L’Aventure entre deux Berges

Revue N°254

© Alexis Horellou

De Georges Simenon, illustré par Alexis Horellou – Pour découvrir la France des rivières et canaux, Simenon embarque avec sa femme Tigy, sa fidèle servante Boule et leur chien Olaf, sur le Ginette, un canot de 4,50 mètres de long équipé d’une motogodille de 3 chevaux. Le matériel de camping et la machine à écrire suivent, en remorque, dans un canoë bâché. Ce texte est extrait d’un article de 1931 intitulé « Une France inconnue » et intégré dans le recueil Simenon en bateau récemment publié au Livre de poche.

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie.

Aucun canal, aucune rivière ne peut nous ramener vers le centre de la France et vers Paris. Avec un bateau plus grand, plus marin, il serait possible de poursuivre notre route par mer jusqu’à Nantes ou Le Havre.

Notre plan est différent. Et le Ginette, flanqué de son canoë, est installé sur un wagon de chemin de fer. Il nous en coûtera à peu près cinq cents francs pour le faire transporter jusqu’à Montluçon, au pied du Massif central.

C’est un canal-jouet qui nous attend, un pays-jouet avec, tout le long de notre route, le Cher qui est une rivière-jouet.

Comment prendre au sérieux les écluses ? Elles sont si étroites que, pour passer d’un bord à l’autre, on ne se donne pas la peine de les contourner mais qu’on les saute à pieds joints.

Et les bateaux donc, ceux-là qu’on appelle les berrichons ! Leur mettre un moteur serait ridicule. Un cheval risquerait de les tirer d’un seul coup hors de l’eau.

Alors, on attelle des ânes, parfois un mulet qui a l’air trop grand pour ce qu’il traîne.

À chaque village, des oies et des canards encombrent le canal, regardent l’intrus avec curiosité. Passe-t-il trois bateaux par jour ? Pas toujours !

Et il y a encore les ponts ! Des ponts-levis ! Personne n’est préposé à leur manœuvre. Certains se dressent en pleine campagne, sans raison, sans doute pour égayer le paysage et amuser les enfants qui, des journées durant, conduisent les ânes à petits coups de baguette.

Car on doit se suspendre à la chaîne. Le pont se lève. Et, le bateau passé, on court sur le tablier en pente, presque vertical, pour le faire redescendre.

Par endroits, il y a des ponts tous les cinq cents mètres. Sur les berges, des chèvres qui broutent et des vieilles femmes qui tricotent.

Hélas ! il y a aussi les pêcheurs à la ligne. Il y en a partout, dans les rivières et les canaux, dans le Nord et dans le Midi. Il y en a tous les jours de la semaine, à se demander parfois combien de rentiers il existe en France.

© Alexis Horellou

Or, l’eau appartient avant tout au pêcheur à la ligne. Je vous défie de lui faire comprendre le contraire. Dès qu’il vous voit arriver de loin, il vous lance un regard courroucé. Puis il vous adresse des signes impérieux :

– Ralentissez !… Passez au large !…

Seulement, quand il y a un pêcheur tous les cent mètres et que le canal est large de six, c’est difficile. Le bouchon rouge se perd dans les remous. La ligne s’emmêle. Fuyez ! Il n’y a rigoureusement rien d’autre à faire ! Fuyez et évitez de vous retourner !

Frôlez plutôt les petits berrichons. La cuisine s’y fait en plein vent, et la toilette des gosses. Vous recevrez au passage des bouffées de fricot, des relents de l’eau savonneuse dans laquelle bébé barbote.

Des bébés qui, à cinq ans déjà, feront leurs trente kilomètres par jour, derrière l’âne. Je me souviens de l’un, qui pouvait avoir six ans. Le bateau était à l’arrêt. Le gosse astiquait le pont à grand renfort de seaux d’eau puisés dans le canal.

Je m’approche pour le photographier. Il se laisse faire. Et il me dit alors d’une voix grave, avec un geste vers la cabine arrière :

– Maintenant, partez !… Mon petit frère est en train de mourir, là… Il vaut mieux qu’on ne vous voie pas…

L’âne, dans son écurie, au milieu du bateau, passait la tête, inquiet, se demandant pourquoi on ne partait pas alors qu’on n’était pas dimanche.

Et si le petit garçon astiquait, c’était sans doute en prévision de l’enterrement.

On franchit la Loire sur un pont-canal et déjà la vie change. Paris est proche. Les canaux sont sillonnés par les bateaux des grandes compagnies.

