Avec les canneurs des Açores

Revue N°277

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Sous le bateau, les thons. Les pêcheurs alignés le long de la lisse s’apprêtent à les capturer à l’aide de cannes en bambou. Des Açoriens émigrés aux États-Unis ont emprunté cette technique à des pêcheurs japonais qui escalaient à San Diego à la fin du xixe siècle. Ils l’ont ensuite améliorée et introduite en 1938 dans leur propre archipel. © Romain Chabrol

Par Romain Chabrol. Au milieu de l’Atlantique, le thon se pêche à la canne et à l’appât vivant. Encore et toujours. Une quarantaine de bateaux perpétuent aujourd’hui cette belle tradition, fruit d’un subtil équilibre entre l’homme et son environnement.

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie et d’encadrés supplémentaires.

À Horta, en cette fin du mois de juillet, les averses se succè­dent et détrempent les pavés noirs des rues désertes. En face, sur l’île de Pico, le grand volcan semble accrocher tous les nuages de l’Atlantique. Tout est calme… Il y a bien cette vieille baleinière que l’on sort dans la rade en préparation de la pro­chaine fête de la mer. Il y a ces touristes qui font la queue pour aller observer les cétacés. Et le long de la grande digue, une grue jaune criard allège un palangrier galicien de quel­ques dizaines de tonnes de requin congelé.

Au pied du Monte da Guia, le cône volcanique qui domine le port de pêche, ce cal­me est presque angoissant : pas un seul gros poisson en vue, pas de cannes de bambou élégamment dressées vers le ciel. Bref, pas un seul de ces bateaux que l’on est venu ob­server : pas de thonier canneur. Et la mau­vaise nouvelle finit par tomber. Celui à bord duquel nous devions embarquer a quitté Horta la veille. Son armateur est désolé, mais les bancs sont capricieux ; le bateau est désormais au large de Terceira, à quelque 80 milles de là. Il faut en trouver un autre. Il faut attendre…

Alors on traîne d’un bout à l’autre de la petite capitale de l’Atlantique. Chez Peter, au Café Sport, on croise trois Brestois venus faire un convoyage. Et dans une maison des hauteurs, le regard bloqué entre l’horizon et l’écran d’un ordinateur et ses si­gnaux ais, on attend… Dès qu’un canneur s’annonce, on dévale les rues pavées. Et on se casse les dents : une fois, deux fois, trois fois. Les équipages sont au complet. Faut-il re­join­dre Santa María, l’île autour de laquelle opè­re en ce moment une bonne partie de la flotte, ou plutôt parier sur le port de Madalena, à Pico ? Il faut être patient. Car c’est ici que cette histoire doit commencer.

La jap pole à la conquête de l’Atlantique

Au début du xixe siècle, à Horta, on pêche déjà le thon à la can­ne. Mais ces peixes de sangue, ces « poissons de sang », n’ont pas bonne réputation. Ils sont exclusivement salés et séchés et le plus souvent exportés vers le continent. Ici, on vit encore à l’heure des grands cétacés. On arme des ba­lei­nières et on embarque en nom­bre sur les whalers (baleiniers) américains, pour lesquels Horta, située sur la route du télégraphe transatlantique, est un important port d’escale. Et au terme de longues pérégrinations hauturières, on s’installe parfois en Amé­rique. Sur la côte Est d’abord, puis en Californie.

À la fin du xixe siècle, l’émigra­tion directe prend le relais : à San Diego, ce sont bientôt des centaines d’hommes des îles de Faial, Pico ou São Jorge qui arri­vent. Ils cons­trui­sent­ et réparent des bateaux et ils font ce qu’ils ont toujours fait : ils pêchent… Ils pêchent et ils appren­nent, car leurs voisins de quais sont des Japonais qui ont une manière bien à eux de travailler le thon : à la canne et à l’appât vivant. Il s’agit de fixer un banc en lui lançant des petits poissons, conservés à bord dans des viviers, et de l’exciter en pulvérisant de l’eau tout au­tour du bateau afin de simuler une chasse… Voraces et excités, les thons mor­dent alors en série. Il reste à les faire sauter à bord à l’aide de longues cannes de bambous. La productivité de cette technique peut être stupéfiante : plusieurs ton­nes par bateau et par jour. La jap pole (canne ja­po­naise) est pratiquée intensivement au Japon depuis le xviiie siècle, époque à laquelle elle a vraisemblablement été importée des Maldives.

À San Diego, les Açoréens se l’approprient et, forts de leur savoir-faire en mécanique, l’améliorent. Les viviers sont agrandis et mieux alimentés en eau, la congélation fait ses premiers pas, le diesel se généralise… Dans les années vingt, les premiers clippers modernes, les Atlantic ou Lusitania des arme­ments Medina ou Suares, vont per­mettre d’explorer de nouvelles zones de pêche et d’approvisionner en continu une industrie de la conserve en plein essor. Dans le creuset californien, San Diego devient ainsi Tunaville, la capitale mondiale du thon. Les Açoréo-Américains sont les maîtres de cette révolution.

