par Thibaut Vergoz / Zeppelin-Network – En marge de l’activité des grands thoniers océaniques venus d’Europe, les Seychellois développent leur pêche artisanale. Barques, baleinières et goélettes profitent d’un vaste plateau pour capturer des poissons de fond et une nouvelle flottille de palangriers cible le thon et l’espadon…

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie.

« Mais où est-il ? » Alors que le soleil se lève doucement sur l’île de Mahé, dans l’archipel des Seychelles, Andy Larue fait zigzaguer sa barque entre les îlots qui ferment la rade de Victoria. Soudain, l’un de ses deux jeunes matelots pointe l’index vers la mer. Sous la surface de l’eau, il a aperçu la bouée rouge qui indique la présence d’un « casier », terme désignant ici les nasses à poisson traditionnelles. L’engin repose sur le fond, une vingtaine de mètres plus bas. « Impossible de laisser flotter une bouée à la surface, on me volerait aussitôt mon casier, explique Andy. C’est un gros problème ici… Du coup, on doit garder en tête sa position mais elle n’est pas toujours facile à retrouver. » Surtout quand la houle de la mousson venant du Sud-Est malmène la barque comme aujourd’hui…

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Pêche au casier au large de Mahé. Dix-huit engins ont été mouillés jusqu’à 20 mètres de fond. La bouée de ces casiers est souvent immergée pour éviter les vols,mais du coup ils sont plus difficiles à repérer. © Thibaut Vergoz / Zeppelin-Network

Pour ce pêcheur de quarante-neuf ans, comme pour tous ceux qui pratiquent cette pêche qui n’a quasiment pas évolué depuis des siècles, il n’est pourtant pas question de se compliquer la vie avec un gps ou un autre gadget électronique. Andy se positionne naturellement selon les alignements des caps, des collines et des baies. Sans même s’en rendre compte tant il en a l’habitude, il ne cesse de scruter son environnement. Et il est rare qu’il cherche un casier plus de quelques minutes après avoir foncé droit dessus sur un ou deux milles.

À peine Andy a-t-il coupé les gaz du moteur hors-bord – un Tohatsu de 70 chevaux – que l’un des deux matelots enfile un masque et se jette à l’eau, un grappin à la main pour récupérer le bout et sa bouée. Le casier est hissé à la force des bras à bord du « mini-mahé » de 22 pieds (6,70 mètres). On nomme ainsi aux Seychelles ces barques de moins de 8 mètres qui pêchent à la journée. Désormais construites en fibre de verre, elles ont remplacé les pirogues traditionnelles en bois depuis les années quatre-vingt-dix. Manipuler un casier de près de 2 mètres de long et de 75 kilos à bord d’un tel esquif et dans la houle chaotique de l’océan Indien n’est pas évident. Les deux matelots d’Andy sont à la peine. « Une fois rempli de poisson, le casier est encore plus lourd, précise ce dernier. Je me suis détruit le dos à les relever, alors maintenant, ce sont les jeunes qui s’y collent ! »

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La pêche au casier cible les poissons démersaux, les plus consommés traditionnellement aux Seychelles. Aujourd’hui, on pêche surtout des cordonniers, mais aussi des perroquets, capitaines et bourgeois. © Thibaut Vergoz / Zeppelin-Network

Une poignée de cordonniers frétillent sur pont

Le casier est posé à plat sur la lisse, sa structure en bambou tissé dépassant largement de chaque côté du mini-mahé. Les cordelettes qui maintiennent fermée son ouverture sont sectionnées puis il est basculé sur le pont et son contenu se déverse dans l’embarcation. Une poignée de cordonniers et de perroquets colorés, tout frétillants, sont triés avec délicatesse. Dans la foulée, de nouveaux appâts sont placés dans le casier, qui est ensuite refermé. « Les appâts varient selon les espèces ciblées, explique encore Andy. Pour le cordonnier, on utilise des algues et pour les espèces carnivores, des petites bonites. »

