Naviguer léger en Mor Braz

Revue N°307

Randonnée en bateau, Navigation îles Morbihan, Voile-aviron Bretagne
Au passage du danger 
isolé de Men er Vag entre Houat et Hoëdic, 
on reconnaît au premier plan le Wayfarer Whimbrel et à droite Foxy Lady. © Jean-Yves Poirier

par Gwendal JaffryPour sa cinquième édition, le Challenge naviguer léger (CNL) a exploré les eaux de Bretagne Sud, entre Piriac et la presqu’île de Quiberon. Sur les dix-huit engagés, trois « petits nouveaux » se sont fait remarquer : portraits du canot Amzer Zo et du catamaran E’va’a, avant la découverte, dans notre prochain numéro, du Goat Island Skiff.

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie et d’encadrés supplémentaires.

Après les pertuis Charentais, à deux reprises, les Glénan et l’Aven, la Rance et la côte d’Émeraude, la Mor Braz (« Grande Mer ») était donc au programme de l’édition 2019 du Challenge naviguer léger (CNL) qui s’est déroulée du 19 au 22 juin dernier. Il consiste, rappelons-le, à naviguer sur une centaine de milles pendant quatre jours, en totale autonomie, à bord de voiliers sans moteur, mais disposant d’un autre mode de propulsion.

Le mercredi 19 juin, en milieu de matinée, dix-huit bateaux se sont alignés au départ à Piriac-sur-Mer pour rallier Mesquer à un peu moins de 4 milles de là. Cette mise en jambe a tout de même été assez musclée, car la brise soufflait joliment du Sud-Ouest dès les digues franchies : sur ces petites unités, 18 nœuds « plein cul » suffisent amplement pour faire de beaux surfs, si la carène et le déplacement le permettent. Cela oblige aussi à une vigilance accrue pour virer lof pour lof, les plus prudents préférant d’ailleurs changer d’amure vent devant. Et pourtant… À un mille de la pointe de la Croix, c’est ainsi que le Skerry Raid Truc se couche sur l’eau en sortie de virement. Heureusement, Yves Monfort, son patron, le remet aussitôt à l’endroit, trois petites minutes suffisant pour le vider à grands coups de seau afin d’être en mesure de faire route à nouveau.

Arrivée au port de la Croix à Hoëdic. 
Au premier plan, on reconnaît le Seil Seiltic, devant Creizic. La voile brune appartient 
à Let’s Goat !, tandis qu’on retrouve à gauche les deux Monotype des Pertuis.

À 12 h 30, quarante minutes avant la basse mer (coefficient de 80), tous les bateaux se posent sur la plage du Toul Ru, à Pénerf. Alors que les victuailles sortent des coffres, un homme s’approche pour nous signifier sèchement que nous n’avons rien à faire là. « C’est interdit », lance-t-il. La surprise est générale : depuis quand privatise-t-on l’estran ? Mais il est impossible de discuter, le pseudo gardien arguant d’un « règlement de l’association des usagers », avant de finalement évoquer « l’interdiction de naviguer à la voile dans les mouillages ». C’est donc ça ! Qu’à cela ne tienne, cher Monsieur, la prochaine fois, nous arriverons à l’aviron ! Et l’homme de rebrousser chemin, aussi rougeoyant que bougonnant.

Renseignements pris, a posteriori, Jean-Noël Beaudouin, le responsable du mouillage, nous expliquera – tout en s’excusant de ce piètre accueil – que l’interdiction porte sur le fait de « naviguer à la voile en habitable dans le mouillage intérieur, zone où les bateaux sont amarrés par l’avant et par l’arrière et très proches ». Nous n’étions pas dans cette zone et donc pas concernés par ce règlement. Ouf ! nous avons craint un temps que le mal de terre vienne polluer la mer…

Adieu la Vilaine, vive l’anse du Lenn

Pourtant, question « règlements à la con », il nous semblait déjà être à la page : initialement, le CNL avait prévu que notre flottille franchirait le barrage d’Arzal pour remonter la Vilaine jusqu’à Foleux. Mais c’était sans compter sur les textes. Sollicité dès le printemps pour valider notre passage, l’Établissement public territorial de bassin (EPTB) Vilaine, gestionnaire de l’ouvrage d’art, refusa de nous laisser emprunter l’écluse au prétexte que seuls les navires motorisés en avaient le droit. Là aussi, nous avons tenté de comprendre, et de parlementer, sans obtenir autre chose qu’un grand moment de surréalisme. Extrait :

– Mais pourquoi le règlement impose-t-il le moteur ?

