Luke Powell, Un charpentier pilote

Revue N°300

Pilot cutter, bateau Luke Powell, Luke Powell’s ships, Falmouth pilot cutter Pellew
Brian Pavin, mécène de la fondation qui finance la construction de Pellew, Luke Powell et les charpentiers Clyde Kramer, Shane Newcombe, Ned Rolt, Andy Cornish 
et Jon Bray. L’équipe actuelle serait au complet si la charpentière Katey Burak n’avait pas été « du mauvais côté » de l’objectif ! © coll. Luke Powell

par Jacques van Geen – Par les temps qui courent, un charpentier qui dessine et construit, pour son compte, de grands voiliers de travail à l’ancienne, en bois massif, est forcément à moitié fou. Ou visionnaire, qui sait ? Luke Powell n’en est pas à son coup d’essai. En 1994, il engloutit ses maigres économies dans la construction de son premier cotre pilote, dont la vente lui permet tout juste de racheter le bois pour le suivant… et ainsi de suite jusqu’à aujourd’hui. À force de ténacité, de travail, de talent et de charisme, avec une dizaine de voiliers magnifiques à son actif, il a fini par incarner un véritable renouveau. Et si Pellew, actuellement en chantier à Truro, en Cornouailles, est le plus grand cotre pilote lancé depuis plus de cent ans, ce n’est pas le plus ambitieux de ses projets !

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie.

Il n’est pas trop question d’école dans les souvenirs de jeunesse de Luke Powell. Du moins pas au sens où on l’entend d’habitude. Du Suffolk, où il est né en 1959, et où il a passé ses premières années, Luke évoque sa formation de coureur de grèves et de marais, crapahutant pendant des miles à la recherche d’épaves et de bateaux abandonnés. « Il y avait des bateaux en bois dans toutes les criques et les marais à l’époque. Des bateaux de pêche, des caboteurs, de grands yachts… Je cherchais les plus anciens, rêvant à leurs histoires de haute mer. Avec la crise du logement, bon nombre de bateaux avaient été transformés en habitations, avec des cabanes de bric et de broc, des tuyaux de poêles fumants, des pots de fleurs devant les fenêtres de récupération, et de longues passerelles hasardeuses pour gagner la rive. C’étaient les années 1960, les bateaux en plastique n’avaient pas encore envahi mon univers. Quand je trouvais un bateau abandonné, je montais à bord ; s’il y avait un hublot ou une claire-voie ouverte, je me glissais à l’intérieur et je furetais partout pour deviner sa vie passée. Le fait que personne ne s’y intéressait ajoutait, à mes yeux, à la valeur de ces trésors abandonnés dans la vase. Maintenant, des gens insensibles ont fait le ménage. Les wherries du Norfolk, les barges de la Tamise, les chalutiers à vapeur ou les caboteurs de la côte Ouest ont été détruits, et le monde qu’ils laissent derrière eux a perdu de sa saveur. »

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Luke Powell dans le hangar de Working Sail, son chantier naval, aujourd’hui établi sur les berges de la rivière de Truro, en Cornouailles. Regardez bien cette image, car vous ne le verrez pas longtemps tenir en place, les bras croisés ! © Jasper Trojetuck

Le père de Luke, qui a été pêcheur après la guerre, emmène ses enfants, les jours de gros temps, sur la jetée de Lowestoft, voir les chalutiers qui s’élancent vers le large.

En 1967, la famille emménage à bord de Thistle, un grand zulu, ancien bateau de pêche écossais des années 1920. Cap sur la Grèce, qui sera le deuxième haut lieu de l’éveil du jeune Luke. Le premier séjour dans les Cyclades et le premier hivernage dans la petite île de Spetses lui révèlent un monde où tout ce qui l’a fait rêver, dans les épaves à demi ensevelies de l’Angleterre, est formidablement vivant. La mer Égée est sillonnée par une multitude de caboteurs, petits et grands ; dans toutes les îles, chaque havre, chaque crique habitée a sa flotte de bateaux de pêche et chaque port ses chantiers, où tous ces bateaux en bois sont construits, entretenus ou réparés.

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L’impressionnant plan de voilure de Pellew, cotre pilote de Falmouth, qui devrait être lancé en septembre 2019. © Luke Powell

« T’essaie pas assez fort, bouge-toi et finissons-en ! »

Le port de Spetses, qui arme de nombreux caboteurs, compte ainsi quatre chantiers navals. Luke passe son temps à traîner entre les coques hissées sur la grève, prêtant la main pour haler des filets depuis la plage, courant voir l’arrivée des caïques chargés de primeurs du Péloponnèse à bord desquels les dames du coin viennent faire leur marché une fois par semaine.

