Jack London et le Snark

Revue N°254

Jack London en navigation
L’écrivain à bord du Roamer, son dernier voilier. © Courtesy of the Henry E. Huntington Library, San Marino, Californie

Par Nathalie Couilloud – Son nom claque comme un pavillon au vent. Jack London aurait pu mal tourner s’il n’avait rencontré les livres et décidé d’écrire les aventures qu’il a en grande partie vécues. C’est ce qui fait la saveur de ses fictions. Tout comme le « goût du sel ne s’oublie pas », la sincérité de son œuvre ne s’évente pas. De San Francisco aux mers du Sud, embarquons sur le Snark, dans le sillage de l’écrivain…

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie.

Le 18 février 1906, Jack London écrit à plusieurs rédacteurs en chef de grands magazines pour les informer de son projet de voyage. « Je prends la mer en octobre. Hawaii est le premier port prévu. De là, nous flânerons à travers les mers du Sud, Samoa, la Tasmanie, la Nouvelle-Zélande, l’Australie, la Nouvelle-Guinée. Puis nous remonterons le Japon par les Philippines. Puis la Corée et la Chine et redescente vers l’Inde, la mer Rouge, la Méditerranée, la mer Noire et la Baltique, traversée de l’Atlantique jusqu’à New York et ensuite San Francisco par le cap Horn. […] Je passerai certainement un hiver à Saint-Pétersbourg et il y a des chances que je remonte le Danube de la mer Noire à Vienne, et il n’y a pas de pays européen dans lequel je ne passerai pas un ou plusieurs mois. […] Je ne me presserai pas ; en fait, je compte que le voyage durera au moins sept ans. »

À Martin Johnson, l’un des équipiers qu’il vient de recruter grâce à une petite annonce, il ajoute : « Oh ! si vous avez mauvais caractère, surtout ne venez pas car vous seriez le seul de votre espèce à bord du bateau. […] Je pense que nous allons passer de sacrés bons moments ensemble, à nager, pêcher, aller à l’aventure et faire mille et une choses. »

Ce projet, tellement beau qu’il ressemble à un rêve, tournera au cauchemar à bien des égards. Rêveur, idéaliste, confiant en l’avenir, Jack London est tout cela, et bien plus encore, quand il conçoit à trente ans ce long voyage sur le voilier de ses rêves. Mais cette fameuse croisière ne durera que dix-huit mois et le bateau sera vendu pour une poignée de dollars sans avoir quitté les eaux du Pacifique. London en reviendra épuisé et malade, les finances en berne et passablement désillusionné sur les spécimens de la nature humaine révélés par le huis clos du bateau. Homme d’action, travailleur, entreprenant et peu enclin aux états d’âme, il surmontera cependant ses multiples déceptions, mais l’affaire du Snark, auquel il a consacré cinq ans de sa vie, le marquera profondément.

Un écrivain à succès pour ce qui touche la mer

En 1906, quand il lance la construction du Snark, London est déjà un écrivain reconnu. Son premier recueil de nouvelles, inspirées de la ruée vers l’or dans le Klondike, Le Fils du loup (1900), l’a fait remarquer et lui a valu le titre de « Kipling du froid ». Le reportage dans les bas-fonds de Londres, Le Peuple de l’abîme (1902), suivi du best-seller L’Appel de la forêt (1903), puis le roman maritime Le Loup des mers (1904), Le Jeu du ring (1905) ou ses souvenirs de jeunesse retracés dans Les Pirates de San Francisco (1905), ont tous marqué la presse et le grand public par une inspiration va­riée, placée sous le signe de l’action et de l’aventure tout terrain. L’écrivain prolifique travaille beaucoup et le style vif, dépouillé et efficace de ses nouvelles touche des milliers de lecteurs à travers les plus grands journaux du pays.

Jack London portrait

Enflammé par la lecture de Melville et Stevenson, influencé par le tour du monde de Slocum, London s’offre à trente ans le voilier de ses rêves. Mais il naîtra « sous une mauvaise étoile », comme il l’écrira plus tard. © Courtesy of the Henry E. Huntington Library, San Marino, Californie

London mène ses livres, comme sa vie, tambour battant. À vingt-neuf ans, à peine séparé de Bessie, sa première femme, il a aussitôt épousé à Chicago son ancienne secrétaire, Charmian Kittredge, et revient de sa lune de miel en Jamaïque. Ayant toujours deux projets d’avance, il a acheté fin 1905 le ranch de Glen Ellen, dans la vallée de Sonoma, à une cinquantaine de kilomètres de San Francisco, où il a vu le jour.