– Si quelqu’un tombe à l’eau, c’est dangereux, il y a beaucoup de courant.

– Mais, une fois dans l’écluse, que mon bateau ait ou non un moteur, ça ne va rien changer au fait que je puisse tomber à l’eau ?

–  … En effet. Combien êtes-vous ?

–  Entre quinze et vingt bateaux.

–  Ah oui ! ça serait long de vous faire passer. Ça aurait été en avril… Vous me dites que vos bateaux ont des avirons ?

–  Oui, tous. Des voiles aussi, voire des godilles ou des pagaies qui nous permettent de manœuvrer sûrement et vite.

–  Ah…

Peine perdue. Nous avons eu beau expédier des photos de notre flottille franchissant le barrage de la Rance l’an passé, rien n’y a fait. Bref, il semble qu’il soit désormais impossible de faire le tour de Bretagne sans moteur. Quel triste nautisme nous construisons pour nos enfants…

Randonnée en bateau, Navigation îles Morbihan, Voile-aviron Bretagne

Le premier jour, la mise en bouche s’annonce sportive entre Piriac et Mesquer, avec une météo prisée des Monotype des Pertuis et encore plus de l’Ilur Avel Dro à l’Anglais Roger Barnes, très à l’aise dans la brise et le clapot. © Jean-Yves Poirier

À ce stade de l’article, entre les intimidations, les interdictions et les dessalages, le lecteur doit penser que cette navigation ne se présente pas spécialement comme la plus joyeuse des parties de plaisir ! D’ailleurs, les deux Skerry Raid – dont Truc qui a découvert lors de sa mésaventure qu’une trappe supposée étanche ne l’était pas, mais alors pas du tout – décident de regagner Piriac dès le premier jour, jugeant les conditions trop sportives. Dommage, car les misères sont maintenant terminées !

À 14 h 30, sur la plage du Toul Ru, les bateaux, remis en ordre de marche, recommencent à flotter. Faute de pouvoir remonter la Vilaine, nous avons décidé de traverser vers Pénerf, distant d’environ 10 milles. Si le vent souffle toujours du même secteur, il est moins fort que le matin et la mer s’est un peu rangée. Sur un seul bord, serré au début pour assurer le coup, le courant portant au Nord-Est, puis davantage abattu tandis que nous approchons du but, nous atteignons la latérale verte de Borenis, où les premiers attendent les derniers. Une fois la flottille réunie, chacun embouque le chenal d’accès à la rivière, une passe étroite mais bien balisée : d’abord orientée Sud-Est/Nord-Ouest avec un fort courant traversier, elle bifurque ensuite à angle droit vers les premiers mouillages.

À la pointe du Dibenn, atteinte vers 17 heures, il faut virer à droite toute vers l’anse du Lenn où nous allons passer la nuit à l’échouage, sans avoir à tirer les bateaux,  car la marée est parfaite avec une pleine mer à 18 h 51 et un coefficient descendant. Tout en discutant, les bateaux sont rangés et le pique-nique ne tarde pas à s’organiser, tandis que les dernières tentes et abris sont montés à terre ou à bord. Il ne manque que quelques petits degrés pour que notre campement sur cette langue de terre à la végétation rase prenne des airs de paradis.