Et un jour, ce qui devait se produire se produit. Un certain João Alves revient sur son île natale de Pico, construit un bateau et se décide à essayer la jap pole. Il importe de Californie hameçons, leurres et viviers. Les résultats sont encourageants : en 1938, au Sud-Est de Terceira, il pêche en quelques semaines une centaine de tonnes qu’il dé­barque à Horta. L’industrie de la conserve, qui était encore balbutiante, décolle peu à peu. Le thon aura vite fait de remplacer la baleine.

Retour en 2015. À Horta, le Cavalo Marinho­ (l’Hippocampe), un canneur d’une douzaine de mètres, s’approche du Monte da Guia. Il y débarque 4 tonnes de listao, ce petit thon tropical qu’on appelle ici bonito ou gaiado, et quelques patudos, ce thon gras affublé en français de la malheureuse épithète d’obèse. Le fruit de quatre­ jours de pêche. Emanuel Vieira, le mestre (capitaine), sem­ble content de parler de son mé­tier. Il est de Madère. Ils sont six à bord et oui, il reste une bannette. Le soleil se lève enfin…

Trois heures plus tard, le Cavalo reprend la mer avec un passager supplémentaire. Le bateau roule assez largement, entraîné par les tonnes d’eau contenues dans ses quatre viviers, dont deux de 3 mètres cubes implantés derrière le carré, bien au-dessus de la ligne de flottaison.

Guidés par les puffins et les objets flottants

On pivote autour du volcan et on s’engage dans le canal qui sépare l’île de Pico de celle de São Jorge. Une ligne de traîne, écartée du bord par un tangon de bois, est mise à l’eau. Dans le carré, on brûle quel­ques bâtonnets d’encens autour d’effigies baroques de la vierge. Puis, du haut du ponte de verão (littéralement, la passerelle d’été), le poste d’observation et de commande qui se trouve au-dessus du carré, le mestre et Manuel, le vigia (vigie) attrapent leurs ju­melles. Casquette vissée sur le crâne, ils commencent à balayer l’horizon. Ils tra­quent les rides sur l’eau, les objets flottants et surtout les mouvements de « volailles ». Les cagarros (puffins cendrés), mais aussi les boeiros (puffins des Anglais) et les garajaus (sternes de Dougall) vont désormais être nos gui­des. Pas de radar à oiseaux sur ce thonier, pas de sonar, non plus, ni évidemment d’imagerie satellite : des jumelles et un sim­ple sondeur.

Sur le pont arrière, João, le contremaître, répare une canne. « Une canne de poco peixe, précise-t-il. On l’utilise quand il y a “peu de poisson” ou bien quand il n’est pas très vorace. Elle fait deux brasses et demie, en­vi­ron 4 mètres. Et on appâte l’hameçon. Quand il y a beaucoup de poisson, on en utilise une plus petite : une brasse et demie, avec une ligne plus courte et un hameçon sans ardillon que l’on n’appâte pas. » Pour le patudo, qu’on appelle ici simplement atum, c’est-à-dire thon par opposition au petit listao, d’autres types d’hameçons et de can­nes sont prévus. L’espanhol, une canne en châtaignier, est réservée aux plus gros poissons et s’actionne à deux ou trois hommes à l’aide d’un palan. Tous ces engins, portant le nom de leur propriétaire soigneusement gravé, sont rangés à la verticale dans des paniers.

João est le doyen de l’équipage. Il a cinquante-sept ans et c’est sa quarante-troisième année à la pêche. Comme tout le monde à bord, il est originaire de Machico, à Madère. La présence des « cousins » madériens sur les thoniers évoluant aux Açores est an­cienne, mais elle est devenue prépondérante au tournant des années 2000, et quelle que soit l’origine des armateurs. Pour ces derniers, les Madériens seraient de bien meilleurs pêcheurs… Ils supportent peut-être jus­te mieux des embarquements de six mois.

João, lui, a passé son enfance dans l’Angola colonial où son père armait deux ba­teaux au thon. De retour à Madère en 1975, il ne s’est pas éternisé sur la petite île. Il a enchaîné les saisons au Venezuela, en Colombie, au Mexique ou encore au Panamá. Toujours au thon. Toujours à la canne. C’est une mémoire vivante du métier.

À ses côtés, Fabio est le mécano et benjamin du bord. Il a trente-trois ans. Lui aussi vient d’une famille de pêcheurs de Machico revenue d’Angola. Il a passé six ans dans l’ar­mée puis s’est installé à Madère comme mé­canicien. « À terre, au garage, je gagnais 500 euros par mois et travaillais parfois jusqu’à minuit, explique-t-il. À la pêche, je peux gagner autant en trois jours, si les captures sont bonnes. À vrai dire, ça n’est arrivé qu’une fois, mais c’est bien de se dire que c’est possible, non ? C’est évidemment dur d’être loin de sa famille, mais je gagne mieux ma vie en mer et j’aime ça. » José, le cuisinier, et Alexandre complètent cet équipage. Ces hommes-là étaient déjà réunis l’année dernière sur l’un des plus gros canneurs de la flotte, le Maria Leontina, 30 mètres, qui était aussi commandé par le mestre Emanuel.