Le casier traditionnel seychellois est surnommé « casier-cœur » en raison de sa forme, creusée à l’emplacement de la goulotte. Cet engin profondément ancré dans la culture locale est fabriqué à l’aide de bambous cueillis puis tressés par les pêcheurs eux-mêmes… Ou plutôt, il l’était car les casiers métalliques tendent désormais à se généraliser. Andy utilise les deux : « Le casier bambou, c’est le “top” pour la pêche. Le goémon s’y accroche et il est mieux intégré à l’environnement. Mais il faut le remplacer une ou deux fois par an et les requins-citrons peuvent l’éventrer pour atteindre le poisson capturé ! Les casiers métalliques sont plus chers, mais durent de cinq à dix ans… Alors le calcul est vite fait, même s’ils sont nettement plus lourds que les casiers bambou. »

Andy fait maintenant rugir le moteur et tape la houle de face en direction d’un endroit plus poissonneux pour mouiller à nouveau son casier. Lui seul sait où il va. Brusquement, il coupe les gaz et demande à ses matelots de larguer l’engin. « Comment je choisis mes zones ? Au hasard », répond-il, en appuyant son propos d’un clin d’œil. Puis il file droit vers le prochain casier, quelque part au large de l’île au Cerf. Il doit en relever dix-sept ce matin…

Le plateau de Mahé, principale zone de pêche

La pêche est l’un des piliers de la culture locale et il suffit d’observer une carte de l’archipel pour le comprendre. La République des Seychelles se compose de cent quinze îles et îlots, éparpillés sur plus d’un millier de kilomètres, d’Est en Ouest. Le tout est peuplé de quatre-vingt-treize mille habitants, dont un quart vit dans la capitale, Victoria, sur l’île de Mahé. Autant dire que les Seychelles se composent surtout d’océan.

L’atout le plus remarquable de cette zone est le plateau de Mahé : 41 000 kilomètres carrés de hauts-fonds coralliens regorgeant de poisson, dont la plus grande partie se situe entre 50 et 65 mètres de profondeur. Un véritable cadeau de la nature, à portée de main. Mahé, Praslin et la Digue constituent les trois principales parties émergées de ce plateau et ce n’est pas un hasard si ce sont aussi les îles les plus peuplées.

Les Seychellois se sont naturellement tournés vers la mer pour subvenir à leurs besoins, en développant une panoplie d’outils adaptés aux hauts-fonds environnants. Les pêcheurs artisans n’ont jamais dû aller plus loin chercher le poisson. Aujourd’hui encore, l’archipel compte mille sept cents pêcheurs, dont une forte majorité d’artisans, et la demande des consommateurs est soutenue : les Seychellois dévorent en moyenne 60 kilos de poisson par an ! Seuls les Japonais, premiers consommateurs mondiaux, les dépassent. Le poisson reste la base protéique de l’alimentation des Seychelles où l’agriculture est quasi absente, les rares terres cultivables étant captées par le tourisme de luxe.

Cependant, la situation évolue rapidement, comme partout. « Ici aussi, la “malbouffe” débarque. Les Seychellois mangent de plus en plus de poulet brésilien et de plats à emporter, avec tous les problèmes d’obésité et de sécurité alimentaire que cela engendre », confirme Virginie Lagarde, chargée de projet à la Fishing Boat Owners Association (FBOA), la principale association de pêcheurs artisans des Seychelles.

Cette Auvergnate a grandi en République centrafricaine et s’est établie à Victoria voici dix ans. Femme de terrain connue de tous les pêcheurs locaux, elle est profondément impliquée dans la défense des intérêts de la pêche artisanale. « Aux Seychelles c’est très particulier, explique-t-elle depuis son bureau situé au beau milieu du port. On ne peut pas parler de communauté de pêcheurs comme dans les autres pays de la région. Ici, ils font simplement partie de la communauté seychelloise. C’est très différent de Madagascar ou de l’île Maurice, où les pêcheurs sont marginalisés et pratiquent ce métier faute de mieux. »

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Dès leur débarquement, les cordonniers sont mis en « paquets » et vendus ainsi sur place au bord de la route. © Thibaut Vergoz / Zeppelin-Network