Randonnée en bateau, Navigation îles Morbihan, Voile-aviron Bretagne

Cette année, les Monotype des Pertuis étaient deux sur le challenge, Emjo II, un habitué, et Bijou, récemment lancé. Rappelons que ce plan a été conçu par Jean-François Garry à l’initiative du collectif Patrimoine naviguant en Charente-Maritime (PNCM). © Jean-Yves Poirier

Deux fois la route, trois fois la peine

Dès 6 h 30, ça commence à bouger. Déjeuner, ranger, armer… Vers 8 heures, on commence à porter les bateaux sur 2 mètres – et l’on vérifie, une fois encore, que oui, décidément, la marée du matin monte toujours moins…

À 8 h 30, la flottille fait route au près-bon plein tribord amure vers la pointe de Penvins, en ligne droite, car la marée haute permet de passer sur les hauts-fonds de Men Drean, puis de l’Artimon. Au près serré, avec une dizaine de nœuds, nous poursuivons la route vers la pointe de Saint-Jacques, passons dans le Sud de la balise du même nom, puis virons vers la terre avec un vent fraîchissant. La flottille doit se regrouper à Port-aux-Moines et les plus rapides ont tout le temps d’explorer ce magnifique petit abri, protégé par deux grandes digues si rapprochées qu’on doute longtemps qu’une ouverture les sépare.

Les seize bateaux mettent ensuite le cap sur la plage du Fogeo, distante d’une centaine de mètres du Crouesty, dont on ne soupçonne même pas l’existence, tant il est bien caché derrière la dune sauvage. Au près-bon plein, nous mettons trois quarts d’heure en moyenne pour couvrir ces 3,5 milles. Et, comme à chaque fois dans ces conditions de navigation classique, les bateaux se rangent dans le même ordre :  Foxy Lady et Lila, les deux plans Montaubin, ouvrent la marche avec le catamaran E’va’a et le Voil’A (cm 255). On se souvient que ce dernier avait gagné en 2011 le concours de plans Naviguer léger, concours qui a donné naissance en 2015 au cnl. Très proches de Voil’A, on retrouve le Wayfarer Whimbrel, suivi de Valhalla (cm 292), du Goat Island Skiff Let’s Goat ! et du grand Skerry Gandalf, puis des deux Monotype des Pertuis – avec un net avantage à Emjo II. Le Seil Seiltic et le Creizic marchent à peu près à la même vitesse, Amzer Zo, le Pirmil, et les deux Ilur, dont celui de Roger Barnes (cm 287), ferment la marche.

Comme la veille, les bateaux échouent vers 12 h 30, une heure avant la basse mer, soit le temps de déjeuner, voire de savourer une courte sieste pour certains. À 14 h 30, tout le monde flotte à nouveau et c’est reparti pour une belle navigation qui va s’ajouter aux 17 milles parcourus le matin, une belle navigation, certes, mais dont on sait qu’elle sera longue. Car si Carnac, notre but, n’est qu’à 8 milles, le vent souffle de… Carnac. Sans compter que le courant nous sera extrêmement défavorable jusqu’au large de Méaban et que la mer semble bien creuse. Deux fois la route, trois fois la peine, dit le dicton ?

Randonnée en bateau, Navigation îles Morbihan, Voile-aviron Bretagne

Creizic et Foxy Lady naviguent au débridé sous le vent de la grande plage de Houat. Coque volumineuse et misaine pour l’un, finesse des lignes d’eau et voile à enroulement pour l’autre : deux conceptions radicalement différentes pour un même programme. © Jean-Yves Poirier

Une fois parvenus à l’entrée du chenal du Crouesty, nous partons au Sud-Ouest pour doubler Méaban. Très vite, dans une mer formée avec un vent stable de 18 à 20 nœuds, la flotte s’étire, chacun gardant un œil sur son poursuivant en espérant que le dernier ne soit pas hors de vue. Après avoir louvoyé dans les Buissons de Méaban, on revient plus à terre vers Roche-Révision, puis le Treho. Pour la plupart, la plage de Men Du – devant laquelle même Gilles Montaubin, dont on connaît pourtant la maîtrise et l’assurance, parvient à dessaler –est un soulagement. Si Lila est arrivé premier vers 17 h 30, c’est seulement à 20 heures que le dernier arrive. Le patron de l’Ilur Tournepierre, Emmanuel Mailly, fatigué, a choisi de s’arrêter sur la plage de Kervillen.