Et, maintenant, il s’est donc mis en tête de partir sept ans en mer ! Il sollicite des patrons de magazines une avance de 3 000 dollars sur ses futurs articles en leur expliquant qu’ils ne perdront pas d’argent en misant sur lui puisqu’il est « un écrivain à succès pour ce qui touche la mer ». Une seule revue, Cosmopolitan, se montre sensible à ses arguments ; encore n’avance-t-elle que 2 000 dollars, tout en claironnant dans ses colonnes qu’elle finance le voyage de London. L’effet sera particulièrement contre-productif, les fournisseurs en profitant pour augmenter leurs tarifs sur le chantier de construction du Snark !

Enchaîné à son bureau, où il noircit les pages de son roman préhistorique Avant Adam, London ne peut suivre les travaux et délègue aux chantiers William Cryer Boat Yard et Anderson Boat Yard, à San Francisco, toutes ses responsabilités. S’il a certainement conçu les plans de son voilier – qui n’ont jamais été retrouvés –, il ne regarde pas à la dépense pour le faire construire et satisfaire le rêve d’un enfant pauvre qui ne se refuse plus rien. La coque est rallongée à 45 pieds pour accueillir un cabinet de toilette. Le bateau est équipé d’un puissant moteur de 70 chevaux avec une dynamo et une batterie d’accumulateurs – mais alors, « pourquoi ne pas s’offrir une machine à glace ? » –, un guindeau électrique, un projecteur de pont orientable, un moteur annexe pour les pom-pes… Le seul point qui l’intéresse est que le ketch soit livré le 16 juillet 1906. Il ne va pas être déçu…

Snark en cale à San Francisco

Fin 1906, le Snark en finition au chantier de San Francisco. © Courtesy of the Henry E. Huntington Library, San Marino, Californie

À l’aube du 18 avril 1906, un violent tremblement de terre secoue San Francisco. Dans la ville dévastée où un gigantesque incendie sévit pendant trois jours, on dénombre trois mille morts et près de trois cent mille sans-abri. Les chantiers navals n’ont pas été épargnés et celui de W. Cryer doit déménager à Oakland, de l’autre côté de la baie. Dans ce chaos infernal, London apprend que la coque inachevée du Snark est intacte.

Les conséquences du séisme vont terriblement retarder l’achèvement du yacht. Roscoe Eames, l’oncle de Charmian, qui doit servir de capitaine au Snark, est salarié par London pour suivre les travaux et l’acheminement des matériaux. Les transports sont complètement désorganisés, le coût des matières premières renchérit considérablement et les salaires s’envolent en raison du chantier de reconstruction de la ville qui absorbe toute la main-d’œuvre. À la mi-mai, Jack London croit pourtant encore au départ fixé en octobre. Le Snark ne sera finalement mis à l’eau que le 12 janvier 1907. Excédé par les retards et par le coût astronomique du chantier, London, qui fête ce jour-là ses trente et un ans dans sa maison d’Oakland, n’assiste même pas au lancement. Le Snark lui a coûté 30 000 dollars, alors qu’il estimait sa dépense à 7 000 dollars. « J’ai traité avec cinquante-sept travailleurs syndiqués différents, et cent quinze sociétés distinctes. Et pas un […] n’a fait ou livré quoi que ce soit en temps et en heure, aucun n’étant là quand il le fallait, sauf au moment de remettre sa facture. » London raconte que le bateau commence à souffrir avant même d’avoir navigué et qu’il se délabre plus vite qu’on ne le répare.

Il manque même couler dans la baie. Une nuit, alors que Martin Johnson dort à bord, au mouillage devant le chantier, le Snark est sérieusement endommagé par l’abordage de deux grosses allèges qui ont rompu leurs chaînes et dérivé sur lui. Tandis qu’il est hissé sur des rails de halage pour être réparé au sec, ceux-ci s’écartent et le voilier tombe l’étrave dans la vase. Deux remorqueurs tentent de le sortir de là à marée haute. Les hommes utilisent le guindeau du Snark pour le touer mais l’engrenage rend l’âme, tandis que le moteur, dans une violente se­cousse, descelle ses propres fixations et sort de son berceau… N’importe qui serait devenu fou. London n’en est sans doute pas loin puis-qu’il décide de ne rien réparer et de partir au plus vite.

