par Marine Dumeurger – L’histoire de Mousmansk épouse celle de la Russie. Fondée voici un siècle par le dernier tsar, la ville s’est développée à l’époque soviétique, notamment grâce à son port de pêche toujours libre de glace. L’écroulement de l’Union amorce son déclin, mais elle mise désormais sur le développement de la route du Nord.

 

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie.

 

Sur l’une des plus hautes collines de la cité, surplombant les eaux sombres de la baie de Kola, une femme de marin en bronze, cheveux au vent, au bord d’un quai, fait ses adieux à son mari. Sur le socle de la statue, au-dessus d’une vague en bas-relief, une maxime sur les vertus de l’attente. Non loin de là, un autre édifice rappelle une page plus sinistre de l’histoire russe : le mémorial du Koursk, le sous-marin rattaché au port de Mourmansk qui a sombré en 2000, emportant son équipage avec lui.

Avec ses monuments à la gloire des marins, ses ancres décorant parcs et avenues, ses immenses fresques dédiées aux conquérants de l’Arctique, Mourmansk a fêté l’an dernier ses cent ans. Légendaire Mourmansk, la plus grande ville au monde au-delà du cercle polaire. Il suffit de prononcer son nom pour que la machine à fantasmes se mette en route : une cité encore fermée aux étrangers il y a peu, un port de pêche renommé dans toute l’URSS, un jalon sur la route du Nord qui court jusqu’à l’Asie, un refuge pour les brise-glace et sous-marins nucléaires. Mais que trouve-t-on derrière la légende ?

En arrivant à Mourmansk, on est saisi par son aspect soviétique. En périphérie, ses trottoirs défoncés et ses mornes barres d’immeubles de neuf étages – les khrouchtchevka – construites en masse dans les années soixante-dix, ses quartiers Lénine et Octobre. Puis vient le centre, de style stalinien, avec ses bâtiments en pierre de taille, colorés en vert et ocre et percés de larges fenêtres. Si Mourmansk incarne la cité soviétique par excellence, elle est pourtant née pendant les derniers soubresauts de l’Empire. Au centre-ville, une croix orthodoxe le rappelle. C’était avant que la révolution d’Octobre n’éclate et n’emporte tout avec elle.

Nous sommes en 1916 et le tsar Nicolas II donne l’ordre de fonder une ville à l’extrême Nord de son empire, au bord de l’océan Arctique. L’emplacement est stratégique. La Première Guerre mondiale fait rage. Les navires russes sont bloqués en mer Noire et dans la Baltique. L’océan Arctique est la seule voie pour rejoindre les alliés, et la baie de Kola possède un avantage unique : ses eaux ne gèlent jamais. Pour disposer d’un port libre de glace à longueur d’année, l’empire est prêt à tous les sacrifices. Qu’importent les conditions de vie hostiles ! Qu’importe la nuit polaire ! « Romanov-sur-Mourman » sera une porte de sortie vers l’Occident.

La fondation de la ville débute par la construction de son port. Les premiers ouvriers à y œuvrer sont des prisonniers de guerre, des Allemands et des Autrichiens essentiellement.

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Mourmansk en mai 1919. Malgré les rigueurs du climat, le port bâti par des prisonniers de guerre devient une porte de sortie vers l’Occident. © Imperial War Museum

 

Des héros à l’assaut de l’Arctique

Ainsi, à Mourmansk, tout semble histoire de sacrifice et de conquête. Au musée maritime de la Murmansk Shipping Company – ancien armement d’État fondé en 1939 –, Irina Yusupova, perchée sur ses talons aiguilles, souligne les exploits des marins de l’extrême en attirant le regard des visiteurs à l’aide d’une baguette métallique. Notre guide nous promène dans l’histoire maritime de Mourmansk, depuis le premier voyage aller-retour entre Mourmansk et Vladivostok en 1934, jusqu’à l’Arktika, premier navire de surface à atteindre le pôle Nord, en 1977, en passant par le lancement du brise-glace nucléaire Lénine en 1955. Derrière elle défilent les maquettes des Ermak, Litke, Lenine, Yamal, ces brise-glace partis à la découverte de l’océan Arctique.