Le quotidien des pêcheurs seychellois semble, de fait, assez enviable. À la couleur paradisiaque de l’eau et à des conditions climatiques plutôt agréables vient s’ajouter une grande liberté d’action. « Les petits pêcheurs débarquent n’importe où leur poisson à la fin de la journée et le vendent immédiatement sur les plages et les bords de routes, rapporte Keith André, pêcheur et président de la fboa. Les gens passent en voiture, s’arrêtent et repartent avec un mérou, une carangue, ou un lot de maquereaux pour leur dîner. » La population seychelloise bénéficie ainsi d’un poisson ultrafrais et il n’y a pas de gâchis. Mais cette réalité n’en est pas moins un véritable casse-tête pour administrer les pêcheries : comment gérer les stocks de poisson lorsqu’on ne connaît pas les volumes débarqués par les pêcheurs ? C’est d’autant plus difficile que les mini-mahés, qui se comptent par centaines, ne sont pas les seuls à pratiquer la pêche artisanale sur le plateau de Mahé.

La flottille vieillissante des baleinières et goélettes

Il faut, en effet, y ajouter des dizaines d’embarcations plus grandes, équipées de moteur in-bord, parmi lesquelles quatre-vingt-quatorze baleinières (ou whalers) de 8 à 12 mètres et dix-huit goélettes (ou schooners) qui peuvent atteindre 14 mètres et sont pontées. « Baleinières et goélettes forment une flottille plutôt rustique, fait remarquer Virginie Lagarde. Elles sont magnifiques, colorées, et ont, pour la plupart, plus de trente ans. Et chacune a son histoire… » Les pêcheurs artisans seychellois restent très attachés à leurs bateaux et préfèrent les garder, les rafistoler et les modifier toute leur vie plutôt que d’en faire construire de nouveaux. Cela peut toutefois poser quelques problèmes en matière de sécurité. « Par exemple, reconnaît Keith André, ils n’ont aucun compartiment étanche. Donc, ils coulent s’ils se remplissent d’eau. Ils sont aussi très inconfortables, même si certains patrons commencent à y installer des bannettes. »

Cela ne semble pourtant pas un luxe sur ces bateaux qui partent plus loin que les mini-mahés, tout en restant dans les limites du plateau. Embarquant de la glace pour conserver leurs prises, ils effectuent des marées de trois jours à une semaine avec des équipages de deux à quatre hommes. Ils arment essentiellement à la palangrotte – ligne à main pêchant au fond –, la li­gne de traîne étant pratiquée durant les transits vers d’autres zones de pêche. C’est dans cette mosaïque complexe qu’intervient la Seychelles Fishing Authority (SFA), organisme d’État chargé du suivi et de l’accompagnement des pêcheries. Il a été créé en 1984, après l’indépendance du pays (1976), alors que les eaux locales commençaient à intéresser fortement les thoniers industriels. Il était donc grand temps de mettre en place un encadrement de la zone.

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Teddy devant sa baleinière (whaler) mise à terre à Providence pour être repeinte. Ces bateaux traditionnels, plus grands que les mini-mahés, arment à la palangrotte et font des marées de plusieurs jours dans des conditions de confort et de sécurité minimales. © Thibaut Vergoz / Zeppelin-Network

Dans un premier temps, la SFA déploie sur le territoire un réseau d’enquêteurs chargés de recueillir un maximum de données sur une activité jusque-là diffuse et informelle. Ce suivi quotidien, fondamental, perdure aujourd’hui encore et s’applique à toutes les pêches pratiquées aux Seychelles : les enquêteurs de la SFA « rôdent » partout, dans les minimarchés de bord de route, dans les cales des thoniers industriels qui débarquent le thon destiné à la conserve, ou encore dans le marché central de Victoria… Partout ? Une pêche ne fait, aujourd’hui encore, l’objet d’aucun suivi : celle des plaisanciers. « Placer un enquêteur dans chaque minimarché et sur le pont de chaque bateau professionnel qui débarque, c’est déjà énorme », tempère Philippe Michaud, directeur de la SFA et conseiller spécial auprès du ministère des Finances et de « l’Économie bleue ». Il reconnaît cependant que « les propriétaires de bateaux qui emmènent les touristes faire de la pêche au gros entrent en compétition directe avec la pêche artisanale car ils rapportent le poisson et le vendent. Nous devons nous donner les moyens de contrôler cela », dit-il.