Comme la veille, les bateaux passeront la nuit à l’échouage, et leurs équipages dîneront ensemble.

Le cata version voile-aviron

Le CNL permet de belles navigations, offre un excellent banc d’essais et des rencontres intéressantes, tant le profil et le parcours des participants est différent, chacun apportant sa réflexion sur la pratique et le matériel. Parmi eux, Jean-David Benamou est assurément le meilleur spécialiste de l’aviron, une discipline qu’il a pratiquée à un haut niveau durant plus de vingt ans en rivière. « J’ai beaucoup ramé. À vrai dire, pendant longtemps, je ne pensais qu’à ça ! Mais l’intensité, la finesse et la force des sensations de vitesse, de glisse, de communion entre les corps, l’eau et le bateau sont incomparables. »
En plus de ses poursuivants, le rameur a deux ennemis : les vagues et le vent. En mer, même avec un matériel adapté, cette pratique peut paraître ingrate, voire inadaptée, à ceux qui ont l’expérience de bateaux longs et fins en rivière. Pour découvrir l’eau salée, c’est donc vers le voile-aviron que Jean-David s’est orienté il y a une dizaine d’années. Il a construit au chantier Arwen marine un Skerry baptisé Piff. «Les premières navigations à la voile sur plan d’eau calme m’ont enthousiasmé. Cela dit, n’ayant aucune expérience, je n’étais pas très difficile ! Avec sa coque de 50 kilos, le Skerry était aussi très agréable à l’aviron, même avec son seul banc fixe qui permettait sans effort d’atteindre sa vitesse de carène sur mer plate. Bref, j’étais ravi par cette découverte du voile-aviron, d’autant que c’est une pratique qu’on peut partager sur de nombreux rassemblements. »

Randonnée en bateau, Navigation îles Morbihan, Voile-aviron Bretagne

Il y a deux ans, Jean-David Benamou se lançait dans l’aventure de la transformation d’un Hobie Cat 16 en voile-aviron. Le CNL 2019, sa première grande navigation, a prouvé la pertinence de l’idée et l’énorme potentiel de ce nouvel engin. © Jean-Yves Poirier

Deux ans de réflexion pour son bateau idéal

Après avoir progressé dans son apprentissage de la voile et précisé son programme de navigation – raid de quelques jours en autonomie sur fleuve ou en côtier, cabanage à terre ou au mouillage, bateau facile à échouer et déplacer, rapide à la voile et à l’aviron, sûr jusqu’à force 5 et sans mouiller –, Jean-David appréhende mieux les limites de son bateau, surtout par mer formée. Ses navigations, notamment lors des premières éditions du CNL, lui font découvrir des conceptions plus modernes, comme le Brol et le Foxy Lady de Gilles Montaubin. Pendant deux ans, il va réfléchir, en échangeant avec des spécialistes, pour trouver « un voile-aviron facile et performant ».
Il dégage ainsi de grandes composantes. « Un bateau d’aviron efficace demande : une coulisse (siège) pas trop haute par rapport à l’eau ; un entraxe de dame de nage de 160 centimètres environ pour des avirons standard de 3 mètres en couple ; une coque au fardage minimal, sans dérives pour diminuer la traînée, et dont le rapport longueur/largeur doit être aussi grand que possible, la stabilité pouvant être minimale car assurée par les avirons. Mais… un bateau efficace à la voile demande autre chose : un plan anti-dérive ; une surface de voilure adaptée au déplacement et liée aux performances recherchées ; une largeur de coque (monocoque) ou un entraxe de flotteurs (multicoque) capable de compenser le couple vélique ; une installation suffisamment haute pour être protégée des vagues si on veut un peu de confort… »
Jean-David poursuit : « Il est facile de trouver de multiples contradictions entre ces deux cahiers des charges, le plus problématique demeurant sans doute la largeur du bateau. Cela dit, de ces cogitations j’ai bientôt commencé à imaginer partir sur un multicoque. Un catamaran dont la largeur est compatible avec l’entraxe requis pour ramer – tout en ayant un poste de nage pas trop haut – offrirait une bonne glisse à l’aviron sans augmenter le fardage. Pour le gréement, il devait y avoir moyen d’installer un mât carbone autoporté avec voile s’y enroulant tel que le propose Gilles Montaubin sur ses bateaux. »
En 2016, Jean-David achète une ancienne plate-forme de Hobie Cat 16, un support qui a l’avantage d’être peu coûteux – il s’était fixé un budget de 5 000 euros – et très répandu. Car il se dit qu’il en fera peut-être d’autres si celui-là fonctionne bien. « J’étais aussi séduit par le dessin de ces coques sans appendice, asymétriques et très étroites, qui offrent un grand plan antidérive tout en étant bien adaptées à la glisse à l’aviron. Leur fardage est par ailleurs probablement moindre que celui d’autres unités du même type, tout en ayant une plate-forme assez haute. Enfin, dans sa version standard, c’est un bateau qui encaisse des contraintes très fortes, donc c’est qu’il doit être très solide. »