Enfin, le 21 avril 1907, tout est prêt. L’équipage est à bord et une foule d’amis et de journa­listes se presse sur le quai. Mais au dernier moment, un huissier monte à bord : le bateau est saisi pour dette ! Un shipchandler a cru bon de recouvrer par ce biais une créance impayée de 232 dollars. London sort l’argent de sa poche, mais en ce week-end, l’homme est introuvable ; il faut attendre le 23 avril pour le payer et enfin… partir !

Comme le Grand Nord, la mer révèle les caractères

« Le Snark est né sous une mauvaise étoile », constate, lucide, son propriétaire. Les vingt-sept jours de mer qui suivent ne vont pas le rassurer sur ses qualités nautiques, tout en ne lui laissant aucun doute sur l’incompétence du capitaine Roscoe Eames. Ce yachtsman qui n’était jamais sorti de la baie de San Francisco est débarqué à Honolulu, la première escale dans les îles Hawaii. « Un tire-au-flanc, tempête London, pleurnichard, démorali-sant l’équipage et marin comme je suis danseuse égyp­tienne. […] Je n’ai jamais été autant déçu de ma vie et, alors que je me sépare de lui, Roscoe se plaint de mon mauvais caractère, de mon injustice. »

Le capitaine et le mousse en manœuvre

Le capitaine Roscoe Eames dont London dira qu’il n’a pas fait à bord « le cinquième de ce qu’a fait Charmian », en compagnie d’Herbert Stolz, le mécanicien. © Courtesy of the Henry E. Huntington Library, San Marino, Californie

La mer, comme la nature extrême du Grand Nord, révèle les caractères et c’est une partition sur laquelle London a joué dans nombre de ses œuvres. Son premier récit publié en novembre 1893 dans un quotidien de San Francisco s’intitule « Un typhon sur les côtes du Japon ». Ce texte décrit la marche chaotique d’une goélette dans le gros temps et les manœuvres accomplies par l’équipage. London y fait resurgir un souvenir vécu quelques semaines plus tôt lors de son engagement comme mousse sur le phoquier Sophie Sutherland. Comme un préambule à toute son œuvre future, il y plante le décor d’une nature surpuissante devant laquelle l’homme doit constamment s’adapter pour résister. On peut aussi y voir une métaphore de la lutte des plus démunis pour survivre dans la société industrielle que London, socialiste très engagé, ­condamne souvent dans ses œuvres.

Ayant survécu à des années de misère, il sait de quoi il parle. Il a travaillé dans une usine de conserves avant de piller les huîtres de la baie de San Francisco, puis de pourchasser ses anciens compagnons braconniers. Il a trimé sur le pont de la Sophie Sutherland, puis s’est épuisé douze heures par jour dans une chaufferie. Il a rejoint l’armée des chômeurs galvanisée par le « Général Coxey », où il a découvert les idées socialistes. Il a erré sans un sou en poche à travers les États-Unis et le Canada, avant d’être emprisonné un mois au pénitencier de Niagara Falls pour vagabondage. Il a aussi beaucoup lu et s’est inscrit dans une école secondaire en vue d’entrer à l’université. Projet abandonné pour partir chercher fortune au Klondike, où il n’a pas trouvé d’or, mais d’où il a ramené la matière première et précieuse de ses futures œuvres.

La mer est pour London une véritable école de la vie

La vie, autant que le gros temps en mer, lui a forgé un caractère. Dans La Croisière du «Snark», il explique comment ce qu’il a ressenti à bord de la Sophie Sutherland a profondément ancré en lui le goût de la mer : « Je restai là quarante minutes, seul à la barre, avec la goélette dévalant les vagues et la vie de vingt-deux hommes entre les mains. Une fois, nous nous sommes fait capeler par une énorme déferlante. J’ai vu le coup venir et corrigeai le cap à temps pour éviter que le bateau parte en travers. Après une heure, on vint me relever. J’étais en nage, exténué, mais je l’avais fait ! Avec mes propres mains j’avais accompli ma tâche à la barre, j’avais piloté cent tonnes de bois et d’acier à travers des millions de tonnes de vent et de mer ! » Ce motif est en-core amplifié dans « Chris Farrington : un vrai marin », une nouvelle du recueil Histoires de la mer: cette fois, le jeune marin sauve seul la goélette Sophie Sutherland, toujours aux prises avec ce typhon japonais, qui revient maintes fois dans son œuvre, comme la tempête originelle.

