Par Jacques Boucard – Activité traditionnelle des populations de la côte, la pêche d pied présente une grande diversité d’organisation et de techniques, allant de la simple cueillette individuelle aux pêcheries les plus élaborées. L’écluse, vaste piège à poissons, suppose une volonté communautaire où la propriété, les charges et le profit de chacun sont définis ; l’investissement en travail est très lourd. Livrée à la violence des tempêtes, elle fait appel à un art de construire solidement les murs de pierres froides. Tantôt condamnées et détruites pour leur trop vive concurrence face à la pêche, tantôt tolérées dans les périodes de crise et de misère, les écluses ont contribué à nourrir les gens de la côte atlantique depuis le Moyen-Âge. A l’Ile de Ré; à Oléron, quelques-unes se sont maintenues en fonction jusqu’à nos jours. Jacques Boucard nous offre ici les premiers éléments d’une remarquable étude ethnographique et archéologique sur ce sujet méconnu. Souhaitons que des recherches du même genre se développent sur toutes les côtes de France, afin de sauver cette part si importante de notre patrimoine maritime.

Nombre d’écrivains ont représenté les îles atlantiques peuplées exclusivement de marins. En fait, même lorsque les conditions géologiques et climatiques favorables sont associées à un environnement économique privilégié (proximité d’un port important, de grands axes commerciaux, présence de rades abritées…) la population reste essentiellement paysanne. Sur l’île de Ré, par exemple, à la fin du XVII’ siècle, les marins représentent seulement 7 % des hommes actifs et il faudra attendre le milieu du XIX’ siècle pour que cette catégorie augmente dans des proportions notables mais sans jamais dépasser 20 %.

Pour les cultivateurs et les sauniers rétais, comme pour tous les riverains des bords de mer, coquillages et poissons apportèrent, de tous temps, un apport nutritionnel important, voire exclusif. Les différents systèmes de piégeage fixes édifiables sur l’estran peuvent être classés en trois groupes dépendant essentiellement de la nature du terrain :

– les pêcheries composées de rets. Utilisables seulement lorsque la mer n’est pas trop mauvaise (printemps, été), il est difficile de les édifier en dehors des zones sableuses ou vaseuses.

– les pêcheries en bois, composées de pieux et de clayonnages entrelacés. Elles nécessitent un sol meuble, généralement vaseux.

– les pêcheries en pierres. Elles peuvent être édifiées sur n’importe quel terrain dur, rocheux ou non. On les trouve principalement dans les régions comportant des roches faciles à déliter.

Le recensement des pêcheries en pierres

Il faut attendre le premier tiers du XVIIIe siècle pour avoir une enquête globale sur toutes les côtes du Royaume permettant un recensement de toutes les pêcheries fixes existant alors. Effectuée par l’Inspecteur général des pesches, Le Masson du Parc, elle avait, en outre, pour but de vérifier si les pêcheries fixes existantes possédaient bien des titres de propriété antérieurs à 1544 et, dans le cas contraire, d’appliquer l’Ordonnance de la Marine de Colbert, c’est-à-dire de les faire détruire.

Les arrêts pris suite à ces visites confirment la destruction d’au moins 127 pêcheries en pierres, 32,3 % de l’ensemble. Mais en réalité ce chiffre moyen cache une profonde disparité, puisque sur Ré et Oléron ne seront détruites que 2,18 % des écluses, 19 % pour les amirautés de Marennes et La Rochelle et au moins 63,2 % pour l’ensemble des autres amirautés, celle des Sables d’Olonne atteignant 100 %.

L’origine des pêcheries

Au début du XXe siècle, les nouveaux venus dans notre région étaient intrigués par la présence d’un nombre considérable d’épais murs bâtis sur les parties rocheuses de l’estran. Il s’agissait de pêcheries en pierres appelées localement écluses. La plupart de ces constructions ne sont maintenant que ruines, parfois à peine discernables des amas de rochers environnants, et, sur Ré, il n’en subsiste aujourd’hui qu’une dizaine.

Leur origine se perd dans le Haut Moyen Age. Un compte provenant du chartrier de Thouars, daté de 1408, en mentionne déjà 36, rien que pour le territoire de la Baronnie (l’actuel canton de Saint-Martin plus La Couarde). Chiffre important si on le compare avec l’enquête effectuée, en 1727, par Le Masson du Parc. Au début du XVIII’ siècle l’inspecteur note 42 établissements, répartis d’une façon légèrement différente, suivant les villages.

L’absence de documentation ne permet pas de trancher, mais nous pensons que les premières écluses à poissons sont apparues sur les îles de Ré et d’Oléron, pendant la guerre dite de cent ans, mais qui, pour notre région, dura pratiquement de 1242 à 1462. De nombreuses mentions au XVIe siècle, montrent que ce type de construction s’est largement diffusé dans tout le Centre-Oflest, sur les côtes propices à l’édification de tels ouvrages. Par contre, les documents ne permettent pas de répondre à une question fondamentale. S’agit-il des mêmes pêcheries que celles que nous connaissons aujourd’hui ? Rien n’est moins sûr, l’analyse de certains textes laisse au contraire supposer que les établissements étaient plus petits.

Nous n’étudierons donc, dans cet article, que les techniques de construction existant aux XIXe et XXe siècles.



Les écluses à poissons

Ce sont des pièges à poissons, fixes, dont le mur de forme irrégulière, mais proche de celle d’un fer à cheval, atteint plusieurs centaines de mètres. Submersibles à marée haute, les écluses retiennent prisonnier le poisson lorsque la mer se retire. L’Ordonnance de la marine de Colbert impose que « les parcs de pierre seront construits de pierres rangées en forme de demi-cercle, et élevés à la hauteur de quatre pieds au plus, sans chaux, ciment, ni maçonnerie ». En fait elle reprend vraisemblablement des coutumes de construction ancienne, sauf pour la définition de la hauteur. En effet, si l’on peut supposer qu’au XVe siècle l’absence de maçonnerie correspond à une économie et à une méconnaissance technique, il n’en est pas de nième au XVIII’ siècle. A cette époque on connaissait des chaux capables de continuer leur prise sous la mer. La chaux de Marans (Charente-Maritime) avait cette réputation et les pierres des quais du havre de St-Martin de Ré ont été scellées avec elle.

Le mur se divise, schématiquement, en trois parties :

– La fonte (le fond), partie la plus basse de l’écluse. La section du mur y est plus large, car elle doit retenir l’eau qui s’écoule par des ouvertures, munies de grilles. A marée basse, il reste toujours des évées d’eau, de 2 à 3 mètres de large et d’une vingtaine de centimètres d ‘ épaisseur.

– Les bras ou coues (de queue, en vieux français) sont les deux parties qui reviennent, en s’amenuisant, vers la terre. Leurs longueurs respectives dépendent de la position de la fonte. Si elle est au milieu, les bras sont sensiblement identiques. Par contre, si le point le plus bas de la zone enclavée n’est pas au milieu du mur, les bras peuvent être dissymétriques.

– La crête du mur doit être construite parfaitement horizontale ; si elle présente des creux, lorsque l’écluse va deraser (affleurer de marée descendante), il se produira un courant violent, une tire, et l’écluse déboira. Le poisson se sentant prisonnier essaye de s’échapper en faisant le tour de l’écluse ; s’il sent une tire sur un mur, il la suit, et une grande partie de la pêche s’échappe ainsi. Une dénivellation de 10/15 cm, sur moins d’un mètre de long suffit à laisser échapper la plupart des poissons. Pour construire le mur parfaitement horizontal, le chef d’écluse se met à l’intérieur de la construction et prend le niveau du mur sur le niveau de l’horizon.

