Le tour de Sein

Revue N°283

tour de l'île de sein
Faire le tour de l’île de Sein (vue ici depuis l’Ouest) ne s’improvise pas. Outre les innombrables cailloux qui entourent ce petit bout de terre de 2,8 kilomètres de long, il faut aussi composer avec les courants et une mer souvent forte car aucune côte ne l’arrête. © Benoît Stichelbaut

par la rédaction

Début juillet, à l’initiative d’une toute jeune association, dix canots ont quitté Audierne pour Sein avec la ferme intention de faire le tour de l’île. Si la météo a contrarié le projet, deux marins ont toutefois réussi à boucler la boucle à force de ténacité…
et d’une bonne dose de sang-froid.

 

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie.

 

Cest à l’association Naviguez en Ponant, présidée par le Sénan Jos Fouquet, que l’on doit cette première. « L’idée d’organiser une randonnée nautique réservée à des canots voile-aviron autour de l’île de Sein, explique Jos Fouquet, est née à la fois du souhait de “vélirameurs” que je côtoie depuis 1992 dans les pertuis charentais et bretons, et de mon désir de prouver que cela était possible malgré les freins que l’on peut imaginer, comme les conditions météorologiques. Il fallait aussi trouver une “fenêtre” dans le calendrier des nombreuses manifestations nautiques programmées de longue date, ce créneau devant correspondre à des coefficients de marée raisonnables en raison des courants. Enfin, il fallait l’autorisation des Affaires maritimes, laquelle implique la mise en place d’un accompagnement en mer pour assurer la sécurité… » Bref… pas simple !

Au final, c’est le deuxième week-end de juillet qui est retenu, cette date offrant en outre l’opportunité d’amener les bateaux à la pointe du Finistère à la veille des grandes fêtes de Brest et de Douarnenez. À Esquibien, « cale » de départ, le forgeron Thierry Potier accueille sur son terrain remorques et voitures. Pour accompagner la flottille, Jos sollicite les associations de plaisanciers d’Audierne et de Sein ainsi que les deux stations locales de la Société nationale de sauvetage en mer (SNSM), celle du continent avec sa vedette Jeanne Pierre II, devant passer la main à celle de l’île et son semi-rigide à hauteur de l’abri de Bestrée. À Sein, la mairie autorise le camping sauvage et met à disposition les sanitaires du port. Enfin, Nicole et sa petite équipe proposent d’assurer la restauration tandis que le bar-hôtel Les Trois Dauphins servira les petits déjeuners.

« Il faut être tout à fait pratique de ces parages pour s’y engager »

Le samedi 9 juillet, les derniers canots sont mis à l’eau dès 8 heures du matin afin de profiter de la cale avant l’accostage de l’Enez Sun, le courrier de l’île. À 10 heures, une bonne heure après le début du jusant (coefficient de 75), ils sont donc dix à appareiller pour une traversée de 12 milles, le plan de navigation ayant été confié à Didier Cariou, fin connaisseur des lieux. Sur l’eau, on trouve ainsi le Seil Aurore, le Cormoran Toko, le Monotype d’Arcachon Apolouise, les Ilur Avel Dro et Bénétin, le Pirmil Thema, la Yole de Ness Caredig, le Bayrider 20 Vocations, la yole Petit Budget, et enfin le Drascombe Lugger Divergont.

 tour de l'île de sein navigation bretagne

Dix bateaux ont participé à cette randonnée vers Sein. On reconnaît ci-dessus, de gauche à droite, le Drascombe Divergont, la yole Petit Budget, le Bayrider 20 Vocations et le Cormoran Toko. © Alban Gorriz

D’abord animée par un vent de secteur Sud de force 1 à 2, la flottille bénéficie ensuite d’un bon force 3 tandis qu’elle atteint le raz de Sein sous l’œil attentif de la Louisette, le cotre cordier du centre nautique de Plouhinec. À 15 h 30, alors que le flot vient tout juste de commencer, les bateaux sont au mouillage dans le port de Sein. Aussitôt, les treizours (passeurs) mènent les équipages à terre. Certains partent à la découverte de l’île tandis que ceux qui ne dormiront pas à leur bord doivent arpenter les ruelles pour trouver leur logement. À 19 heures, la mairie offre un pot de l’amitié suivi d’une « galette partie » avec Nicole à la bilig (crêpière). Ajoutez-y quelques bonnes bolées de cidre brut et les équipages ne font bientôt plus qu’un… « C’était un moment très convivial, retient Didier Cariou, avec un accueil extrêmement chaleureux des Sénans. Malheureusement, les prévisions météo pour le lendemain s’annonçaient plutôt mauvaises avec un vent de Sud de force 5 à 6 et, surtout, une grosse houle… »

