La Mer cruelle, de Nicholas Monsarrat

Revue N°303

© Christophe Chabouté

Illustré par Christophe Chabouté – Traduit de l’anglais par Hélène Claireau – Hiver 1940. C’est le premier engagement de l’équipage de la corvette britannique Compass Rose, l’un de ces navires escorteurs qui tentent, tant bien que mal, de protéger les convois traversant l’océan des attaques des sous-marins et des avions allemands. Journaliste dans le civil, pacifiste avant-guerre, l’auteur des pages que l’on va lire s’engagea et servit parmi les hommes de la Royal Navy, dans cette bataille de l’Atlantique où disparurent plus de trois mille bateaux des marines alliées, avec plus de trente mille marins.

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie.

Le signal d’alerte retentit peu avant minuit. Ferraby quitta aussitôt la passerelle où il achevait son quart en compagnie de Baker, et se dirigea vers l’arrière pour retourner à ses grenades. Lui-même venait de donner l’alarme après avoir entendu le bourdonnement de l’avion et aperçu les gerbes de balles traçantes qui signalaient une attaque à tribord du convoi. Il s’attendait donc à l’événement, mais ne put néanmoins réprimer son trouble et son angoisse lorsqu’il vit le Compass Rose brusquement saisi par la fièvre, le tumulte et l’agitation. La nuit était calme. Une lune pâle, alors à son dernier quartier, baignait le pont de sa froide lumière et désignait avec une dangereuse netteté la ligne du convoi profilée sur l’horizon. C’était l’heure parfaite pour un drame qui paraissait maintenant inévitable, et Ferraby, tandis qu’il courait vers l’autre bout du Compass Rose, croyait se précipiter à l’échafaud. Il savait que le premier mot qui sortirait de sa bouche ferait trembler sa voix, il savait qu’en plein jour les autres auraient vu sa figure livide et ses lèvres tressaillantes, il savait que malgré ses mois d’entraînement et l’expérience acquise, rien en lui n’était prêt à affronter ce moment terrible. Or Ferraby, quoi qu’il advînt, devait le regarder en face.

Wainwright, le jeune maître torpilleur, occupait déjà son poste sur la plage arrière. Il dégagea le dispositif de déclenchement des grenades et, dès qu’il eut ouvert la bouche pour annoncer qu’il était prêt, Ferraby comprit que lui aussi était à peine capable de maîtriser ses nerfs. Sa peur, puisque d’autres la partageaient, cessait donc d’être une honteuse faiblesse individuelle et serait plus facile à guérir en compagnie. Cette pensée lui rendit des forces. Il se retourna pour vérifier si les grenadeurs étaient à leur poste et donna l’ordre de tirer ; un prodigieux feu d’artifice l’éblouit par tribord. L’avion qui survolait le centre du convoi était harcelé par les tirs convergents que dirigeaient sur lui tous les bâtiments. Il demeurait invisible, mais son vol rapide était jalonné par la trajectoire lumineuse des balles traçantes qui balayaient la nuit comme un immense éventail déployé au-dessus du convoi. Le vacarme était assourdissant. L’avion vrombissait, des centaines de canons et de mitrailleuses tiraient à toute volée, des sirènes mugissaient pour donner l’alerte. Le centre du convoi, dont les navires s’enfuyaient en désordre, devait être un enfer. Les hommes attendaient à l’arrière du Compass Rose, cherchant à prévoir la direction qu’allait prendre l’appareil après chacun de ses cercles. Sur la plate-forme qui les surplombait, les servants de la mitrailleuse lourde dressaient sur le ciel leurs formes rigides et casquées, guettant l’ordre de tirer, mais celui-ci ne vint jamais, car un autre dénouement se préparait.

© Christophe Chabouté

Le formidable tumulte qui grondait atteignit soudain son point culminant lorsque vers la fin d’une de ses boucles l’avion lâcha deux bombes sur le centre du convoi. L’une tomba dans l’eau, projetant une haute colonne d’écume qui étincela sous la lune, et l’autre toucha le but. Elle frappa, dans un épouvantable écroulement de ferraille, un navire invisible, et ils comprirent bien vite que personne ne le verrait plus jamais, car une deuxième explosion suivit immédiatement, qui illumina le convoi tout entier d’un gigantesque et fulgurant éclair orangé. Le bâtiment dut être désintégré en une seconde. Dans une circonférence d’un demi-mille de diamètre, une grêle monstrueuse de débris s’abattit sur l’eau, puis ils entendirent décroître le vrombissement de l’avion. En s’éloignant, il laissait traîner derrière lui un murmure sourd qui prolongeait l’horreur de cette destruction.

