Jean Pellissier, illustré par Alexandre Véron – En février 1958, cinq hommes quittent le Chili pour la Polynésie, via une escale au Pérou, sur le radeau en cyprès Tahiti-Nui II, qui va s’enfoncer inexorablement en cours de route. Il donnera naissance, en plein Pacifique, au Tahiti-Nui III. Éric de Bisschop, à l’origine de l’expédition, rendra son âme à Taaora, le dieu maori de la mer, sur les récifs de Rakahanga, dans les îles Cook, où le radeau finira par se jeter. Jean Pellissier y était et a livré un récit passionnant de ce périple, publié pour la première fois en 1959 et réédité par ‘Ura éditions Tahiti.

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie.

À six heures, il fait nuit. Le vent n’a pas molli. Alain prend le premier quart, consistant à s’asseoir sur le petit sofa d’osier, à l’arrière, et à veiller au grain, à la mâture et à la route.

Le temps ne s’améliore pas. Les marins chiliens qui, autrefois, remontaient à la voile jusqu’au Pérou, avec des chaloupes chargées à ras de bois, nous avaient mis en garde contre le mauvais temps du Sud-Est, qui sévit presque toute l’année sous cette latitude. Mais le radeau tient bien à la lame, se comportant en bon petit bateau. Pas question de s’installer pour le moment. À notre bord, chacun dort sur une couchette encombrée de matériel hétéroclite. Comme des lapins, on essaie quand même de faire son trou. Nous confectionnons, avec les moyens du bord, de petites étagères en contreplaqué, qui nous serviront à ranger, soit des livres, soit ces mille riens que l’on traîne et qui n’ont de valeur que pour soi.

Celui de nous qui se trouve le plus à l’aise dans son désordre, c’est Éric. Pour lui, pas de problème ! Il a accroché une vieille serviette en cuir, bourrée de papiers, cahiers neufs, documents, au-dessus de son lit. Il semble n’attacher aucun intérêt au décor. Quand il n’est pas dehors, il se jette tout habillé sur sa couchette et dort. Il a toujours été l’homme de l’improvisation. Aucun de ses voyages en mer n’a été entrepris sur des embarcations classiques.

© Alexandre Véron

Le Kaimiloa, pirogue double approximativement polynésienne, avec ses fixations de coque en ressort de tramway et ses voiles de jonque chinoise, avec laquelle Tatibouet et lui, partant de Honolulu, ralliaient Cannes en traversant trois océans. Puis sa pirogue à double balancier Kaimiloa Vakea, avec laquelle il fit naufrage au large des côtes portugaises. Ses jonques Fou-Po I et II, avec lesquelles il coula, comme il fit encore naufrage avec le Tahiti-Nui I. Et ce professionnel du naufrage a la coquetterie de ne pas savoir nager !

Sans perdre un pouce de sa petite taille, il porte haut une tête casquée de cheveux blancs, un visage mat, étroit, bien dessiné, éclairé par le regard de ses yeux pétillants de malice. Doué d’une faculté d’invention extraordinaire, son imagination ne le cède en rien à son esprit. Il séduit par sa faconde et la vitesse de ses réparties.

Successivement élève des Jésuites, mousse à bord d’un grand voilier, lieutenant de la Marine marchande, commandant d’un dragueur de mines, pilote de l’aéronavale, horticulteur en Provence, conseiller privé d’un général chinois, commissaire de police, capitaine de jonques chinoises, écrivain connu par ses exploits nautiques, consul de France, caboteur en Polynésie, employé du cadastre et, à ses moments perdus, hydrographe, océanographe, ethnographe, avant de devenir constructeur d’un radeau préhistorique. On n’a pas l’impression, à l’écouter parler, que l’étendue de ses connaissances puisse nuire à leur solidité.

– Alors, pas encore écœuré de la vie de radeau ?

Vêtu de sa parka, les pieds chaussés d’une antique paire de bottes, Éric vient s’asseoir à côté de moi sur le banc de quart. Il est trois heures du matin.

– Tu t’étais imaginé autre chose, petit. Pour la première semaine en mer, vous êtes gâtés. Enfin, on épatera tout le monde en atterrisant juste sur Callao.

Je le laisse un moment pour jeter un coup d’œil sur le treuil océanographique, qui semble bouger.

– Et tes sacrés instruments, quand les installes-tu ?

– Dès que le vent mollira un peu. Cela ne sert à rien maintenant : on risque de tout perdre.

Il éclate de rire.