Le choix a été fait cette année de travailler sur une unité plus petite ; les conditions de vie et de travail sont plus dures, mais il y a moins de frais et les parts de pêche sont plus importantes. Ces hommes n’ont que six mois pour gagner le salaire d’une année… Et comme la tonne de listao se vend environ 1 200 euros, il leur faut débarquer au minimum une centaine de tonnes. La moitié de la valeur de la pêche reviendra à l’armateur, un agent immobilier d’Horta.

Au pied des majestueuses falaises de São Jorge, leurs cascades et leurs fajas – les terrasses cultivées –, la poursuite des nuées d’oi­seaux ne donne rien. Les quelques objets flottants – amas de cordages et d’algues – non plus. « Il y a quelques poissons, lance parfois le mestre. Mais ils sont tous petits ! Aucun intérêt ! » Alors, nous reprenons notre cap dans le canal. « De toute façon, notre principale mission aujourd’hui, c’est de faire l’appât, précise-t-il. Et pour ça, il faut atten­dre la nuit ! »

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Les canneurs sont des bateaux « deux en un » : avant de pêcher le thon, ils doivent
capturer les petits poissons qui vont servir d’appâts vivants. C’est ce que s’apprête ici à faire le Baia da Horta, à l’aide d’une annexe. © Popa

Des viviers pleins de chinchards vivants

Comme tous les canneurs, le Cavalo est un bateau « deux en un ». Avant de pêcher le thon, il doit capturer de quoi l’attirer et le fixer : des petits poissons, généralement des chinchards ou des sardines. Le bateau dispose pour cela d’une annexe et de divers filets.

En fin d’après-midi, nous contournons le cap Est de Pico et alors que le soleil commen­ce à tomber, le mestre mouille le Cavalo­ à l’abri du vent dans la baie de Ribeiras. José sert le dîner. Les cigarettes s’enchaî­nent. On échange quelques signes avec le Baia da Horta, un autre bateau qui se trouve à 200 mètres de là avec ses bottes de cannes fièrement dressées. Il s’apprête, lui aussi, à faire de l’isco vivo (appât vivant).

Enfin, vers 9 h 30, aux dernières lueurs du jour, João remonte sans mot dire de la salle des machines avec deux seaux pleins de chair et d’abats de thon hachés. Il malaxe le tout et l’épaissit avec des restes de patate douce puis, à la lumière d’un projecteur, lance quelques poignées de cette mixture, sur tribord. Puis quelques autres. Le mestre, qui est descendu de la passerelle, vient com­mander l’opération. « On fait remonter les chicharros, les petits chinchards. Ils sont attirés par l’odeur de ce mélange et par la lumière. C’est un cycle, dit-il en souriant. On utilise du thon pour attirer les petits poissons, qui eux-mêmes attireront d’autres thons. Rien ne se perd, tout se transforme ! »

Au bout de dix longues minutes, les premiers chicharros commencent à pointer leur nez. Puis leur nombre augmente progressivement. João continue inlassablement à leur envoyer sa pâtée pendant que les au­tres arment une sorte de carrelet : à tribord, on cale à l’horizontale sur le plat-bord deux solides tangons en bois de 4 mètres de long mu­nis d’un système de poulies. Puis on mon­te sur cette structure un filet rectangulaire de 10 mètres carrés, bordé dans la longueur par deux barres d’acier qui servent de lest. Les projecteurs sont ensuite éteints et remplacés par un lamparo au faisceau bleu très puissant qui excite encore plus les chin­chards et les fait se rapprocher de la surface en frétillant.

Au signal du mestre, le filet est glissé sous les poissons puis remonté brusquement. Il est ensuite viré. Les petits chinchards pris au piège sont alors soigneusement transférés avec une salabarde dans les viviers. Et c’est reparti pour un tour. La concentration est maximale. Coups de filet et de salabarde s’enchaînent. Une heure et demie plus tard, trois des quatre viviers sont presque pleins. Il y a déjà 100 kilos d’appât vivant à bord. Mais le mestre n’est pas content : « Ces chinchards sont de plus en plus gros. Pour le listao, il nous faut des tout petits poissons. On va s’arrêter là ! » Les tangons sont donc désarmés. Puis tout le monde s’engouffre dans le poste d’équipage, à part le mestre qui prend le premier quart et lance le Cavalo­ à 7 nœuds vers le Nord-Est.

À l’aube, c’est une friture qui nous accueil­le… les plus gros des chicharros. Elle est avalée séance tenante avec une boule de pain. Le vent est tombé. Pas la houle. Les vagues se sont repassé inlassablement le Cavalo durant toute la nuit et nous sommes désormais à quelques milles des côtes escarpées de l’île de Terceira.