Il reste que l’autre pilier de l’économie des Seychelles est le tourisme, qui fait vivre 30 pour cent de la population active et représente un quart du produit intérieur brut. Et pour pouvoir être pris en photo avec un marlin de 300 kilos, certains sont prêts à débourser des sommes astronomiques.

Des plaisanciers qui alimentent le marché parallèle

On devine que le sujet est sensible, car même Keith André, le pragmatique président de la FBOA, en perd son flegme habituel. « Actuellement les plaisanciers peuvent pêcher ce qu’ils veulent, s’insurge-t-il. Une véritable économie parallèle s’est mise en place et leur prélèvement de poisson est égal, voire supérieur à celui de la pêche artisanale. Et comme ils vendent leur poisson moins cher que les professionnels, beaucoup de gens en achètent ! » Pour étayer ses dires, il se livre à une analyse des statistiques de la SFA. Selon lui, le volume de poisson prélevé en 2015 par la pêche artisanale est de 3 214 tonnes et on estime la consommation de poisson aux Seychelles à 10 000 tonnes. La différence de 6 800 tonnes entre production et consommation ne peut être comblée par les thoniers industriels, qui exportent toute leur pêche, ni par les palangriers semi-industriels, car les Seychellois ne mangent pas les poissons pélagiques pêchés par ces bateaux : ils préfèrent les poissons de fond pêchés sur le plateau. « Aucun poisson n’étant importé aux Seychelles, d’où croyez-vous que viennent les 6 800 tonnes restantes ? » interroge le président de la FBOA.

Cette question prend tout son sens quand on sait que certains stocks de poissons démersaux pêchés traditionnellement par les petits pêcheurs seychellois sur le plateau, ne sont pas dans une forme olympique… À commencer par le fameux bourgeois, sorte de mérou rouge emblématique de la région, particulièrement apprécié. Il est pour tous les pêcheurs la cible prioritaire. Au début des années deux mille, la SFA a donc dû tirer la sonnette d’alarme, car ce poisson était manifestement surexploité. Un constat d’autant plus inquiétant que cette espèce sert d’indicateur pour juger de l’état des stocks de l’ensemble des poissons démersaux du plateau de Mahé… « Il fallait réagir rapidement et faire évoluer les pratiques et mentalités », poursuit Philippe Michaud.

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Au premier plan Félicité, goélette (schooner) de 11,60 mètres armée à la palangrotte. Ce bateau âgé d’une trentaine d’années a subi de nombreuses transformations au cours de sa carrière et sa coque en bois a été stratifiée. Son patron, Jean Dedieu Léonel, est un pêcheur artisan de soixante et un ans. © Thibaut Vergoz / Zeppelin-Network

Diversifier les pêches pour éviter la surexploitation

La SFA a d’abord développé la recherche scientifique sur la dynamique de ces stocks mais elle a aussi décidé de pousser les pêcheurs à se diversifier en exploitant de nouvelles espèces hors du plateau de Mahé : les thonidés et l’espadon. Les Seychellois n’ayant jamais pêché ces poissons pélagiques auparavant, il fallait donc mettre en place une nouvelle filière.

Ce pari va être tenu : au début des années deux mille, une troisième flottille s’insère entre la petite pêche artisanale et la grande pêche industrielle des thoniers-senneurs océaniques venus d’Europe – Mahé est une de leurs bases principales. Bien plus réduite que les autres et dite « semi-industrielle », elle se compose de petits palangriers de 16 à 23 mètres, armés pour cibler les grands pélagiques à la longline, au-delà du plateau continental.

