Water Wag ou l’invention de la monotypie

Revue N°277

Scallywag (au premier plan) à la Shannon Regatta de 2015. © Owen McNally

Par Nic Compton traduit par Alain Bories. En 1886, l’avocat dublinois Thomas Middleton lance une nouvelle jauge et, ce faisant, invente la monotypie. Cent trente ans plus tard, ses Water Wag naviguent toujours et de nouvelles unités sont mises sur cale, comme Mademoiselle lancée l’an passé par le chantier-école Skol ar mor en Loire-Atlantique.

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie et d’encadrés supplémentaires.

Ce mercredi soir de septembre 2015, les conditions sont mus­clées en baie de Dublin. Dans le port de Dún Laoghaire, les Water Wag s’apprêtent à pren­dre un départ dans une bonne brise de Noroît, des rafales à 25 nœuds contre le courant de Nord levant un fort clapot. Malgré tout, la lutte est chaude sur le plan d’eau : le comité en est à son second rappel général. La troisième procédure sera la bonne. Sitôt la ligne franchie, les spis se gonflent dans un claquement sec. Tandis que les équi­pages les plus à l’aise déjaugent leur mon­ture, d’autres peinent à maîtriser la toile. Quatre tours de parcours plus tard, sans cha­virage ni abordage malgré les dures condi­tions, cette manche du Captain’s Prize s’achè­ve par un duel entre deux couples, Cathy Mac Aleavey et Con Murphy sur Mollie, et Guy et Jackie Kilroy à bord de Swift. Les pre­miers l’emporteront de quelques secondes, une victoire historique puisque depuis cent vingt-neuf ans que la série existe, jamais une course n’a réuni autant de bateaux.

Mais revenons au xixe siècle. Thomas Middleton, avocat à Dublin, est passionné de plaisance. Durant ses temps libres, il embar­que souvent comme équipier à bord des unités du Royal Alfred Yacht Club de Dún Laoghaire ou de celles du Royal Irish Yacht Club dont il deviendra plus tard vice-commodore. À l’époque, les régates sont à handicap. Pour prendre l’avantage, architectes et voiliers innovent sans cesse ; on dit même qu’un bateau lancé en mai peut être surclassé dès juillet. La voile est un loisir de riches.

Cette situation ne convient pas à Middleton, membre de la toute nouvelle classe moyenne irlandaise. Il déplore que cette discipline sportive soit financièrement inabordable. Il regrette aussi que la compétition entre les concepteurs de bateaux occulte l’essentiel : les qualités de l’équipage. Pour y remédier, Thomas Middleton fait paraître un avis dans l’Irish Times du 18 septembre 1886 : « On envisage de créer à Kingstown [aujourd’hui Dún Laoghaire] une classe d’em­barcations à voile et dérive centrale, toutes construites et gréées de la même façon afin d’organiser régulièrement dans le port des courses en toute simplicité sur des bateaux à usage varié. Les messieurs intéressés par cette proposition sont invités à se renseigner sous le code M. 589 au bureau du journal. »

Si les bateaux sont identiques, chacun aura une chance égale

Quelques semaines plus tard, Middleton expédie à une cinquantaine de personnes de la région de Kingstown une circulaire où il précise son projet. « Du point de vue de la régate, cette flottille n’aura pas les mêmes performances que les fins voiliers du Dublin Sailing Club [nda : qui faisait courir des flottilles mixtes d’embarcations non pontées], mais la vitesse sur l’eau est une notion rela­tive : si tous les bateaux sont identiques, chacun aura une chance égale ; la course gagnera en équité et en intérêt. Chaque équipage devra s’appliquer à tout instant à profiter du moindre avantage pour vaincre. La régate ne sera plus une simple procession de bateaux ; elle mettra aux prises les équipages et non les architectes et les maîtres voiliers. Cela ne manquera pas de passionner les spectateurs à terre car les affrontements seront serrés et c’est bien le premier bateau à franchir la ligne qui sera le vainqueur. »

Le 27 octobre 1886, à Dublin, on se réunit pour finaliser le cahier des charges de ce bateau. Pour le concevoir, Middleton s’ins­pire des lignes de Cemiostomia, une praam écossaise à arrière norvégien – que l’on dit « écossais » en Irlande – dotée d’une innovante dérive centrale escamotable en métal qui permet de venir facilement à l’échouage. Les bateaux devant être mis à l’eau depuis la plage de Killiney à Shankill – le faubourg où vit Middleton, banlieue dublinoise des classes moyennes –, il faudra qu’ils soient suffisamment légers pour pouvoir être portés par deux hommes et assez marins pour affronter le ressac. Ces contraintes­ posées, on se met d’accord sur une longueur hors tout de 4 mètres, un maître-bau de 1,20 mè­tre, une grand-voile au tiers de 7 mètres carrés et un spi de 5,6 mètres carrés. La réunion levée, tout le monde se retrouve au Ship sur Lower Abbey Street, cette même taverne dont parle James Joyce dans Ulysse.