Plan fourni en 1867 pour la construction de l’écluse la Boubardière, à La Noue, au Sud de l’île. La variété des formes du mur de chaque écluse autour du plan-type en fer à cheval montre de quelle façon ces constructions peuvent se plier aux nécessités du site et à la position des banches.
Projet de construction de l’écluse de la Plantouse à Sainte-Marie. Construite en 1760, elle sera détruite en 1853.

Les écluses basses et hautes

La partie la plus haute est toujours à l’emplacement de la fonte. L’Ordonnance de Colbert impose quatre pieds au plus (1,20 m environ). Mais les autorisations accordées vers 1880 pour toutes les écluses construites à Saint-Martin, dans la zone du Vert-Clos et du Pas-des-Huîtres, la limitèrent à 0,90 m. Par contre, les Ponts et Chaussées acceptèrent une hauteur de 2,60 m, pour le Grand Nouron (St-Clément). La majorité des ruines subsistantes et des écluses en état, permet de constater que la hauteur maximale moyenne était de 1,60 m à 1,80 m, sauf à Ars et à St-Clément où elle était souvent un peu plus élevée : 2m à 2,60 m.

Les écluses hautes, les plus proches du rivage, sont édifiées de telle façon qu’elles dérasent, ou rasent (affleurent à mer montante) lorsque la mer atteint la première laisse, ou juste un peu avant d’arriver d terre (limite des banches couvertes de végétation), c’est-à-dire, en général, après trois heures de marée montante. Cette précaution permet d’avoir, pour un coefficient moyen (70-80) une hauteur d’eau, sur le mur, égale à la hauteur du mur, et pour les plus faibles coefficients (30 environ), une hauteur de 1 m environ. Ainsi, l’écluse ne risque pas de ne pas se remplir, de ne pas pinger.

Les écluses basses, éloignées du rivage, n’obéissaient pas à ces critères, puisqu’elles ne découvraient pas, ou peu, aux marées de faible coefficient. Par contre, les principes de construction restent absolument identiques, notamment la section du mur.

Le mur de pierres froides

L’édification d’un mur en pierres froides (pierres sèches), ferré (ancré, posé) sur la banche calcaire de l’estran, réalise une liaison souple, une véritable architecture vivante. Au contraire, une digue bétonnée est scellée au rocher par l’intermédiaire d’une liaison dure. La différence entre les deux est fondamentale. Lors des tempêtes, le premier encaisse l’inertie des lames et, ployant sous la vague, diminue la propagation des ondes de choc. Le second encaisse le choc et propage les vibrations. Dans le mur de pierres sèches, il n’apparaîtra jamais de fissures, quelques pierres partiront, mais si l’équipe réagit très vite, la réparation demandera peu de temps. Dans les parties cimentées, par contre, des fissures apparaîtront et tout un pan de mur sera enlevé par la mer en même temps, rendant la réparation pratiquement impossible, sans de gros moyens.

La forme du mur et les astuces techniques utilisées auront pour but de rendre l’écluse résistante aux tempêtes. On s’aperçoit que les bâtisseurs ont retrouvé de façon empirique les lois qui régissent la circulation des fluides et la résistance des matériaui. Bien qu’il soit difficile de chiffrer exactement, si l’on admet que l’énergie cinétique des vagues se transforme, entre autres, en énergie résiduelle du flot et en énergie mécanique de déformation, on peut considérer que cette dernière est de l’ordre de 0,2 à 0,4 kg /cm2, c’est-à-dire qu’un front d’écluse de 100 m de long et de 2 m de haut subit une poussée de 400 à 800 tonnes !

Le choix du site

Pour le profane, l’estran rocheux qui borde l’île apparaît, à marée basse, très plat, avec de place en place de larges flaques d’eau. En réalité, il masque une organisation physique extrêmement complexe et se présente sous forme de strates calcaires de 20 à 50 cm d’épaisseur, les banches, comportant de nombreuses dépressions longitudinales, les vannes, en communication avec la mer. La succession des banches dénivelées les unes par rapport aux autres, a créé de nombreuses vannes sur la partie de l’estran qui découvre à marée basse, la mer.

Si la dépression est fermée et vaguement circulaire ou oblongue, il s’agit d’une basse.

A marée descendante l’eau de la basse ne s’écoule pas. Par contre les vannes sont l’objet de courants pratiquement continus permettant l’assèchement de l’estran, jusqu’à la remontée de la marée. Les courants provoquent un creusement incessant de l’argile qui sépare les banches et forme des poches profondes, repères des chevrettes (des crevettes), des chancres (des crabes) mais aussi des congres, des homards ou des anguilles, suivant les terrains.

Les banches, et surtout les couches d’argile qui les séparent, abritent une faune extrêmement riche. Lorsque la mer est haute, c’est le long de ces vannes que le poisson va venir chercher sa nourriture. L’emplacement du mur de l’écluse doit donc tenir compte de cette situation. L’écluse doit être construite de telle façon qu’elle enferme le passage d’une vanne et la moitié du plateau rocheux qui la génère, le grouin.

Les passages pour l’écoulement des eaux seront établis à l’emplacement de la vanne. Pour les écluses de seconde et troisième lignes appelées par les insulaires écluses basses, le principe est identique mais le mur au lieu de s’appuyer sur un plateau rocheux partant de terre, un grouin, est plus souvent adossé sur un rocher qui émerge à marée basse, un nour.

Pendant combien de temps a-t-on tenu compte de ces particularités pour élever une écluse ? Il est bien difficile de répondre. Toutes celles construites depuis le début du siècle l’ont été sur l’emplacement d’anciennes, le nouveau mur suivant la trace de l’ancien : l’asset.

Lorsque les meilleurs emplacements ont été occupés, il a bien fallu construire là où il restait une place vide qui risquait d’être moins pêchante mais qui avait le mérite d’être disponible. En 1873, par exemple, le sieur Guignard, fabricant de ciment à Ars, demande, et obtient, l’autorisation de construire une pêcherie sous le nom de Motronneau sur l’emplacement que laisse libre la rectification de l’écluse de la Matronne.

Aujourd’hui encore les écluses disparues, ou non, gardent leur réputation. Certaines sont considérées pêchantes, d’autres non ; certaines pêchent hiver comme été, d’autres plutôt l’été. Les noms, ou les surnoms, conservent ces différences : La petite chavêche ou Non-prenante (Ste Marie), La misère ou la Grande-Pierre (St-Clément), Foirouze (foireuse) (Ars et Loix) au contraire de la Jalousie (Ste-Marie) …


La construction du mur

Aucun document ne permet de décrire le type de construction faite avant le XIX’ siècle. Les gravures reproduites dans l’ouvrage de Duhamel du Monceau sont trop vagues, et en partie fausses, pour être utiles et aucun des textes que nous avons utilisés ne permet d’avancer des hypothèses sur les techniques mises en œuvre.

Pour bâtir, ou plus exactement rebâtir, on utilisait les pierres qui provenaient de l’ancienne écluse, mais peu, car la plupart étaient enfouies ou disparues, enlevées par les courants. On prenait en général de la pierre plus haut, sur la banche, surtout à l’intérieur de l’écluse.