– De mon temps, reprend-il, on ne se servait pas de tous ces instruments. Vous, les jeunes, vous croyez tout connaître mieux que les anciens. Tu ne me feras pas croire que vous pouvez calculer des courants rien qu’en recueillant des échantillons d’eau de mer ! Tu ferais mieux de te fier aux bonnes vieilles observations astronomiques.

On discute un long moment. Je m’aperçois pour la première fois que Bisschop est stupéfait qu’il puisse exister sur terre ou sur la mer ou dans le ciel des opinions contraires aux siennes.

Il se lève soudain :

– Veille bien, petit ! me dit-il en pénétrant dans la cabine. Sacré vieux pirate !

À quatre heures du matin, je réveille Hans, qui s’habille en titubant.

– N’oublie pas de réveiller Alain à 8 heures, il doit le prendre le « top » à la radio.

Rapidement, je me couche, et la vie du radeau s’efface dans un sommeil sans rêves.

© Alexandre Véron

De jour en jour, la mer se calme. Le dimanche 23 février, pour la première fois, le soleil se montre une heure. Les anoraks et les pantalons fourrés tombent rapidement. Voilà tout le monde en train de se griller au soleil. Le capitaine et l’équipage sont d’accord pour fêter l’événement d’un petit coup de « Lontué ». Ce nom est passé dans le vocabulaire du bord, depuis qu’une brave vieille dame de la ville de Lontué (Chili) nous a offert quatorze dames-jeannes de vin de ses vignes. Pour lui marquer notre reconnaissance, nous ne manquons jamais, lorsque nous vidons nos verres, de porter un toast à sa santé.

On profite du temps meilleur pour commencer à s’organiser. Alain grimpe sur le grand mât, pour vérifier les amarrages des haubans. Les vivres trouvent leur vraie place sous la couchette de nos cuistots. Alain déplace quelques caisses de bâbord à tribord, afin de mieux équilibrer le radeau, car nous avons changé d’amures. Il y a d’ailleurs une caisse que Hans voudrait bien voir tomber à l’eau : ce sont cinquante kilos d’oignons, légumes qu’il a en horreur et dont malheureusement pour lui Juanito use généreusement dans sa cuisine ! Alain, d’une voix douce, lui explique que tout le monde n’a pas les mêmes goûts. Peine perdue, Juanito refuse de se laisser convaincre.

Alain parle toujours doucement, il est calme et silencieux, excepté pendant la manœuvre, où il engueule tout le monde. Petit, mais bien découplé, c’est un excellent marin, élevé à dure école, puisque, à dix-sept ans, il s’embarque pour la première fois sur un cargo. Il est venu de l’Afrique à Tahiti à bord d’une petite goélette. Avant de s’embarquer dans l’aventure, il travaillait à Makatea, l’île polynésienne des phosphates, comme lieutenant de port. Il est d’un naturel renfermé et nourrit une grande admiration pour son capitaine. Celui-ci l’a nommé second de l’expédition, depuis l’absence de Francis Cowan. Apparemment, il doit être très fier de cette position, puisque son carnet de points porte, soigneusement calligraphié : « Alain Brun, second capitaine du radeau Tahiti-Nui II et officier de route. »

C’est lui qui a eu la lourde charge de construire le radeau, et il le couve comme son enfant. Le soir, à minuit, lorsqu’il se couche, il referme soigneusement les rideaux en tissus multicolores installés devant sa couchette. Ces mêmes rideaux lui servent d’ailleurs, pendant la journée, comme pareu. C’est un marin qui n’a qu’un but : atteindre Tahiti le plus vite possible et il s’y emploie activement. C’est lui qui s’occupe de la navigation à bord.

Le lundi 24, le vent a considérablement molli, à tel point que hier nous n’avons parcouru que 9 milles !

Celui qui s’intéresse le plus à la route est Hans. Muni de sa règle à calculer, il se lance dans de savantes opérations pour déterminer la date d’arrivée au Pérou, la moyenne journalière, notre vitesse minimum et maximum, et… nous a déjà prédit au moins une douzaine de probabilités pour la date d’arrivée à Callao. C’est le mathématicien de l’expédition. Toujours souriant, il répète volontiers : « Moi j’ignore tout de la mer, et j’espère apprendre quelque chose ici. » […] Chaque fois qu’il a du temps de libre, il se plonge dans la lecture d’un livre, ou il se lave les dents, car Hans est le plus soucieux de sa santé de nous tous. On le voit toujours en train de prendre des drogues bizarres, destinées à empêcher la chute des cheveux, la perte des dents, la dévitamination, la décalcification… et j’en passe. Bien bâti, avec une légère tendance à l’embonpoint, il mange comme quatre et répète toujours qu’il arrivera comme un fil à Tahiti ! Il a une coquetterie : son chapeau, qu’il a ramené d’un séjour au Pérou. Cette coiffure a une fâcheuse tendance à ne pas vouloir rester sur le crâne de notre blond Chilien. Aussi a-t-il trouvé un système, dont il nous vante les avantages, sans toutefois nous convaincre. Il a amarré ce fameux couvre-chef inca par un long cordon, dont une des extrémités est attachée à la ceinture de son short. Souvent, nous voyons le chapeau s’envoler gracieusement, à la manière d’un cerf-volant, puis revenir entre les mains de son propriétaire, le nez obstinément plongé dans la lecture d’un énorme livre. Mais d’autres fois, lorsqu’il y a vraiment trop de vent, nous regardons avec amusement Hans essayer de se dépêtrer d’un long cordon qui s’est entortillé autour de lui.

