Naviguer léger en Finistère Sud

Revue N°292

Voile-aviron
Mathias et Gilles Montaubin à bord de Foxy Lady. On reconnaît à l'arrière-plan, de gauche à droite, Emjo II, Valhalla et Tournepierre. © Mélanie Joubert

par Gwendal Jaffry – Pour la troisième année consécutive, une douzaine de canots voile-aviron se sont donné rendez-vous fin juin pour quatre jours de grande balade en totale autonomie. Cette année, les eaux du Finistère Sud étaient au programme. Près de 100 milles entre pleine mer, îles, lagon et rivières…

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie.

Après trois éditions dans les pertuis – dont un pre­mier raid de reconnaissance – (CM 262, 271 et 280), le temps était venu pour le Challenge naviguer léger de changer de plan d’eau. Nous avions un peu fait le tour des lieux propices au programme de nos bateaux en Charente ; qui dit nouvelle aire de jeu dit aussi nouvelles conditions de navigation, la diversité permettant de progresser dans la connaissance de nos montures ; enfin… le changement ne fait jamais de mal !
Les challengers des années précédentes ont été interrogés pour déterminer où nous irions, l’idée demeurant de parcourir environ 100 milles en quatre jours, balade ouverte à des voiliers non motorisés, mais disposant d’une propulsion « humaine ».
Concernant ce dernier point, certains souhaitaient imposer des sections « à l’huile de coude », soucieux de souligner que cette propulsion « bleue » et non éolienne participe de la randonnée légère. Cette obligation ne sera finalement pas retenue, mais elle aura occasionné un intéressant débat. « Si nager sur un voile-aviron devient une punition, affirmait Jean-Yves Poirier, c’est que son équipement ou son ergonomie laissent à désirer. » Ce à quoi Jean-Michel Delcourt rétorquait : « J’adore nager, mais tout affaler alors que le vent souffle dans le bon sens n’est-il pas contre nature ? » Voile ou aviron, chacun alternera finalement à sa guise, en fonction des conditions et de son bateau.

Voile aviron, navigation Finistère

Une partie de la flottille vue depuis le Skerry raid Gandalf. © Emmanuel Conrath

Contrairement aux précédentes éditions, décision sera aussi prise de supprimer tout organisateur… ce qui fait de chaque participant un organisateur en puissance. L’un s’assurera d’un parking disponible pour les remorques, l’autre s’enquerra d’un terrain où planter les tentes, etc.
La notion d’autonomie est également renforcée, qu’il s’agisse de l’avitaillement, de l’énergie, ou de la sécurité : aucun bateau accompagnateur n’est prévu. Sans « sécu », chacun se responsabilise davantage, comme il devient naturel de garder toujours un œil sur les autres.
Enfin, côté parcours, la rivière de Tréguier a été évoquée, comme la Rance et Chausey, Houat et Belle-Île, mais c’est finalement le Finistère Sud qui l’a emporté, pour une balade entre la baie de La Forêt, l’Odet, le pays Bigouden, les îles Glénan et l’Aven.
Une fois tous les anciens participants sollicités, restaient encore quelques places pour de petits nouveaux. Comme il est bénéfique de changer de plan d’eau, il est aussi enrichissant de renouveler les partenaires de jeu pour découvrir de nouvelles expériences et de nouveaux bateaux. Pour finir, nous serons douze participants.
Gilles et Mathias Montaubin navigueront à bord de Foxy Lady, Emmanuel Conrath sur son grand Skerry Gandalf, Alain Goetz et Louis-Marc Loubet à bord du Monotype des pertuis Emjo II, Roger Barnes, Alban Gorriz et Emmanuel Mailly à bord de leurs Ilur Avel Dro, Bénétin et Tournepierre, Pierre Mucherie avec la Yole de Chester Atipik et Jean-David Benamou sur son Skerry Piff. Yves Monfort se joint à nous, pour la première fois, sur le Skerry raid Truk (un bateau barré en 2015 par Emmanuel Conrath lors du premier Challenge), Francis Debecker – également une nouvelle recrue – fait équipe à bord de Valhalla avec Stéphane Blanc, qui a participé aux deux premières éditions sur le Wayfarer Whimbrel. Damien Féger rejoint notre flottille à bord de Petit Budget, un étonnant bateau de 5,08 mètres de long, construit en bois-époxy il y a une quinzaine d’années par Jean-Claude Tolza, capitaine au long cours qui s’était alors inspiré de la Yole 1796. Pour ma part, j’arme à nouveau le plan Vivier Creizic.