Le départ est un déchirement. « Nous avions goûté l’ambroisie et nous en redemandions. Quand nous sommes revenus en 1974 pour faire du charter, l’électricité était là, le tourisme et les voitures aussi. Ce monde n’était plus notre jardin secret, même s’il était encore merveilleux. À dix-huit ans, j’ai laissé mon travail de skipper d’une goélette de 20 mètres dans les îles, et je suis rentré en stop vers les marais de l’Est de l’Angleterre et les barges de la Tamise… »

Luke embarque à bord de la barge May, en route pour l’Écosse. « Le patron était du genre vieux jeu, qui n’aime pas voir des mains au repos… J’ai trimé sous la pluie – c’était l’hiver, j’étais glacé jusqu’aux os en permanence –, j’ai appris à faire marcher ce gréement, mais la vie de matelot n’était pas pour moi. J’étais trop impétueux et volontaire pour recevoir des ordres. » Luke va trouver à s’employer dans un chantier naval de Faversham, dans le Kent, sur la rive droite de l’estuaire de la Tamise. L’ouvrage ne manque pas, car nombre de barges quittent alors le commerce et sont regréées et réarmées à la plaisance.

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Après avoir navigué au charter en Grèce, puis trimé quelque temps sur les côtes d’Écosse, Luke fait ses premières armes en tant que charpentier au chantier d’Alan Reekie à Faversham, sur les barges à voiles, nombreuses dans ce port de la rive droite de l’estuaire de la Tamise (ci-dessous), et sur le Baltic Trader Helga (ci-dessus), dont le bordé doit être remplacé. © coll. Luke Powell

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© coll. Luke Powell

Les saisons estivales embarquées en Grèce alternent avec un apprentissage à marche forcée dans les rigueurs glacées des chantiers de l’Est. « On posait, à froid, des bordages de 30 pieds de long, deux pouces et demi d’épaisseur. Quand une extrémité était en place et fixée, le charpentier s’en allait en grommelant “Ça devrait aller…” J’en bavais, en fait, à force de coins et de presses et de crics et de serre-joints… Une fois, j’ai failli être décapité par un bordage qui s’est détendu d’un coup, me catapultant 10 mètres en arrière. J’étais k.-o., pissant le sang, et le patron criait : “Qu’est-ce que t’as à rêvasser ?” Quand on disait “J’y arriverai pas”, la seule réponse qui venait, c’était : “C’est que t’essaie pas assez fort. Bouge-toi et finissons-en !” Je travaillais comme une bête, je vivais dans un wagon de train désaffecté, j’apprenais les tours de main d’un vieux charpentier, et je m’endurcissais auprès de ce patron à qui rien ne semblait impossible. »

Après quelques années, Luke devient lui-même charpentier itinérant sur les barges, continuant d’apprendre auprès des uns et des autres. « Après avoir travaillé des pièces de bois aussi énormes, rien ne pouvait me faire peur. Les bateaux que j’ai faits après n’étaient que des Lilliputiens en comparaison ! »

« Comme si je m’étais retrouvé au paradis ! »

À vingt et un ans, à la mort de sa mère, Luke part s’installer à Hydra, en Grèce, avec son père dont le bateau a sérieusement besoin de travaux. Il apprend auprès de lui à peindre, et se voit bien en artiste vagabond, vivant, de port en port, de son art. « Seul hic, pour ça, il me fallait un bateau. Je n’avais pas un sou, mais je ne voyais pas en quoi cela pourrait me faire changer de plan. »

Luke jette son dévolu sur un cotre abandonné au mouillage de Porto Heli. Charmian est un ancien voilier de pêche construit à Poole, dans le Dorset, en 1914, transformé en bateau de plaisance, et abandonné là par un acteur de films de surf qui s’en est lassé. Luke l’achète en finançant l’opération avec la promesse d’une série de tableaux… « Grossière erreur ! Ce bateau ne m’avait pas coûté cher, mais il allait engloutir dix ans de ma vie ! » Des années d’aventures, de chantiers et de galères plus ou moins calamiteuses commencent, marquées par diverses fortunes de mer entre la Turquie et la France, au terme desquelles Luke, installé en Provence puis en Charente-Maritime, se lance dans une réfection de fond à Brouage. Charmian, un rien disgracieux, reçoit un nouvel étambot à plus forte quête, une voûte ; sa tonture est revue et son gréement bermudien rachitique laisse place à celui d’un joli cotre à corne…