Randonnée en bateau, Navigation îles Morbihan, Voile-aviron Bretagne

Ce schéma de la conception d’E’va’a montre les coques et la plate-forme (raccourcie dans sa largeur) d’origine du Hobie, ainsi que les nouvelles poutres et le haubannage du pied de mât. Longueur de coque : 5,05 m ; Largeur : 1,80 m ; Tirant d’eau coque : 0,20 m ; Déplacement lège : 125 kilos ; Déplacement en charge : 350 kilos ; Surface de grand-voile : 8 m2 © coll. Jean-David Benamou

« Le poste de nage est adapté à mon gabarit »

La conception et la construction du bateau vont s’étaler sur trois ans, sans plan établi, mais dans une longue suite de tâtonnements. « La durée s’explique partiellement par la volonté de minimiser le coût. J’ai souvent attendu des promotions ou des occasions de récupérer matériaux, matériel et outils. En réalité, si je mets bout à bout le temps de travail, on arrive à un mois plein. »
Le chantier commence par la suppression de l’ancien trampoline, puis le démontage des poutres constituant le cadre de la plate-forme pour diminuer la largeur. « Il fallait désengager les poutres transversales des castings (les pièces d’angle en aluminium qui relient les poutres). Ce n’est pas une mince affaire car les rivets sont en Monel, un métal plus dur que l’Inox… J’y ai laissé quelques forets ! Ensuite, il suffit de laisser le dégrippant agir. » Jean-David ampute les deux poutres de 20 centimètres à chacune de leurs extrémités pour faire passer la plate-forme d’une largeur de 2 mètres à 1,60 mètre. « La poutre avant étant cintrée, il a fallu que je retravaille ses nouvelles extrémités pour qu’elles rentrent à nouveau dans les castings. Puis l’ensemble a été riveté Inox en utilisant une pâte céramique afin d’isoler les deux alliages. »
Jean-David conçoit ensuite la structure du pied de mât et celle de la plate-forme qui recevra le poste de nage. « Pour accrocher tout ça aux poutres, j’ai fait réaliser des pinces en alu massif. Une fois les sections des poutres soigneusement relevées au pied à coulisse, j’ai dessiné en CAO les pièces dont j’avais besoin, qui ont ensuite été découpées au jet d’eau dans de l’aluminium marin de 20 et 30 millimètres d’épaisseur. » Jean-David fait alors l’acquisition d’une perceuse à colonne qui va lui permettre de forer et tarauder toutes les pinces, qui seront assemblées avec des vis Inox.
« Le poste de nage est adapté à mon gabarit et sans réglage possible, une solution égoïste, mais tellement plus simple. J’ai réalisé un plancher rigide en contreplaqué de 4 millimètres d’épaisseur stratifié carbone-époxy. Cette plate-forme, cintrée pour abaisser la coulisse par rapport aux dames de nage, repose sur trois poutres du Hobie (celle de l’avant et les deux latérales), ainsi que sur une poutre transversale et deux barres longitudinales en aluminium que j’ai ajoutées, accrochées à l’ancienne structure par des pinces. Ce plateau en contreplaqué est simplement posé sur les poutres, où il est amarré. Un petit trampoline ferme l’arrière, ce qui évite d’ajouter un poids inutile. Une hiloire est accrochée à la poutre avant et vient protéger le cockpit des grosses vagues. »