Toute la matinée, les sprints vers les oiseaux et les objets flottants se succèdent. Sur les indications du mestre, José, le cuisinier qui est aussi tinheiro (responsable des viviers), lance de temps en temps une poignée de chinchards vivants par-dessus bord et, sur le pont arrière, João fait traîner une ligne avec sa canne de bambou. Il faut « tester l’eau ». Quelques battements de queue se distinguent parfois, mais le mestre semble à peine leur accorder d’attention. « Poco peixe, commente Fabio. Muito pequeno ! » (Peu de poisson, tout petit).

La quête sera brièvement interrompue en milieu de journée par l’apparition d’un ca­davre de cachalot. Les thons se rassem­blent souvent sous de tels radeaux… Mais cette fois, la place est prise : trois gros requins longimanes sont en train de déchiqueter à pleines dents le cétacé. Nous reprenons alors notre route en zigzag vers les oiseaux et objets flottants. En vain. Le soleil tape. Les cigarettes se consument. João en profite pour narrer l’un de ses nombreux exploits portuaires – relationnels ou gastronomi­ques – en Amérique du Sud ou aux Caraï­bes. Sa bonne humeur contagieuse et la tru­culence de ses récits font vite oublier l’ab­sence du poisson.

Les thons sont-ils remontés jusqu’aux Açores ?

Vers 16 heures, faute de mieux, nous voilà de retour vers São Jorge. Le canneur est arrêté à 50 mètres de la pointe Est et ses roches volcaniques acérées. La mer est d’huile. Seuls les tuyaux qui rejettent l’eau des viviers brouillent légèrement la surface… En quel­ques minutes, sans même échanger un mot, les cinq marins s’assoient et mouillent des palangrottes. Une vingtaine de garopas, des serrans à queue noire, ainsi que deux balistes, une carangue et un sar sont sortis de l’eau en un temps record. Tout le monde semble ravi. Sept des garopas sont prises en charge par José. Elles serviront le soir de base à une sublime caldeirada, une soupe de poisson servie avec des patates douces et des oignons. « C’est un petit bateau, confie José en souriant. Le confort est moyen… Alors on ne fait pas de compromis avec la nourriture ! »

Le soir venu, sous un ciel luisant d’étoi­les, une nouvelle session de pêche est me­née. Il s’agit de compléter les viviers avec les plus petits chinchards possibles. João redescend chercher ses seaux, le filet est armé. Le ballet nocturne reprend, réglé au cordeau par la voix du mestre. Une heure plus tard, les quatre viviers sont pleins à ras bord de chicharros. Le Cavalo, désormais armé pour une pêche miraculeuse, se met pour quelques heures à quai à Velas, sur l’île de São Jorge.

Malheureusement, le lendemain, le mi­racle se fait toujours attendre. Si les dauphins s’affichent insolemment en bandes virevoltantes, les thons, eux, ne se mon­trent pas. Le passager commence à se poser des questions… Y a-t-il un plan B ? Cet Hippocampe est-il le bon cheval ? « L’année est très particulière, confie le mestre. Comme en 2014, il y a vraiment peu de poisson. À la pêche, il y a bien sûr des bonnes et des mauvaises périodes, mais nous, nous pensons que c’est la faute des senneurs. Certains d’entre eux, qui travaillaient dans l’océan Indien, sont revenus dans l’Atlantique et pêchent maintenant au large du Sénégal et de la Mauritanie. Ils capturent le poisson avant qu’il ne remonte par ici. Il ne nous reste plus que les miettes. »

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Fabio (au premier plan) et João remontent les premiers listaos, mais la pêche s’arrêtera rapidement : les poissons sont trop petits et pas assez nombreux. © Romain Chabrol

Il est vrai qu’entre canneurs et gros senneurs, même si ces derniers sont exclus de la zone économique exclusive des Açores, les points de vue sont difficilement conci­liables. Ce sont deux visions de la pêche qui s’opposent. Deux conceptions de l’économie, aussi. Un canneur, c’est peu de ca­pital, beaucoup d’emplois et des captures rai­sonnables. Avec son grand filet tournant, le senneur est exactement l’inverse. En une saison, un seul d’entre eux pêche autant de thons que les quarante canneurs évoluant dans l’archipel. Environ 5 000 tonnes. D’un côté, il y a trente marins et de l’autre, plus de cinq cents. Où est l’erreur ? Que s’est-il passé ? Pas assez productive, la pêche à la canne ne représente plus que dix pour cent des captures mondiales de thons.

Mais aux Açores comme au Sénégal, au Brésil, au Japon ou aux Maldives, les canneurs ont la peau dure. Et chez nous, les conserves de thon – listao ou albacore – pêché à la canne et identifié comme tel, sont depuis 2014 de retour sur les linéaires des supermarchés. L’intérêt grandissant des consommateurs pour ces produits issus d’une pêche soucieuse de l’homme et de l’environnement contribuera peut-être à leur donner une seconde vie.