Exploits et héroïsme semblent les maîtres mots de l’histoire russe… Irina Yusupova se garde bien d’évoquer le scandale des années quatre-vingt-dix, lorsque le monde apprend les quelque 2,5 millions de curies de déchets radioactifs déversés par la Murmansk Shipping Company dans l’océan Arctique. Dé­sormais, la plupart des déchets sont acheminés vers l’usine de retraitement de Maïak, dans l’Oural, à quelque 3 500 kilomètres de Mourmansk.

À mesure que se développent ses activités portuaires, l’agglomération de Mourmansk s’étend. En 1934, la ville compte cent mille habitants, les travailleurs affluant de toute l’URSS, d’Ukraine, de Sibérie, d’Ouzbékistan, de Biélorussie. La pêche progresse : durant l’été 1936, on débarque 6 000 tonnes de poisson. Les activités minières aussi : dans les régions environnantes, les géologues ont trouvé des gisements de nickel et d’apatite, une pierre chargée en phosphore dont on fait de l’engrais. Leur exploitation bat son plein. Seule la Seconde Guerre mondiale vient freiner cet essor. Hormis Saint-Pétersbourg, aucune ville russe n’est autant bombardée que Mourmansk et son port. On accuse le jour polaire d’avoir permis à l’ennemi d’attaquer sans interruption. En 1985, en mémoire de ces terribles combats, la cité se voit gratifiée du titre de « ville des héros », une distinction accordée à seulement douze agglomérations du pays.

Après la guerre, la vie reprend son cours. La reconstruction de la ville du grand Nord, où viennent s’installer de nombreux militaires, est prioritaire. De nouvelles entreprises viennent s’établir à Mourmansk, qui se dote de quais supplémentaires, d’infrastructures diverses, d’écoles, de cinémas. La population progresse : on compte deux cent vingt mille habitants en 1959 et quatre cent soixante-dix mille en 1990. C’est ensuite qu’elle va décroître pour avoisiner les trois cent mille habitants en 2015. La plus forte croissance date de la fin des années soixante-dix. Dans les quartiers d’Octobre et du Premier-Mai, les immeubles de neuf étages témoignent de cet afflux de population.

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© Chasse-Marée

 

« Partout où il y avait du poisson, on y allait ! »

C’était il n’y a pas si longtemps et certains retraités évoquent volontiers cet âge d’or, comme Andreï Zuzenko, qui assure, poli et imperturbable, que rien n’a changé. D’abord méfiant, il devient bavard et s’anime à l’évocation des souvenirs. Impossible pour lui, cependant, de critiquer son pays ou même l’ancienne URSS sans que sa femme le reprenne aussitôt. En Russie, on s’efforce de donner une bonne image aux étrangers, surtout depuis la guerre en Ukraine, surtout depuis le sursaut patriotique, orchestré par le gouvernement et les chaînes de télévision.

Andreï a travaillé pendant quarante-deux ans sur des navires de pêche, armés par l’État puis par des compagnies privées après la chute du régime soviétique. Initialement recruté comme bosco, il a gravi les échelons jusqu’à devenir capitaine. « J’ai travaillé sur des grands chalutiers congélateurs en Atlantique Nord, en Norvège, au Groenland, dans l’océan Indien. Partout où il y avait du poisson, on y allait. » Il a pu ainsi voir du pays, un privilège rare dans ces temps de guerre froide. « Je ramenais des cadeaux à ma femme, à mes enfants, du parfum par exemple. » Andreï se rappelle des jours et des nuits polaires en mer de Barents, des tempêtes, presque chaque jour en hiver, mais aussi de l’Espagne, des Canaries. « Là-bas, s’exclame-t-il en riant de toutes ses dents en or, c’était l’été perpétuel ! Nous sommes du Nord. Nous avons besoin de soleil. » Avant de reprendre, soudain redevenu sérieux : « Mais attention, ce n’était pas de la romance, c’était du travail ». Il insiste : « Il y a un proverbe russe qui dit qu’un pêcheur est un marin qui travaille double, car il faut naviguer, mais également traiter le poisson, le préparer, le congeler ».