Au petit matin, le « jour du tour », les conditions sont conformes à la prévision, avec en plus une brume à couper au couteau. Alors que le départ était initialement prévu à 10 heures, les plaisanciers et la SNSM demandent à Jos Fouquet d’attendre 15 heures pour voir s’il est possible de libérer la flottille. « Pour patienter, raconte Didier Cariou, les Sénans nous ont offert une visite du Grand Phare. De là-haut, il fallait une trouée de brume pour deviner Ar-Men, à 6 milles, et la tourelle de Namouic, à 4 milles environ. De grosses déferlantes barraient le Sud, ne laissant envisager aucun passage. En revanche, on devinait le fameux chenal du “Nord-Ouest” celui dont l’Almanach du marin breton disait en 1900 : “Il faut être tout à fait pratique de ces parages pour s’y engager, […] les étrangers ne devant pas s’y risquer”. Malgré tout, je ne pouvais m’empêcher de me faire un film… Si je passais entre la verte et la rouge, puis que je tournais à gauche… Depuis là-haut, les passes au pied du phare de Sein étaient évidentes, ça paraissait facile… Au moins jusque-là. »

En début d’après-midi, à la fin du jusant, le soleil finit par percer tandis que le vent mollit. La flottille peut enfin appareiller. En tête, Didier Cariou sur son Drascombe Lugger Divergont et Roger Barnes sur son Ilur Avel Dro entraînent les autres canots vers les premiers rochers de la chaussée de Sein. « Je me suis rapidement retrouvé dans le vif du sujet, raconte Didier, entre Ganolog et Plass ar Charvig. Un œil sur le GPS, un autre sur la route devant l’étrave ; la tête de roche virtuelle à l’écran et la réalité qui frise juste devant. Un virement vent devant et c’était reparti pour un bord très court. La passe n’est pas large et le flot malheureusement établi. Mais j’arrivais tout de même à gagner contre le vent et le courant, même si parfois je reculais. Il fallait s’obstiner… Bientôt un canot plus rapide m’a remonté. Une fois qu’il s’est retrouvé par mon travers, je lui ai demandé s’il avait un moteur. “Non”. Un GPS ? “Non plus”. Alors je lui ai conseillé de ne pas poursuivre. »

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L’Ilur Bénétin et la Yole de Ness Caredig. © Alban Gorriz

D’autant que Jos vient d’annuler le tour de Sein. « La passe des Milinou, précise-t-il, dans l’Ouest du Grand Phare, n’est pas toujours facile et les conditions de ce matin nous invitaient à la prudence. Dans le Sud, même si les vents avaient molli, la remontée entre Kelaouro et le Chat pouvait se révéler compliquée. Aussi, après que tous eurent titillé les premières roches de la chaussée, je leur ai demandé de rebrousser chemin vers l’anse du phare. Là, ils allaient prendre leur pied sur ce plan d’eau merveilleux et sans danger avant de tous re­prendre la route du port… » À l’exception de deux intrépides.

« Je le voyais zigzaguer entre un mur de déferlantes »

Le midi, quand ils étaient descendus du phare, Didier Cariou avait laissé entendre à Jos qu’il tenterait peut-être le tour. Et c’est ce que confirme bientôt le patron de l’« Effronté » (Divergont en breton) à l’organisateur par VHF. « Jos venant de rappeler tout le monde, j’étais désormais libre, avec ma seule sécurité à assurer. » Seul ou presque. Car Didier découvre qu’il est suivi. « L’Ilur de Roger Barnes était dans mon sillage… Pour le coup, ça m’a fait très plaisir ! » Il faut dire que le Français et l’Anglais sont des amis de longue date, les navigations hors du commun étant dans leurs (bonnes) habitudes.