Quant au nom du bateau, Middleton sollicitera les futurs armateurs pour le trouver. Et c’est finalement Water Wag que l’on retient, sans doute à cause du grand nombre­ de hochequeues (wagtails) fréquentant la plage de Killiney. Middleton y fera clairement allusion dans sa convocation à l’assemblée suivante visant à « réunir la famille, voter des résolutions pour le bien commun et, d’une façon générale, se lisser les plumes en vue de la saison prochaine ». Ajoutons à cela que le terme wag signifie aussi « plaisantin ».

La championne de Water Wag Cathy Mac Aleavey et son Mariposa alors en construction. © Nic Compton

Conçu en Irlande mais construit en Écosse

Middleton est le premier à commander un bateau, non pas en Irlande d’ailleurs, mais en Écosse, au chantier de Robert McAlister­, à Dumbarton. Le fait que G. L. Watson, le grand architecte naval écossais, ait approuvé le plan de voilure du Water Wag – l’un des dessins porte son tampon – a peut-être joué. Eva est livrée en décembre 1886 et lancée à Kingstown le 1er janvier 1887. Dans la foulée, McAlister lance aussi Dot, Brenda et Yum Yum. En Irlande, on construit Oof Bird, qui se révélera hors jauge. Le 12 avril à 12 h 30, à Dún Laoghaire, se dispute la première régate de Water Wag, dont le coup d’envoi est donné par les cloches de la mairie – cette coutume durera jusqu’en 1889, année de l’achat d’un canon. Yum Yum l’emporte. C’est la première course de monotypes de l’histoire du yachting.

Treize « Wag » sont construits en 1887, puis douze autres l’année suivante. La flotte ne tarde pas à compter une cinquantaine d’unités, le record de participation à une régate étant de vingt-quatre bateaux. La classe attire quelques célébrités. L’écrivain et nationaliste irlandais Erskine Childers (1870-1922), auteur de L’Énigme des sables, tout comme Baden-Powell (1857-1941), le fondateur du scoutisme, ont chacun leur Wag. William Fife en construit au moins cinq en 1889 et 1890, dont Rose qui remporte vingt-cinq des trente-neuf régates disputées en 1890 – record toujours invaincu – et Ella qui détrône Rose l’année suivante…

Dixon Kemp, autre architecte célèbre, ne tarit pas d’éloges sur la série. Dans son Ma­nual­ of Yacht and Boat Sailing publié en 1910, il écrit : « Cette classe, germe du One Model Club, a totalement rempli ses buts initiaux, à savoir la limitation de l’avantage aux ri­ches et la conservation de la valeur de revente du bateau, assurée tant par ses performances en course que par sa facilité d’entretien. » Plus loin, il explique aussi pourquoi Fife facturait ses Wag 25 livres quand les autres chantiers les vendaient entre 15 et 20 livres. « Ces petites unités ne font pas le gros de sa production. Pour qu’il s’y intéresse, il faut qu’il s’y retrouve. » Rappelons qu’à l’époque Fife travaillait sur Shamrock en vue de la Coupe de l’America…

En inventant ce bateau, Middleton tenait aussi à ce que ses équipiers se fassent plaisir, tout simplement. « Le Wag n’a pas été conçu pour la vitesse, écrit-il. Les régates n’étaient pas envisagées comme de véritables compétitions, mais comme des sorties amicales à la voile autour de quelques bouées. » D’ailleurs, quand le club élit ses représentants – un roi, une reine, deux fous, deux chevaux et deux tours –, Middleton leur donne pour principale mission d’organiser autant « de joyeuses sorties en mer que possible. » Quelques années plus tard, afin de permettre aux régatiers les moins expérimentés de gagner un prix de temps en temps, la flottille sera scindée en deux divisions. Tandis que « les vieux oiseaux du club dont les plumes sont bien huilées et la tête bourrée de connaissances caduques » se retrouvent en première division, la seconde est réservée « aux blancs-becs qui ap­prennent tout juste à border, prendre un ris et barrer ».