Mourmansk est réputée pour son port de pêche, mais on l’assimile aussi volontiers à une base navale d’importance. En réalité, la flotte des sous-marins nucléaires est basée à Severomorsk, une ville fermée à une trentaine de kilomètres plus à l’Est. Avec la chute de l’URSS, le complexe militaro-industriel s’est effondré. Le déclin des arsenaux et la démilitarisation ont provoqué un véritable exode.

Coca-Cola et pirojkis

Quoi qu’il en soit, le métier de marin ne fait plus guère rêver les gens d’ici. Et ce, malgré la perspective pour les cadets d’embarquer sur le Sedov, superbe quatre-mâts donné à la Russie par l’Allemagne à titre de dommage de guerre et aujourd’hui propriété de l’université de Mourmansk. L’école de pêche, sise rue Shmidta, le long des voies ferrées de la zone portuaire, a perdu sa superbe d’antan. Dans ce bâtiment suranné, on remonte le temps. Les lattes du plancher craquent sous les pas. Aux murs, les peintures vert d’eau ou bleu océan alternent avec le papier peint à fleurs et les rideaux corail. On y voit des photos de cadets, adolescents souriants en uniforme, prises lors d’escales mémorables : Hong Kong, Dakar, Santa Cruz de Tenerife, Nagasaki, Hambourg… À la cantine, à côté des pirojkis, ces chaussons russes fourrés au chou, une affiche Coca-Cola des années quatre-vingt-dix atteste du choc des cultures survenu durant cette décennie. « Je l’ai toujours vue là », nous confie la serveuse.

Mourmansk port russie route du nord
Le quatre-mâts barque Sedov, propriété de l’université de Mourmansk, à son poste d’amarrage,
en mai 2015. © Axel de Russé

Dans l’une des salles de classe officie Michael Zakondgrain, qui a été mécano pendant six ans sur un bateau de pêche avant d’enseigner la mécanique. Bien qu’il soit aujourd’hui à la retraire, il continue de travailler, « pour le plaisir ». Il est bien conscient que la pêche n’est plus un métier d’avenir. « Mourmansk est moins isolée maintenant avec l’ouverture des frontières, reconnaît-il, et pourtant, c’est sûr, il y a moins de bateaux. »

Le professeur sait bien que la plupart de ses élèves vont quitter Mourmansk pour aller travailler à Saint-Pétersbourg ou à Kaliningrad. Comme Maxime ou Nikolaï, tous les deux âgés de dix-huit ans. Pourquoi ces jeunes ont-ils choisi de devenir pêcheurs ? « J’ai envie de naviguer, répond Maxime, de voir du monde, d’aller en Afrique, en Allemagne, aux USA. » Et son ami d’intervenir : « Il adore les États-Unis ». Des filles passent et les deux garçons s’esclaffent. Hong Kong, Dakar, Santa Cruz de Tenerife, Nagasaki, Hambourg… Bref, quitter Mourmansk et sa trop longue nuit.

Ancien marin et écrivain, Boris Blinov a passé quarante ans de sa vie sur des bateaux de pêche, comme électricien. Lui n’a pas la langue dans sa poche, surtout après quelques verres de vodka. Il est également diplômé de littérature et a écrit une quinzaine de livres, « sur la mer, sur Léningrad, sur Mourmansk et sur l’amour ». Dans son appartement typiquement soviétique du centre-ville – papier peint à fleurs, meubles en bois et tapis épais –, il raconte l’histoire de sa famille, celle de son grand-père trot­skiste, « un convaincu, un vrai idéaliste », emprisonné pendant les purges staliniennes, mort dans un camp, puis réhabilité dans les années soixante lors de la dé­stalinisation. Il rappelle les rencontres, les femmes parties, les enfants… Combien en a-t-il ? Il réfléchit. « Un à Moscou, un à Amsterdam, deux à Mourmansk ». Il se marre : « J’ai eu une vie de marin ». Avant de continuer, plus sérieux : « J’ai fait deux fois le tour du monde. J’ai adoré la Nouvelle-Zélande. C’est là que j’ai découvert le capitalisme, loin du gouvernement, loin des autorités ; on se baladait en voiture le soir, on parlait librement, j’étais bien. »