Les pierres utilisées pour la confection des écluses basses et hautes sont identiques. On n’utilise jamais de pierres roulantes, car lorsqu’une pierre a roulé pendant des années ses arêtes deviennent rondes et elle ne vaut plus rien, elle n’accroche plus dans le mur. Par contre, si elle est juste dérochée par la mer, elle est aussi bonne que celle tirée à la pioche, elle a encore des angles bruts. Mais dans les écluses basses on ne peut utiliser que des pierres tirées de banche car il n’y a pas de roulantes, ces dernières sont beaucoup plus près du rivage.

La constitution de l’équipe de construction

Au XX’ siècle, avant de reconstruire une écluse, on constitue une équipe composée exclusivement d’hommes. Elle se choisissait plus facilement dans le voisinage que dans la famille. Il fallait avant tout que l’équipe soit d’accord, que tous possèdent le « même tempérament, la même générosité, la même volonté d’arriver jusqu’au bout et disposent de temps libre. Car ce n’est qu’un travail de bonne volonté-et d’équipe. Si l’équipe n’est pas bonne, le résultat sera mauvais ».

On choisit un chef d’écluse, à l’amiable. Il accepte d’être le chef de la communauté et c’est lui qui va diriger les travaux. « Oui, c’est celui qui a en général la plus grande expérience ou celui qui a la plus grande gueule ». L’équipe est immuable. Celle qui a participé à la construction deviendra l’équipe de pêche. Jamais elle ne s’agrandira. Les parts se transmettront entre vifs (échange, ventes…) ou après un décès, mais leur nombre n’augmentera pas.

Depuis le XVII’ siècle, les écluses de l’île de Ré sont, à de rares exceptions près, des propriétés collectives, divisées en parts. Mais ce système n’empêche pas l’utilisation d’une main-d’œuvre extérieure pour édifier la pêcherie. Lors de la reconstruction de la Belle-Vanne (Ste-Marie), en 1945, pendant plusieurs marées, l’équipe a été doublée, chaque détenteur amenant une personne pour bâtir, mais sans qu’elle eût le droit de pêche.

Si cette méthode semble rare dans les villages du Sud de l’île, l’emploi d’une aide extérieure existe dans d’autres paroisses. Au Bois, en évoquant la construction de l’écluse du Petit-Sergent (vers 1900), on nous a rapporté ces souvenirs :

« Comme ils ne pouvaient pas aller assez vite à la construction, alors ce sont des gens d’Ars qui venaient travailler là. Ils venaient travailler à pied et retournaient à pied, par le platin. A un franc de la marée, autrement dit vingt sous. C’est-à-dire lorsque la marée était le matin, ils venaient de très bonne heure et à midi ils pouvaient être retournés chez eux. Mais quand la marée était à midi, ils venaient le matin et la journée était foutue. C’était le même prix. Ils étaient chargés de construire le bras Ouest. Mais on les a congédiés parce que pour aller plus vite à faire de la longueur, et ben ils l’ont fait moins large ».

Gravure extraite du Traité des perches de Duhamel du Monceau
1981. A la base du bras Est de l’écluse de Roche-Nue (Sainte-Marie), on distingue nettement la première banche laissée en place sous le mur.

La construction d’une écluse demandait de transporter, puis de bâtir un volume de pierres considérable. Pour donner une idée nous pouvons estimer le volume de quelques murs pour lesquels nous avons des données précises.

Le Grand-Nouron (Ars) :

Section du mur, dans la fonte : 2,60 m de haut -9 m de large.

Bras : on revient à 3-4 m de large pour l’un et 4-5 m pour l’autre.

Longueur du mur : environ 700 m.

Volume du mur : environ 4 400 m3.

La Fontaine (Le Bois) :

1 km de tour, pour 500 m d’ouverture.

Section de la fonte : 2,20 m de haut, 3,50 m-4 m à la base.

Volume du mur : environ 3 300 m3.

La Belle-Vanne (Ste-Marie) :

Longueur du mur : 600 m

Section de la fonte : 2,80 m de haut, 3,50 m à la base.

Volume du mur : environ 2 100 m3.

L’extraction des pierres

Débancher (tirer la pierre de la banche), était une pratique courante sur l’île de Ré. Au XIII’ siècle déjà, les insulaires en avaient obtenu l’autorisation de Guy de Thouars « Et peuvent prendre et traire pierre en nostre terre à faire leurs murs et leurs murs hauct et bas sans les chemins empirer et en la mer jusques à ung haste de lance outre la fallaize ».

Pour les insulaires cette tolérance présente deux avantages considérables :

– pouvoir extraire de la pierre gratuitement et en n’importe quelle quantité,

– attirer le poisson près du rivage.

En effet, les banches sont le domaine d’une multitude de petits vers vivant dans la pierre et dans les couches d’argile qui les séparent. Le fait d’enlever une strate, de débancher, met à jour de l’argile fraîche, pleine de petits animaux. Les poissons, notamment les meuilles (mulets), très gourmands, sont attirés. C’est pourquoi on débanche de préférence à l’intérieur de l’écluse pour attirer le maximum de poissons.

On prend soin de ne pas débancher sous le mur, ce qui permet de gagner une quinzaine de centimètres, mais surtout de mieux protéger la première rangée de pierres.

Près du rocher de Chauveau, la banche présente par endroit des trous de bric (de bri), argile gris-bleue, moins consistante que la pierre. Si le mur passe dessus, il faut d’abord préparer le terrain. On enlève le bri, dans le trou, sur un mètre d’épaisseur environ et l’on dispose de larges pierres plates avant de bâtir.

La construction des bras

Au XXe siècle, on a rebâti sur l’assette (l’assise) des anciennes pêcheries. On commençait en général, en même temps, la construction des deux bras à partir de la première laisse. « Pour la Belle-Vanne, on est parti d’un bout, au bord du rivage. Puis on a commencé le deuxième bras, car quand le coefficient était faible on pouvait travailler sur les bouts, mais pas sur le fond. On y allait tous les jours, que le coefficient soit faible ou fort. On faisait de grandes marées, on y allait quand la mer descendait et l’on revenait quand elle montait. Il y avait plus de quatre heures de travail chaque fois.

On a fini dans le fond, les dernières marées, il restait encore pas mal à faire, je me souviens, on avait mis un filet pour arrêter le poisson et on avait pêché ! ».

On commence le début du bras avec des pierres qui font la largeur du mur. Puis rapidement elle augmente et l’on procède avec une technique particulière. On trace avec des pierres de construction, placées de chant, deux murs parallèles à la base, formant un passage, le gouyau, que l’on remplit de petites pierres et de pierres roulantes le gabu ; les pierres de base, constituant les deux murs parallèles sont des pierres trois coins. On réunit ensuite ces deux murs, pour former une voûte. A chaque nouvelle rangée de pierres correspond un remplissage de l’intérieur par du gabu, jusqu’à obtention de la section suivante.


La réalisation des clés

Lors de la construction, l’un des problèmes importants à résoudre est celui de la résistance de l’ouvrage aux chocs des vagues. Il faut éviter à tout prix la propagation des brèches. Dans les villages du sud-est de l’île de Ré, on utilise un système de chaînage très efficace appelé clé. On en fait une tous les dix mètres environ, plus près s’il s’agit d’un endroit très exposé. Pour faire une clé on choisit de grosses pierres plates « il fallait se mettre à quatre pour les soulever ».

Les opinions sont unanimes : quand les clés sont bien faites, le mur est bien lié. On construit, en général, d’abord les deux clés voisines, de niveau avec l’horizon, puis le mur entre. Lorsque le mur est terminé, il faut coincer des petites pierres, du gabu, entre les grosses. Tous les interstices doivent être bouchés. On prend des petites pierres que l’on enfonce à l’aide d’une autre, on d’abonne (ou clabounne) « Il ne faut surtout pas clabounner avec un marteau, car ça casse la pierre ».