Étonnamment, Middleton ne courra que quelques saisons en Wag, avant de se consa­­crer à d’autres tâches à terre, en qualité de trésorier honoraire, puis de « tour », de ca­pi­taine et enfin de président, fonction qu’il assumera jusqu’à sa mort, en 1931. Peut-être son absence aux régates de la classe est-elle simplement due au fait qu’il préférait courir sur Oriel, le yacht qu’il avait acquis en 1889 et avec lequel il remporta plusieurs courses en baie de Dublin ?

Un nouveau Wag pour enrayer le déclin de la série

Les premières entorses au règlement de la classe surviennent en 1898, quand des bateaux sont construits en thuya, un bois très léger, mais deux fois plus cher que l’essence habituelle… Ensuite, on continue à construire de nouvelles unités, mais à un rythme moindre de sorte que le nombre de Water Wag sur l’eau diminue. Pour enrayer ce déclin et renouer avec un coût aborda­ble, les règles concernant les matériaux sont durcies. Parallèlement, comme la plupart des bateaux mouillent désormais sur corps-mort et n’ont donc plus besoin d’être portés sur la plage, leur légèreté a moins d’importance et le cahier des charges est modifié en conséquence. C’est sur ces nouvelles ba­ses que les concepteurs sont invités à plancher.

J. E. Doyle, constructeur à Kingstown, propose ainsi le plan d’un dériveur à tableau de 4,34 mètres gréé d’une grand-voile houari, d’un foc et d’un spi – un dessin qui ressemble étrangement à celui d’un dériveur de 4,88 mètres que sa fille Maimie, dix-sept ans, vient d’adresser à la revue The YachtsmanQuoi qu’il en soit, si le plan de Doyle est retenu pour le nouveau Water Wag, ce n’est pas à lui qu’est confiée la construction des premières unités, son tarif à 18 livres et 10 shillings étant jugé excessif. Les quatre premiers bateaux sont construits par James McKeown, de Belfast, pour 14 livres et 10 shillings, un prix auquel il faut ajouter 2 livres, 16 shillings et 10 farthings pour les voiles.

Pour éviter les dérives du passé, les spécifications du nouveau Water Wag sont plus précises et plus contraignantes : le bordé et le plancher doivent être en pin ponderosa, le carreau en teck, la barre en frêne, les espars en épicéa. Les autres essences autorisées pour le reste de la construction sont le teck, le chêne ou l’orme d’Amérique. Autre règle : un bateau ne peut coûter plus de 16 livres et sa garde-robe plus de 3 livres.

Ce Wag revisité connaît un succès immédiat. Dès la fin de la première saison, douze bateaux régatent régulièrement devant Kingstown. À la suivante, ils sont vingt. Entre-temps, la tonture a été légèrement accentuée et la surface de voilure portée à 8,8 mètres carrés. Les évolutions suivantes se­ront mineures : un nouveau safran en 1908, des voiles en Tergal en 1958, un bordé en épicéa en 1961, des vide-vite, des sangles­ de rappel et des réserves de flottabilité en 1971, une bôme en bois-moulé en 1987… Aujourd’hui, l’époxy est autorisé partiellement, comme le Dyneema tressé pour le gréement et les manœuvres courantes.

Trois des six Water Wag présents à la Semaine du golfe en 2015. © Mélanie Joubert

Malgré ses détracteurs la série attire la crème des régatiers

Si ce dériveur n’est pas du goût de tout le monde – certains affirment que la monotypie bride le progrès de l’architecture navale et nuit aux chantiers –, on observe que la série attire la crème des régatiers du pays. En 1948, les trois champions de voile représentant l’Irlande aux Jeux olympiques de Lon­dres – Jimmy Mooney, Alf Delany et Hugh Allen – sont tous issus du Wag. En 1960, le « wagiste » Johnny Hooper court sur Flying Dutchman à Rome, puis sur Finn à Tokyo en 1964. Et cette tradition demeu­re puisqu’en 2015, Cathy Mac Aleavey, qui représentait l’Irlande en 470 aux Jeux de Séoul, a remporté le championnat de Wag en classe 1A.

Le Water Wag ne s’est pas cantonné à ses eaux natales de la baie de Dublin. D’importantes flottilles se sont développées de par le monde, probablement grâce à des Irlandais exilés. En 1906, le chantier Thornycroft de Singapour construit six Wag pour le Royal Colombo Yacht Club de Ceylan, des unités toutefois pourvues d’une teugue pour mieux affronter les vagues de l’océan Indien. Cette flottille atteindra dix-huit unités. Le Royal Madras Yacht Club comptera jusqu’à vingt et un bateaux, soit un de plus que le Port Dickson Yacht Club de Malaisie. Des flottilles naîtront aussi à Singapour, à Rio, aux îles Andaman… On raconte même que deux régatiers de cet archipel ont caché un Wag dans la jungle au moment de l’invasion japonaise, avant de s’en servir pour rallier Madras (aujourd’hui Chennai), à 800 milles de là, en trois semaines.