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Les élèves de l’école de pêche révisent leurs cours. © Axel de Russé

Trop de bureaucratie, les pêcheurs préfèrent vendre en Norvège

S’il se souvient de cette époque avec nostalgie, c’est parce qu’elle lui rappelle qu’aujourd’hui, il n’y a plus rien, ou si peu. « Mourmansk, ce n’est plus ce que c’était, et son port non plus. J’ai travaillé là pendant quarante ans, mais tous nos efforts n’ont servi à rien. Il n’y a plus de flotte. Je me souviens, à l’époque soviétique, on approvisionnait toute la Russie en poisson. On voulait faire ici un port immense. Aujourd’hui, il y a moins de bateaux, les pêcheurs n’ont plus de travail et ne se sont pas reconvertis. Il n’y a plus de projet de développement. »

En effet, le port de pêche de Mourmansk paraît anémié. Au temps de l’URSS, il faisait vivre sept mille travailleurs ; ils sont maintenant dix fois moins nombreux. Le fret est également dix fois moins important : il est passé de 3 millions de tonnes à 380 000 tonnes. L’anarchie des années quatre-vingt-dix­ a laissé des marques. Le port de pêche a été peu à peu délaissé. Trop de bureaucratie, trop de taxes, les pêcheurs préfèrent aller vendre leurs prises en Norvège plutôt que de les débarquer à Mourmansk.

Depuis plusieurs années, l’État cherchait à se séparer de ce port de pêche, mais personne n’en voulait. Il y est tout de même parvenu en 2015. L’armement de pêche de Mourmansk Sevryba l’a racheté 14 millions de dollars. Dans son immense bureau, peu loquace, Danil Poleshchuk, fils du propriétaire et directeur adjoint, reçoit, sous le portrait de Vladimir Poutine. « La situation du port n’est pas fameuse, c’est certain, concède-t-il, et nous avons eu une opportunité intéressante pour le racheter. On espère que les temps vont changer. L’an passé, nous avons réussi à faire passer un bateau chargé de crabe par la route du Nord jusqu’à Vladivostok. Si cette voie se confirme, nous pourrions toucher le marché asiatique. »

Quand le gaz de Shtokman s’évapore…

Mais Mourmansk mise plutôt sur le développement de son port de commerce, notamment sur le trafic pétrolier et charbonnier, qui a déjà colonisé plusieurs zones du port de pêche. La ville entend ainsi se relever du chaos des années quatre-vingt-dix et des crises du début du xxie siècle, en se positionnant comme centre logistique de la région arctique. Même si de nouveaux ports sont en train d’émerger, comme celui de Sabetta, bientôt opérationnel, qui devrait devenir le plus grand port de l’Arctique russe et servir au chargement des méthaniers du gisement de Yamal.

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Avec le déclin de la pêche, le port de Mourmansk mise désormais davantage sur le trafic des produits pétroliers et du charbon. © Axel de Russé

Le port de commerce de Mourmansk, qui s’étire le long de la baie, est un territoire fermé aux étrangers. Il faut monter sur les hauteurs de la ville pour observer le ballet des grues jaunes qui chargent et déchargent d’immenses tas noirs. Sa principale activité, c’est le transfert du charbon de la Russie centrale vers l’Europe et le reste du pays. D’ailleurs, une grande partie du port de commerce est exploitée par Andrey Melni­chenko, le magnat du charbon. Âgé de quarante-quatre ans, cet oligarque – la onzième fortune de Russie – proche de Vladimir Poutine s’est enrichi dans les années quatre-vingt-dix, grâce au business de l’engrais, et du charbon.