Avec Charmian, Luke cabote entre Angleterre et France ; en 1992, il se rend aux fêtes maritimes de Brest et Douarnenez, où il va vivre une véritable révélation. « Après avoir traversé la Manche – toujours sans moteur –, nous sommes arrivés à Brest avec quelques jours d’avance. Les quais étaient vides mais bientôt les premiers bateaux sont arrivés. De Russie, de Pologne, du Danemark, de Norvège… De Suède, d’Espagne, d’Irlande et du Portugal, il en venait de partout ! C’était incroyable de voir toutes ces âmes intrépides rassemblées là, tous ces marins avec toutes leurs histoires. Il y avait les bateaux vikings, les bricks et les trois-mâts barques, les cotres et les goélettes. C’était comme si j’étais mort et que je m’étais retrouvé au paradis !

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Charmian, un ancien bateau de pêche lancé à Poole en 1914, ne brille ni par sa grâce ni par son étanchéité lorsque Luke l’acquiert en 1980. Débarrassé du gréement bermudien incongru dont il a été affublé, reconstruit avec une jolie tonture et une voûte élégante, ce « premier amour » plutôt vache finit par ressembler aux cotres rêvés par Luke depuis son enfance… © coll. Luke Powell

« Le soir, nous nous mettions à couple, parfois à dix bateaux, bord à bord. On se rassemblait pour festoyer la nuit durant, avant de tomber dans le sommeil, et de nous réveiller aux cris de “Vous êtes à la dérive !”, quand le premier parti, espiègle, larguait les amarres de tout le monde… C’était reparti pour une journée de folie ! Comme des gamins, nous chargions, fonçant sur les autres, tout dessus, traversions la rade remplie de bateaux avant de virer au dernier moment… Jamais auparavant, ni depuis, je ne me suis comporté de manière aussi stupide ni aussi joyeuse qu’en ces jours, dont le souvenir me restera jusqu’à mon dernier souffle comme l’apothéose de ma vie en mer. »

La révélation de ces semaines de liesse tient pour beaucoup à la flottille qui voit le jour alors, dans le mouvement de regain du concours Bateaux des côtes de France. Une graine est semée ; elle porte en germe une idée qui va faire son chemin.

« réparer des vieux bateaux ça ne me suffit pas »

En 1994, Luke se sépare de Charmian « C’était mon premier amour, ce le sera toujours. Je me suis retrouvé, à trente-quatre ans, sans bateau et sans maison, sur un quai d’Angleterre… » Cette époque est celle des plans de réduction des flottilles de pêche qui ont entraîné la destruction de tant de bateaux valables en Europe. « Pendant des années, j’avais vu les bateaux en bois désarmés, coulés, brûlés… Personne ou presque ne se mêlait plus d’en construire de nouveaux par chez nous. Personne par ici n’avait construit un grand voilier de plaisance en bordé classique depuis des années. Ces bateaux étaient de moins en moins nombreux, et la politique des bureaucrates ignorants, qui obligeait à détruire ceux qui étaient désarmés, n’y aidait pas. Il fallait mettre fin à ce vandalisme institutionnel.

« Réparer des vieux bateaux, ça ne suffit pas, pour moi. Ça n’étoffe pas les rangs. La seule manière de renverser le cours des choses, c’est que quelqu’un se mette à en construire de nouveaux. » Tant pis si les mentalités britanniques ne s’y prêtent pas, tant pis si personne n’y croit. Ce que Luke a vu en Grèce et en France lui donne une autre perspective. Au-delà des préjugés, il se sent fin prêt pour utiliser tout ce qu’il a appris et mettre en pratique ses convictions. « Depuis mes neuf ans, je dessinais les lignes de mon bateau idéal. Il était tout naturel à présent de construire celui qui allait remplacer Charmian. Le modèle a été choisi lors d’une virée aux Sorlingues. Chez un bouquiniste, je suis tombé sur un livre sur les pilotes des îles. La réponse était là.