Les ouvertures

Pour permettre à l’écluse de s’égoutter, on procède dans le mur à des ouvertures. Le nombre et la dimension des ouvertures ont été règlementés par l’ordonnance de Colbert « … ils auront dans le fond du côté de la mer, une ouverture de deux pieds de largeur, qui ne sera fermée que d’une grille en bois, ayant des trous en forme de mailles d’un pouce au moins en quarré, depuis la Saint-Rémi jusqu’à Pâques ; et de deux pouces en quarré, depuis Pâques jusqu’à la Saint-Rémi ».

En réalité, l’ouverture, ou plus exactement les ouvertures, ne sont que rarement disposées au fond de l’écluse. Leur situation dépend essentiellement de la configuration de l’estran. Celui-ci est en effet parcouru par des courants d’eau, situés dans les dépressions longitudinales, les vannes. Les ouvertures seront toujours situées à l’emplacement de celles-ci, puisque la pente du rocher provoque un écoulement naturel. Mais une seule ouverture est insuffisante pour assécher l’écluse, du moins avec les formes et les volumes que nous connaissons aujourd’hui. Il faut que la pêcherie s’égoutte complètement, mais aussi très vite, pour que les poissons ne passent pas par dessus le mur.

Suivant les époques et les paroisses, les ouvertures portent un nom différent et ne possèdent pas une forme identique. Sur les côtes rarement soumises aux tempêtes, les ouvertures font toute la hauteur du mur, et une largeur de soixante centimètres environ. On les appelle bouchots. Pour fermer le passage au poisson, on installe une grille, montée sur des traverses, dépassant au-dessus du mur.

Pour retenir le petit poisson, notamment santé et les sardines, on cicle (tresse) la grille avec des branches de tamarins (tamaris). On prend des branches de la grosseur du pouce et d’un mètre de long environ, avec tous les branchages. Après avoir laissé seulement deux tiges de chaque côté du bouchot, on tresse chaque brin, en prenant bien soin de placer les branchages vers l’extérieur de l’écluse, pour ne pas retenir le varech.

Sur l’écluse de Port Notre-Dame, à Sainte-Marie, le détail d’une clé montre clairement l’assemblage des grandes pierres plates horizontales, partie maîtresse de la structure du mur.
Les écluses peu exposées aux tempêtes présentent des ouvertures sur toute leur hauteur, les bouchots, simplement fermés par une grille en branches de tamaris montées sur des traverses. Celle-ci a été photographiée en 1981 dans l’Ile d’Oléron.

Sur les côtes plus exposées on ne peut utiliser cette technique. Il faut protéger la grille contre l’action de la mer. Le passage, appelé claie à Rivedoux et Sainte-Marie, da aux Portes et coui (ou coi) à Ars et St-Clément, se présente donc différemment. Le passage était toujours fermé par une grille, nommée claie. Les barreaux étaient montés sur un support en bois, chevillé, réalisé à terre : « J’ai connu mon père remplacer des claies en bois, par des claies en fer, entre 1910 et 1930, nous dit Anthony Guilbeau. Ça faisait des contestations car les claies en bois paraît-il, dépêchaient, perdaient moins de pêche, que les claies en fer. Mais elles sont beaucoup plus faciles pour assécher la pêcherie, car dans les claies en fer on peut enlever le varech, alors que dans une claie en bois c’était pratiquement impossible ».

La partie supérieure de la claie était souvent maintenue par une ou deux pierres, en long. Aujourd’hui la claie se compose de barres de fer d’un centimètre de diamètre environ, passées dans deux traverses de ciment, une haute et une basse, et espacées d’un centimètre.

Le passage et la claie sont des points fragiles, qu’il faut particulièrement protéger. Il faut tout d’abord arrêter le mur d’écluse, formé d’une voûte, par un mur perpendiculaire, le contronne ou éponde. L’arrêt du mur est effectué avec de larges pierres plates que l’on place horizontalement et qu’il faut soigneusement raccorder. A l’écluse de la Fontaine (le Bois), pour éviter la construction de contronnes, on avait mis des buses en ciment, que l’on peut encore voir sur l’estran.

Le passage lui-même doit être monté de telle façon que la grille soit protégée de la lame et des pierres roulantes : claie située sur un mur exposé extérieurement aux tempêtes, ou au contraire sur un mur exposé intérieurement aux tempêtes.

Dans le premier cas, le passage, en coupe, se présente de la façon suivante :

La claie est bloquée intérieurement par une large pierre plate, la pierre de contre. Au Bois, les pierres en travers. S’appellent les palentrages, et à Ste-Marie, les pierres de traverse.

Si la mer est plus dure, on adopte la forme suivante :

Dans ce cas on obtient pratiquement un conduit voûté. A Ars et aux Portes pour assurer une excellente protection, on réalise un véritable tunnel, coui, avec la grille en retrait :

Le second cas se produit lorsque l’on est obligé de mettre un passage placé intérieurement face aux vents dominants, par exemple :

Cette position est très mauvaise, car la claie devient très fragile. En effet on ne peut, tout au plus, placer qu’une seule pierre de protection intérieure, qui brise mal la lame.

Ce type de construction existe donc très rarement, sauf si l’on ne peut construire de vannes sur l’autre partie du mur.

Toutes ces interprétations des règlements, causées par une adaptation au milieu, n’étaient pas sans heurter les commissaires de la marine et les problèmes posés par les claies non règlementaires sont une source de conflits permanents.

Les écluses avec bourgnes

Lors de son inspection à la Tranche (Vendée), Le Masson du Parc remarque que les « écluses ont plusieurs bourgnes comme celles de Ré, en aiant quelques fois jusqu’à trois ou quatre ». Cette remarque est intéressante car, sur l’île, il n’a fait absolument aucune remarque laissant supposer l’existence de bourgnes et de bourgnons.

Comment se présentait ce piège en osier ? Le dernier en place sur la côte de Sainte-Marie a disparu vers 1950. La bourgne, avec son bourgnon, était placée à la botte de l’écluse. On préparait soigneusement son emplacement. Il fallait arrêter le mur par des pierres placées perpendiculairement, les épondes, structure très difficile à réaliser. De plus, le mur devait être prolongé en mer, par un éperon, de chaque côté de l’ouverture, pour protéger le piège. Au niveau de l’ouverture, la section du mur se présentait de la façon suivante :

La bourgne et le bourgnon étaient réalisés à terre. Il fallait bien quatre à cinq jours pour les faire. On constituait d’abord pour la bourgne un cadre de deux mètres de côté, environ, à l’aide de planches d’une trentaine de centimètres de large et de trois centimètres d’épaisseur, chevillées entre elles, surtout pas pointées. Sur chaque côté du carré on plaçait des tiges de châtaignier, les galles ou coutons, de deux mètres de long que l’on achetait chez le tonnelier. On en mettait en général six, par face, que l’on terminait en forme de cercle de soixante centimètres de diamètre, au cul ou à la fuite.

Les galles étaient ensuite ciclées (tressées) avec des branches de tamarin brut, non rognées, beaucoup plus rarement avec de l’osier. Les tamarins étaient, en effet, très souples. On les coupait au ras du pied tous les deux ans, et l’on récupérait les branches qui avaient près de deux mètres de haut pour faire de la vannerie, en général les armatures de paniers.