Keith André est aujourd’hui capitaine de l’un de ces navires et se souvient de ses débuts. « Il a d’abord fallu former des équipages et des patrons pêcheurs alors qu’il n’y avait pas d’obligation de diplôme particulier pour faire la pêche artisanale aux Seychelles avant cela. Pour travailler sur ces bateaux semi-industriels, les marins passent désormais par l’école maritime de Victoria et peuvent ensuite aller se perfectionner en France grâce à des bourses d’échange. J’ai pu moi-même aller étudier à Boulogne-sur-Mer. Toutefois, cela ne suffit pas et on est encore obligé de faire appel à une main-d’œuvre étrangère, notamment à des Sri-Lankais qui ont maîtrisé cette technique bien avant nous. » Bien que ces pêcheurs aient parfois des exigences moindres sur la qualité du poisson, Keith André considère que l’emploi de cette main-d’œuvre au profit d’acheteurs seychellois reste préférable à une exploitation des ressources locales par des entreprises complètement étrangères au pays.

La flottille des semi-industriels reste cependant assez modeste, avec seulement onze navires actifs en 2015. Elle passe presque inaperçue au milieu des quarante-neuf thoniers-senneurs océaniques qui exploitent les mêmes zones de pêche, et face aux quatre cent quarante-cinq petites unités de pêche artisanale – dont 70 pour cent de mini-mahés – éparpillées sur les côtes de l’archipel. Ce développement limité des palangriers tient en partie au fait que les Seychellois rechignent encore à changer leurs habitudes alimentaires : près de 90 pour cent des poissons pélagiques qu’ils capturent sont toujours exportés vers l’Europe ou les États-Unis.

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Thon albacore débarqué à Providence par le palangrier semi-industriel Marlu II. © Thibaut Vergoz / Zeppelin-Network

Or, l’exportation de ces poissons s’est heurtée à quelques difficultés. Ainsi, en 2004, des concentrations en mercure supérieures à la limite fixée par la FAO (Organisation des nations unies pour l’agriculture et l’alimentation) pour pouvoir exporter et consommer le poisson ont été mesurées dans des espadons seychellois (plus de 1 ppm). La pêcherie semi-industrielle s’est alors rabattue sur les poissons démersaux grâce à des accords exceptionnels avec la SFA, ce qui n’a fait qu’aggraver la surexploitation du plateau de Mahé, à l’opposé du but initialement recherché. D’autres pê­cheurs se sont également tournés vers le marché juteux des ailerons de requins, dont le commerce n’est toujours pas interdit aux Seychelles – bien qu’il soit devenu marginal en raison d’une forte baisse des prix et de difficultés d’acheminement vers Hong Kong, le principal débouché. Cette crise n’a heureusement pas duré, les seuils de contamination de l’espadon étant redevenus « acceptables », mais elle s’est cependant reproduite en 2013 avec, pour conséquence, une nouvelle interdiction d’exporter l’espadon en Europe.

Une coopération entre l’État et les scientifiques

La SFA a donc commencé à encourager ces petits palangriers à se rééquiper pour cibler plutôt le thon, tout en essayant de comprendre pourquoi l’espadon seychellois concentrait autant de mercure.

« C’est un élément présent naturellement dans l’environnement, car il est dégagé par l’écorce terrestre », explique Nathalie Bodin, écotoxicologue à l’Institut de recherche pour le développement (IRD), dans son bureau situé dans le bâtiment de la SFA, à Victoria. Cette jeune chercheuse française a été affectée aux Seychelles en décembre 2012, alors que la première interdiction d’exportation de l’espadon venait d’être décrétée. « Cet événement, catastrophique sur le moment, a été plutôt bénéfique pour les Seychelles, estime-t-elle avec le recul, car il a suscité des projets de recherche qui se révèlent aujourd’hui très positifs pour le pays. » La SFA lui a immédiatement proposé de travailler sur le mercure afin de mieux cerner le problème et de réfléchir ensemble à des solutions de gestion. « La SFA nous a mis à disposition des moyens humains et matériels et cette collaboration dure toujours », ajoute-t-elle.