Pour éviter de rapporter les rails de la coulisse, ceux-ci ont été modelés lors de la stratification de la plate-forme. « J’ai découpé deux fentes dans le contreplaqué, mouillé le tissu carbone et positionné deux tubes en plastique de diamètre 10 millimètres pour façonner les goulottes où circulera la sellette d’aviron. »
Les dames de nage, elles aussi tenues par des pinces, ainsi que les avirons, sont du matériel réformé de marque Concept 2. La planche de pieds, également en contreplaqué, peut avoir deux positions : dans le même plan que la plate-forme quand on est à la voile ou à 45 degrés quand on nage. Des équerres en alu ont été découpées pour permettre cette angulation.
Le pied de mât, un tube en aluminium de 80 millimètres de diamètre et 60  centimètres de hauteur repose et pivote sur des « pinces / jumelles », autant de pièces également découpées au jet d’eau puis collées pour certaines. « Le pied de mât est haubané dans sa partie supérieure en reprenant les ancrages des haubans du Hobie Cat. En bas, il est maintenu par une pièce en aluminium connectée à la martingale d’origine du catamaran et haubanée aux étraves. La rigidité de l’ensemble est assurée par deux palans longitudinaux, un vers l’avant et l’autre vers l’arrière. » Il est donc très aisé de faire basculer le pied de mât sur l’arrière, ce qui rend le mâtage particulièrement simple, même en mer, d’autant que le gréement pèse moins de 5 kilos.
Le mât en carbone, la voile lattée de 8 mètres carrés et sa livarde, ont été conçus et fournis par Gilles Montaubin. La rotation du mât dans son pied est assurée par des paliers en Ertalyte que Jean-David a fait usiner. Les safrans et la barre d’origine qui les relie sont conservés. En revanche, le grand stick télescopique, guère pratique car on doit le faire passer en arrière de l’écoute à chaque virement, a été remplacé par un retour qui rappelle la barre franche.
« J’ai aussi vissé et collé époxy quatre taquets de tournage sur les coques. J’ai profité des pinces latérales pour réaliser de petits bancs repliables en contreplaqué qui permettent de s’asseoir quand on est sous voile. Enfin, j’ai installé des tendeurs sur les coques devant la plate-forme pour transporter des sacs étanches à la manière d’un kayak. »

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Un Hobie Cat à l’aviron… qui l’eut cru ? © coll. Jean-David Benamou

« Tout a tenu et il n’y a eu aucune casse »