Au début des années soixante-dix, la flottille de Dublin périclite, supplantée par le Firefly, le Flying Fifteen, le Laser et le Squib. Alors que le centième anniversaire de la clas­se se profile, l’association se fait un devoir de racheter des unités anciennes pour les remettre à neuf et les revendre, notamment à Limerick et au pays de Galles. Derek Paine, médecin à la retraite et promoteur de cette initiative, construira aussi trois bateaux entre 1985 et 1995. Grâce à ces efforts, vingt-quatre Wag se disputent le Captain’s Prize l’année du centenaire, du jamais vu depuis le xixe siècle.

Et aujourd’hui, la série se porte mieux que jamais. « Le Wag est désormais la classe senior la plus active de la baie de Dublin, explique Vincent Delany, l’historien du Water Wag, or tout le monde a envie de rejoindre une série qui se développe. » Chaque mercredi, la régate hebdomadaire à Dún Laoghaire réunit régulièrement plus de vingt partants, et ils étaient treize lors de la régate annuelle sur le Shannon. En 2015, ils étaient même six à participer à la Semaine du golfe ; c’était la première fois que la flottille partait à l’étranger. En 2015 toujours, deux bateaux neufs ont été lancés, dont Mademoiselle par le chantier-école Skol ar mor, en Loire-Atlantique. Cette année, John Jones, de Bangor (pays de Gal­les), livre une nouvelle unité qui s’ajoutera à la centaine de Wag construits­ depuis l’origine. Pour favoriser l’émulation, l’association loue un hangar qui permet d’hiverner et d’entretenir douze bateaux par leurs propriétaires. « Si une coque fait eau, poursuit Vincent Delany, cela risque de décourager le propriétaire. L’entourer empêche qu’il baisse les bras. »

Pourquoi le Wag reste-t-il si populaire ? La gestion de la classe est certainement une ex­plication. Les deux divisions d’origine sont aujourd’hui trois : la 1A pour les meilleurs, la 1B pour les régatiers en mesure de gagner – avec un peu de chance – et la division 2 pour les moins expérimentés. Par ailleurs, cha­que saison est aussi morcelée en trois séries d’épreu­ves, un bateau ne pouvant remporter une série qu’une fois par an… Ce sont ainsi trente-huit cou­pes que l’on remet cha­que an­née, ce qui permet pres­que à chacun de remporter un trophée.

Faire venir les bateaux jusque chez Jimmy Furey

« Tu t’es déjà servi d’une faux ? » J’ai beau avoir assisté à des dizaines d’événements nautiques de par le monde, c’est bien la première fois qu’on m’y pose cette question ! Quelques minutes plus tard, me voilà dans les pas de Cathy Mac Aleavy, traversant le jardin de Jimmy Furey puis un champ. Parvenue devant une mer de joncs, Cathy me lance : « Il faut qu’on crée un chenal là-dedans ». Et nous voilà occupés à faucher les ro­seaux, bientôt aidés par Con Murphy, le mari de Cathy. Six heures plus tard, au crépuscu­le, nous débouchons enfin sur les eaux som­bres et vitreuses de la baie de Blackbrink. « Une régate a lieu chaque année sur le Shannon et c’est la première fois depuis 1926 qu’elle se dispute ici, m’explique Cathy. Pour cette édition, nous voulons aussi fêter le centenaire de deux Wag, Barbara et Mary Kate, et célébrer la naissance de Mariposa que j’ai construit avec le charpentier Jimmy Furey. On aurait aimé qu’il puisse naviguer, mais il n’est pas prêt. Alors on a décidé d’organiser tout de même une bénédiction, ce qui impliquait de résoudre deux problèmes : comment permettre à tous les équipages d’accéder à l’atelier de Jimmy, et comment amener Jimmy – quatre-vingt-neuf ans ! –, au bord de l’eau pour qu’il voie la flottille réunie. » D’où la faux que j’ai en main.