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Dora Lespérance, de la SFA, mesure le taux de mercure sur des échantillons prélevés sur des espadons. Le mareyeur qui a acheté ces poissons saura ainsi très vite s’il peut ou non les exporter vers l’Europe. © Thibaut Vergoz / Zeppelin-Network

En analysant des centaines d’échantillons prélevés par les pêcheurs sur des dizaines d’espèces de poissons et dans différents secteurs de la Zone économique exclusive (ZEE) des Seychelles – sur le plateau de Mahé comme au large où l’on pêche les pélagiques –, la jeune scientifique comprend rapidement que le problème du mercure concerne spécifiquement l’espadon. En effet les thons présentent des concentrations beaucoup plus faibles, tout comme les poissons démersaux du plateau, très consommés localement. « C’était déjà une bonne nouvelle, sur deux plans, explique-t-elle. Les Seychellois n’étaient pas en train de s’empoisonner car leurs poissons préférés – bourgeois, vieilles, perroquets… – n’accumulaient pas le mercure. Et il était encore possible de pêcher et d’exporter sans problème les thons, dont les concentrations étaient bien en dessous des seuils tolérés. »

L’espadon, un poisson qui concentre le mercure

Restait le problème de l’espadon. « Il vit et s’alimente une partie du temps près du fond, là où il y a une plus grande concentration de mercure dans l’environnement, et donc dans ses proies, explique Nathalie Bodin. Or, ce mercure n’est jamais éliminé par l’organisme. En conséquence, plus on remonte la chaîne alimentaire vers les prédateurs supérieurs, comme l’espadon, plus la concentration en mercure est forte. Et cette contamination augmente aussi avec l’âge du poisson. Dans un premier temps, on a donc conseillé aux pêcheurs locaux d’adapter leur techni­que de pêche, notam­ment la taille des ha­me­çons, afin de ci­bler des espadons plus petits qu’ils pourraient exporter. »

Pour vérifier que chaque poisson n’est pas trop contaminé, le besoin d’un moyen d’analyse plus efficace et surtout plus rapide se fait alors sentir. Là encore, la collaboration IRD-SFA fonctionne à merveille. Dora Lespérance, chargée de développement à la SFA, parvient à convaincre le gouvernement des Seychelles de faire l’acquisition d’une machine conçue pour ce genre d’analyse. Un investissement important, mais un outil efficace pour les scientifiques comme pour les gestionnaires. Nathalie Bodin peut multiplier les analyses et, de son côté, la sfa peut informer en quelques heures les pêcheurs de la concentration en mercure présente dans le poisson qu’ils viennent tout juste de débarquer. « C’est une aide énorme et gratuite que nous fournit la SFA », se réjouit William Jacob, un jeune mareyeur seychellois dont l’usine flambant neuve est installée à Providence, un petit port de pêche construit non loin de Victoria pour accueillir la flottille de pêche semi-industrielle. « Actuellement nous pouvons à nouveau exporter l’espadon vers l’Europe où nous obtenons les prix les plus élevés, reprend William. Pour ne pas risquer une nouvelle interdiction d’exportation, je fais systématiquement analyser tous mes espadons par la SFA. »

« Si la concentration de mercure est supérieure à la limite autorisée, poursuit William, nous expédions le poisson aux États-Unis. Les Américains sont moins regardants sur le mercure, mais ils achètent à moindre prix. » L’espadon se retrouve ainsi sur les marchés internationaux, identifié puis emballé individuellement dans un sac alimentaire en plastique et placé dans un coffret en polystyrène afin de le préserver durant son transport.