Le bourgnon, quant à lui, se présente sous la forme d’une nasse de près de 2 m de long qui s’emboîte sur la bourgne. Il était le plus souvent réalisé avec des galles de tamarin, ciclées d’osier. Pour éviter que le poisson ne ressorte, les galles de la première partie se prolongent dans la seconde : le poisson passe facilement pour entrer, mais ne peut ressortir.

Le bourgnon se termine par une partie cylindrique, d’une dizaine de centimètres de diamètre, dans laquelle on plaçait un bouchon de sart (varech) maintenu par deux broches de bois, placées perpendiculairement. Une poignée supérieure permettait de le relever.

Lorsqu’il était terminé, on le transportait à pied d’œuvre. « C’était un événement, il fallait que tout le monde s’y mette ». « On ne pouvait pas l’emporter avec des charrettes, elles étaient trop petites. On prenait les chariots comme pour transporter le vin, mais pas les quatre roues, ils étaient trop lourds, les plus petits, ceux avec un avant train qui tournait ».

Sur place on montait la bourgne, puis le bourgnon. L’arrière de ce dernier reposait sur un petit mur de pierre, le chevalet. Une fois emboîté dans sa bouragne, le bourgnon était maintenu sur le chevalet par une mâchoire de fer, et solidarisé avec les deux éperons grâce à une chaîne avec un crochet qui passait dans la poignée, avant de s’accrocher à un anneau du mur.

Le bourgnon présentait l’avantage considérable de pouvoir pêcher même par des marées de faible coefficient lorsqu’il restait un mètre d’eau à l’intérieur de l’écluse. A ce moment-là, nous dit Anthony Guilbeau, « vous n’aviez que la ressource de lever le bourgnon ». On décrochait la chaîne et la mâchoire, puis après avoir retiré les deux broches et le bouchon de sart, on le vidait en le secouant. Soit au rivage, soit sur le mur si l’écluse n’avait pas assez égoutté. Il fallait faire attention à ne pas gaspiller le varech, car il fallait refaire le bouchon pour préparer la pêche du prochain. « Celui qui vient derrière vous, il n’a pas le droit d’avoir le bourgnon débouché ».

Les réparations et l’entretien

La violence de la mer l’hiver enlève, de temps à autre, quelques pierres, risquant de provoquer une brêche importante.

« Quand le temps est calme, nous dit Anthony Guilbeau, il ne se passe rien, ou il ne devrait rien se passer. Mais le jour où il fait mauvais c’est autre chose. Les grandes brêches c’est rare, c’est que l’on n’a pas fait la réparation à temps. L’hiver il y a toujours des brêches, mais des petites, que l’on répare en une ou deux marées. Vous avez quelques pierres qui vont se décoller. Quand on est de bonne volonté, comme ça devrait se faire, vous passez un quart d’heure, ou vingt minutes, tout seul, puisque c’est votre marée. Vous dites, ben tiens, ça on n’aura pas besoin de convoquer qui que ce soit, on fait le travail.

Si on voit quelque chose d’important il faut avertir le chef d’écluse. Il va voir et juge qui il doit convoquer, c’est lui qui est le responsable. Il dira, il y a du travail pour deux, pour la marée de demain, donc je convoque deux gars. Il tient un petit cahier de fournitures de travail. A une autre occasion, quand on lui signalera quelque chose, il dira on prend les deux suivants, jusqu’à ce que la communauté est passée chacun son tour. Si les réparations sont très importantes, c’est la communauté entière, qui décide des réparations.

A l’écluse de Roche-Nue (Sainte-Marie), vue de l’extérieur, l’ouverture formant voûte est encadrée par des pierres de protection ; la claie, plus résistante, est chevillée.

Toutes les écluses qui sont tombées, l’ont été par des brêches devenues trop importantes. Alors il y en a qui ne veulent plus s’embêter, on ne se retrouve plus assez et l’écluse est abandonnée ».

Outre les réparations, les écluses exigeaient un entretien constant, indispensable à une pêche fructueuse. Certaines opérations encore connues ne sont plus exécutées, d’autres ont disparu. Plusieurs textes, au XVIII’ siècle, mentionnent que les détenteurs doivent essarter (couper le varech) et aussi dégoupiller (défaire certaines banches, ou enlever les amas de pierres gênant la pêche). Cette pratique rejoint ce que l’on faisait fréquemment sur l’île d’Oléron, au siècle dernier. Dans de nombreuses écluses, vers le mois de septembre on faisait d’ôneu (faisait du neuf). C’est-à-dire que l’on débanchait, en haut, à l’intérieur de l’écluse, puis l’on érigeait des tas de pierres avec la banche retirée. Cette opération attirait le poisson, notamment les mulets.

Nous n’avons pas trouvé mention de telles opérations sur Ré, mais il est certain que le volume de pierres extrait de la côte pour la construction (maisons, hangars mais aussi murs de jardins), ne pouvait que rafraîchir les lits de banches et attirer le poisson. Nos ancêtres, bien conscients de ce phénomène, choisissaient certainement des emplacements situés à l’intérieur de leurs écluses avant de débancher pour une construction.

Aujourd’hui l’évolution des matériaux de construction, une meilleure connaissance des conséquences de l’utilisation de pierres contenant du sel, toujours humides, mais surtout un niveau de vie bien supérieur ont supprimé complètement l’extraction de la pierre de côte. La banche n’est donc plus renouvelée et ses pores se trouvent, peu à peu, colmatés.

Le mur, lui-même, nécessitait également un entretien qui, tout en étant moins fréquent, paraît indispensable. Tous les quinze, vingt ans, peut-être plus suivant l’état’ du terrain, la force conjuguée de la mer et des vents avait fait travailler le mur et sa crête n’était plus parfaitement horizontale, présentant de nombreuses tires par où le poisson s’échappait. Pour rendre de nouveau l’écluse pêchante il fallait refaire le sommet du mur sur toute sa longueur. Il semble que ce soit cette opération qui ait été réalisée, en 1821, sur l’écluse de Gros-Jonc (Le Bois), comme le mentionne Offret dans son rapport « ayant déjà été rehaussée d’environ 6 à 7 pouces dans toute la longueur du fond de son mur circulaire ».

Malheureusement cette opération, très technique, n’était généralement pas mentionnée dans les rapports et il nous est difficile de savoir si on y procédait fréquemment et pour toutes les écluses. En 1982, plusieurs personnes la connaissent et M. Rault nous a indiqué que l’écluse de Grand-Grignon (Ars) avait été abandonnée, il y a quelques années, car elle n’était plus pêchante et la communauté avait refusé de refaire la crête du mur.

Le temps de la construction

La période de construction, ou d’importantes réparations, va de la mi-mars, fin des labours d’hiver, à la mi-juin, début des travaux d’été.

Il semble qu’il n’y ait pas eu de grandes époques de construction. En période de crise économique on bâtissait peut-être un peu plus mais les différents documents que nous avons compulsés permettent de constater une lente progression du nombre d’écluses jusqu’au début du XX* siècle, contrecarrée par une législation très mouvante.

En 1945, suite à de violentes gelées en mai qui avaient détruit toute la vigne, sept à huit écluses ont été réédifiées sur Ré. Ces reconstructions, bien présentes dans les esprits, permettent d’avoir une bonne idée de la durée du travail :

– La Belle-Vanne a demandé trois mois, à toutes les marées, avec une équipe de dix personnes parfois renforcées à vingt.

– le Grand-Nouron, 9 mois, avec une vingtaine de personnes.