Le capitaine à la proue de son bateau

Le capitaine Warren, qui sera débarqué aux îles Fidji. © Courtesy of the Henry E. Huntington Library, San Marino, Californie

La mer, qui forge les âmes et fortifie les corps, est pour London une véritable école de la vie : « Si l’enfant est jeune donnez-lui un petit bateau stable. Il fera le reste. Inutile de lui enseigner quoi que ce soit. Rapidement il établira tout seul sa voile au tiers et barrera avec un aviron. Puis il commencera à parler quilles, dérives et voudra emporter une couverture pour passer la nuit dans son bateau. N’ayez pas peur pour lui. […] Les maisons surchauffées ont tué plus de jeunes gens que les bateaux, petits ou grands. En revanche, le bateau a davantage contribué à faire de nombre de jeunes des adultes solides et autonomes que le jeu de croquet ou les cours de danse. »

Lorsque Loup Larsen, le capitaine du Fantôme, un chasseur de phoques lui aussi, sauve d’un naufrage le gentleman Humphrey Van Weyden et l’intègre dans son rude équipage, c’est pour le bien de son âme, autant dire pour lui enseigner la vie : « Qui vous les a gagnés ces revenus ? C’est votre père, sans doute. Ce sont les jambes d’un mort qui vous supportent. […] Livré à vous-même, entre deux couchers de soleil, vous seriez incapable de gagner de quoi bouffer pour la journée. » En 1904, quand il rédige Le Loup des mers, London souhaite démonter la théorie du surhomme de Nietz­che et prouver que le plus fort ne gagne pas toujours ; sa foi en l’homme et en la justice sociale est encore intacte. Larsen, dont la brutalité physique n’a d’égale que la dureté morale, meurt à la fin du livre sur son navire échoué. L’aventure, chez London, délivre toujours un message.

« L’océan est loin d’être un endroit de tout repos »

Si les marins de London ne sont pas des enfants de chœur, c’est que « l’océan est loin d’être un endroit de tout repos ». Et l’écrivain d’ajouter : « Sans doute est-ce l’extrême rudesse de la vie qu’on y mène qui rend les gens de mer aussi durs ». L’auteur fortuné, qui joue au plaisancier sur son yacht, est lui aussi confronté à ses hommes. Tandis que le Snark est remis en état à Pearl Harbor, London embauche Andrew A. Rosehill, que Martin Johnson décrit comme un capitaine à l’ancienne : « Le genre dur et entêté. […] Il se croyait à la tête d’un équipage d’indigènes et aurait passé son temps à nous hurler dessus. »

Rosehill est remercié au bout de deux mois. James Langhorne Warren prend le relais à Hawaii pour la traversée de soixante et un jours à destination des Marquises. London apprend que cet homme violent, qui a agressé le cuisinier du bord, est un ancien repris de justice et finira par s’en séparer après lui avoir laissé une chance. Il en conclut qu’il est plus difficile à bord d’un petit bateau « de veiller sur un seul capitaine que sur deux enfants en bas âge ».

Dans sa nouvelle « Deux poings solides » (1910), London « invente » le capitaine Dettmar, dont l’histoire est une copie ­conforme de la vie de Warren. Sauf que celui-ci se débarrasse en mer des propriétaires du yacht sur lequel il est engagé, Boyd et Minnie Duncan, « un vrai couple de francs aventuriers : lui, bien découplé et de large carrure ; elle, petite brune respirant la joie de vivre, fluette et légère (elle pesait à peine cinquante kilos) mais pleine d’un courage, d’une détermination et d’une endurance extraordinaires ». Ces deux-là ressemblent à s’y méprendre à Jack et Charmian London. Le couple est mira­culeusement sauvé et Duncan en profite pour réduire en bouillie Dettmar, avec ses poings solides. Et London en est quitte avec Warren !

Entre Hawaii et les Marquises, London relit Melville, dont Typee l’a tant fait rêver enfant. « Et pas seulement rêver. Je décidai que tôt ou tard, d’une manière ou d’une autre, une fois que j’aurais gagné en force et en âge, j’irais moi aussi dans la vallée de Typee. » Mais là où Melville, désertant la baleinière Dolly en 1843, découvre aux Marquises un accueillant jardin d’Éden, London ne voit que sauvagerie : « Il n’y a que de la jungle autour de nous, rien que de la jungle ». Et si les habitants ne sont plus cannibales, ils sont rongés par des maladies affreuses – éléphantiasis, lèpre, troubles pulmonaires… Encore un rêve d’enfant qui s’enfuit.