Probable qu’il devait transporter des munitions, dit une voix, rompant dans l’ombre le silence lugubre qui les terrassait tous. Pauvres diables !

Ils ne se sont rendu compte de rien, fit une autre voix. C’est la meilleure façon de mourir.

Imbéciles ! jura Ferraby, incapable de maîtriser son tremblement nerveux. Imbéciles que vous êtes ! Personne ne consent à mourir !…

Sur la passerelle, Ericson avait vu la bombe frapper le navire, la pluie d’étincelles au point de chute et la formidable explosion, mais sa voix, quand il transmit ses ordres, était aussi calme, aussi froide que de coutume. Personne ne soupçonna sa colère et sa douleur à la pensée d’un équipage volatilisé en quelques secondes. Rien à faire, l’avion avait disparu, lourd d’une gloire affreuse. Si quelques hommes avaient survécu, ce qui paraissait inconcevable, le Sorrell, l’escorteur d’arrière, ferait de son mieux pour les sauver. Il aurait pu penser à eux plus longtemps, s’apitoyer plus longuement sur leur mort, si un second coup n’avait pas suivi presque immédiatement. À peine eut-il saisi ses jumelles qu’à trois cents pieds de lui l’un des bâtiments dont le Compass Rose assurait la protection fut soulevé par une explosion et retomba, blessé à mort. Cette fois c’était une torpille. Ericson bondit vers le porte-voix pour donner l’ordre de pousser la vitesse et de commencer les zigzags, songeant à part soi que le projectile les avait manqués de peu. Dans la cabine de l’Asdic, Lockhart, sans attendre les ordres, se mit à l’affût. À l’avant, Morell rassembla de nouveau ses hommes autour de la pièce, qu’il fit charger d’une fusée éclairante. Tallow se cramponna à la barre et cria à ses timoniers de surveiller le secteur. À l’arrière, près de ses grenades, Ferraby frissonna. Son regard plongea dans l’eau sombre, puis se posa sur le navire blessé, qui lui apparut très distinctement. Alors, de toutes ses forces il souhaita être engagé dans une action quelconque qui l’arracherait à lui-même et lui ferait oublier sa peur. Dans les profondeurs du compartiment de la machine, Watts avait, mieux que tout autre, entendu la torpille frapper au but : un grand coup de marteau sur la coque, un long craquement sourd. Quand il reçut l’ordre d’augmenter la vitesse, sa main était déjà sur le volant de manœuvre. Il savait ce qui venait d’arriver et se doutait de ce qui pouvait suivre. Mais mieux valait ignorer ce qui se passait ailleurs. Ceux qui sont encagés sous la ligne de flottaison doivent prendre patience, espérer et garder leur sang-froid. Ericson fit décrire au Compass Rose un large demi-cercle qui l’écarta du convoi, et il se mit à la recherche du sous-marin dans les parages où il avait aperçu le sillage de la torpille.

© Christophe Chabouté

N’ayant rien trouvé, il revint en direction du navire touché. Il gisait hors de la file, comme un canard sauvage qui n’a plus la force de suivre le vol migrateur. Il piquait rapidement, et ses hélices émergeaient déjà. Des clameurs d’épouvante parvenaient jusqu’à eux à travers une lourde odeur de mazout. Sur le bâtiment éclairé par la faible lueur de la lune, des grappes d’hommes, entassées à l’arrière qui pointait vers le ciel, gesticulaient en hurlant, tandis que sous leurs pieds le navire glissait vers son tombeau. Ericson, qui voulait décider de sang-froid, se trouvait en présence d’un dilemme : s’il s’arrêtait pour recueillir les survivants, non seulement le Compass Rose devenait à son tour une cible immobile, mais il perdait toute chance de découvrir le sous-marin ; s’il continuait sa chasse alors que le Sorrell était occupé ailleurs, il abandonnait ces hommes à la mort. Il choisit le compromis le moins risqué : il mettrait une embarcation à la mer avec mission d’en sauver le plus possible, et le Compass Rose s’éloignerait à bâbord pour reprendre sa chasse. Mais il fallait agir promptement. Ferraby, lorsque Ericson l’appela par le porte-voix, fit un effort désespéré pour affermir sa voix :

Ici Ferraby, commandant.