Très attentif à la qualité de ses produits et sensibilisé au problème du mercure, William émet cependant quelques doutes sur la pertinence des seuils officiels. « Bizarrement, ils correspondent à la concentration en mercure des gros espadons qu’on pêche en été, explique-t-il, à un moment où les Européens produisent aussi… C’est donc un très bon moyen de protéger leur marché alors que leurs prix sont nettement plus élevés que les nôtres ! Les Réunionnais, qui pêchent dans le même stock d’espadon que nous, peuvent expédier leur poisson en Europe sans ces contraintes : ils sont français et l’expédition de leur poisson en Métropole n’est pas considérée comme une exportation ! »

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La SFA travaille sur la revalorisation de produits de la pêche sous-exploités, comme l’espadon, peu consommé localement, mais aussi la dorade coryphène, le maquereau, la sardine ou la carangue. Les recettes créoles sont adaptées à ces nouvelles espèces et des fiches sont distribuées à la population pour la réalisation de terrines, de currys ou de brochettes. © Thibaut Vergoz / Zeppelin-Network

Le traumatisme de Minamata

Dans son laboratoire, Nathalie Bodin ne se prononce pas sur les aspects politiques de la question, mais reconnaît que la concentration en mercure des espadons pêchés à la Réunion est probablement aussi élevée que celle des poissons capturés aux Seychelles. « La phobie du mercure, précise-t-elle, est née de la catastrophe de Minamata, au Japon, où une usine pétrochimique en a rejeté de grandes quan­tités dans un cours d’eau entre 1932 à 1966, causant de nombreuses maladies et mal­formations dans la population qui consom­mait les poissons de cette rivière. Mais c’était en eau dou­ce et les concentrations en mercure étaient très fortes. Nos recherches ont montré qu’en milieu marin, le mercure est présent depuis toujours et que le sélénium, que l’on retrouve également à l’état naturel dans les organismes marins, agit comme une défense naturelle, une sorte d’antidote. Dans les conditions actuelles, la consommation de l’espadon pêché aux Seychelles ne présente aucun risque pour la santé. Plusieurs scientifiques demandent d’ailleurs aujourd’hui que soit réévalué le seuil de tolérance au mercure fixé par la FAO, ou qu’il soit mis en rapport avec la concentration en sélénium. Ce serait beaucoup plus pertinent. »

En attendant, plutôt que de brader sur les marchés américains l’espadon dépassant la limite de concentration de mercure, les Seychellois tentent aussi de favoriser la consommation locale. C’est dans cette entreprise que s’est lancée Dora Lespérance. Secondée par ses collègues Rona et Natifa, également passionnées de cuisine, elle s’affaire dans le laboratoire ultramoderne de la sfa à adapter les recettes créoles traditionnelles à ce nouveau produit. Sur la paillasse s’alignent des plats colorés et franchement appétissants : terrines, mini-brochettes, espadon mi-cuit au sésame et au vinaigre balsamique épicé… L’affaire semble bien partie !

« Mais on ne se limite pas à l’espadon, prévient Dora. Nathalie Bodin a montré que certains poissons traditionnellement peu ciblés étaient très riches en acides gras oméga-3, contrairement aux espèces que les Seychellois recherchent et consomment en priorité. C’est par exemple le cas du maquereau, de la dorade coryphène ou de la bonite, qui sont actuellement sous-exploités. Les petits pêcheurs locaux pourraient en pêcher plus avec leurs techniques habituelles et éviter ainsi de surexploiter d’autres espèces… »

L’impact des thoniers-senneurs en question

Sur le plateau de Mahé, Andy Larue poursuit toujours la tournée de ses casiers. Les cordonniers, perroquets, capitaines, commencent à s’accumuler sur le pont du mini-mahé, ainsi qu’un superbe bourgeois. « C’est une bonne journée, mais le poisson est plus rare qu’avant », constate le pêcheur en faisant route vers l’île Sainte-Anne. Et il ajoute : « Je ne pense pas que nous en soyons la cause… » La main sur la poignée de gaz, il observe, pensif, cinq énormes thoniers-senneurs français et espagnols devant le port de Victoria.