L’homme et la femme, à bord, ne sont pas des propriétaires. Ils ne se soucient pas des vitraux aux fenêtres. Ce sont des ouvriers, à tant par mois, plus une prime de vitesse.

Gagner une heure, un jour sur l’horaire, c’est augmenter le budget.

L’été, c’est difficile. Les bateaux sont trop chargés. Les eaux sont basses. Il y a des endroits où deux péniches ne peuvent se croiser, leur déplacement d’eau suffisant à les immobiliser dans la vase.

Et les écluses, jusqu’à Saint-Mammès, l’endroit où l’on retrouve la Seine, sont proches les unes des autres.

Nous jouons de chance – ou de malchance. Quelque part, nous apercevons devant nous quatre ou cinq bateaux tous pareils, tirés par de maigres mulets. Nous avons reconnu des minerais, notre bête noire, parce qu’ils sont les plus lents, les plus gros et qu’ils encombrent toute la largeur du canal.

Je demande à l’éclusier :

– Combien sont-ils ?

– Peu importe ! Vous en avez jusqu’à Saint-Mammès…

– Hein ?…

– Ils se suivent en chapelet. Ils sont peut-être vingt…

– Mais…

– C’est une noce !… Il y avait un mariage, avant-hier, à Saint-Satûre… Alors, ils se sont attendus les uns les autres… Ils sont tous plus ou moins parents… Il paraît que, pendant deux jours, ils ont fait une bombe carabinée…

– Et maintenant…

– Ils sont fatigués… Ils s’en vont à la queue leu leu… Mais le soir, ils trouvent le moyen de remettre ça… Ils s’arrangent pour que le cortège ne soit pas coupé par d’autres bateaux…

Cela nous a valu de marcher trois jours à une cadence de deux kilomètres à l’heure. Des biefs de cinq cents mètres, trop courts pour nous permettre le trématage avant le poteau. Une fois, nous avons failli réussir. Le charretier a dételé son cheval et l’a fait courir jusqu’à l’é-criteau « Limite de trématage ».

Allions-nous discuter ?

Les écluses ont exactement la largeur et la longueur des péni-ches. La même profondeur aussi, à quelques centimètres près. Par conséquent, le bateau qui s’avance doit chasser toute l’eau dont il va prendre la place. Il y a un ou deux mulets pour fournir l’effort nécessaire.

© Alexis Horellou

J’ai vu des minerais, le nez engagé dans le sas, mettre une demi-heure à y pénétrer complètement.

Et nous étions derrière, avec notre canot rapide ! Que dis-je ? J’étais sur les portes ! J’aidais à la manœuvre, pour gagner quelques minutes !

Un matin, néanmoins, nous avons pu nous enfuir. Les charretiers se lèvent à trois heures, pansent leurs chevaux, attellent vers quatre heures, car réglementairement on n’écluse qu’au lever du soleil.

Dans l’obscurité, on voit poindre des lanternes d’écurie sur tous les bateaux. Les chevaux hennissent, frappent le sol du sabot. Puis, c’est l’odeur de café qui s’échappe des cabines, des silhouettes gourdes qui se précisent dans la grisaille, des gens qui se frappent les mains sur les côtes pour se réchauffer.

Quelque part dans une étable, une fille de ferme trait ses vaches et les marinières s’en vont avec leur pot chercher du lait. L’écluse est là, ruisselante. L’éclusier dort. On guette ses fenêtres.

Alerte ! Toutes les têtes se tournent, car une de ces fenêtres vient de s’éclairer. Le premier bateau à passer se pousse déjà vers les portes… Les autres discutent…

– Je te dis que si tu me donnes ta place je te revaudrai ça !… Tu sais bien qu’on est de la revue…

– Pas moyen ! Rapport à ma belle-mère qui nous attend à la Citanguette

L’éclusier a mis longtemps à s’habiller. Le voilà sur son seuil, dévorant un quignon de pain. Un charretier veut commencer la manœuvre.

– Laisse ça tranquille ! Il n’est pas l’heure ! Si on vous laissait faire, tous tant que vous êtes, on serait debout à deux heures du matin…

Et il regarde sa montre, respire avec satisfaction l’air frais du matin. Les vannes tournent… L’engrenage grince… Une corne, dans le lointain, annonce d’autres bateaux qui arrivent et qui tous marcheront jusqu’à la nuit, c’est-à-dire à cette saison, jusqu’à huit heures du soir. À chaque écluse, le charretier avalera un petit vin blanc ou un rhum. À midi, il s’étendra une heure dans l’herbe, près de son cheval.