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À son retour en Angleterre, Luke tourne la page de Charmian et se lance dans la construction d’un nouveau bateau en bois. Faute de place et d’argent, Eve, sa première création, est construite en plein air, dans l’arrière-cour exiguë d’un chantier d’Exeter. Un pari risqué, qui engloutit ses maigres ressources, et plus encore, mais qui lui permettra de se lancer… Bientôt Lizzie May sera construit à l’abri, dans l’atelier voisin. © coll. Luke Powell

« Pour la taille de bateau que je pouvais envisager, les caractéristiques d’un pilote correspondaient parfaitement à mes critères. Les bateaux de pêche n’ont pas beaucoup de place ni de hauteur sous barrot, les lougres ne sont pas assez maniables, et les bateaux de charge sont trop gros… Les pilotes d’antan se devaient d’être rapides et marins, maniables, ils étaient prévus pour loger du monde. À peu près tout le monde est d’accord pour les trouver beaux ; quand on dit “cotre pilote”, les gens se figurent tout de suite un joli bateau, fier et brave à la mer. Le nom de ces bateaux, c’est un argument de vente en soi ! »

Surtout en Grande-Bretagne, où les cotres pilotes du canal de Bristol ou de la Manche ont la cote depuis longtemps. Les livres du navigateur alpiniste Bill Tilman ont assis leur réputation de bateaux d’aventure et Jolie-Brise (1913) aurait suffi, après ses trois victoires face aux yachts de son temps dans la Fastnet, à juger de leurs qualités à la mer. Ça compte, si on se lance dans une construction aussi audacieuse, sans la moindre promesse d’un client en vue…

Eve, cette première création, verra le jour dans une arrière-cour exiguë, chantier de plein air mené à Exeter sans grosses machines, l’ingéniosité et la ténacité suppléant à l’absence d’argent. La charpente est chevillée en cuivre – « comme le Cutty Sark ! » –, dont Luke se procure de grandes barres qu’il façonne selon ses besoins, et le bordé est riveté.

Travaillant d’arrache-pied, sans se laisser décourager par le mauvais temps ni par les regards désapprobateurs des bons habitants de la ville, peu habitués à une dégaine hirsute de son style, Luke va de l’avant.

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© Mélanie Joubert

Il doit, pour juger de la tonture du bateau, prendre du recul. Impossible, dans la cour où il travaille ? Jugeant cette étape indispensable, il surélève la coque jusqu’à ce que le bateau dépasse par-dessus les murs, puis s’en va à bicyclette juger de l’effet…

Enfin le bateau est ponté, en partie aménagé et gréé… et les finances sont vraiment à sec. L’heure de vérité approche, celle de la mise en vente. Quelques curieux se présentent, mettant au supplice le charpentier dont les dettes s’alourdissent… mais rien. Le salut viendra d’Adam et Debbie Purser, qui exploiteront le bateau au charter avant de fonder Classic Sailing, l’agence qui commercialise aujourd’hui les séjours sur de nombreux voiliers traditionnels en Grande-Bretagne.

« J’aime l’idée d’un bateau qui fait son boulot »

À la fin du chantier, le chèque encaissé, les dettes payées, sourd aux voix raisonnables qui l’adjurent de se calmer à présent, Luke n’a de cesse que de se trouver un nouvel atelier et d’y clouer une enseigne fraîchement peinte : « Luke Powell, constructeur de cotres pilotes ». « Je ne travaillerais plus jamais pour quelqu’un d’autre. J’étais indépendant et aux commandes de ma destinée. » Le nouveau chantier donnera bientôt naissance à un nouveau cotre, Lizzie May. Celui-ci sera plus grand – évidemment ! – qu’Eve, bordé en mélèze pour les œuvres-vives, et en chêne pour les hauts, sur une membrure en chêne chantourné : « Un bateau de pêche, on peut le border tout en mélèze, car il est douché à l’eau salée tout le temps. Pour un bateau armé à la plaisance, qui ne sort pas tous les jours, il faut préférer des bois durs pour les hauts, qui ne craignent pas tant l’eau douce.

« J’avais dû faire des membres ployés pour Eve, faute de bois. Cette fois, je voulais faire plus costaud, et puis m’éloigner de ce qui me rappelait le yachting. » Toujours pas de colles, de résines, de contreplaqué ou de finitions à multiples composants… Le gréement de ce cotre de 12,80 mètres de long sera nettement plus puissant et élancé, avec un grand mât de flèche. « Depuis les années 1970, on pensait que les gréements à corne étaient un truc de ringards. Mais une nouvelle ère s’annonçait, avec de grandes régates qui leur étaient réservées, y compris en Méditerranée… Je ferais de mon mieux pour promouvoir ceux-ci dans l’Ouest. »

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Débit des membres d’Agnes à la tronçonneuse. « Trop souvent, j’ai vu des gens fignoler des pièces au rabot de paume alors qu’ils devraient attaquer au rabot électrique… Quand on fait une claire-voie, c’est un travail d’ébéniste, mais dans ce métier, quand il faut y aller, il faut y aller. » © coll. Luke Powell

Lizzie May est un succès, en tant que bateau, mais tourne à la déroute financière, tant la vente se fait attendre. Lorsque, après deux ans d’angoisse et d’arrêt du travail sur le bateau, deux Londoniens se portent acquéreurs, le chantier peut enfin se terminer, mais il semble que Lizzie May, lancée en 1999, sera le dernier avatar de la folie de M. Powell.