Qu’importe ! il reste cinq cents titres dans la bibliothèque du bord et tant de livres à écrire. Chaque matin, en mer – comme à terre – London écrit ses mille mots quotidiens. Fin 1907, il commence à rédiger Martin Eden, qui porte le prénom de son fidèle équipier, Johnson. « Jack London se lève le matin, raconte ce dernier, assure son quart à la barre, prend son petit déjeuner puis s’enferme dans sa cabine pour deux heures pile et écrit. Il hurle de rire chaque fois qu’on lui parle des niaiseries de l’attente de l’inspiration. Il ne croit nullement à l’inspiration. […] Il prétend que c’est un travail et que la seule méthode est de s’y mettre et de le faire. » À quelques exceptions près : Charmian note dans son journal que « le héros, Martin Eden, a dû attendre toute la semaine de déclarer son amour à Ruth, par suite de l’influence du roulis sur l’état physique de l’auteur ».

Jack London sur une pirogue locale de Tahaa

A l’escale de Tahaa en avril 1908, Jack, Charmian et Tehei sur une pirogue locale. © Courtesy of the Henry E. Huntington Library, San Marino, Californie

À l’arrivée à Tahiti, les problèmes financiers sont si graves que les London font un aller-retour à San Francisco sur le vapeur Mariposa pour y mettre de l’ordre. London écrit à son éditeur qu’il a presque fini son nouveau roman : « Il m’était tout simplement impossible de le faire tenir en l’espace de cent mille mots. Je ne pouvais pas régler sa voilure sans chavirer, alors je l’amène très prudemment et tout doucement à sa bouée de mouillage. »

Dans le huis clos du bateau, propice à l’introspection, Jack London rédige sa biographie romancée et décrit le combat d’un jeune homme pauvre pour devenir écrivain. Il en fait une « attaque contre la bourgeoisie » et écorne le rêve américain : la réussite individuelle ne suffit pas à rendre heureux, contrairement au combat socia­liste qui veut le bonheur de tous. Le héros, parvenu au sommet de la gloire, n’a plus rien à attendre de la vie. Embarqué pour les mers du Sud sur un paquebot, lui aussi nommé Mariposa, il se noie en se glissant à la mer par le hublot de sa cabine. On ne peut s’empêcher de lire dans ce suicide la fin prémonitoire de London lui-même.

« Nous ne pouvons plus manœuvrer le Snark tant il y a de fruits à bord. »

Après avoir achevé Martin Eden, London profite pleinement d’une escapade à Bora Bora. « Ainsi, chantant, dansant et pagayant, ces joyeux Polynésiens nous emmènent pêcher. » Le couple London est invité à se joindre à une partie de pêche aux cailloux. Tandis que les pirogues forment un cercle et que les hommes rabattent les poissons en tapant l’eau avec des pierres, les femmes bien alignées attendent dans l’eau, en formant une palissade avec leurs jambes, renforcée par une barrière en palmes tressées. Mais, ce jour-là, exceptionnellement, la pêche ne donne rien ! La déception s’efface devant l’accueil de Tehei et de sa compagne, dont London écrira que nulle part au monde et dans tous les milieux où il a évolué, il n’a « été si bien traité que par ce couple a la peau brune de Tahaa ». Tehei embarque sur le Snark, littéralement submergé de cadeaux, jusqu’aux Samoa : « Nous ne pouvons plus manœuvrer le Snark tant il y a de fruits à bord. […]. Le canot de sauvetage et l’annexe en sont surchargés et leurs tauds craquent sous leur poids. Mais dès que nous atteignons la zone des alizés, le délestage commence. À chaque coup de roulis, le Snark jette par-dessus bord un régime de bananes ou un paquet de noix de coco, ou bien encore un panier de ci­trons. […] Les poulets se sont libérés et courent partout, juchés sur les tauds des embarcations. Ils volettent, caquettent autour de la bôme de trinquette, essayant tant bien que mal de se percher sur le tangon de spinnaker. »