La situation globale du port de commerce n’est pourtant pas fameuse. Entre 2010 et 2015, le volume de marchandises traitées à Mourmansk a chuté de 56 millions de tonnes à 22 millions de tonnes. L’an passé, un nouveau terminal charbonnier et pétrolier devait être construit ainsi que de nouvelles voies d’accès. Mais rien n’a vu le jour. Idem pour le très ambitieux projet d’exploitation de gaz de Shtokman, en mer de Barents. En 2010, une zone économique spéciale avait été créée dans le port pour attirer les investisseurs et les nouvelles entreprises engagées dans ce projet. Le gouverneur de l’époque, Dmitri Dmitrienko s’était enthousiasmé, promettant « au moins mille cinq cents nouveaux emplois ».

Las ! Shtokman n’est plus considéré comme viable. L’an passé, Total s’est retiré, après Statoil, la compagnie pétrolière norvégienne. Le défi est encore trop grand d’exploiter ce gisement en pleine mer de Barents, à 600 kilomètres de Mourmansk et par 350 mètres de fond. « On attend que le prix du pétrole augmente ou que celui des infrastructures baisse », souffle un habitant.

Le crabe de Staline

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© Sasha Isachenko

On le surnomme « le crabe de Staline ». Le crabe royal du Kamtchatka (Paralithodes camtschaticus) est originaire du Pacifique russe. Ce crustacé géant – il peut peser 15 kilos et mesurer 2 mètres d’envergure – a été introduit dans les environs de Mourmansk à partir des années trente à titre expérimental en vue de créer une nouvelle ressource. Crabe des extrêmes, il a trouvé à son goût les eaux de la baie de Kola. Depuis, il a proliféré jusqu’en mer de Barents, a atteint les côtes norvégiennes et continue son avancée.
« On l’appelle cucaracha, raconte Maksim Kobylinsky, qui a fait l’inventaire des ressources aquatiques de la baie de Kola, comme le cafard qui mange tout sur son passage. Au départ, personne ne s’attendait à une telle prolifération. Bien sûr, c’est devenu un bon business, mais le problème c’est qu’il est très vorace et prend la place d’autres espèces. »
Malgré tout, en Russie, sa pêche est soumise à un quota pour maintenir son cours. Mais pour les protecteurs de l’environnement, notamment de l’autre côté de la frontière, en Scandinavie, cette progression rapide est une vraie menace pour les écosystèmes.

La route du Nord nourrit de grandes espérances

À Mourmansk, l’avenir se conjugue dé­sormais avec l’espoir d’un développement de la fameuse route maritime du Nord, celle qui relie l’Atlantique au Pacifique en longeant le Nord du pays à travers les lointaines mers de l’océan Arctique : mers de Kara, de Laptev, de Sibérie orientale, des Tchouktches, jusqu’à la mer de Béring. Utilisée au temps de l’URSS pour ravitailler les villages isolés avec l’aide des brise-glace, cette voie du Nord est tombée en désuétude à la chute de l’Union. Elle pourrait bien reprendre du service pour favoriser le commerce entre l’Europe et l’Asie. Aujourd’hui, la période libre de glace dure deux mois, mais le réchauffement climatique devrait logiquement la rallonger. Dès 2017, les méthaniers livrant le gaz liquéfié du gisement de Yamal pourraient emprunter cette route du Nord. De son côté, Rosatom, l’Agence fédérale de l’énergie atomique, a commandé trois nouveaux brise-glace au Chantier naval de la Baltique, à Saint-Pétersbourg. Arktika, un navire impressionnant de 173 mètres de long propulsé par deux réacteurs nucléaires d’une puissance de 175 mégawatts chacun, doit être livré en 2017 et rejoindre la flotte atomique basée à Mourmansk.