Mais les moteurs n’arrêteront pas. Et on tournera des vannes et des vannes, des portes et des portes, de quoi occuper tout le monde, l’homme, la femme, les gosses, même les plus jeunes, qui tiendront la barre pendant une manœuvre.

C’est un de ces matins-là que nous nous sommes enfuis, traîtreusement. Nous nous sommes levés avant les charretiers eux-mêmes. Nous avons bu du café froid. Nous nous sommes lavés dans l’eau du canal. Puis, doucement, aux avirons, nous nous sommes faufilés entre les bateaux jusqu’à l’écluse.

Je l’ai fait fonctionner. Il y a eu des grincements. Des voix se sont élevées, des jurons, des protestations. Et j’épiais avec angoisse la fenêtre sombre de l’éclusier. Quand des pas plus lourds se sont approchés, l’éclusée était faite. J’ai mis le moteur en marche. Nous avons foncé droit devant nous.

Tous les minerais de la noce étaient derrière ! Nous venions de gagner trois ou quatre jours.

Et c’était bientôt Saint-Mammès, la Seine, ses convois tirés par des remorqueurs, ses écluses où l’on entasse jusqu’à dix bateaux et où nous disparaissions dans les gouvernails à tel point que nous passions inaperçus et qu’on oubliait de nous demander nos papiers.

© Alexis Horellou


Nous avions vécu près de six mois sur l’eau, vêtus le plus souvent d’un maillot de bain. Nous avions franchi un millier d’écluses dont nous avions tourné la plupart des vannes et des portes.

Nous avions les mains calleuses, les ongles cassés, la peau cuite, les cheveux décolorés. Nous avions vécu près de six mois sur l’eau, vêtus le plus souvent d’un maillot de bain. Nous avions franchi un millier d’écluses dont nous avions tourné la plupart des vannes et des portes.

Un mois plus tard encore, dans nos vêtements de ville, nous avions l’air gauche de paysans endimanchés.

Quelques jours après, nous commandions un autre bateau, à Fécamp, nous courions là-bas chaque semaine pour activer le travail, incapables que nous étions de vivre à terre.

Maintes fois, en traversant un pont de Paris, nous avons aperçu une péniche.

– La Tomate!… Tu te souviens ?… Dans la Saône !… Les gens qui nous ont donné du sucre en poudre pour les fraises…

Mais la Tomate passait sans nous voir. Nous n’étions plus que des piétons !

– Si on allait voir demain où en est notre bateau ?

Sur ce nouveau bateau-là, l’Ostrogoth, taillé pour la mer, nous venons de vivre trois ans, en France, en Belgique, en Hollande, en Allemagne, en Norvège.

Il faut courber la tête pour s’y habituer. Dans les ports du Nord, on doit se relever trois ou quatre fois chaque nuit pour vérifier les amarres à cause des marées.

Certains jours, les casseroles sont arrachées du fourneau d’un seul grand coup de roulis et la vaisselle cassée dans les armoires.

L’hiver, on brisait la glace tous les matins autour de la coque. Les filins étaient roides, gelés et les mains se couvraient d’ampoules à les manier.

Nous y sommes toujours. Et j’espère qu’il y aura longtemps des papiers gris collés aux vitres de mon appartement de Paris.

 

Georges Simenon (1903-1989). Le créateur de Maigret exerça entre 1931 et 1946 son talent de journaliste sur des sujets extrêmement variés. Les articles qui concernent la navigation, maritime ou fluviale, sont souvent inspirés de ses propres expériences sur ses bateaux. Si son écriture simple et directe se fait volontiers pédagogique dans ces pages, on y décèle aussi sa grande habileté à créer des atmosphères fortes sans effet de style. Marins pour rire, marins quand même. Simenon en bateau. Coll. La lettre et la plume, éd. Le Livre de poche, Paris, 2013.

Alexis Horellou est né en 1981. Originaire de Pau, il s’est installé en Mayenne après un détour dans le Sud-0uest de la France et quelques années à Bruxelles. Auteur de BD, illustrateur et peintre, il travaille depuis 2007 en collaboration avec Delphine Le Lay avec qui il a signé plusieurs bandes dessinées, dont Plogoff, publié cette année chez Delcourt. Ils ont aussi créé ensemble une petite structure d’édition baptisée Vanille Goudron.

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