Au moment de l’indépendance des Seychelles, en 1976, il n’y avait aucune pêche thonière industrielle dans la ZEE de l’archipel. Quarante ans plus tard, Victoria est l’un des ports thoniers les plus actifs du monde et accueille l’une des plus grandes conserveries de la planète : deux mille quatre cents personnes y travaillent, et un million et demi de boîtes de thon en sortent chaque jour ! « Ça ne s’est pas fait sans casse, grogne Andy. Il a fallu détruire un paquet de récifs et de nurseries de poissons pour adapter le port à l’arrivée de ces engins ! »

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Débarquement du thon congelé d’un thonier-senneur industriel dans le port de Victoria. © Thibaut Vergoz / Zeppelin-Network

Chacun semble ici mener ses affaires dans son coin. « Les thoniers-senneurs partent loin en mer pêcher de grandes quantités de thon – 290 000 tonnes en 2015 – pour la conserve, rappelle le conseiller ministériel Philippe Michaud, tandis que les artisans ciblent des espèces de poissons différentes sur le plateau pour les vendre immédiatement comme poissons frais. Ils n’entrent pas en concurrence directe. On peut même dire que ces activités sont complémentaires, car les petits pêcheurs rachètent les pêches accessoires des thoniers pour en faire leurs appâts. »

C’est en effet de cette façon qu’Andy se procure, via un intermédiaire, les bonites dont il garnit ses casiers. Mais pour l’œil aiguisé de Keith André, la situation est loin d’être aussi simple. « Même s’ils ne pêchent pas sur le plateau, ces grands bateaux ont un impact sur la ressource des petits pêcheurs car ils désorganisent totalement l’écosystème en prélevant de telles quantités de poissons. Les radeaux qu’ils laissent à la dérive pour agréger le thon sont parfois placés sur le plateau et en repartent en emportant les poissons avec eux ! Ils concurrencent, de plus, les pêcheurs semi-industriels qui travaillent hors du plateau. La semaine dernière, nous étions quelques petits palangriers à travailler sur un beau banc de thons dans le Sud-Ouest. Quatre thoniers sont arrivés et nous ont carrément demandé de dégager. Leurs bateaux font 100 mètres de long et les nôtres 20… Ils s’approprient la ressource ! »

Un label pour la petite pêche

« Contrairement aux artisans, ces pêcheurs industriels n’ont pas de lien réel avec la ressource, estime pour sa part Virginie Lagarde, de la FBOA. Lorsqu’il n’y a plus de poisson, ils partent ailleurs. Le petit pêcheur, lui, doit rester sur place et s’adapter. C’est pour cela que les activités des semi-industriels et des senneurs ne sont pas compatibles. Sur le modèle de ce qui se fait en Bretagne, nous avons créé le label Hook and Line Fishermen (Pêche à l’hameçon et à la ligne) qui certifie, à l’export et sur le marché touristique local, que notre poisson est de qualité et pêché de manière durable et responsable. C’est un premier pas vers la reconnaissance internationale de la petite pêche seychelloise, mais il reste encore du travail à accomplir. »

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Sa pêche vendue aussitôt que débarquée, Andy Larue regagne le petit port de Roche Caïman. © Thibaut Vergoz / Zeppelin-Network

Andy Larue achève sa marée. Après avoir trié le poisson à bord de son mini-mahé, il fait un crochet par l’hôtel cinq étoiles de l’île privée de Sainte-Anne, pour y vendre les trois quarts de sa pêche du jour. « C’est un bon client… Les touristes raffolent du poisson frais, il n’y en a jamais assez ! » rigole-t-il. Puis il met le cap sur Roche Caïman, le petit port de Mahé où il débarque habituellement.  « Le principal problème de la petite pêche, c’est le manque de jeunes, dit-il en les observant… Malheureusement mes deux gars ne sont là que pour l’argent. Ils n’ont pas la pêche dans le sang. Nos savoir-faire risquent donc de disparaître avec nous et je ne pense pas pouvoir continuer ce métier bien longtemps, avec mon dos en compote. »

Le mini-mahé arrive à Roche Caïman et, déjà, les clients se précipitent. Andy exhibe le superbe bourgeois rouge orangé pêché dans la matinée, et qu’il s’est bien gardé de montrer aux hôteliers : « Celui-ci est déjà réservé ! », dit-il sans fournir plus d’explication. Sans même avoir quitté le quai, il a déjà vendu la totalité de sa pêche.