Roger Barnes à bord de son Ilur Avel Dro, au plus près sur l’Odet, en route vers les Vire-Court. © Mélanie Joubert

Nous avons visiblement « tricoté à l’envers »…

Le jeudi 22 juin, à 9 heures, nous appareillons de Port-la-Forêt pour Bénodet, poussés par une petite brise de Nord-Ouest. À l’étale de jusant (coefficient de 81), la flottille contourne la pointe de Beg-Meil. Les conditions étant magnifiques et sachant que nous aurons à louvoyer après Mousterlin, nous sommes quelques-uns à tenter de couper au plus court. Mais c’est oublier les roches de la Jument : il serait dommage de perdre un bout de dérive à peine 5 milles après le départ…
Alors que nous atteignons le Bœuf, le vent mollit. Certains choisissent alors de tirer à terre quand d’autres, dont je fais partie, poursuivent dans l’Ouest. Quant à Pierre Mucherie et Jean-David Benamou, experts de l’aviron, pour lequel leurs bateaux sont particulièrement bien étudiés, ils choisissent – à raison – de nager. « Je viens de l’aviron, nous expliquera plus tard Jean-David. Quand je me suis mis à la voile, je tenais à conserver ce mode de propulsion à la fois utile et agréable. Tout à l’heure, par exemple, j’étais tout de même à 4,5 nœuds… quand vous vous traîniez sous voile ! » Jean-David – qui prépare un nouveau bateau pour le prochain Challenge – a construit son Skerry avec l’aide d’Emmanuel Conrath, qui fêtait à l’occasion du Challenge les dix ans de son chantier. « Piff est une belle aventure, car ce bateau m’a permis d’apprendre la construction en contre-plaqué époxy, la voile légère et la navigation en solitaire. » Au fur et à mesure qu’il a découvert ce nouvel univers, Jean-David a d’ailleurs fait évoluer son bateau. « Dégréer en mer n’est pas forcément évident, espars et voiles étant en outre encombrants à bord. C’est ainsi que j’ai imaginé mon gréement basculant sur jumelles, avec une voile en éventail à deux ris facile à replier. La solution fonctionne parfaitement, si ce n’est que la voile pourrait passer de 6 à 8 mètres carrés. Le mât amené permet en outre de cabaner. C’est aussi une sécurité, car un simple bout permet d’effacer le gréement depuis la barre. »
Alors que je marchais plutôt bien dans le sillage d’Emjo II, poursuivi par Bénétin à quelques longueurs, le Monotype et l’Ilur s’envolent bientôt. Pour ma part, je n’avance plus… Quelques virements plus loin, parvenu dans le Sud de Groaz Guen, je ferme la marche avec le Skerry raid Truk, qui avait tiré à terre… Nous avons visiblement « tricoté à l’envers ». Il est temps de jeter sa fierté par-dessus bord, tandis que certains de nos amis, au mouillage devant la grande plage de Bénodet, se baignent déjà…

La flottille aux Moutons. Au premier plan, on reconnaît Creizic, un dessin de François Vivier dont c’était la seconde participation au Challenge. © Emmanuel Conrath

Deux minutes pour s’installer, deux heures pour repartir

En tout début d’après-midi, sitôt le pique-nique terminé, nous appareillons de l’anse du Trez pour remonter l’Odet en profitant du flot. Au départ, certains privilégient l’aviron, mais la voile s’impose rapidement, d’autant que le vent se renforce. Une bonne heure durant, nous allons ainsi louvoyer sur un grand tapis roulant jusqu’à l’amorce des Vire-Court, où décision est prise de rebrousser chemin, vent et courant mollissant. Devant l’anse de Kerandraon, Atypik nous inquiète quand on voit son gréement s’effondrer. Mais Pierre nous rassure vite : lors d’un empannage – un vrai, accidentel, pas un virement lof pour lof ! –, le pied de mât a quitté l’emplanture. Mais rien de cassé : cinq minutes plus tard, la Yole de Chester fait route à nouveau.
Après avoir longé les yachts classiques, au ponton, en attente de leur Rendez-vous de la belle plaisance qui doit débuter le lendemain, nous atteignons Sainte-Marine, tranquilles, en T-shirt, profitant du grand soleil. Mais c’est oublier le charme des rivières… En l’espace d’une demi-encablure, sitôt dégagés de la pointe de Combrit, le vent passe de 5 nœuds de Nord à 20 nœuds établis d’Ouest-Nord-Ouest, tandis que la mer se creuse très sérieusement. Voiles arisées et équipages étanchés d’un ciré, le louvoyage vers Loctudy peut commencer.