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Le Yamal, brise-glace à propulsion nucléaire de 150 mètres de long pour 30 mètres de large. Lancé à Saint-Pétersbourg en 1992, ce navire ouvre la voie des cargos, mais dispose aussi de cinquante cabines pour une centaine de passagers fortunés amateurs de croisières polaires. © Sovfoto/UIG/Getty Images

Pour gérer cette route à l’international, le gouvernement russe s’organise. En mars 2013, il a créé au sein du ministère des Transports une Autorité de la route maritime du Nord, la nsra. Basée à Moscou, elle est chargée d’assurer la sécurité, de prévenir les pollutions et de délivrer les autorisations de circulation sur la route du Nord. Pour naviguer au-delà du détroit de Kara, les navires doivent lui demander une autorisation. En effet, selon la législation russe et les conventions internationales, la route maritime du Nord commence au niveau de ce détroit de Kara, à quelque 430 milles au Sud-Est de Mourmansk. Elle court ensuite jusqu’au détroit de Béring sur 7 560 milles, l’en­semble appartenant à la Zone économique exclusive (ZEE) de la Russie.

À Mourmansk, Sergey Balsamov représente le chnl, un Centre d’information sur le transport en Arctique financé par les Norvégiens. « La nsra détermine s’il y a besoin d’un brise-glace ou pas en fonction du bateau et des conditions climatiques, précise-t-il. Le brise-glace ne sert pas seulement à casser la glace. Avec son hôpital et son hélicoptère embarqué, il peut aussi faire de l’assistance médicale ou technique. » Mais pour l’instant, l’expert est plus réservé que le discours officiel russe. « Les conditions sont encore trop hostiles, dit-il, les températures trop basses, la nuit polaire trop froide. Le passage demeure risqué, notamment sur la partie orientale de la route du Nord. Pour l’instant, on ne peut pas envisager un trafic régulier de cargos. »

Surtout, les services d’un brise-glace coûtent­ cher. Ainsi, pour faire la route du Nord en compagnie d’un navire de l’Atomflot, il en coûte entre 2 euros la tonne de fret (pour un bâtiment de plus de 100 000 tonnes, classifié Arctic 6 à 9 qui navigue en été sur une partie de la route) et 32 euros la tonne (pour un navire jusqu’à 5 000 tonnes classifié Arctic 4 qui fait tout le parcours en hiver). En réalité, l’examen des chiffres révèle une fréquentation encore instable : alors qu’en 2013 quelque 1,3 millions de tonnes de fret ont transité par cette voie, on n’en a compté que 40 000 en 2015. Qu’importe ! Si elle s’en donne les moyens, la ville de Mourmansk pourrait constituer la base logistique arrière de cette nouvelle voie et poursuivre sa reconversion.

Pour relever ce défi, son université – rebaptisée Université de l’Arctique en 2015 – espère bientôt former douze mille étudiants aux métiers générés par les projets pétroliers et gaziers, avec le soutien du ministère de l’Éducation. Reste à « obtenir l’appui du président Poutine », soulignait récemment dans les médias la responsable de la région, Marina Kovtun.

Car en attendant, Mourmansk est en pleine hémorragie. Pour enrayer l’exode de sa population et attirer de nouveaux habitants dans cette contrée hostile, plusieurs dispositifs sont mis en place au plan national. Notamment le « coefficient polaire », véritable paquet cadeau comprenant une prime qui double le salaire, un billet d’avion offert tous les deux ans qui permet de voyager à travers tout le pays, cinquante-deux jours de vacances au lieu de trente-deux, et une retraite anticipée de quelques années… Mais rien n’y fait.

« Depuis la chute de l’URSS, Mourmansk est la ville dont la population a le plus décliné en Russie, après Grozny en Tché­tchénie, mais c’est à cause de la guerre », remarque amèrement Alexey Zakharenko. Responsable d’une ong russe de protection de l’environnement, il milite notamment contre le nucléaire. Car si l’on s’est longtemps inquiété des sous-marins à l’abandon, ce sont à présent les vieilles centrales qui donnent du souci. Quatre réacteurs de la centrale de Kola ont été prolongés, bien qu’ils ne répondent pas aux normes de sécurité et que leur durée de vie initiale soit dépassée. « C’est un secteur difficile à critiquer, car contrôlé par le gouvernement », commente Alexey. Après avoir étudié et vécu sept ans à Saint-Pétersbourg, le jeune homme a décidé de revenir à Mourmansk dont il est originaire. Lui, il est amoureux de sa ville, qu’il trouve « assez jolie pour une agglomération russe de taille moyenne », et surtout de l’immense taïga qui l’entoure, avec ses forêts et ses lacs. « Pour apprécier Mourmansk, il faut sortir de la ville, aller voir la nature et les villages qui l’environnent. »