Aux yeux de Luke, au contraire, les conditions sont à nouveau réunies pour aller de l’avant. Avec une coque de 14 mètres, le prochain bateau serait… plus grand – comme par hasard –, et surtout, encore meilleur. Tant pis si les difficultés de vente de Lizzie May ont attesté l’absence d’un « vrai » marché pour des bateaux semblables ! Foin aussi des critiques qui récusaient le qualificatif de « cotre pilote » à ses bateaux parce qu’ils n’étaient pas le fruit d’une recherche documentaire assez approfondie ou parce qu’ils n’avaient jamais travaillé au pilotage…

Sans trop se laisser impressionner, Luke balaye joliment ces arguties : « Quatre-vingt-dix-neuf pour cent des pilotes ont été construits sans plans, alors le fait de ne pas en avoir pour Eve ne signifie pas grand-chose. Les formes du bateau sont justes, Eve est du même moule, du même type, et se comporte à la mer comme un cotre pilote.

« Pour le reste, ce qui compte pour moi c’est la franchise de la construction ; je déteste les chichis et les raffinements pleins de vernis ; je supporte mal la technologie pompeuse des yachts ; j’aime surtout l’idée d’un navire fonctionnel, un bateau qui fait son boulot. Même si les voiliers que je construis sont utilisés à la plaisance, ils demeurent des bateaux de travail. »

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La charpente d’Amelie Rose en cours d’assemblage. À compter de la construction de Lizzie May, toute la membrure des cotres de Luke est sciée dans le chêne tors. © coll. Luke Powell

« Si moi, je ne faisais pas un tel bateau, qui le ferait ? »

Pour autant, les recherches menées par sa compagne Sara ont permis de faire progresser considérablement les connaissances sur le pilotage aux îles Sorlingues, et elles ont même abouti à la découverte, dans les réserves du musée de l’île de St Mary, de la demi-coque d’A.Z., un pilote lancé en 1850 par le chantier Stedeford. « Pour moi, c’était le Graal ! J’ai plaidé ma cause et j’ai été autorisé à relever les formes de cette sainte relique. A.Z. servirait de référence pour le projet que j’avais de reconstituer Agnes, le dernier pilote à avoir travaillé depuis les îles, qui avait été construit en 1841 au même chantier. »

Ses formes sont bien différentes de celles de la plupart des pilotes connus, construits au tournant du XXe siècle, et ce n’est pas sans conséquences. Tant pis si d’aucuns les jugent trapues, restent dubitatifs devant son profond brion, presque à angle droit, et si la construction de sa voûte carrée, abandonnée dans les années qui ont suivi le lancement d’A.Z., lui donne une allure inhabituelle, plus archaïque et peut-être moins « vendeuse » !

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À partir de documents photographiques et de la demi-coque d’A.Z., retrouvée au musée de l’île de St Mary, aux Sorlingues, Luke, autorisé à relever les formes de cette « sainte relique », peut retracer les plans complets de ce pilote lancé en 1850 au chantier Stedeford. Ils serviront de point de départ à la conception d’Agnes, qui sera lancée en mai 2003. © coll. Luke Powell

« Aucune importance ! Je le devais à l’histoire, et plus encore je me le devais à moi-même. Si moi, je ne faisais pas un tel bateau, qui le ferait ? Je voulais pousser l’authenticité d’une telle réplique plus loin que jamais auparavant. Nous avions une photo d’A.Z., certes pas terrible, mais aussi ses mesures précises dans les registres de la société de pilotage et pas mal d’iconographie de cotres semblables. »

Comme pour chacun de ses projets, Luke se cale à sa table à dessins et trace les lignes d’A.Z., dont il s’inspire pour dessiner le plan d’Agnes. Sillonnant les côtes britanniques, il se met en quête de références pour la construction complexe et oubliée de la voûte. Il trouvera finalement les réponses sur des maquettes conservées au musée de la Science de Londres et dans des dessins d’arsenaux de la fin du XVIIIe et du début du XIXe siècle.