– La Fontaine, deux ans, de 1813 à 1815. Mais dans ce dernier cas il semble que l’on ait privilégié les travaux des champs au détriment de la construction de la pêcherie.

La propriété des murs

Les chiffres permettent de vérifier qu’au milieu du XIXe siècle, la plus grande partie de la population vivant des écluses se compose de gens relativement pauvres, essentiellement sauniers et cultivateurs, ce que confirme une correspondance du maire d’Ars « Il existe sur le territoire de ma commune 25 écluses possédées par plus de la moitié des habitants, généralement les plus pauvres. Elles servent à l’alimentation de mes administrés qui, sans elles, seraient presque toujours privés de poissons ».

Les divers documents que nous avons pu exploiter montrent, que sur l’île de Ré, il en a toujours été de même. Les transferts de parts à la population aisée (notaires, commerçants, propriétaires importants…) apparaissent exceptionnels et marginaux. Une des explications qui peut être avancée est la nécessité d’un entretien constant, qui revient très cher s’il est effectué par des journalistes payés, et qu’il faut mettre en balance avec le volume de la pêche réalisée.

État des écluses autorisées pour le quartier de l’île de Ré, en 1855

Les Portes :

30 mentions de cultivateurs (85,7 %)

2 de meuniers (5,5 %)

1 de marin

Ars :

407 mentions de cultivateurs (85,5 %) 12 de meuniers (2,5 %)

7 de charpentiers et de propriétaires

5 de forgerons et de maçons

4 de tailleurs et de cordonniers

3 de marins

2 de tonneliers, de commerçants, de voituriers et de chirurgiens.

1 de tailleur de pierre, de menuisier, d’entrepreneur, de peintre, de barbier, de cantonnier, d’élève prêtre, de bouilleur, de médecin de chevaux, de graisseur, de charcutier, de négociant, de marchand et une sans profession.

Loix :

63 mentions de cultivateur (74,1 %)

4 de meunier et de maçon (4,7 %)

2 de forgeron, de tailleur, d’aubergiste et de cordonnier.

1 de tonnelier, de menuisier, de marchand, de contre-maître d’usine, de maître d’usine et de journalier.

Le Bois :

32 mentions de cultivateur (100 %).

Ste-Marie :

404 mentions de cultivateur (98,5 %)

2 d’arpenteur

1 de propriétaire, de meunier, de marin et de négociant.

La transmission d’une part d’écluse

La part d’écluse correspondait à un bien physique soumis à des contraintes (cens, entretien…) mais aussi objet de rapport. En tant que tel, elle pouvait donc subir des mutations, soit entre vifs (échanges et ventes), soit après un décès.

Lorsque l’écluse se construit, la pêcherie est divisée en un nombre de parts correspondant à une rotation des jours de pêche et à un certain entretien des murs. Sauf exception, les différentes parts sont absolument identiques. Ce nombre de parts est fixe. Il n’augmentera jamais, tout au plus pourra-t-il diminuer légèrement.

Pour les transmissions après décès, le droit d’aînesse n’existant pas, la part est divisée entre tous les enfants du détenteur, garçons et filles. En réalité, certains se désistent, prétextant « y ai trop de travail. Il est vrai que c’est un crève-sot, excusez, mais se lever parfois à minuit, une heure, comme à cette saison, à la Saint-Jean, qu’au l’écoule (assèche) tout le temps ; ben qu’on arrive vers deux heures du matin, faut s’lever, ben non, moi je vous dis que le lendemain j’étais un bonhomme pour aller vider ma barrique ».

En fait, deux cas sont possibles dans la transmission de la part : soit on divise la part entre le nombre d’enfants intéressés, soit les enfants iront mareyer, à tour de rôle, chacun pendant une année entière. Les deux possibilités présentent, à la fois, des avantages et des inconvénients.

Dans le premier cas, le plus fréquent, les transmissions successives vont diviser la part en une fraction de plus en plus faible. Anthony Guilbeau, se souvient qu’à Chauveau, un des détenteurs (vers 1900), « c’était des dix, et il s’est trouvé qu’il avait la douzième partie d’un dix, ça faisait tous les 120 jours ». Trois jours de pêche par an ! Mais si ce pêcheur gardait sa part c’est que Chauveau était une écluse très pêchante.

La seconde clé de répartition conduit également à des partages curieux. A l’écluse de La Fontaine (Le Bois), certains avaient une part tous les cinq, voire sept ou dix ans. Ce type de partage ne posait pas de problème au niveau de la pêche, mais au niveau des réparations. Un détenteur pouvait ne pas réparer une brèche et attendre le changement de part.

Le choix du nom

En 1785, le sénéchal d’Ars autorisa la construction d’une nouvelle écluse et « pour la distinguer… de tous autres nous ordonnons qu’elle soit nommée l’Ecluse de la Rivière », nom sous lequel elle sera inscrite sur le Censif des Seigneurs. Il n’en est pas de même aux XV’ et XVI’ siècles. Les écluses portent alors le nom de leur créateur ou de leur propriétaire principal : La Brisère (Ste-Marie) de Brizard – L’écluse Camus (La Couarde) (1472) – Le patronyme restant parfois attaché à l’écluse jusqu’à aujourd’hui.

Plus rares sont les écluses désignées par un prénom : Jouanne (ou Joanne) (Les Portes) de Jéhanne – La Joséphine (St-Martin) en souvenir de l’impératrice Joséphine. Beaucoup ont hérité du nom de lieu le plus voisin : La Prée, La Grande Vallée, l’écluse du Puray, Chauveau (Rivedoux) – Pierrilleau, Port Notre-Dame, La Chavêche, La Sallée, Saint-Sauveur (Sainte-Marie).

Un grand nombre d’écluses tirent leur nom du relief ou de la nature de l’estran sur lequel elles étaient établies : La Belle Vanne (Ste-Marie), La Petite Vanne (Pointe des Baleines) ; de vanne : dépression longitudinale en communication avec la mer à marée basse.

La Basse Benais (Benoît) (Ste-Marie), La Basse Ronde (Le Gillieux) ; de basse : petite dépression fermée où séjourne l’eau de mer, à marée basse.

Grand Nouron et Petit Nouron (Ars) ; de nour : rocher isolé submersible à marée haute.

La Grande Pierre, La Banche (Le Gillieux et Ste-Marie), Roche Nue (Roche Neuve) (Ste-Marie), Le Creux, Le Port (Ars), Les Pertuis (La Noue).

Le nom est parfois un qualificatif employé, soit dans son sens ordinaire : La Courageuse (Ste-Marie) une écluse située très en avant en mer et difficile à tenir, soit par raillerie : Malmenée, Maufaitte (St-Clément), La Non Prenante (Ste-Marie), La Petite Courageuse (Les Portes) établie près du rivage et qui avait demandé peu de peine, Foirouse (Foireuse) (Ars et Loix).

Comme sur bien des clichés du début du siècle, la scène est posée devant le photographe. Pourtant, cette image donne sans doute une impression assez juste de l’ambiance et du travail dans l’écluse : on distingue nettement la façon de tenir le treilla et en arrière plan le foucia.

L’ exploitation de l’écluse

Le tour de marée

Lorsque l’écluse est construite, l’équipe fixe les jours de marée, pour chacun, soit oralement après tirage au sort, soit par écrit dans un acte de partage. Le tour de pêche est décidé, généralement, une fois pour toutes, ou plus rarement, comme pour l’écluse de Gros-Jonc, refait tous les ans à date fixe. Suivant les paroisses, mais aussi suivant les époques, le nombre de marées dévolues en même temps à une personne est différent, de même que le nombre de détenteurs mareyant ensemble.