Les premiers listaos tombent sur le pont

En début d’après-midi, au cours d’une énième tentative d’approche d’un groupe de puffins, des battements de queue se font plus visibles. « Chuveiro ! » crie le mestre. C’est la douche : à tribord, dix orifices se mettent à cracher de fins jets d’eau sous pression. La surface de l’eau entre en ébullition. Les chinchards de José semblent trouver preneurs et, très vite, les genoux calés contre le plat-bord, João remonte un premier thon. Il le détache de l’hameçon et le lance vers la cale frigorifique entrouverte. Un autre suit. Puis encore un… Enfin ! Fabio et Alex sont en place, Manuel descend du poste de vigie pour se préparer. L’observateur s’engouffre alors vers la proue pour attraper son appareil photo. Mais le temps de remonter, tout est fini. Le poisson ne mord plus. Fabio soupire : « Poco peixe, muito pequeno ! » Une dizaine de listaos de 2 à 3 kilos se débattent frénétiquement dans la cale. Quelques giclées de sang parsèment le pont. La pêche miraculeuse ne sera pas pour cette fois… Sans état d’âme, le mestre lance le Cavalo vers d’autres cieux. L’appareil photo retrouve son étui. Trop petits pour être vendus aux conserveries, ces thons-là seront ouverts à plat, badigeonnés de gros sel, rincés puis mis à sécher sur la petite annexe. Le bonito seco est un plat traditionnel des fêtes de fin d’année à Madère. C’est un trésor doré – et odorant – que l’on se doit de ramener en quantité à sa famille.

Sur le pont arrière, on juge bon d’affranchir enfin l’étranger : l’armateur n’a pas payé de salaires depuis un mois et demi. À Machico, les familles râlent. Fabio et João mena–cent de faire grève. José abandonne ses pom­mes de terre et acquiesce vaguement. On assure que le mestre et le vigia, Manuel, soutiendront le mouvement. Alexandre, seul, fixe l’horizon.

La conspiration ne fera toutefois pas long feu. Car une bonne nouvelle tombe… Fini la navigacão ! Le Cavalo s’en va relayer son bateau partenaire, le Lontra Marinha, sur la mancha (la tâche), c’est-à-dire une matte de thons agrégée. C’était prévu, certes, mais pas si tôt… Le Lontra a pêché plus vite qu’es­pé­ré et doit décharger. C’est le plan B, celui auquel on n’osait croire. Rendez-vous est donc fixé pour le lendemain à l’aube à quel­ques milles de Pico. « On va retrouver une mancha sur laquelle on a commencé à pê­cher il y a trois semaines, précise le mestre. C’est mê­me nous qui l’avons trouvée ! » Le principe de la matte agrégée – une techni­que inventée par les canneurs bas­ques au Sénégal au début des an­nées quatre-vingt et utilisée ici depuis les années 2000 – est à la fois simple et génial : il s’agit d’exploiter sur la durée la tendance qu’ont les thons à se fixer sous des objets flottants, bateaux compris. Le pois­son est en effet grégaire et quelque peu inconscient. « Une fois qu’un bateau a fixé une mancha, explique le mestre, il se maintient dessus et pêche un peu tous les jours. Et quand ses cales sont pleines, un autre ba­teau vient pren­dre le relais. La mancha se colle alors sous le nouveau bateau. Elle peut ainsi être conservée plusieurs semaines, voire plusieurs mois et les bateaux se la transmet­tent… Quand ils ne sont pas sur une mancha, ils en cherchent une. C’est ce qu’on a essayé de faire jusqu’ici ! »

Don Patudo de la mancha

En attendant de percer les secrets de cet asservissement volontaire des thonidés – qui, pour l’heure, paraît proprement miraculeux –, nous passons à Horta refaire de la glace. Au café du port, baignés de biè­re, les récits de João prennent une to­na­li­té un peu plus nostalgique. Ce rustique Cavalo lui fait penser à un autre canneur, celui de son père avec lequel il a fui l’Angola à feu et à sang, en 1975. Se doutait-il alors qu’il passerait sa vie un morceau de bambou en main ?

Le lendemain à l’aube, après trois heures de route, nous voilà de nouveau au large de Pico. Et, cette fois, nous avons rendez-vous avec les thons. La silhouette du Lontra se détache rapidement sur l’horizon. Construit en 2011, c’est un des bateaux les plus mo­­dernes de la flotte. Sur le petit Cavalo, les hommes enfilent leurs pantalons de ciré et préparent cannes et seaux d’appât. À 2 nœuds, nous frôlons un Lontra presque à l’arrêt. Échanges de saluts enjoués avec des marins manifestement heureux de retourner à terre. José balance une douzaine de chinchards, le chuveiro est actionné. Puis nous faisons une queue de poisson au Lontra. Coup d’œil du mestre au sondeur : ils sont là. Le paquet est livré. Un pouce est levé en direction de la passerelle du bateau partenaire, qui vire brusquement et quitte la zone à toute vi­tesse. Cette fois, c’est parti : les listaos sem­blent se planter sur les hameçons d’Alex, Manuel, Fabio et João. En quelques minu­tes, une trentaine d’entre­ eux sont projetés vers la cale. Une simple prise de contact. « Il y a là environ 20 tonnes, précise le mestre. Ce n’est pas beaucoup. Quand j’ai fixé cette mancha il y a trois semaines, elle en faisait peut-être quatre-vingts. Il y en avait partout. Elle est maintenant un peu petite. Le but, pour nous, c’est d’essayer de la faire grossir en y faisant rentrer d’autres thons ! »