© Alexandre Véron

Chaque dimanche, une étrange cérémonie se déroule à bord  : la barbe ! Muni d’un petit miroir et d’un nécessaire à raser, l’un de nous s’asseoit sur le banc. Devant lui, deux ustensiles : un quart et une grande bassine. Dans le petit récipient, un peu d’eau douce. Dans le grand, beaucoup d’eau salée. Sous le regard compatissant des camarades, qui ne tarderont pas d’ailleurs à y passer, l’officiant, la face grimaçante, commence à se raser. Chaque coupure est commentée avec commisération.

La séance de la barbe dominicale est réduite pour Juanito, imberbe comme un chérubin. D’un format pratique, son mètre cinquante ne se cogne jamais contre les barrots. C’est le spécialiste du cloutage, car il considère les amarrages comme peu sûrs. Lorsqu’il n’a rien à faire, il se balade en sifflant, un marteau à la main, à la recherche de quelque chose à clouer. Et, souvent, lorsque l’on veut déplacer une caisse, on a la surprise de la trouver solidement clouée au radeau. Il est fort comme un Turc, malgré son air calme et effacé. Il ne paraît pas ses vingt-neuf ans. Né à Chiloé, dans le Sud du Chili, il ressemble à un pêcheur portugais, avec son teint mat, son nez busqué, ses yeux noirs profondément enfoncés. Lui aussi a déjà beaucoup navigué. C’est la troisième fois qu’il traverse le Pacifique sur une petite embarcation, et il n’a pas encore l’intention de mettre son sac à terre. Quand il ne cloue pas ou ne fait pas la cuisine, il dort. C’est de loin celui de nous qui est installé le plus confortablement. Sa couchette est toujours impeccable, et lorsque l’on a besoin de ces petits riens que l’on ne rencontre jamais, tournevis, ciseaux, etc, on peut être sûr de les trouver chez Juanito.

À huit heures, tous les matins, il se lève pour préparer le petit-déjeuner, composé de café et d’un mets étrange qu’il appelle « vuelti y vuelta » – une pâte épaisse de farine et d’eau, qu’il fait frire, et qui présente la particularité d’être brûlée au-dessus et crue à l’intérieur. Il est notre baromètre vivant. Lorsqu’il se lève le matin et qu’il n’y a pas de vent, sa mine est renfrognée, et les « vuelti y vuelta » sont plus crues que de coutume. Au contraire, si l’on marche bien, il se promène en sifflant, son marteau à la main. En ce moment, nous ne faisons que 15 à 20 milles par jour.

Jean Pellissier est un jeune océanographe quand il est choisi par Éric de Bisschop pour participer à son second voyage. Le premier avait déjà mené l’aventurier de Polynésie au Chili, ce qu’il a raconté dans Cap à l’Est, pour démontrer que les anciens Polynésiens étaient de grands navigateurs. Jean Pellissier n’était pas marin, mais cette aventure décida de la suite de sa vie, puisqu’il s’installa en Polynésie, où il créa une entreprise de travaux sous-marins, avant de finir sa carrière comme expert maritime. À quatre-vingt-quatre ans, il vit toujours à Moorea.

Alexandre Véron a choisi en 2014 de quitter la carrière d’officier de gendarmerie pour se reconvertir dans le domaine du bois, en suivant une formation chez les Compagnons. Il s’est installé à Bordeaux comme charpentier-menuisier depuis 2015 et partage son temps entre l’agencement et la rénovation de meubles. À quarante ans, il cultive soigneusement une autre de ses passions de jeunesse, le dessin, en répondant à des commandes, d’affiches par exemple, et en organisant parfois des expositions. Le monde maritime est l’un de ses sujets de prédilection.