Sur l’île d’Apia, aux Samoa, London se rend sur la tombe de Robert Louis Stevenson, l’un de ses écrivains préférés, dont il avait déjà rencontré le souvenir à Nuku Hiva, aux Marquises, en louant la maison que l’auteur avait occupée lors d’une escale du Casco. « De toutes les histoires que j’aie jamais lues, je place L’Île au trésor de Stevenson au premier plan », écrit en 1899 London à son ami Cloudesley Johns. S’il considère Conrad comme un maître, il affectionne particulièrement Kipling et Stevenson : « Ils créent des choses qui vivent, respirent, agrippent les hommes et font faire aux lampes de lecture des heures supplémentaires. Une bonne atmosphère exige toujours l’effacement de l’artiste, ou, plutôt, l’atmosphère est l’artiste. » Et cette définition convient aussi parfaitement à l’œuvre de London.

Devenir marin pour se libérer des « platitudes quotidiennes »

Après les Samoa, le Snark poursuit sa route vers les Fidji, où le fameux Warren est débarqué. London prend les commandes du ketch jusqu’aux Nouvelles-Hébrides, le temps de comprendre que le métier de na­vigateur ne s’improvise pas. Ainsi, pour corriger l’équation du temps, il tombe « dans un abîme intellectuel sans fond ». Un vrai casse-tête : « Nous sommes en longitude Est, me dis-je, car nous sommes en avant du méridien de Greenwich. Si nous étions en arrière de Greenwich, alors aujourd’hui serait demain, mais si nous sommes en avant de Greenwich, alors hier est demain, mais si hier est aujourd’hui, où est donc passé aujourd’hui ? Demain ? C’est absurde ! » Il parviendra pourtant à maintenir son cap, malgré les facéties du compas auquel il arrive de mentir et du soleil qui ne tient pas ses engagements !

Bateau au mouillage

Le Snark abattu en carène sur une plage de l’île Santa Isabel, aux Salomon. « Nos santés sont si altérées, écrit London, que nous n’avons jamais pu gratter la coque à plus d’un homme à la fois. » © Courtesy of the Henry E. Huntington Library, San Marino, Californie

Ses doutes de navigateur sont transposés dans une nouvelle des Contes des mers du Sud (1911), « La Graine de Mac Coy ». Le trois-mâts Pyrénéen est en proie à une na­vigation hasardeuse à travers l’archipel des Pomotou, d’autant plus risquée que le feu couve dans ses cales : le capitaine cherche une grève où échouer le navire pour tenter d’en sauver la coque. Un pilote local monte à bord à Pitcairn – il descend des naufragés de la Bounty – et guide le bateau, sans avoir recours aux cartes parce qu’il connaît « à fond toute cette poussière d’îles, comme l’habitant d’une ville en connaît les mo­numents, les boulevards et les rues ». L’absence de vent et les forts courants faussent l’estime et dévient sans cesse le Pyrénéen des atolls qu’il cherche à atteindre. La tension monte à bord alors que le feu gagne du terrain au milieu de ces îlots paradisiaques…

En plein Pacifique, London peut mesurer le chemin parcouru depuis ses premiers bords tirés dans la baie de San Francisco à quatorze ans sur un canot à dérive, « la tête bourrée de récits d’anciens voyageurs, de visions d’îles tropicales et de rives lointaines ». En ce temps-là, déjà, il veut se faire marin pour se « libérer de la monotonie et des platitudes quotidiennes ». Et c’est pour sentir souffler sur ses épaules le vent de l’aventure, au lieu de moisir dans sa fa­brique de conserves, qu’il rejoint les cotres de pirates, les bancs d’huîtres et les « hauts-fonds sur lesquels on se battait la nuit jusqu’au marché matinal, le long des quais, où les revendeurs ambulants et les hôteliers descendaient acheter la marée ».

Franck Le Français lui vend pour 300 dollars le sloup Razzle-Dazzle, somme dont il paie 25 dollars comptant, grâce à un prêt de sa nourrice noire. Il rallie alors la flottille des pilleurs d’huîtres qui draguent les bancs privés, avant de rejoindre les gardes-pêche chargés de traquer ces mêmes fraudeurs. Rémunéré au pourcentage sur les amendes infligées, il poursuit les pêcheurs d’huîtres, mais aussi de crevettes ou d’esturgeons, dont les engins font des ravages sur les juvéniles. Ses descriptions précises des méthodes de pêche, des ressources, de la navigation dans la baie de San Francisco, traversée de forts courants et parsemée d’îles, n’excluent pas l’humour et l’aventure. Car il peint aussi la faune interlope, mêlant Chinois, Italiens et Grecs, qui sévit dans la baie, offrant avec ces « pirates » des temps modernes un pendant maritime à la guerre des shérifs et des hors-la-loi qui ont participé à la légende américaine.