Alors, la quête des oiseaux et des objets flottants reprend. Nous faisons exactement la même chose qu’auparavant, mais à un rythme bien plus lent : 1,5 nœud, histoire que tous les invités suivent. Car il faudra s’y faire : nous ne sommes plus seuls. Nous vivons sur un banc. Une mancha. Certains thons pourraient pres­que être touchés de la main. D’au­tres suivent en profondeur. On dis­tin­gue bien les patudos, plus gros et peu nombreux, des listaos, avec leurs stries sur le ventre et leurs re­flets plus clairement argentés. « Les patudos restent plus près du bateau, explique Fabio. Ce sont eux les pa­trons de la mancha. Sans patudo, il n’y aurait pas de listao, il n’y aurait pas de mancha non plus. » L’équilibre entre les deux espèces est l’un des mystères persistants des mattes agrégées.

L’un de ces thons, un patudo de taille moyenne, est aisément identifiable grâce à une balafre encore rougeâtre sur le flanc droit. Il évolue à 2 ou 3 mètres à bâbord de la proue, tout près de la surface. Tel un poisson pilote, il n’en bougera quasiment pas. Quel rôle joue-t-il ? Et quelle est cette curieuse magie qui retient ces poissons à proximité d’un bateau dont le but est de les tuer ? Les chicharros qui leur sont servis ne suffisent absolument pas pour les nourrir tous. Sentent-ils leur présence par le biais de l’eau constamment rejetée des viviers ? Cherchent-ils de l’ombre ? Pour cer­tains scien­ti­fiques, comme Alain Fonteneau, le pape français du thon tropical, la clé de ce mystère se trouverait plutôt du côté de l’éclairage. Laissés allumés toute la nuit, les projecteurs des canneurs offriraient des oppor­tunités de chasse supplémentaires aux thonidés. Et le groupe y trouverait, au final, un bénéfice. Mais personne n’a encore totalement percé les mystères de la mancha. João a pour sa part arrêté d’essayer de comprendre : « La mancha, c’est juste un point de rendez-vous au milieu de l’océan. Des thons arrivent, d’autres partent. Certains mangent et mordent, d’autres pas. Peut-être qu’ils trouvent un intérêt à ça. Nous, on en profite, et c’est tout ! »

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Les jets d’eau sont en action et quelques poignées de chinchards vivants ont été jetées par-dessus bord pour exciter les thons. Un patudo vient de mordre à l’hameçon. Les prises vont s’enchaîner. Noter les seaux derrière chaque marin :
ils contiennent des appâts de rechange. Ce type de pêche alterne des moments très intenses et des périodes d’attente. Lorsque le poisson mord, chacun doit travailler à un rythme soutenu et dans un espace réduit : les gestes doivent être précis et rapides. Les séances se suivent depuis l’aube jusqu’à la nuit, parfois entrecoupées d’une petite sieste. © Romain Chabrol

Au rythme des cannes et des frénésies

En milieu de matinée, une séance de pê­che de 45 minutes, bien plus intensive, est menée. Et cette fois, tout le monde tient sa canne, sauf le mestre, qui abandonne la passerelle pour lancer et distribuer les appâts. Sur tribord, chacun prend sa place, toujours la même. D’avant en arrière : José, Alex, Manuel, Fabio et João… On accroche un chinchard sur l’hameçon, on cale la canne entre les jambes, puis on fait sautiller hameçon et appât agonisant à la surface de l’eau. Vorace, le poisson mord très vite. Il est alors ferré et sorti de l’eau d’un même coup sec de la main droite en profitant du saut frénétique de l’animal. Puis la gauche saisit le poisson par les ouïes et le lance vers la cale. La dextérité des gestes – très puissants – est stupéfiante. Chaque homme prend en moyenne deux poissons par minute. Sous l’eau et sur le pont, un fascinant ballet sem­ble à l’œuvre, une troublante harmonie entre l’homme et la nature.

Curieusement, alors que les pêcheurs sont espacés d’à peine 1 mètre, les lignes ne s’em­mêlent jamais. Le problème est plutôt d’écar­ter les très remuants boeiros qui descendent en piqué sur les appâts au risque d’avaler l’hameçon, ce qui ferait perdre du temps à tout le monde… Il se trouvera bien un ou deux volatiles à repartir de là pas­sa­blement sonnés par un coup de bambou.