Envers et contre tous, Agnes est lancé en mai 2003 et s’imposera comme un merveilleux bateau, bon marcheur, très manœuvrant et très sûr… On verra que Luke a eu, depuis, bien des occasions de le vérifier !

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Hesper reçoit sa préceinte sur bâbord. On aperçoit Agnes, revenu d’Amérique, à l’arrière-plan. © coll. Luke Powell

« Les bons bateaux attirent les bonnes personnes »

« Si on construit des bateaux, c’est en partie pour pouvoir se dire qu’un jour, si tout va de travers, on doit pouvoir s’échapper et faire voile vers un paradis rêvé. Pour ma part, mes besoins sont simples. Tout ce que je veux, c’est qu’on me laisse en paix dans une vallée reculée, avec une fille bien et un bateau à construire. » Hesper, Ezra, Tallulah, Amelie Rose, Freja… Depuis Agnes, sans aller de soi, les choses se sont plutôt bien enchaînées pour Luke et son équipe. À ce jour, son chantier, Working Sail, a lancé huit cotres pilotes. Leur concepteur en est fier, sans fausse modestie ; pas jaloux, il se réjouit de voir qu’en une vingtaine d’années, au moins le double de ce type d’unités a été construit par d’autres, dont certains par des charpentiers formés à ses côtés.

« Ce qui compte, c’est surtout qu’une flottille nouvelle est là, avec les cotres pilotes de la Manche et de Bristol, les bateaux centenaires maintes fois restaurés ou reconstruits, et les nouveaux… » Régulièrement, les cotres les plus vénérables qui, pour certains, font l’objet d’un véritable culte outre-Manche, retrouvent leurs frères pour des courses ; leurs silhouettes, alignées sur la ligne de départ, forment un tableau extraordinaire. Bon nombre se rencontrent, également, aux fêtes maritimes en France et en Angleterre où elles se multiplient.

Ainsi pouvait-on croiser à Douarnenez l’été dernier, comme en écho aux folies jubilatoires du jeune équipage de Charmian vingt-six ans plus tôt, trois cotres venus du chantier de Luke. À bord d’Amelie Rose (13,40 mètres), Nick Beck nous racontait ainsi l’histoire qui l’avait amené à bord : « Je travaillais à la City, dans une entreprise de haute technologie, et ma compagne était dans le même secteur. Nous naviguions à la plaisance, gentiment, dans le Solent, le week-end, sur un bateau de plaisance moderne, en rêvassant à une vie plus exaltante. En 2006, au moment des attentats à Londres, nous avons perdu le contact pendant six heures, où nous nous sommes cherchés, en panique, sans parvenir à nous joindre. En nous retrouvant, nous avons décidé que c’en était fini, qu’il était temps de vivre nos rêves. Nous sommes allés trouver Luke qui a construit Amelie Rose avec son équipe pendant que nous suivions les formations et passions les diplômes nécessaires pour naviguer au charter. Je vis heureux à bord depuis le lancement en 2009. J’ai continué passionnément cette activité pendant une dizaine d’années, et nous nous lançons maintenant, avec ma coéquipière Rebecca, dans d’autres projets : nous utilisons le bateau comme base pour Clean Seas Odyssey, une campagne de lutte contre la pollution plastique. »

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Armé au charter par Working Sail, sous la houlette de Luke ou de son épouse Joana, Agnes devient l’ambassadeur du chantier, des cotres de Luke Powell et de l’art de vivre qui va de pair à leurs yeux… © William Collinson

Anders et Marion Johnson étaient à couple de Nick et Rebecca le temps de la fête. Leur cotre, Freja, le dernier-né du chantier, lancé en 2012, suit, peu ou prou, les lignes de Lizzie May. À l’heure de prendre leur retraite, ces deux voileux suédois ont demandé à Luke le bateau qui correspondait le mieux à leurs vœux de croisières lointaines en autonomie, d’une manœuvre et d’un entretien commodes, simple, équipé de systèmes éprouvés et robustes. « Dans la pratique, nous alternons la grande croisière océanique avec des virées le long des côtes britanniques, françaises ou au Portugal… et, bien sûr, notre cher archipel de Stockholm ! » À côté, sur Agnes, le charpentier charismatique se félicitait des relations qui se sont développées avec les propriétaires de « ses » bateaux. « J’ai dans l’idée que les bons bateaux attirent les bonnes personnes… »