Nous allons mettre une embarcation à la mer, midship. Quel gradé avez-vous sous la main ?

Tonbridge, commandant.

Dites-lui de rassembler quelques hommes, pas plus de quatre, et de nager vers le bâtiment en détresse. Recommandez-lui de se tenir au large tant que celui-ci n’aura pas coulé. Ils sont peut-être en état de mettre eux-mêmes quelques canots à la mer. Sinon qu’il fasse de son mieux. Nous reviendrons le chercher quand j’aurai essayé une dernière fois de repérer le sous-marin.

Bien, commandant.

Aussi vite que vous pourrez. Je ne tiens pas à m’arrêter trop longtemps.

Ferraby se hâta d’agir, avec une énergie qui représentait le meilleur des remèdes capables de guérir sa peur. L’embarcation fut descendue si rapidement que, quand le Compass Rose s’éloigna en l’abandonnant à sa dangereuse mission, le navire torpillé flottait encore, mais à peine, balancé lentement entre le ciel et la mer avant l’engloutissement. Lorsque Tonbridge saisit la barre et se dirigea vers lui, un bruit d’éclatement courut sur l’eau et le vaisseau commença de couler. Frappé d’une terreur religieuse, il le regarda sombrer. Il faisait un effort surhumain pour remplir sa tâche sans trembler. Il venait de connaître l’inquiétude au moment où on l’avait descendu dans l’embarcation, et l’angoisse quand il avait vu le Compass Rose disparaître sur l’immensité d’une mer hostile où le convoi s’effaçait au loin. Mais devant ce navire qui coulait sous ses yeux, à la vue de ces hommes éperdus qui hurlaient en se débattant dans l’eau, en respirant l’âcre odeur du mazout qui le prenait à la gorge, il croyait vivre un cauchemar.

Tous firent ce qu’ils purent. Nageant dans la nuit, guidés par les cris, bouleversés par les gémissements d’épouvante de ceux qui coulaient à pic, ils réussirent à en repêcher quatorze : un mort, un agonisant, huit blessés, et quatre hommes misérablement prostrés. Tonbridge en tenait un quinzième, qui râlait dans un dernier sursaut de terreur et d’épuisement, mais la couche de mazout sur son corps nu rendait toute prise impossible. Il disparut avant qu’on eût pu lui jeter un cordage. Quand il n’y eut plus d’ombres sur la mer, plus de cris d’appel, ils levèrent les avirons et attendirent, abîmés dans le désert de l’Atlantique, seuls parmi les débris du naufrage et les relents empoisonnés. C’est ainsi que le Compass Rose les retrouva.

Nicholas Monsarrat est né en 1910 à Liverpool. Après des études de droit, il devient journaliste et écrivain. C’est un pacifiste de principe mais il s’engage en 1939, d’abord comme ambulancier, puis dans la Royal Navy. Il servira comme officier et commandant à bord de petites corvettes d’escorte à vapeur de la classe Flower, puis d’une frégate anti-sous-marins de la classe River. La Mer cruelle (The cruel Sea), paru en Grande-Bretagne en 1951, a rencontré un grand succès, tout comme son adaptation au cinéma. La traduction française d’Hélène Claireau est publiée par les éditions Phébus.

Christophe Chabouté est un des maîtres de la bande dessinée française contemporaine, dans laquelle il s’illustre par son art du clair-obscur… surtout du côté obscur. Pour notre plus grand bonheur, ce natif d’Alsace excelle à raconter de sombres histoires maritimes : un magnifique Moby Dick en deux volumes, Terre-Neuvas, ou Tout seul, histoire d’un gardien de phare fantasmagorique, en témoignent, parmi les nombreux albums qu’il a dessinés et écrits. Ses aficionados se régalent de l’Artbook où il a réuni voici quelques mois le meilleur de vingt ans de croquis, recherches et dessins personnels.

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