En effet, pour appréhender les grands espaces russes au-delà du cercle polaire, il faut quitter la « ville des héros ». Laisser derrière soi ses slogans patriotiques, ses drapeaux russes omniprésents, ses vestiges de l’armée Rouge pour s’immerger dans une nature restée vierge. Au mois de mai, le jour polaire approche à grands pas. Bientôt, le soleil ne se couchera plus pendant plus d’un mois. Peu à peu, les bouleaux et la taïga laissent­ place à une végétation écorchée, cette toundra que le vent balaie, inlassablement. Entre ses collines reposent des lacs, des marais acides, des lichens et des mousses encore gelés par les rigueurs de l’hiver. Puis la route se mue en piste. Après deux heures, elle débouche finalement à Teribërka, un village de pêcheurs isolé au bord de la mer de Barents et rattaché au port de Mourmansk. Au temps de l’URSS, il a compté jusqu’à dix mille habitants. Aujourd’hui, ils ne sont plus qu’un millier à peine et tout y respire le passé. À moitié abandonnée, son immense école en ruine côtoie nombre de bâtiments vides. Sur la plage, le cimetière de bateaux rappelle la belle époque. Entre ses carcasses, étranges squelettes de bois, des centaines de têtes de poissons dégagent une odeur âcre, à peine res­pi­rable : c’est ici que l’on prépare le poisson, vendu au marché noir dans ce village qui vit essentiellement de contrebande et d’un peu de tourisme.

Mourmansk port russie route du nord
À deux heures de route de Mourmansk, Teribërka, un village de pêcheurs au bord de la mer de Barents. Il a compté jusqu’à dix mille âmes, mais sa population est dix fois moindre aujourd’hui et elle ne vit plus guère que de la contrebande. © Dmitry A. Motti

Début 2010 pourtant, Teribërka espérait encore. Gazprom, la compagnie pétrolière, devait y installer le terminal pétrolier du gisement de Shtokman. C’était avant que le projet ne tombe à l’eau.

« La Russie se relève toujours »

C’est dans ce décor de bout du monde mélancolique que le réalisateur russe Andreï Zviaguintsev a tourné Léviathan. En 2015, ce film représentait la Russie aux Oscars. À Cannes, il a reçu le prix du meilleur scénario. Avec des images sublimes, Léviathan raconte l’histoire d’un homme écrasé par l’engrenage de la corruption et de la bureaucratie. Il montre ces localités reculées, tombées en déshérence après l’écroulement de l’Union, anéanties par l’alcoolisme.

Sur la plage, un groupe d’amis allume un feu et anime un peu le village assoupi. Sergey, la cinquantaine, taillé comme un bûcheron, est originaire de Mourmansk. Il est venu pêcher et camper quelques jours à Teribërka. Comme beaucoup de Russes, lui non plus, n’a pas aimé Léviathan. « Mauvaise image du pays, affirme-t-il. Tous les Russes sont des ivrognes là-dedans ! » La sortie du film en Russie a d’ailleurs été retardée de plusieurs mois et il a dû être épuré de ses jurons. Sergey, lui, aurait préféré qu’on montre à l’étranger ces nuits blanches au-delà du cercle­ polaire, les rives de la mer de Barents et les saumons qui se faufilent dans les rivières sauvages. Il soupire avant d’admettre : « C’est vrai que Teribërka a été abandonné, que c’est la crise, que Mourmansk attend de nouveaux projets, mais je ne doute pas que la Russie va relever le défi. C’était un pari fou de venir s’installer dans ces contrées hostiles il y a cent ans, et nous l’avons fait. La Russie est un pays des extrêmes. Elle se relève toujours. »