Le lendemain, treize bateaux vont courir trois manches en baie de Blackbrink, sur un parcours classique avec bords de portant et de près. Même si les résultats ne comptent pas au classement général de la saison, les départs sont très disputés. Au final, les deux premières manches sont remportées par les deux ténors de la série, Cathy et Con à bord de Mollie et Guy et Jackie Kilroy sur Swift.Maureen, à Harry Croxon et Killian Skay, crée la surprise en gagnant la troisiè­me course. Habituellement, ce Wag octogénaire s’enlise en effet dans les profondeurs du classement. Les régates terminées, tous les bateaux embouqueront le chenal dans les roseaux, à la ren­contre de Mariposa, en l’hon­neur de Jim­my… et pour manger les gâ­teaux d’anniversaire !

Régate de Water Wag en baie de Blackbrink, sur le Shannon. Grâce à leur numéro de voile, on reconnaît, de gauche à droite, Mary Kate II (1915), Tortoise (2000), Pansy (1906), Patricia (1962), Penelope (1933), Swift (2001) et Vela (1910). © Nic Compton

Le jour suivant, David Mac­Farlane, le ca­pitaine de classe, m’invite à prendre la barre de Moosmie (« Mademoiselle » en ja­ponais), l’une des sept cen­te­naires de la flottille du­bli­noi­se, dans son jus à l’exception de son gréement, mo­der­ne. David connaît par­fai­tement son affaire : il a rem­porté la Jubilee Cup, le trophée suprê­me du Wag, en 2006 et 2010. La ligne de départ est comme d’habitude très encombrée, mais nous trouvons de l’eau à la bouée au vent de la ligne. Grâce à sa flottaison courte et à la courbure de sa quille, le Wag est maniable tant qu’il a de l’erre, virant de bord relativement vite. En revanche, à petite vitesse, le virement prend du temps en raison de la surface mouillée importan­te. La rè­gle d’or reste donc de virer le moins possible.

La flottille s’éparpille bientôt dans toute la baie. À l’issue du premier bord de près, nous sommes en tête, suivis par les ténors Swift et Mollie. Le spi est établi, mais notre avance fond rapidement tan­dis qu’à la barre je m’applique à garder de l’erre et du vent dans les voiles. Au second tour, le scénario se répète, notre équipage perdant au portant ce qu’il a gagné au près. Au final, nous terminons cinquièmes sur les treize partants. Et je m’aperçois que je n’ai pas vu cette man­che passer… Avec trois voiles à gérer, on est occupé en permanence sur un Wag. On se concentre d’autant plus quand on sait que, l’an passé, le titre suprême n’a été remporté que d’un point à l’issue de la toute dernière régate de la saison…

On va moins vite mais l’ambiance est meilleure

Le parcours suivant nous mène jusqu’à la baie de Galey, en amont sur le Shannon, sous une pluie battante très irlandaise. Le temps de déjeuner, chacun mouille sous les ruines du château, là même où une flottille de Wag – dont Pansy à Vincent Delany et Barbara à Ian Malcom, aujourd’hui présents – avait relâché en 1926. « Sur un Wag, m’explique Con Murphy, qui a au­pa­ra­vant régaté sur des dériveurs plus récents comme le Hurricane, le Laser, le Flying Fifteen et le 470, une bonne condition physique générale suffit, contrairement à d’autres séries plus exigeantes. Ce n’est pas un bateau rapide mais, en fin de compte, ce n’est pas la vitesse qui prime, car elle est relative. En Wag, il est tout aussi difficile de gagner que dans une autre série, mais l’ambiance est meilleure… et il y a bien plus de femmes dans les équipages ! » Ce à quoi on pourrait ajouter le plaisir sensuel de na­vi­guer sur une aussi belle unité en bois. Pour la man­che suivante, me voilà de nouveau sur Moosmie, mais cette fois comme équipier de l’his­torien de marine Hal Sisk. Ce dernier, peu satisfait des performances de son Good Hope, a demandé à David de troquer leurs montures pour savoir si le problème vient de l’homme ou du bateau. Après un mauvais départ, Hal fait une brillante remontée, cette fois avec la pluie dans la figure. Quand nous débouchons en baie de Blackbrink, nous som­mes en quatrième pla­ce, mais Mollie, prioritaire, nous oblige à lui céder le passage. Nous finirons cinquièmes. Une performance pour Hal : Good Hope termine bon dernier, ses doutes étaient fondés !

Dans l’esprit des premiers wagistes qui aimaient trinquer à la santé de la reine en toutes occasions, la cérémonie de remise des prix – couronnant Swift – n’aura pas lieu dans un yacht-club cossu mais au pub de Lecarrow, enfin, plus précisément dans une aile de l’établissement. La télévision diffusait ce jour-là un match de football gaélique opposant Dublin à Kerry ; nul n’aurait osé interférer… Middleton aurait été probablement fier de cet événement. 

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