Dans Le Cabaret de la dernière chance (1913), il évoque ces années formatrices où les premiers embruns se mêlent aux vapeurs d’alcool. Pour mieux s’intégrer dans le milieu des « rats de quai », il rencontre en effet John Barleycorn (« Jean Grain d’Orge »), la figure allégorique du whisky. La mer et l’alcool entrent en même temps dans ses veines chez Johnny Heinhold, le patron du fameux cabaret, où il fête avec Franck Le Français la vente du Razzle-Dazzle. « Partout où les hommes menaient une existence libre et large, constate London, ils buvaient. Le romanesque et l’aventure semblaient toujours descendre la rue bras dessus, bras dessous avec John Barleycorn. Pour connaître les deux premiers personnages, il me fallait fréquenter le troisième ; sinon, je n’avais qu’à retourner à ma bi­bliothèque gratuite, lire les exploits d’autrui et borner les miens à me garder esclave de la machine à dix cents l’heure. »

On sait quel parti a choisi London… S’il n’a pas emporté d’alcool sur le Snark au départ – Jack ne souhaitant rencontrer John qu’aux escales –, le cuisinier du bord trouvera une douzaine de flacons de liqueur d’angélique et de muscat entre Hawaii et les Marquises. Ces quelques bouteilles sont vite liquidées et c’est « avec une soif vraiment carabinée » que London arrive aux Marqui-ses. Il en repart « avec une cargaison d’absinthe suffisante pour durer jusqu’à Tahiti », où il embarque du whisky écossais et américain. « Dès lors je dis adieu aux intermèdes de tempérance entre les ports. »

À bord du Minota dans les îles Salomon

Aux îles Salomon, le charme lumineux et accueillant de la Polynésie s’évente devant les cimes noires et vénéneuses de l’archipel mélanésien. « Le capitaine Malou avait affermé les sauvages et la sauvagerie, la fièvre et la vie rude, et, tant par les balles des Snider [fusils] que par le fouet des ­contremaîtres, avait fait rendre aux têtes crépues, en holothuries et en bois de santal, en perles, en nacre et écaille, en ivoire végétal, en noix de coco et en coprah, des millions de dollars. » Dans « Les Terriblissimes Îles Salomon » (1910), de vieux briscards blancs se liguent pour jouer un tour à un dandy, « un sensitif aux cordes trop fines, qui vivait d’imagination », et lui faire passer le goût de l’exotisme. Les indigènes des Salomon « sont doués pour la chair humaine d’un joyeux appétit » et possèdent « la manie, non moins invétérée, de collectionner les têtes de leurs semblables », la tête de l’homme blanc constituant dans ce tableau de chasse une cible de choix. Le dandy sera servi… Dans ses nouvelles des mers du Sud, il est beaucoup question de massacres d’indigènes, de trahisons, de vols, de naufrages, de trafic d’opium ou de main-d’œuvre, d’ouragans.

Sans doute est-ce la difficulté de na­viguer avec le Snark dans ces parages encore mal cartographiés qui incite Jack et Charmian à sillonner la région à bord du Minota, un ketch qui ramène une vingtaine d’indigènes dans leur village natal après qu’ils ont fait leur temps dans de lointaines plantations. Chargé de recruter de la main-d’œuvre dans ces îles, le capitaine du navire peine à convaincre les autochtones, car les conditions de travail dans les plantations sont proches de l’esclavage. Tout le monde est lourdement armé à bord et l’atmosphère n’est pas vraiment détendue. Elle le sera encore moins quand le Minota talonnera sur un récif près de Malu. « L’équipage se rue sur les fusils. Ils ne savent que trop ce que signifie être jeté à la côte à Malaita : une main pour le bateau et une main pour tirer sur les indigènes. » Le Minota sera finalement sauvé, mais la réalité a failli, cette fois, dépasser la fiction…

Jack London et Charmian sur Tymeric

En avril 1909, Jack, Charmian et leur serviteur Nakata se font enrôler – respectivement comme comptable, hôtesse et garçon de cabine – sur le Tymeric, un vapeur chargé de charbon destiné à Guayaquil, en Équateur. © Courtesy of the Henry E. Huntington Library, San Marino, Californie