Agnes, son plus grand et son plus « pur » bateau à ce jour

Lui-même fait d’ailleurs partie du clan, puisqu’il a par deux fois racheté un de ses cotres : Lizzie May, d’abord, à la suite d’un accident de grutage qui l’avait à demi détruit quelques années après son lancement. Ayant accepté de mettre en chantier une nouvelle unité pour ses propriétaires inconsolables, Luke a fini par leur reprendre l’épave, jugée irrécupérable par les assureurs. Le nouveau-né, baptisé Hesper, était plus grand – tiens, tiens… – et, à la demande insistante de ses commanditaires, plus sophistiqué et mieux équipé. Ce dernier à peine lancé, Luke n’a eu de cesse que de reconstruire Lizzie May en 2004, mais, cette fois, comme en expiation aux concessions apportées à Hesper, sans eau courante, sans autre chauffage qu’un bon poêle à bois, sans guindeau électrique, avec un éclairage à l’huile, sans cage d’hélice puisque sans moteur…

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Vue intérieure de Lizzie May Contrairement aux navires de pêche de leur temps, les pilotes d’autrefois étaient conçus pour être bien logeables et ceux de Luke Powell sont aménagés avec soin, élégance et confort, quoique sobrement. © coll. Luke Powell

Contraint de vendre ce bateau bien-aimé pour solder les conséquences financières de sa séparation d’avec sa compagne, Luke ne va pas tarder à se porter acquéreur d’Agnes, qui reste son plus grand et son plus « pur » bateau à ce jour.

Le cotre inspiré par A.Z. avait été acquis par un Américain pour servir de bateau école, mais ce projet, contrarié notamment par la crise financière de 2008, n’aboutit pas. Le bateau, finalement, n’a pratiquement pas servi et il a manqué de peu le naufrage, puis l’incendie, à son mouillage… C’est son constructeur qui lui rendra vie ! Depuis, après une transatlantique retour, où le bateau a affronté une tempête terrible sans montrer de faiblesse, l’épouse de Luke, Joana, et lui-même à l’occasion, exploitent la bateau au charter depuis Falmouth, principalement entre la Cornouailles, les îles natales d’A.Z., et la France.

Le renouveau appelé par Luke n’aurait plus le même sens, privé de l’art de vivre et de naviguer qui va de pair. « Nous allons aux îles avec Agnes, dans le coin d’où vient ce bateau… C’est très spécial, la mer est bleue, le sable est d’un blanc éclatant, tu es dans un mouillage splendide, dans une petite crique et tu oublies que tu n’es qu’à une trentaine de milles de l’Angleterre… et puis tu montes dans l’annexe et tu vas à terre, et dans le pub, il y a une photo du même bateau, au même endroit, il y a cent cinquante ans. »

Pour reprendre une image qui lui est chère, c’est une affaire de goût. « Tu marches dans la rue et tu passes devant une belle boulangerie, avec du beau pain qui sort du four, à l’étalage. Tu vois la croûte brunie, tu sens l’odeur qui monte du pain tout chaud encore, tu vois le boulanger qui sort sur le pas de la porte, fatigué, les sourcils blanchis de farine. Un peu plus loin, au bout de la rue, tu peux acheter du pain pour deux fois moins cher au supermarché, dans un sac en plastique. Mais ça n’a rien à voir. D’un côté c’est du pain, et de l’autre ce n’en est pas.

« Aujourd’hui, on s’efforce de tout réduire au moins cher, au minimum, et ce n’est qu’une fois rendu au minimum qu’on va déclarer le résultat satisfaisant. Il ne l’est pas. On arrive à retirer toute la valeur d’un objet, et pourtant il porte encore le même nom. Il en va de même avec les bateaux. » Encore faut-il avoir goûté la différence pour en juger…

On aura compris que Luke se moque pas mal de se voir traiter de puriste. De même, il a toujours tracé son sillon en dépit de ceux qui lui refusaient leur considération au motif que ses bateaux auraient manqué d’authenticité – plus puristes que lui encore, ou plus snobs, peut-être. Le moins qu’on puisse dire est qu’il paye de sa personne pour faire la démonstration de ses vues.