Au XXe siècle, à Sainte-Marie, on mareye deux marées de suite, celle de jour et celle de nuit. Ce système exclut les équipes de sept personnes. En effet, la rotation des marées serait en phase avec le mois lunaire et chaque détenteur aurait toujours le même type de marées (soit des marées de coefficient très faible, puis des marées de coefficient très fort, soit toujours des marées de coefficient moyen). Une équipe de six personnes paraissant trop faible pour assurer les réparations, elles étaient en général de huit, voire de dix comme la Belle-Vanne.

Au Bois, par contre, un détenteur mareyait une seule marée, soit de nuit, soit de jour. Dans ce cas la constitution d’équipes de sept personnes semble optimale.

Combien de personnes faisaient la pêche, en même temps ? Il est bien difficile de répondre. Certains textes montrent des écluses mareyées par toute la communauté (Les Portes, au XVIIIe siècle), d’autres par un, deux, ou trois détenteurs. En 1983, l’écluse de Mouflet (à la Pointe des Baleines) l’est par trois détenteurs en même temps, par contre toutes les écluses de Sainte-Marie et de La Noue, le sont par une seule personne.

A la Belle-Vanne (Rivedoux) nous dit Albert Guilbon, « nous étions dix, on allait par équipe de deux. On a pêché du poisson, au début, des fois, on y allait avec une charrette. Puis quand on a moins pêché, au bout de deux, trois ans, on a pris chacun un jour ».

Il est vraisemblable que les équipes se sont adaptées au volume de pêche réalisée. Dans une écluse pêchante on pouvait être plusieurs en même temps, par contre, si on pêchait peu il était inutile d’être plus d’une personne.

Les instruments de pêche

Le matériel de jour

Dans les différentes communes de l’île on n’utilise pas exactement les mêmes instruments. Nous décrirons donc chaque engin de pêche en indiquant ses différentes appellations et ses lieux d’utilisation. Ce matériel peut être classé en engin de pêche (arme ou filet), et en engin de transport.

Dans la première catégorie nous trouvons le foucia ou foucion (fonceuille à St-Denis d’ Oléron) : il se présente sous la forme d’une lame plate, non tranchante, emmanchée à un bout et terminée à l’autre par un crochet. A l’origine il s’agit vraisemblablement d’une vieille faucille, que l’on a redressée et réutilisée pour la pêche. On fait de même pour gratter les palourdes. Le foucia ne comporte qu’une petite poignée de 10 cm de long environ, le reste de l’instrument est entièrement en fer. Pour pouvoir être utilisé efficacement, il doit être à la main, c’est-à-dire permettre de frapper, sans effort et sans contorsion, un poisson placé à une trentaine de centimètres devant soi. Trop long, le coude serait anormalement levé, trop court, il faudrait se pencher très en avant. Le pêcheur frappe le poisson, dans l’eau, avec le dos du crochet. Le coup doit juste porter derrière la tête. Trop appuyé, il abîmerait le poisson ; pas assez, ce dernier se sauverait.

– Le sabre de marée : plus long que le foucia, il comprend une lame emmanchée à un bout, presque droite avec un côté tranchant, terminée en pointe. On peut donc, avec cet engin, tuer le poisson en le coupant ou l’attraper en le piquant.

– La pigougne : il s’agit d’une sorte de fouenne. Pour la pêche dans les écluses, on utilise une pigougne avec deux pointes et un manche très long de près de deux mètres, ce qui permet d’attaquer raies ou terres. Pour les soles, les pigougnes ont quatre dents, avec un manche plus court.

– L’épée ou épai : à Ste-Marie et Rivedoux cet instrument remplace le foucia et la pigougne. Il s’agit, en fait, d’un foucia terminé par deux pointes au lieu d’une poignée. Son appellation, que l’on peut rapprocher de espiot sur Olé-ron, dérive vraisemblablement du vieux français espoi (épieu, broche), qui se serait déformé en époi puis épai.

Anthony Guilbeau nous a affirmé qu’il n’avait jamais connu quelqu’un allant à l’écluse, à Sainte-Marie, avec autre chose qu’une épée, un trilla et une gourbeuille.

– Le trilla ou treilla (trioule à Oléron) : il s’agit d’un filet d’un mètre carré environ, muni de deux bras parallèles et indépendants, que l’on tient chacun dans une main. On peut ainsi régler la largeur de l’ouverture du filet à une dimension quelconque et suivre le bord d’un rocher. On l’appelle aussi un cisail. Pour l’écluse de Chauveau (Rivedoux), les treillas étaient beaucoup plus larges et avaient un maillage plus fin pour permettre la capture des alouseaux. Ce dernier point n’est pas une nécessité, pour pêcher des poissons bien plus petits que la maille réglementaire il suffit de placer une pierre dans la poche du filet. Les mailles du fond se rétrécissent alors considérablement.

– La gourbeuille : il s’agit du panier de pêche en osier, que l’on porte sur le dos.

Dans une écluse d’Oléron en 1982, un pêcheur s’apprête à frapper des anguilles de son espiot.
Aujourd’hui encore les gestes anciens se perpétuent dans les treize écluses en état sur l’île de Ré — il y en avait cent quarante au début du siècle. Gourbeuille pendue à l’épaule, treilla tenu à deux mains, un pêcheur traque les poissons prisonniers de l’écluse.

Son appellation provient d’une déformation du mot corbeille. Au Bois et à Loix on l’appelle manoque. En réalité, la manoque est le panier de pêche, en osier, que l’on porte à la main. A Loix on appelle donc ce dernier la manoque main et au Bois plutôt le bouquion.

– Le matériel de nuit

– Le vnette : il s’agit d’une sorte d’épuisette que l’on utilise, surtout au Bois, pour pêcher dans les écluses. A Sainte-Marie on préfère conserver le treilla.

– L’éclairage : de nuit, la pêche dans les écluses nécessite un feu, non pas pour attirer le poisson, mais simplement pour le voir.

Au XIX’ siècle, un fanal avec une bougie remplace les brandons de paille utilisés au XVIII’ siècle. Une vitre protège la flamme et une bougie de réserve permet de pallier à une éventuelle défaillance. Vers 1907-1910 le fanal carbure, utilisant du carbure de calcium, remplace la bougie. Plus performant, il s’impose rapidement et est encore couramment utilisé par les pêcheurs rétais.

L’utilisation de feux, la nuit, sur les rochers, pose des problèmes à l’administration maritime. Pendant les périodes de guerre, notamment de 1940 à 1945, la pêche nocturne est interdite. Mais, même en temps de paix, on se pose, à certaines époques, la question de savoir si ces feux présentent un risque pour les navigateurs : une enquête fait suite au naufrage du Petit Henry qui affirmait avoir pris le feu d’un pêcheur d’écluse pour un phare.

Pour terminer ce paragraphe il nous paraît important de signaler les problèmes posés par la détermination de l’heure de la marée. De nos jours la combinaison d’un annuaire précis, d’une montre ou d’une horloge et de l’habitude de la mer (avec tel vent et tel coefficient la mer coulera ou non), il est difficile de se tromper.

De jour, il nous semble que de tout temps il était facile de repérer l’heure du bas-d ‘eau. Tout le monde sait qu’il avance de trois-quarts d’heure environ, chaque jour. Même sans montre on pouvait faire une estimation correcte.