Nul doute que le «Hobie Cat » de Jean-David était assurément le bateau le plus bluffant de ce CNL : facile et rapide à l’aviron, comme à la voile, performant dans n’importe quelles conditions, Jean-David devant souvent lever le pied pour ne pas doubler tout le monde.
« Pour l’heure, tout a tenu et il n’y a eu aucune casse. L’assiette du bateau est satisfaisante, quel que soit le mode de propulsion. À l’aviron, ça marche très bien par petit temps, à 5 nœuds de moyenne. Dans un force 5/6 dans le golfe du Morbihan, j’ai réussi à remonter un demi-mille contre le vent. Par vent de travers, le bateau remonte naturellement au vent. Pour corriger, il suffit d’abaisser le safran au vent.
« Sous voile, le gréement Montaubin est d’une simplicité et d’une efficacité redoutables. C’est aussi une sécurité : pour la première fois, j’ai pris un grain et je n’ai (presque) pas eu peur. Car on peut réduire quasi instantanément en roulant. Le bateau, très légèrement ardent, fait un très bon près. On atteint 5 nœuds facilement et je pense que j’ai fait quelques pointes à 7 nœuds, un spi asymétrique de 8 mètres carrés pouvant être gréé par petit temps. »
Malgré tout, si c’était à refaire, Jean-David le modifierait un peu. Ainsi, les pinces en aluminium pourraient être moins fortes, et les jumelles du pied de mât plus hautes de 6 centimètres pour que celui-ci n’appuie pas sur la poutre avant en descendant, ce qui le fait sortir des jumelles. La grand-voile pourrait avoir une surface plus importante en avançant le pied de mât, le Hobie n’ayant pour l’heure jamais décollé un flotteur. Le cabanage sur la plate-forme est aussi à améliorer, comme les rangements, en créant des poches dans le trampoline arrière et des caissons étanches dans les flotteurs. Enfin, le système de barre doit être repensé pour être moins encombrant. Alors, Jean-David ferait assurément un redoutable concurrent sur des épreuves comme la Race 2 Alaska !

Liens utiles : Jean-David, va consacrer un site Internet à son projet, mais il a déjà noté ces liens et adresses :
Forum Hobie Cat 16 : <https://www.hobie.com/forums>
Les découpes au jet d’eau ont été réalisées par https ://www.groupe-eolaz.com/
La quincaillerie Inox a été fournie par https ://www.fix-in.com/
Sur https ://www.usineur.fr/, on trouve un atelier de mécanique et d’usinage en ligne.
Forets et tarauds se trouvent sur https ://www.metiers-et-passions.com/
Pour tout le monde : « Tua Pittman : « E Vaa, E Motu, E Motu E Vaa”, “My canoe is my island, my island is my canoe » : https ://www.youtube.com/watch?v=t42Fz6j75lg.

Emprunter les sœurs pour ne pas manquer les Meules-Meules

Le lendemain, la baie de Quiberon montre un tout autre visage que celui de la veille : c’est un lac. Partis vers 8 h 30 dans une toute petite brise de Nord, nous longeons la côte de Carnac, puis mettons le cap sur Port-Haliguen, le vent désertant totalement au large de Beg Rohu. Il faut tirer sur le bois mort avant que le vent remonte du Sud-Ouest une fois atteint la Teignouse, où le courant porte dans le Sud. Établie à une dizaine de nœuds, cette petite brise nous portera jusqu’à la magnifique plage de Beg er Gorlé à Houat où, une fois de plus, seuls, nous nous posons, le temps de déjeuner.

Randonnée en bateau, Navigation îles Morbihan, Voile-aviron Bretagne

À l’image de Creizic et de Foxy Lady, Voil’A (à gauche) et l’Ilur Tournepierre illustrent le voile-aviron, issu de la tradition, des années 1980, et la recherche de performances qui domine aujourd’hui. © Jean-Yves Poirier

Si le programme initial avait prévu de nous faire passer la nuit sur l’île, c’était sans compter sur le pouvoir de persuasion de Joseph Bolitt, constructeur et équipier du Voil’a, mais surtout… Hoëdicais et saxophoniste des célèbres Meules-Meules, le groupe local qui se produit ce soir, à domicile, pour la fête de la musique. Avouons-le, Joseph n’aura guère mis de temps à nous convaincre. Il faut dire que ce garçon taquin, au rire généreux, a un caractère qui donne envie de le suivre.

C’est ainsi qu’en début d’après-midi, nous reprenons la mer, longeant Houat par son Est jusqu’aux roches de Try Men, avant d’emprunter le passage des Sœurs pour rejoindre le port de la Croix. La suite sera festive (et, reconnaissons-le, plus très autonome !) : apéro à La Trinquette, puis concert inénarrable des Meules-Meules à l’ancien sémaphore, le tout nourri et hydraté par nos hôtes qui soldaient là leurs bénéfices de l’an passé… Peut-on souhaiter meilleur accueil ?