La progression est difficile dans la passe des Milinou : « Un peu comme si on avait à remonter au plus près le courant d’une rivière étroite. Cela dit, à ce stade il était encore possible de faire demi-tour. » Mauvaises options du Drascombe ou belle capacité de l’Ilur au plus près ? Toujours est-il que Roger finit par dépasser Didier. Qui s’agace : « J’ai tenté d’allonger mes bords au maximum, mais dans la passe au pied du phare je me suis planté dans les cailloux et le goémon. Impuissant, je voyais Roger poursuivre seul vers les déferlantes qui barraient le chenal. »

Après bien des efforts, le Drascombe finit par se dégager. Mais chaque minute de perdue voit le courant de flot se renforcer… Ainsi, alors qu’un nouveau bord redonne espoir à Didier, un virement laborieux suffit pour inverser la tendance. Le vent refuse et mollit. Divergont n’avance plus. Pire, il recule… « ll y avait trop de courant là où j’étais. Roger m’a mis une tôle. Entre Ar Fer et Ar Fournig, je le voyais zigzaguer entre un mur de déferlantes. Il n’y avait plus qu’une seule solution, démarrer mon moteur. Comme quoi la mécanique représente bien un élément de sécurité. Rares sont d’ailleurs les fois où je suis venu à Sein sans m’en servir. » En à peine 5 minutes, le Drascombe rejoint ainsi l’Ilur.

chez les aficionados de la navigation légère, Didier Cariou

Chez les aficionados de la navigation légère, Didier Cariou. © Ronan Coquil

Tandis que les deux bateaux sortent de ce labyrinthe de roches et de vagues, le vent se renforce du Sud jusqu’à un joli force 3. « Nous arrivons enfin dans cette mer libre (mordiou en breton) bien clapoteuse qu’on affectionne, dans ces eaux remuantes et vivantes pour lesquelles nos canots sont conçus. Vent et houle de travers, on marchait désormais à 5 nœuds, cap à l’Est sur la pointe de Kelaouro. » Cette longue ligne droite vite avalée, il faut maintenant aux deux amis trouver un passage avant le Chat où la mer déferle bien aussi. « À cette allure, j’ai repris un peu d’avance sur Roger ; c’était rassurant. Ce virage avant le Chat constituait le dernier point délicat, sauf que dé­sormais on avait le vent et le courant avec nous. J’ai enroulé mon génois pour qu’il ne me fasse pas d’entourloupe. Une fois la barre fran­chie, ça a secoué fort. Mais le vent tenait toujours. » Et c’est bientôt la délivrance. Plein vent arrière, le Dras­combe suivi de l’Ilur progresse sur une mer lisse. Certes la zone est mal pavée… mais Didier retrouve des lieux qu’il connaît bien. Et ça fait toute la différence.

Le vent passant au Sud-Ouest, Avel Dro et Divergont termineront leur tour de Sein au près, une allure, on l’a vu, favorable à l’Anglais. « Une fois Didier et Roger à terre, conclut Jos Fouquet, tous deux m’ont dit que j’avais eu raison d’annuler le tour au Grand Phare. » Ce soir-là, Nicole rallumera sa bilig pour accompagner cette fois la finale France-Portugal de l’Euro de football. « Le ballon rond, ce n’est pas trop mon truc, s’amuse Didier. Mais, à Sein, à la terrasse des Trois Dauphins, après une virée comme la nôtre, ça a une tout autre saveur ! »

Le lendemain, 11 juillet, le retour vers Audierne relèvera de la formalité avec un petit force 2 dans le bon sens, comme le courant, et malgré 2 mètres de creux dans le raz. « Vers Saint-Tugen, raconte Jos, le soleil est réapparu alors que la flottille se regroupait. À 15 heures, on m’a signalé par VHF que tout le monde était arrivé. Le cœur léger, j’ai informé le cross de la fin de l’événement. » « Jos a montré qu’il était possible d’organiser une randonnée de bateaux légers vers Sein, conclut Didier. Et ce n’est pas rien. À n’en pas douter, ce tour de l’île devrait vite devenir un incontournable. Et nous avons encore bien d’autres îles à la pointe de Bretagne ! » 

 

Divergont, le Drascombe gonflé

Didier Cariou, que nous avons rencontré il y a trois ans quand il nous a proposé une virée à bord de son « grand » Ilur jusqu’au phare d’Ar-Men (CM 256), a acheté son Drascombe Lugger en 2008. Fervent adepte du kayak et de l’aviron de mer sur son John Dory, marin confirmé, Didier a vu en Divergont le bateau plus sage dont il avait alors besoin… Ce qui ne l’a pas empêché de le vitaminer ! « J’ai touché exclusivement au gréement, explique-t-il. Car, à l’origine, si le Drascombe Lugger est un excellent bateau, très marin, notamment sous foc et tapecul – ce qui laisse tout loisir d’ariser la grand-voile sans précipitation –, il n’avance pas… À force 5, tu navigues toujours tout dessus ! »