De nuit la chose est plus délicate. D’après la lune on peut facilement déterminer l’heure de la marée basse. Quelques personnes s’en souviennent encore. Dans notre région le bas-d ‘eau est obtenu lorsque la lune est dans le sud-sud-est.


Les espèces pêchées

Les pêcheries fixes permettent de capturer un nombre restreint d’espèces, celles qui fréquentent les eaux peu profondes.

En 1820, le commissaire Offret écrit à son supérieur, pour répondre à un mémoire du comte d’Hastrel :

« Les écluses de l’Ile de Ré, que l’on peut ranger dans cette dernière catégorie (pêche sans embarcation pour le petit poisson) prennent très souvent des poissons infiniment plus gros que les bateaux pêcheurs, la seule différence qui peut se rencontrer dans la pêche au large et celle à pied, sur la côte, c’est qu’à la première on ne prend guère que des poissons plats et que dans la seconde on prend au contraire… … et plus généralement des poissons ronds, encore faut-il observer que ces derniers sont bien plus prisés que les premiers, étant pêchés sur les roches, d’où il résulte que ce serait faire un plus grand tort aux pêcheurs de profession, aux marins, que l’on permette la pêche exclusive et sans aucune restriction ».

S’il est difficile de porter un jugement sur la qualité respective des poissons pêchés dans les écluses par rapport aux poissons pêchés par des bateaux, on peut remarquer qu’aujourd’hui encore l’opinion du commissaire est partagée par nombre d’insulaires, mais la classification des espèces proposée par Offret demande à être nuancée.

Le fanal à carbure remplace au début du siècle le fanal à bougie utilisé tout au long du XIX’.

Les conditions de pêche et le rapport des écluses

Quel était, en moyenne, le volume de la pêche dans une écluse ? Question bien délicate. Les variations entre les différentes écluses et d’une saison à l’autre rendent bien difficile toute estimation.

Tous nos informateurs partagent l’opinion d’Anthony Guilbeau : « Toutes les écluses hautes, avaient une différence de pêche qui était énorme. Certaines pêchaient constamment, d’autres beaucoup moins fréquemment. Mais même dans une écluse donnée il y en avait qui pêchaient toujours plus que d’autres ».

Chaque pêcherie avait sa réputation établie sur une observation constante mais aussi sur la qualité de la construction. A Sainte-Marie, par exemple, on savait que « Port Notre-Dame » était plutôt une écluse de jour, surtout en avril, quand il faisait beau et qu’il y avait de la rosée aux marées du matin.

« La Chavêche », elle, ne pêchait pas beaucoup, mais c’était toujours du beau poisson. A « Chauveau », par contre, on pêchait beaucoup, mais pas le même poisson que dans les autres écluses : des tacauds, des terres, des alouseaux et des sardines quelquefois. « Y’ avait des pêches formidables, nous raconte Albert Guilbon, je me souviens dans le temps, j’y allais avec un oncle, des fois, on y allait en charrette, avec des caisses où l’on mettait les alouseaux ».

Dans la « Belle-Vanne », toute proche mais plus haute, on pêchait beaucoup, mais d’autres espèces. Plutôt des mulets, des bars et des seiches. Pendant les premières années, aussitôt après la guerre, l’écluse étant juste reconstruite, « on attrapait des quantités formidables de meuilles (mulets), des pleines charrettes, 500 kg au moins ».

Le partage de la pêche

Les actes de partage d’écluses portent généralement des clauses détaillées stipulant les modes de répartition des poissons pêchés.

Il existait deux types principaux d’arrangements :

1) Le fractionnement de la pêche, voire des poissons. Tous les détenteurs allaient faire la marée ensemble. Le poisson était apporté sur le banc de l’écluse, lieu où se faisait le partage, chacun recevant une part proportionnelle à sa fraction de propriété dans la pêcherie. Ce qui n’était possible, et encore non sans difficultés, que pour les écluses de peu d’étendue, divisées en un faible nombre de parts.

2) Le fractionnement du temps de pêche. Chacun des détenteurs avait droit de pêche certaines marées de façon qu’au bout d’un temps donné, tous les propriétaires soient allés à la pêche pendant une fraction de temps proportionnelle à leur fraction »de propriété (cas des écluses d’Ars et de Sainte-Marie…). Il n’y avait donc qu’une partie des détenteurs, parfois un seul, qui tirait profit du rapport de l’écluse à une marée donnée ou à une série de marées déterminées.

En fait, les arrangements étaient extrêmement divers et les conventions, soit propres à une écluse, soit, suivant la coutume locale, identiques pour toutes les écluses d’une paroisse. Différents textes permettent de constater que les communautés de pêcheurs dans les écluses ont essayé de mettre en application des modes de partages des pêches qui soient les plus égalitaires possible. Mais il est très difficile d’appréhender comment les coutumes ont évolué au cours des siècles. Deux témoignages actuels permettent cependant de confirmer la pérennité de l’égalitarisme, mais aussi de mieux comprendre pourquoi, et comment, il s’est modifié au XX’ siècle.

Fernand Carré, au Bois, nous raconte : « Avec mon oncle, durant la guerre 14, nous allions tous deux et on se partageait la pêche. Après la guerre, il m’a dit « dis-donc on se promène tous les deux pour pas grand chose, alors, si tu veux on ira tout seul, mais tous les deux à une marée différente ».

L’exemple de « La Belle Vanne » (Rivedoux) est encore plus frappant. Albert Guilbon avait une part dans l’écluse reconstruite en 1945 « pendant plusieurs années on partageait la pêche. On allait la porter chez le chef d’écluse. C’est lui qui la partageait. Chacun prenait ce qu’il voulait pour manger, le reste était vendu par le chef d’écluse qui partageait ensuite l’argent. Ça a duré longtemps. Quinze ans, peut-être plus. Puis ensuite chacun a pris sa part, parce qu’après on pêchait moins. Parce qu’une écluse qui est neuve, surtout qu’on avait débanché, ça attire le poisson. On faisait alors équipe à deux et l’on partageait la pêche à deux. Puis après on y allait plus qu’un seul et chacun gardait sa pêche ».

L’organisation communautaire de l’équipe est donc liée directement au volume de pêche réalisée. Aujourd’hui les écluses pêchant moins, chaque détenteur garde sa pêche.

Pour qui sait utiliser la treilla, la pêche à l’écluse peut être fructueuse et apporter, aujourd’hui encore, un complément de ressource non négligeable à la population côtière : témoins les belles prises réalisées par ce pêcheur.

 

SOURCES : Procès-verbaux des visites de Le Masson du Parc, Archives Nationales, Marines, C5-18 à C5-26 – Cecil Jones, Wall in the sea, the goradau of Menai, in Nautical Archeology – Volume 12, numéro 1 – February 1983, p. 28-40 – Bernier Gildas, les pêcheries bretonnes dans les documents anciens dans les dossiers du centre régional archéologique d’Alet, numéro 10, 1982, p. 65-72 – Bou-. card Jacques Construction d’une écluse d poissons, dans Cahiers de la Mémoire, numéro 7, Printemps 1982, et La pêche à l’écluse sur l’île de Ré, Rupella, 1983 (sous presse) – Tardy Pierre, Les écluses, dans Bulletin des Amis de l’île de Ré, n° 19, Février 1964, p. 22-30 et numéro 20, Juin 1964, p. 28-40. Enquêtes : MM. Rault, Fernand Carré, Délice Héraudeau, Raphaël Bonnin, Raoul Pelle-tier, Albert Guilbon, Anthony Guilbeau, Roger Sourisseau, Honoré Berthelot.