Petit Budget, un canot inspiré des Yoles 1796, cap à l’Ouest sous le sémaphore de Beg-Meil. © Mélanie Joubert

Emjo II, Valhalla et Foxy Lady sont les premiers à atteindre la plage de Langoz. Au fur et à mesure des arrivées, les bateaux sont portés un peu au-dessus de la laisse de haute mer – demain matin, le coefficient sera de 92 – au grand étonnement de Roger Barnes, resté au mouillage à bord d’Avel Dro au côté de Damien Féger sur Petit Budget. Emmanuel Conrath, dont on remonte le bateau avec les nôtres, nous fait remarquer, sceptique, que la prochaine pleine mer sera à 4 h 38 et que la pente de la plage est très faible… Ce soir, nous dînerons sur la plage, au cul des bateaux, repas clôturé d’un verre de whisky offert par Roger aux seuls audacieux qui se sont risqués à goûter à son cheddar. Tandis que certains plantent leur tente sur le terrain du centre nautique, d’autres dormiront sur la plage ou à bord, comme Jean-David… « Le Skerry étant exigu et doté d’un banc central, la seule solution pour dormir à bord consiste à s’allonger au-dessus du banc. Il faut donc un support supplémentaire mais, la charge utile étant très limitée, on ne peut pas embarquer un plancher démontable. C’est ainsi que j’ai adopté des rouleaux gonflables pour combler l’espace entre les bancs. Et je dors très bien ! Cela dit, ça implique que le bateau soit à sec, sa stabilité avec du poids dans les hauts étant insuffisante pour qu’on dorme sur l’eau. Les rouleaux me servent également à déplacer le bateau sur la plage, en plus de constituer une appréciable réserve de flottabilité. »
« Rouleau », « déplacer », « plage »… Le lendemain, ces trois mots rythmeront une bonne partie de notre matinée, car une fois les bords rangés et un petit-déjeuner avalé – en contemplant la mer qui s’éloigne, s’éloigne… –, notre programme consistera, deux heures durant, à descendre chaque bateau sur les boudins gonflables de Piff et de Valhalla, une dizaine de personnes n’étant pas de trop pour déplacer les plus lourds… » Au final, deux rouleaux seront crevés et quelques bons mots auront vu le jour, le tout sous l’œil amusé de Roger Barnes, qui a eu le temps de siroter deux ou trois théières et d’enrichir sa photothèque pour un éventuel chapitre « French Sailors » dans son prochain livre…
Vers 10 heures, cap est mis sur les Moutons, plein vent arrière, par légère brise. À hauteur de Men Dehou, le vent mollit comme la veille. Les avirons sont de sortie pour une vingtaine de minutes. Puis la brise remonte, plus forte et maintenant plein Ouest. Nous gagnerons la cale des Moutons en coupant dans les cailloux, chacun venant mouiller ou s’amarrer le temps du déjeuner. Même Piu Piu, l’oison que Damien Féger a embarqué sur Petit Budget, semble s’émerveiller de la beauté des lieux.
Nous ferons ensuite route vers les Glénan, jolie balade vent de travers en passant dans l’Est des Pourceaux pour une arrivée groupée à Bananec, que nous contournons pour remonter vers Saint-Nicolas. Cet après-midi, le programme sera aux échanges, Gilles Montaubin ayant eu la bonne idée que l’on se prête nos bateaux respectifs pour découvrir un autre support, des astuces…

Valhalla était un des bateaux les plus lourds et nous n’étions pas trop d’une dizaine pour le déplacer sur la plage à l’aide de rouleaux, dont deux seront crevés par les coquillages. © Mélanie Joubert

Valhalla, un Faucoaldi entre tradition et modernité

Dans ce contexte, Valhalla, à Francis de Becker, était pour tous une découverte. Le parcours de Francis, son constructeur, n’est pas banal. « J’ai commencé tout jeune le modélisme, d’abord avec des voitures, des avions ou des chars en plastique puis, à l’adolescence, j’ai commencé à travailler le bois. Plus tard, je me suis mis au composite, concevant des modèles de coques de vitesse à moteur thermique. Les modèles réduits de voiliers ? Ça me semblait trop simple, parfait pour mes vieux jours ! » C’est en Vendée, pendant ses vacances, qu’il découvre cet univers par hasard. Et c’est une révélation. De retour en Belgique, Francis se fait prêter le moule d’un International One Metre (iom). Il construira ensuite d’autres bateaux dont un ac10, la plus grande catégorie en modèle réduit (2,40 mètres de long, 3,40 mètres de tirant d’air, 2,50 mètres carrés de surface de voile, 30 kilogrammes de déplacement dont 19 de lest). De là à souhaiter découvrir la voile « en vrai »…