Quelques heures plus tard, on est à l’arrêt. Machine éteinte. Soleil de plomb. Dans une eau turquoise, les éclats dorés brillent partout, comme les pièces d’un trésor. Certains semblent s’éloigner… « Ils restent dans les parages, assure Fabio. Prêts à se recoller à nous si on se met à bouger. Si on les traite bien, ils sont très fidèles ! La seule chose qui pourrait les faire fuir, c’est l’arrivée de globicéphales ou de requins. »

À bord, certains s’accordent alors une petite sieste. Le mestre, Alex et Manuel jouent aux cartes. José, lui, est le seul à ne jamais s’arrêter. « Que le bateau fasse 12 ou 30 mè­tres, qu’il y ait six ou vingt-cinq hommes à bord, il faut toujours préparer le repas. Et quand il faut pêcher, je dois aussi être là : on peut dire que je suis multifonction ! » En guise de démonstration, le voilà qui file vers l’arrière, s’empare de sa canne, et sort trois poissons à la queue leu leu avec un hameçon muni d’un simple leurre. Intrigué, l’étranger s’y essaie. Ses mouvements de canne sont patauds et il faudra trois ou quatre touches avant qu’il remonte son pre­mier listao, qui, mal ferré, va lui sauter des bras et retrouver ses camarades. Pas sûr que celui-là s’éternise dans la mancha… C’est ensuite un gros boeiro qui s’empresse de mordre. Hélas, le volatile est, lui, bien piqué. Il atterrit, hébété, sur les jambes de João endormi. Rester en retrait avec un appareil photo est une mission moins risquée…

Plus tard, au cours de la quatrième séan­ce de pêche de la journée, des cris interrom­pent la remontée saccadée des listaos. « Atum, Atum ! » crie Fabio. Un patudo. Sa canne de bambou, prévue pour les petits listaos, se courbe dangereusement. João se précipite pour l’aider. Les deux hommes parviennent finalement à approcher le poisson et Manuel le croche. Une fois à bord, Fabio assomme la bête d’un coup de massue­. Les patudos ne sont pas mis en boîte mais exportés en Espagne où ils sont consom­més frais ; il est donc important de préserver au mieux leur chair en les sai­gnant et en les tuant au plus vite. Mais celui-là, d’environ 20 kilos, connaîtra un autre sort. La séance terminée, après un mot avec le mestre, José l’emmène à bâbord et commence à le découper. On s’en étonne : le patudo se vend entre 3 et 5 euros le kilo… « L’équipage passe avant tout », confie le mestre. « Qu’est ce que j’avais dit ? reprend José. Pas de compromis avec la nourriture ! »

Sur cette matte, il n’est de toute façon pas question de cibler les patudos. Il n’y en a pas assez. Et ils sont les fondations de la mancha. « Si on essaie de les attraper, précise en­core le mestre, on en prendra certainement quelques-uns, mais on risque de per­dre la mancha. Alors on joue la sécurité et on ne prend que le listao. »

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Horta, sur l’île de Faial avec en arrière-plan, l’île de Pico, distante d’environ 4,5 milles. La ville de Horta, qui ne compte que six mille habitants, était autrefois connue pour servir de relais au câble télégraphique reliant Lisbonne aux États-Unis. © Azores Photos

Nouveau passage de relais sur la matte

Cette nuit-là, le moteur est mis à l’arrêt. Un vent braillard souffle à 15 nœuds et la mer un peu formée rend le sommeil difficile. Le bateau dérive vers l’Est. Tous les projecteurs sont allumés. Comme toutes les nuits sur une mancha, le canneur est un vrai bateau-feu. Malgré l’eau agitée en surface, on distingue au loin les éclats argentés et dorés des thons. Ils sont toujours là. Peut-être chassent-ils ? Attendent-ils juste le jour et les premiers appâts ?

À 5 h 30, la lumière s’allume dans le poste d’équipage. « Pesca ! » hurle le mestre. On se hisse par l’échelle. Une longue séance de pêche suit. La première de la journée est toujours la plus productive. Les thons s’y mon­trent les plus voraces, c’est-à-dire les plus inconscients. Une centaine d’entre eux pren­nent ainsi le chemin de la cale. Puis la journée suit son rythme habituel et les gestes tant espérés lors des premiers jours devien­nent routiniers. Les cinq à six séances de pêche quotidiennes sont entrecoupées de trajets vers des oiseaux et objets dérivants afin d’agréger de nouveaux invités à la mancha. Malheureusement, sans grand succès. Une seule fois, le mestre se montrera content­ de l’opération : « Là, il y en a un peu plus… Il y en a qui sont rentrés ! » Impassible­, le patudo balafré est quant à lui toujours à la proue. Deux tonnes et demie de poisson sont déjà dans les cales. Ne disposant pas de système de réfrigération, le Cavalo a une l’autonomie limitée. La glace fond… Le soir de ce deuxième jour de pêche, le mestre prend donc contact avec la terre : décision est prise de passer le relais au Lontra Marihna le lendemain. Pour nous, c’est presque fini.

À la pleine lune, les rumeurs de conspi­ra­tion reviennent. Et comme le prévoyait Fabio, le mestre semble d’accord avec son équipage : l’armateur a dépassé les bornes. Une fois le poisson déchargé, il est convenu de ne pas repartir avant que le problème soit réglé. Des paroles en l’air ?

