til Slettnes, bienvenue à Slettnes ! Dans quelques semaines, le phare sera ou­vert au public, ainsi que son cybercafé et ses chambres d’hôte. Mes compagnons de voyage me font remarquer la stricte égalité en surface et en confort des logements réservés aux gardiens, quel que soit leur grade. Ils voient dans le travail des architectes Gudolf Blakstad et Herman Munthe-Kaas la marque d’un « so­cia­lisme » propre à la région, la première à avoir élu des députés travaillistes, au début du xxe siècle, suite à la « rébellion de Mehamn ». Ainsi a-t-on baptisé le soulèvement des pêcheurs de morue contre les baleiniers.

Le phare de Slettnes, au bord de la mer de Barents. Il est vanté comme le feu le plus septentrional du continent européen, mais celui – insulaire il est vrai –, de Fruholmen, dans son Ouest, se situe 500 mètres plus au Nord. Soleil de minuit oblige, ces feux ne s’allument que du 12 août au 24 avril. © Gamvik Museum

Présente dans le comté depuis le xvie siècle­, la chasse à la baleine y prend un essor considérable à la fin du xixe siècle avec l’apparition de la vapeur et du canon lance-harpon. À tort ou à raison, les pêcheurs locaux associent le massacre des baleines et la raréfaction de la morue, qui ne serait plus rabattue vers la côte par les mammifères marins. Le 2 juin 1903, une foule attaque l’usine baleinière de Mehamn, détruisant les machines. L’armée est appelée en renfort par une police locale débordée, mais elle arrive après la ruine totale de l’usine. Quelques fauteurs de troubles sont condam­nés à des peines symboliques pour van­da­lisme. À l’automne, quatre députés travaillistes sont élus en faisant campagne pour la protection des baleines.

La nuit tombe sur Slettnes. Jeannette nous quitte tandis que le feu s’allume : un éclat blanc toutes les 20 secondes, le mê­me signal que Lindesnes, l’autre phare « extrême » du pays.

Au matin, nous faisons la connaissance de Marine et Quentin, dont le fourgon immatriculé en France avait attiré notre attention sur le parking. À la recherche de la nature la plus sauvage d’Europe, ils participent au comptage de labbes pomarins (Stercorarius pomarinus) et de plongeons à bec blanc (Gavia adamsii) dans le cadre d’un observatoire des migrations. Marine et Quentin reprendront en­suite leur voya­ge afin de faire connaître et proté­ger l’environnement du Finnmark. La rou­te des pha­res croise sou­vent celle des passionnés de nature.

Jo et Jan Robert ont deux objectifs pour cette journée : faire quelques images de Slettnes pour leur site Internet et discuter avec Thorstein, le conservateur du musée local de Gamvik, qui vient nous chercher au volant d’une voiture antédiluvienne équipée d’un minichasse-neige. Son musée du bout du monde est installé dans une an­cienne conserverie, fermée à la fin des années soixante.

Le parcours muséographique évoque la vie d’une communauté tournée vers la pêche à la morue et à la baleine. Les Samis – le peuple indigène du Finnmark – habitent le territoire depuis au moins dix millénaires. La colonisation norvégienne date du Moyen Âge tandis que la pêche se développe dans les eaux du Nord. Un imposant séchoir à poisson rappelle cette relation de longue durée entre la mer et les hommes dans ce grand Nord. Thorstein nous accueille et, à l’issue de la visite, écoute les propositions de Jo et Jan Robert. Depuis 2008, Lindesnes est à la tête de réseau de quatre musées auxquels l’administration maritime norvégienne a confié­ la mission de documenter et de faire connaître l’histoire des phares. Les autres musées associés sont, du Sud au Nord, Jæren, près du port pétrolier de Stavanger, Sunnmøre, près d’Ålesund, une région réputée pour ses bâtisseurs de phare, et les Lofoten. Le musée de Gamvik et le phare de Slettnes deviendraient ainsi le relais pour la grande région du Nord-Norge. L’affaire semble en bonne voie.

Retour à Kirkenes à bord de l’Express côtier Lofoten

Nous retournons à Mehamn pour rallier Kirkenes à bord de l’Express côtier. Difficile de croire qu’un ferry va s’arrêter au fond de ce fjord pour trois passagers. Le miracle se produit pourtant quand le MS Lofoten, le plus ancien navire de la compagnie Hurtigruten (1964), apparaît et vient lentement s’amarrer au quai. Alors que nous dînons au milieu de retraités allemands, Jo et Jan Robert évo­quent leur prochain projet : tourner un film dans les détroits qui sé­parent Norvège, Danemark et Suède – le Skagerrak, le Kattegat, l’Øresund – à bord du Gamle Oksøy, un baliseur de 1962 dont le musée s’est porté acquéreur. Cette balade entre mer du Nord et Baltique permettrait de retisser, par l’image, les liens d’une histoire maritime dont les phares sont l’une des traces.

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Le baliseur Gamle Oksøy, lancé à Oslo en 1962, a ravitaillé les phares de Norvège jusqu’en 1996, avant d’être confié au Conservatoire de Bredalsholmen, à Kristiansand, où sont restaurés les navires en métal d’intérêt patrimonial. Il appartient depuis 2014 au musée des Phares de Lindesnes. © Jan Robert Jore

Une pensée me traverse l’esprit en écoutant Jo et Jan Robert. La question du « lieu » d’un musée des Phares me taraude depuis près de vingt ans, quand j’écrivais les premières lignes de ma thèse, racontant la destruction du dépôt des phares du Trocadéro et le transfert de ses collections vers le Créac’h, à Ouessant. Où situer idéalement un musée des Phares ? Dans un « vrai » phare comme ceux du Créac’h et de Lindesnes ? Si l’on réfléchit aux orien­tations du musée des Pha­res de Norvège données par Jo, fondées sur l’action culturelle, le patrimoine immatériel, la connais­san­ce, ne serait-il pas plus ap­pro­prié de l’ins­taller à bord d’un na­vire, un ancien baliseur par exemple, équipé pour accueillir des scientifi­ques, des créateurs, des cinéas­tes, des photographes, des artistes dont la production alimenterait un site Internet, com­me celui de Jan Robert ? L’équipe de ce musée formerait un vé­ritable équipage toujours en mouvement vers un autre phare.

Demain matin, le Lofo­ten entrera dans le port de Kirkenes, terminus de la ligne de l’Express côtier. Dans quelques mois, Jo pren­dra sa retraite du musée des Phares et se consacrera à l’écriture. J’espère retrouver un jour mes collègues, devenus des amis, à bord du Gamle Oksøy et aller avec eux de phare en phare, sur toutes les mers du grand Nord. 

Webo-bibliographie : Danckert Monrad-Krohn, Norske fyr, nasjonal verneplan for fyrstasjoner, 1997.

<www.lindesnesfyr.no>, le site du phare de Lindesnes.

<www.fyr.no>, le site de l’Association des phares historiques de Norvège.

<www.kystverket.no>, le site de l’administration côtière norvégienne.

<http://corne.debru.me/>, le site dédié aux cornes de brumes.

<coastlight.net>, le site dédié aux phares de Norvège et d’ailleurs (on peut y visionner le documentaire sur Ouessant Un voyage sur l’île des phares).

<http://slettnes.seawatching.net/>, le site sur les oiseaux et les mammifères marins de Slettnes.

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