Drascombe Lugger

Drascombe Lugger, Architecte : John Watkinson
Longueur hors tout : 5,72 m
Longueur à la flottaison : 4,42 m
Largeur : 1,91 m
Tirant d’eau : 0,25/1,22 m
Poids total : 340 kg
Grand-voile : 6,70 m2
Tapecul : 2,05 m2
Foc : 3,15 m2

 

Didier a fait passer la grand-voile à bordure libre de 6,7 m2 à 9,35 m2. « C’est désormais un houari militaire pur, c’est-à-dire que la vergue est parallèle au mât. Pour ariser, il faut donc amener la voile, changer de point de drisse sur la vergue – auparavant en spruce, je l’ai refaite dans un mât de planche à voile pour gagner en solidité –, établir à nouveau puis étarquer par l’amure. Ce qui explique que la vergue dispose de quatre points de drisse, un pour la voile haute et trois autres pour chaque ris. » Confectionnée chez Fiacre à Douarnenez, cette voile est désormais dotée de lattes forcées, dont une qui donne l’impression que le bateau grée un flèche. Et c’est ainsi que sa surface a gagné près de 3 m2 sans changer de mât.
Le foc de 3,15 m2 et le petit tapecul de 2,05 m2 sont les mêmes qu’à l’origine. En revanche, Divergont peut maintenant gréer sur un bout-dehors de 50 cm de longueur utile un génois de 5,04 m2 sur emmagasineur ou un gennaker de 8,50 m2 dont la drisse passe par une poulie capelée à mi-hauteur de la vergue de la grand-voile. Dans le gros temps, Divergont peut aussi établir une suédoise, petite grand-voile triangulaire sans lattes et en forte toile établie sans vergue. « Ces six voiles permettent de porter au maximum 20 m2 de toile contre 12 auparavant, poursuit Didier. Elles offrent surtout beaucoup de combinaisons. » Outre ces modifications, Didier a également stratifié à l’époxy les deux mâts, renforçant la tête du plus grand et haubanant celui de tapecul. Il a aussi façonné deux tangons dans des mâts de planche à voile, un pour la grand-voile au portant et l’autre pour les voiles d’avant. Enfin, il a remplacé le rail d’écoute de grand-voile, qui fonctionnait mal, par une simple barre sur laquelle circule le palan d’écoute. « Désormais c’est un bateau qui marche bien mieux, notamment dans le petit temps, même s’il traîne toujours de l’eau. »

tour de l'île de sein

Divergont, Drascombe Lugger au plan de voilure modifié
Grand-voile : 9,35 m2 Artimon : 2,05 m2
Foc : 3,15 m2
Génois : 5,04 m2
Gennaker : 8,50 m2 Suédoise : 4,04 m2
© Didier cariou (photo du bas)

 

Une toile de tente avec la vergue en guise de faîtière

Didier n’a pas modifié les emménagements. « C’est un bateau en polyester, donc il est difficile d’intervenir. C’est un des points faibles du Drascombe. Par ailleurs, bien que le bateau soit insubmersible, un autre inconvénient réside dans l’absence d’étanchéité de ses emménagements. Tout doit donc être rangé dans des sacs étanches : toile de tente, sac de couchage, matelas pneumatique, vêtements… »

Dans une caisse en plastique placée en travers entre le coffre arrière et le puits de dérive, Didier range la nourriture et le réchaud. En navigation, le dessus de cette caisse peut servir de table à cartes tandis que le GPS avec cartographie est monté sur le puits de dérive. Sous les bancs latéraux, dans des caissons, Didier range, à bâbord, les bouts et, à tribord, ses cirés et l’eau. En avant du puits de dérive, il a découpé le plancher pour ménager un puits où ranger la chaîne de mouillage et deux ancres. On trouve ici aussi un conteneur qui abrite la batterie d’alimentation du GPS. Sous le banc de mât enfin, on peut monter le compas à bâbord ou tribord.
Dans le cockpit et à portée de main, Didier dispose de la VHF, du matériel de sécurité et d’un sceau. Il peut également pomper les fonds depuis le poste de barre, la pompe de tribord aspirant à bâbord au point le plus bas et celle de bâbord aspirant à tribord. Enfin, pour le couchage, il a conçu une toile de tente qui a pour faîtière la vergue fixée entre les deux mâts. Il a aussi fabriqué un plancher mobile qui, posé sur des traverses au niveau des bancs latéraux et au-dessus du puits de dérive, peut servir de sommier.

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