De retour à bord du Snark, la croisière ne s’amuse plus beaucoup non plus. London fait le travail de cinq hommes, sans pouvoir compter sur personne pour contrôler le calcul de ses observations. Il passe aussi beaucoup de temps à soigner ses équipiers atteints de paludisme, de dysenterie, de plaies qui se transforment en ulcères. Wada, le cuisinier, devient fou et quitte le bord à l’île Santa Isabel, tandis que Tehei délire de fièvre pendant des jours. London tire une dernière salve d’humour en écrivant à George Brett le 25 octobre 1908 qu’il envi­sage d’écrire un livre intitulé Autour du monde à bord du navire-hôpital «Snark»

Il ne le dit pas franchement, mais il est épuisé. Souffrant d’une double fistule anale et d’une maladie de peau due au soleil, il laisse son ketch à Guadalcanal et prend le vapeur de Sydney, où il arrive le 15 novembre 1908. C’est après avoir été opéré qu’il décide de mettre un point final à la croisière du Snark. Alors qu’il part se reposer en Tasmanie avec Charmian, le reste de l’équipage retourne chercher le voilier pour le ramener à Sydney. Dès son arrivée, le 5 mars 1909, il est confié à un courtier, qui le vendra 3 000 dollars en septembre 1910.

Un mois plus tard, l’écrivain achète son dernier voilier, le Roamer, un yawl de 35 pieds avec lequel il fera de longues croisières dans la baie de San Francisco. C’est à son bord qu’il rédige, en 1911, une préface pour une réédition du grand classique de Richard Henry Dana Deux années sur le gaillard d’avant (1840). Une fois n’est pas coutume, dans ce texte London se laisse aller à la nostalgie : « Finis les grands clippers, les capitaines implacables et féroces, les équipages de durs à cuire, difficiles à mener mais efficients. Il n’y a plus aujourd’hui que de lourds cargos rampants, des vagabonds de la mer, sales et mal entretenus, de grands paquebots dévorant les flots et d’affreux voiliers à l’aspect sordide. »

Le chant du cygne de la marine à voile

Est-ce Dana qui lui a donné l’idée de na­viguer sur l’un des derniers grands voiliers de commerce ? Toujours est-il qu’en 1912, il embarque avec Charmian sur le Diligo, un quatre-mâts qui transporte du charbon de Baltimore à Seatle. Pendant les cinq mois de ce voyage par le cap Horn, London ne boit pas une goutte d’alcool et conçoit le projet du Cabaret de la dernière chance. L’atmosphère du Horn et la manœuvre du voilier serviront de cadre aux Mutinés de l’«Elseneur» (1914), son dernier grand roman maritime, dont l’action se déroule en 1913. London y met en scène un écrivain blasé qui prend la mer pour redonner un peu de sel à sa vie sur un voilier en acier chargé de charbon. À l’heure où la vapeur s’impose, les voiliers ne recrutent que des marins sans envergure. L’équipage de l’Elseneur est un ramassis de « fous et d’i­diots ». « Des marins d’métier ? […] Y’en a pas ici : c’est d’vulgaires terriens ! Oubliez ça ! N’importe quel cul-terreux ou bouseux vous f’ra un marin, maint’nant ! », s’exclame le second, M. Pike, un ancien des clippers. Les hommes du gaillard d’avant vont s’opposer à ceux de l’arrière, dont le capitaine West qui a le « port d’un roi, sinon d’un empereur », dans un climat de violence et de mutinerie, où l’on ne compte plus les morts. London, dans ce chant du cygne de la grande marine à voiles, semble avoir perdu toute foi en l’homme.

Le Snark, lui, continue à naviguer dans les mers du Sud. Martin Johnson le retrouve en piteux état en 1917 aux Nouvelles-Hébrides. Sans doute reconverti au cabotage entre les îles, il n’a plus de mât de misaine et une énorme timonerie défigure ses lignes. Jack London ne verra pas le cliché qu’il en ramène : à bout d’ambitions, ayant rompu avec le parti socialiste, marqué par les déboires qu’il connaît dans son ranch californien de Glen Ellen, usé par son long compagnonnage avec John Barleycorn, il a brûlé sa vie, ses rêves et sa santé, et s’est éteint en 1916, dans sa quarantième année.

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