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Régulièrement, les cotres pilotes britanniques les plus anciens, venus du canal de Bristol ou de la Manche, retrouvent et affrontent ceux que Luke Powell et ses émules ont lancés plus récemment. Grandiose ! Sur cette photo on reconnaît Artaius, Amelie Rose, Eve, Mascotte, Annabel J., et Hesper côte à côte. Devant eux, Cornubia, et Freja qui a déjà passé la bouée. © Christian Topf

« Il nous faudra du temps pour maîtriser cette bête fabuleuse ! »

Pour rencontrer Luke Powell, nous nous sommes rendus à Truro, longeant la rive droite de la rivière en suivant les miaulements torturés de la scie à ruban, les rugissements des tronçonneuses et les longs cris de la dégauchisseuse, mêlés aux accents tonitruant de rock que crachent de gros haut-parleurs aux quatre coins du hangar que nous découvrons bientôt.

Luke est là, qui déplace à la grue des plateaux de chêne pour trouver celui dont le fil lui conviendra, tandis qu’une demi-douzaine de charpentiers s’affairent à border la coque d’un nouveau cotre… beaucoup, beaucoup plus grand que tous les précédents. Pellew, inspiré de Vincent, pilote lancé à Falmouth en 1852, mesurera 21 mètres de long. « Ce bateau est le premier que nous construisons sur ce site, avec la permission de la municipalité. Il s’agit du premier projet d’une fondation créée par Brian Pavin. Brian a fait carrière dans le domaine de l’éducation, mais il a aussi été propriétaire d’une barge de la Tamise – je l’ai rencontré en faisant des travaux sur son bateau ! Éducation, transmission des savoir-faire, navigation… ce projet est la synthèse de ce qui lui tient à cœur, après qu’il a vu les chantiers et toutes les activités liées aux barges fermer à Faversham, sous la pression des investisseurs immobiliers qui transformaient les sites en logements.

« Ce qui a été perdu sur la côte Est, nous le ferons dans l’Ouest, en établissant ici un chantier qui, au-delà de Pellew, sera à même de construire des bateaux encore plus grands ! Je rêve depuis longtemps de relancer la construction d’une de ces grandes goélettes de cabotage qui ont été l’aboutissement de la construction navale en Cornouailles, et qui rapportaient les agrumes des Açores ou de la péninsule Ibérique jusqu’en Grande-Bretagne au XIXe siècle… Quand Pellew sera lancé, nous pourrons lancer ici la réplique de l’une d’elles, Gazelle.

« Bien avant cela, ce site offrira un havre aux bateaux en bois, il accueillera les projets intéressants de construction ou de restauration. C’est un endroit pour remplacer ceux qui disparaissent, les uns après les autres, sur les côtes britanniques. Nous y accueillerons aussi des professionnels des métiers qui vont de pair avec nos bateaux – gréeurs, voiliers, poulieurs… – et nous maintiendrons ainsi la possibilité de travailler, de construire et d’entretenir les bateaux. »

Mais il s’agit bien plus que de bateaux, évidemment, puisque tout cela est avant tout affaire de savoir-faire. Le chantier de Pellew sert aussi à former une nouvelle garde de charpentiers, tandis que le bateau doit permettre d’entraîner des marins de qualité… car la navigation promet d’être sportive ! « J’ai prévu d’être à bord pendant les premiers temps. Il nous faudra un moment pour parfaitement maîtriser cette bête fabuleuse ! »

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Le cotre pilote de Falmouth Vincent, en carénage sur la grève. C’est ce navire de 21 mètres de longueur de coque, lancé en 1852, qui sert de référence à la construction de Pellew à Truro. © coll. Luke Powell

Quelques capitaines de Cornouailles, à peu près aussi fous que Luke, comme ceux de Grayhound, Bessie Ellen ou Gleaner, ont reçu de sa part, en novembre dernier, cette lettre, qui est bien dans ses façons :

« Chers et intrépides navigateurs,

« vous avez peut-être entendu dire qu’un cotre de première catégorie est en construction sur la rivière de Truro, qui portera le nom de Pellew.

« On vous aura peut-être aussi fait savoir qu’il est de la plus fine lignée ; un cotre pilote de haute mer avec toutes les qualités pour courir excellemment sur les océans de l’Ouest. Ce navire sera lancé sur les eaux en septembre 2019 et, une fois gréé, il fera sa première traversée vers les Açores au printemps 2020.

« Si vous estimez que vous avez un vaisseau à la hauteur de ce défi, j’offre 100 guinées d’or au navire qui accomplira une traversée plus rapide que cette Reine de l’Ouest lors de son voyage de Falmouth à Horta. Comptant bien que vous relèverez ce défi, sincères salutations,

« Luke Powell »

Mais ceci est une autre histoire, qui vous sera contée une autre fois… et dans un prochain numéro.

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