L’avant-dernier jour, les avirons sont de sortie pour arpenter l’Aven en tous sens.
Page suivante, en haut : Truk, le Skerry raid d’Yves Monfort et Atypic, la Yole de Chester de Pierre Mucherie, en route vers Port-Manec’h. © Mélanie Joubert

Francis commence par construire un kayak et un Skerry de chez Arwen marine. « Leur première sur l’eau était aussi la mienne ! » Deux ans plus tard, quelques soucis de santé l’incitent à changer de bateau. Sur Internet, il découvre la production de Benoit de Faucal, et notamment un petit dériveur très épuré. « Je l’ai contacté pour lui demander ce plan avec quelques modifications. Et il m’a répondu… non ! Tout en ajoutant, cela dit, qu’il pouvait me concevoir un autre bateau, tel que je le désirais. »
Formé à l’architecture navale à Southampton, Benoit de Faucal est également constructeur de ses dessins. « Naviguant depuis l’enfance, explique-t-il, j’admire les voiliers classiques aussi bien que les dernières machines de course au large. Mon objectif est avant tout de concevoir et construire de beaux bateaux, car c’est ce qui rend heureux un propriétaire. Mais ces beaux bateaux doivent également être faciles à mener et à régler, performants tout en demeurant confortables. L’équipage doit se sentir en confiance pour apprécier pleinement la promenade et le bel objet sur lequel il se trouve. C’est ainsi que j’ai développé la gamme Faucoaldi, qui mêle tradition et modernité, des bateaux en bois que je livre en kit ou barre en main. »
À l’été 2016, Francis a fait suivre à Benoit son cahier des charges. En novembre, l’architecte expédie à son client les plans de structure qu’il va faire découper par une machine à commande numérique. Le bateau fera 5 mètres de long pour 1,70 mètre de large et 230 kilogrammes de déplacement. La construction en petites lattes de red cedar stratifiées verre-époxy démarre en décembre. Cinq mois plus tard, Valhalla navigue… à la plus grande satisfaction de son propriétaire-constructeur. « Le Faucoaldi 5.0 peut accueillir jusqu’à trois équipiers, explique Benoit, avec de nombreux rangements, notamment sous les passavants. Le cockpit autovideur semi-fermé est sécurisant. Le petit rouf et le franc-bord généreux gardent l’équipage au sec. Son gréement élancé – 15 mètres carrés de surface de toile – lui permet de bien marcher par petit temps. Dans la brise, on ballaste à 80 litres. »
Cette nuit, les bateaux la passeront au mouillage ou à l’échouage à La Pie, dans l’Est de Saint-Nicolas, non sans que leurs équipages aient commis auparavant une première entorse à leur vœu d’autonomie : une bière fraîche à La Boucane, le bistrot de l’île. Le camping étant ici interdit, certains dormiront au gîte quand les autres cabaneront, nuit guère reposante du fait de quelques plaisanciers fans de Claude François qui semblent prendre La Pie pour une discothèque… au point qu’à l’heure de la sortie, c’est de justesse que l’on évite la bagarre !

Truk, le Skerry raid d’Yves Monfort et Atypic, la Yole de Chester de Pierre Mucherie, en route vers Port-Manec’h. © Emmanuel Conrath