Pourtant, ce soir-là, nous avions tous un petit galet dans nos bottes. Si nous étions arrivés au portant à Hoëdic et sous un grand soleil, la météo annonçait tout le contraire pour le lendemain et pour rejoindre Piriac : ciel couvert, vent d’Est 20 nœuds avec rafales à 25 nœuds, passant Sud dans l’après-midi en mollissant.

Vers 3 heures du matin, nous sommes plusieurs à nous réveiller pour reprendre une toile de tente qui ploie sous le vent ou boucher un interstice qui crée un grand courant d’air froid… Dans les gréements, les drisses sifflent ou tapent, tandis que le bruit des vagues laisse imaginer un shore break sérieux qu’un coup d’œil dehors ne parvient pourtant pas à saisir faute de lune.

Quand le jour se lève, le ressenti change forcément. Même si la météo confirme ce que nous avons lu la veille, la réalité semble tout de même un peu plus sage. Nous décidons de faire route tribord amure une fois dégagés de l’île, car le vent devrait tourner dans le Sud, mais aussi parce que le courant va nous dépaler dans le Sud-Ouest. Seul Roger Barnes et son Ilur Avel Dro ne suivent pas le groupe : dérive bloquée par le sable durant la nuit, il est contraint de faire route vers Le Crouesty faute de pouvoir naviguer efficacement au près.

C’est ainsi que quinze bateaux louvoient bientôt vers les Grands Cardinaux, que nous laissons dans notre Sud, avant de nous caler pour un bord de près d’une bonne dizaine de milles dans un joli clapot, sans aucune côte à l’horizon. C’est une drôle d’impression quand on est seul sur ces petits canots que de faire route vers ce qui semble être le grand large…

Comme prévu, le vent faiblit peu à peu, avant d’adonner légèrement. Devant, les premiers voient bientôt l’île Dumet et le signalent par radio, proposant d’y faire escale le temps de réunir la flottille. Dumet, où il était initialement question de s’arrêter pour la nuit avant de revoir notre programme à cause des prévisions météo guère engageantes pour le lendemain. Dumet, bientôt atteinte et où nous retrouvons cette faune nautique que nos petits bateaux nous ont permis de fuir quatre jours durant : voiliers de 40 pieds et bien plus, semi-rigides et même une cigarette saturant le mouillage ; Jet Ski s’en donnant à cœur joie sur une mer désormais presque plate qui permet à des coques fort motorisées de tirer des engins gonflables où se sont agglutinés quelques amateurs de sensations fortes…

Avant de rejoindre les plus lents qui ont tiré tout droit sur Piriac, nous engageons nos bateaux dans une régate autour de l’île, un petit mille et demi à raser chaque caillou pour diminuer d’autant la route. Quant aux trois derniers milles vers le continent, ils se feront dans la molle, puis… dans plus rien. Qu’importe ! nous devions de toute façon attendre que le port de Piriac soit accessible – le bassin, pour demeurer en eaux profondes, est doté d’un seuil et d’une porte – pour gagner l’excellente cale où nous avons mis à l’eau mercredi. Bateaux rangés et sanglés sur leurs remorques, nous nous retrouvons cette fois pour un dernier moment de partage où il n’est plus du tout question d’autonomie (au resto quoi !), chacun s’enthousiasmant sur cette édition aussi réussie que les précédentes, bien que si différente. En imaginant déjà la prochaine…

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Arrivée au port de la Croix à Hoëdic. Au premier plan, on reconnaît le Seil Seiltic, devant Creizic. La voile brune appartient à Let’s Goat !, tandis qu’on retrouve à gauche les deux Monotype des Pertuis. © Sébastien Stagnara

Remerciements : Skol ar Mor, La Yole, M. Thourot de Nautisme en Pays Blanc.

 

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