Quoi qu’il en soit, le lendemain, à 5 h 30, tout le monde est sur le pied de guerre. C’est la dernière séance, peut être les dernières pièces avant la traversée du désert. Mais les poissons ne mordent pas. À en croire le sondeur, la matte semble s’être disloquée. Les visages se tendent. Même le patudo pilote semble avoir disparu. Le mestre, lui, ne s’inquiète pas : il lance doucement le Cavalo. Quelques minutes plus tard, peut-être attirés par le bruit, les éclats argentés sont de retour. Le sondeur confirme : ils sont là. Le chuveiro est lancé, les cinq cannes se dressent, et, cette fois, ça mord. Plus que jamais. Une vraie frénésie. Les thons volent vers la cale. João bat son record en hissant cinq d’entre eux en moins d’une minute. À 7 heures, une demi-tonne supplémentaire est en cale : c’était le bouquet final. Fabio est satisfait.

Alors, on nettoie soigneusement le pont, on range les cannes et on rince les cirés… Les bouffées de cigarettes se font plus longues. On rigole plus franchement. João nous emmène dans les bas-fonds colorés de Carthagène, en Colombie. À 7 heures, le Lontra s’approche. En quelques minutes, comme on l’avait fait avec lui trois jours plus tôt, il nous frôle, lance les chicharros, actionne son chuveiro et nous passe devant. Les thons, qui n’y voient que du feu, filent se coller sous leur nouveau maître. Le mestre tend trois doigts de sa main droite vers son ho­mo­logue. Trois tonnes. Puis sans un mot, il fait pivoter le Cavalo plein Ouest et lance ses machines. Nous quittons la zone en vitesse. Le patudo pilote a cette fois bel et bien disparu.

Épilogue ? De retour à Horta, la grève aura bien lieu. Elle débouchera sur le versement des arriérés dus aux pêcheurs. La matte sera quant à elle perdue quelques jours plus tard par le Lontra. Et, faute de poisson, la saison sera cette année-là écourtée : les marins du Cavalo regagneront Madère fin septembre. Dans l’archipel, l’année 2015 a été la pire enregistrée à ce jour, avec un total d’à peine 2 500 tonnes capturées pour l’ensemble de la flotte. Les senneurs, en revanche, se por­tent bien.

Santa Catarina de São Jorge

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Jouant sur l’identité locale et misant sur une production de qualité, l’usine de Santa Catarina n’emboîte que du thon pêché à la canne. © Romain Chabrol

Située sur l’île sauvage et majestueuse de São Jorge, l’usine Santa Catarina, du nom de la sainte patronne de l’île, est l’une des trois conserveries de l’archipel. Environ 1 000 tonnes de thon, issues en grande majorité de la flotte locale des canneurs, y sont préparées chaque année. Elle est aussi l’une des seules au monde à n’emboîter que du thon pêché à la can­ne. « Nous avons fait le choix d’une in­dus­trie non pas de quan­tité mais de qualité, avec une forte identité locale, explique Pedro Pessanha, le di­recteur de la pro­duc­tion. Il ne s’agit pas seulement de ges­tion de la ressource, mais aussi d’un projet social. » Avec ses cent trente-trois employés, dont quatre-vingt-quinze pour cent de fem­mes, elle est en effet le plus important em­ployeur d’une île qui ne compte que huit mille habitants.
Le pari est pour l’instant gagnant : ces pro­duits haut de gamme, filets préparés à la main avec des recettes aux couleurs açoréennes – à la patate douce, au thym ou au molho cru, une sauce à base d’oignon et d’ail cultivés sur les fajas de São Jorge – connaissent un vrai succès aux Açores comme au Portugal continental et dans de nombreux autres pays.
Ce n’est pas le moindre mérite de la Santa Catarina que d’avoir contribué à im­poser le listao, un thon perçu – à tort – comme moins noble et moins goûteux que le germon ou l’albacore, sur les tables de gourmets. Le principal marché d’exportation est ainsi l’Italie, dont les consommateurs ont la réputation d’être les plus exi­geants du mon­de sur la qualité des con­ser­ves de thon. « Au dé­but des années 2000, précise Pedro Pessan­ha, on est allé voir les Italiens et on leur a dit : “Regardez le pois­son qu’on a et comment on le prépa­re… Certes, c’est différent, mais essayez !” Et ils ont été séduits. Je ne sais pas si c’est dû à la qualité de l’eau ou de la nourriture, mais notre listao est si blanc et pâle qu’on dirait du germon… Et sa texture est bien plus fondante ! »
Une partie de la production de Santa Catarina est par ailleurs préparée avec de l’huile d’olive et d’autres additifs bio pour le compte de Fish4Ever. Cette marque, qui se développe en France, insiste parti­cu­liè­re­ment sur la dimension à la fois sociale et environnementale de ses produits. Une démarche globale de plus en plus goûtée par les consommateurs.
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