Une langue de sable blanc baignée d’eaux turquoise

Ce triste épisode sera heureusement vite oublié grâce au fantastique programme de la journée suivante, qui débute par un tour des Glénan. Une fois contourné Bananec, nous louvoyons dans la Chambre pour laisser porter le long de Drenec et longer l’île du Loc’h par le Sud, passant plein vent arrière entre Roche-Lambert et Brilimec, puis entre Jambi et Guéotec… À l’heure de midi, le Sud de Guiriden étant trop exposé au ressac, nous ferons escale du côté Nord de cette langue de sable blanc, baignée d’eaux turquoise.
En début d’après-midi, chacun se prépare pour le plus long bord de ces quatre jours. 12 milles plein vent arrière par 15 nœuds de vent, cap sur l’île Verte, où les premiers attendent les derniers, avant de poursuivre vers la pointe de Rospico, puis l’embouchure de l’Aven. Au plus près ou au travers selon les bascules, nous progressons comme dans un couloir entre les lignes de mouillage, qui sont une véritable insulte à ce havre. Il faut dépasser Rosbras pour retrouver enfin une nature vierge et le charme des bras de mer de la pointe bretonne. Après l’anse de Kernéo, le plan d’eau s’élargit considérablement. Mais attention à ne pas tirer tout droit ! Nous ne sommes qu’à mi-marée de flot et les vasières sont tout juste recouvertes… Au petit jeu du louvoyage, nous nous amusons follement dans le chenal bordé de piquets. Risées, bascules et veines de courant avantagent tantôt l’un et tantôt l’autre. Une fois passé l’étang du Hénant, on peut laisser porter franchement vers l’anse de Kergourlet. Sur cette eau plate, les bateaux accélèrent franchement. Mais le vent contraire – et plutôt fort –, quand l’Aven oblique vers le Nord, incite la plupart d’entre nous à border les avirons une fois atteint l’incroyable site des Tombeaux des Géants.
À Pont-Aven, nous prendrons juste le temps d’une seconde entorse à notre vœu, au même motif que la première, avant de repartir vers la plage de Saint-Nicolas à Port-Manec’h, alternant voile et aviron. Alors que tous les bateaux sont à l’échouage, la pluie se met à tomber. Le temps que chacun installe son taud sur son bateau, ou sa tente dans un champ accueillant, nous nous retrouvons pour dîner, juchés sur le toit des toilettes publiques, qu’abrite un grand arbre… À une dizaine de mètres seulement, les clients attablés dans un restaurant chaleureux nous regardent, médusés. Reconnaissons que notre équipe, toute de cirés vêtue, avalant Bolino fumant et sandwichs mous, doit sembler pour le moins surprenante… Peu probable que nous ayons fait, ce soir, de nouveaux adeptes du Naviguer léger…
Le dimanche, nous avons décidé de ne pas traîner, certains ayant pas mal de route à faire le soir. Dès 6 h 30, à la pleine mer, les bateaux sont tirés sur l’eau, où chacun range son bord et avale un café avant d’appareiller. Aujourd’hui, c’est le dernier jour, et comme lors des éditions précédentes, on ne s’attendra pas. Un petit esprit de régate plane dans l’air…

Performant sous voiles, Valhalla est néanmoins un peu trop haut de franc-bord pour être parfaitement adapté à l’aviron. © Emmanuel Conrath

Parti à l’aviron sous un grand ciel bleu mais sans vent, c’est à la hauteur de Roche Madame que je peux mettre à la voile. Devant moi, quatre ou cinq bateaux font déjà route vers l’île Verte. Tribord amure au plus près, la navigation n’est guère agréable contre le clapot. Tandis que certains choisissent de rester sur ce bord et de poursuivre au large, je fais partie de ceux qui privilégient une route à terre, la bande littorale offrant des eaux plus calmes. Devant moi, Emmanuel Conrath marche fort, impossible à rattraper. Truk, le Skerry d’Yves Monfort me semble à ma portée…
Parvenu à Trévignon et longeant la pointe tribord amures, je vois Truk, bâbord amures, juste sous mon vent. Bien que ma voile au tiers soit du bon côté du mât, Creizic peine toujours sur ce bord où il bute dans le clapot. Mes coups d’œil vers Trévignon se font de plus en plus fréquents, d’autant que la carte montre que l’on peut vraiment passer à raser. Impatient de faire du Nord vers le but, agacé aussi de voir mon bateau freiné sur cette route… et pas mécontent de doubler enfin le Skerry raid, je décide de virer. Ça passe… Ça passe… Ça ne passe pas… Ça passe… Et c’est passé ! Les roches de Trévignon sont à 5 mètres seulement.
La mer étant très belle – on distingue même les roches immergées – et le vent raisonnable, je décide de suivre Gandalf qui a fait route à terre lui aussi. Cap au 330, nous voilà partis, avec Truk, à mon vent, pour une demi-heure de balade en plein champ de mines, un jeu qui deviendrait dangereux si le vent venait à se renforcer… Mais quelle jouissance ! Je fais route, un œil sur le bord d’attaque de la misaine, un autre sur l’eau depuis l’étrave jusqu’à dix longueurs en avant, et un troisième sur le traceur – en l’occurrence l’appli Navionics –. À deux reprises, au Tepot puis au Scleuc, un court contre-bord permet de reprendre de la marge pour replonger ensuite dans les cailloux. La partie se finit devant la plage de Pendruc. Bord à bord avec Yves, nous faisons route directe vers Port-la-Forêt, le vent s’établissant à mesure que nous nous enfonçons dans la baie, pour finalement mourir quand nous embouquons le chenal…

L’édition 2018 du Challenge naviguer léger, du 28 juin au 1er juillet, partira d’Ille-et-Vilaine pour une navigation vers Chausey, Cancale, la Rance… selon la météo. Vous souhaitez participer ? Merci d’expédier à <[email protected]> votre « CV nautique » ainsi qu’un descriptif de votre bateau, qui seront partagés avec les challengers des précédentes éditions.

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