La grande explosion de Halifax

Revue N°292

Explosion Halifax, Guerre 14-18, Port en guerre, Halifax 1917, Halifax blast
L’épave de l’Imo échouée sur la rive nord des Narrows. La marque « Belgian relief » (Secours belge), peinte sur les flancs, devait faire épargner le bateau par les sous-marins allemands. Renfloué, le navire rejoindra 
la flotte baleinière norvégienne après la guerre. © Paul Fearn/Alamy Stock Photo

par Pol Corvez – La ville de Halifax, en Nouvelle-Écosse (Canada), vient de commémorer le centenaire de la plus grande explosion civile d’origine humaine de l’Histoire. Le 6 décembre 1917, à 9 heures 4 minutes, le cargo français Mont-Blanc et le norvégien Imo entraient en collision…

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie.

La Première Guerre mondiale a fait de Halifax un port incontournable et surchargé : à l’extrême Est du continent américain, c’est le grand port maritime le plus proche de l’Europe. Le bassin de Bedford, immense, y offre un havre particulièrement sûr aux navires, facilement défendable du fait des Narrows, le détroit qui le sépare de la haute mer. S’y regroupent en convois les bâtiments qui acheminent troupes, munitions et vivres vers l’Europe. De plus, les navires des pays neutres doivent obligatoirement faire escale à Halifax pour être inspectés. Enfin, de nombreux soldats blessés que l’on rapatrie d’Europe sont soignés dans les hôpitaux militaires de la ville.

En 1917, les sous-marins allemands patrouillent sur les côtes nord-américaines. Pour éviter leurs attaques à l’intérieur du port lui-même, on a installé au Sud du détroit deux filets anti-sous-marins, que l’on remonte chaque soir et descend chaque matin pour bloquer le port ou permettre d’y accéder.

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La position du port de Halifax, 
au plus près de l’Europe, et à la latitude de Bordeaux, explique son importance ; 
le Canada, dominion britannique, est entré 
en guerre en 1914, les États-Unis d’Amérique, le 6 avril 1917.

La coordination des navires faisant escale à Halifax pose des problèmes, car le port se trouve alors sous trois autorités simultanées : celle de la Marine royale britannique – le Canada faisant partie des dominions de la Couronne –, celle de la Marine canadienne, et celle de la Marine américaine. Cela entraîne quelques désaccords en ce qui concerne les règles de stationnement, de navigation ou de signalisation, qui ne sont pas alors rigoureusement codifiées au niveau international : un navire chargé d’explosifs peut-il avoir accès au port ? Doit-il arborer le pavillon rouge « explosifs à bord », au risque de se faire torpiller par les Allemands ? Les navires doivent-ils se croiser dans le détroit sur bâbord ou sur tribord ? Même si la tradition du croisement bâbord/bâbord est généralement respectée, les circonstances – la facilité d’accostage, par exemple – peuvent entraîner des exceptions à cette règle. Chacun tient à son pré carré ou à ses traditions…

Jeudi 6 décembre, 9 heures

Une habitante de Halifax, Helena Duggan, alors âgée de dix ans, a livré des années plus tard (1) ses souvenirs de l’effroyable journée du 6 décembre 1917. Ce récit authentique, à hauteur d’enfant, associé aux histoires de sa mère, Lottie Duggan, donne une vision concrète de l’horreur qui s’est abattue sur les habitants de la ville.

Ce jour-là, vers 9 heures, Lottie Duggan, le petit Kenneth accroché à ses jupes, aperçoit par la fenêtre un cargo en feu dans le port. Elle a allongé son dernier-né, Gordon, sur une chaise, près du fourneau, pour le garder au chaud. Trois de ses filles se tiennent près d’elle, prêtes pour l’école : Irene, l’aînée, Bessie et Lydia. Helena, la cadette, est déjà en classe. La maison se trouve à quelques blocks, sur la colline du quartier de Richmond qui domine le port, et toutes observent le spectacle, fascinées par l’impressionnante colonne de feu qui s’élève du bateau, sur plus de 100 mètres de hauteur.

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Vue de l’explosion à plus 
d’un mille de distance, dans les secondes suivantes. La ligne écumante de l’onde de choc est près d’atteindre le navire au mouillage, qui 
a été identifié comme le patrouilleur Gulnare. © National Library and Archives, Canada

À cette époque, les incendies font partie de la vie courante de Halifax, surtout en hiver, quand une braise échappée des cuisinières suffit à embraser les maisons de bois. À bord des cargos, les incendies sont plus rares, et celui-ci dépasse en intensité tout ce que Lottie a vu. Des milliers de spectateurs – ouvriers, dockers, fonctionnaires, cheminots, soldats et marins – se pressent sur les quais pour contempler le feu. Pour autant, Lottie ne peut s’empêcher de s’inquiéter : elle sait que les flammes, poussées par le vent, peuvent sauter rapidement de maison en maison. La cloche du tout nouveau camion des pompiers signale que ces derniers arrivent sur les lieux, ce qui la rassure.

Soudain, le bateau explose. Lottie ressent un souffle d’une puissance inouïe, la maison qui vole en éclats, un choc à la tête. Puis plus rien.

Helena parvient à quitter son école dans une fumée épaisse, noire et grasse comme de la suie. Elle est choquée mais indemne, mis à part une plaie au front. Les bâtiments en dur de l’école l’ont protégée. La chaleur est intense : la détonation a produit une température de plus de 5 000 degrés à l’épicentre. Partout des corps déchiquetés, décapités ou démembrés. Tout comme la ville, les corps sont recouverts de cette suie qui rend les visages méconnaissables. Partiellement carbonisés, des animaux affolés courent dans tous les sens. « Armageddon », pense Helena. L’Apocalypse.

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Le port et la ville de Halifax dans 
les années 1900. Posté au sommet 
d’un silo du port, l’observateur tourne le dos 
à l’Atlantique, regardant en direction du bassin de Bedford. L’accident de 1917 aura lieu 
à la hauteur où se trouve le trois-mâts, 
à droite de la photo. © Nova Scotia Archives

L’incendie se propage rapidement à la ville tout entière. Helena reconnaît à peine les rues de son quartier. Les maisons se sont envolées ou effondrées sur elles-mêmes, soufflées par la détonation. Les rues sont jonchées de débris : toitures, poutres, morceaux de bois, éclats de verre, poêles encore brûlants, meubles, vêtements… Seuls les poteaux électriques tiennent debout. Quelques fils sont intacts, d’autres font jaillir des étincelles en tombant au sol.

Déjà, des rescapés attellent les quelques chevaux indemnes à des chariots encore utilisables pour convoyer les blessés et les morts. Des explosions font sursauter Helena. Les odeurs d’excrément provenant des cadavres lui donnent des haut-le-cœur. Des blessés geignent, hébétés, appellent au secours ou invoquent Dieu.

Un soldat interdit à Helena de s’avancer plus loin. Celle-ci insiste, lui montrant les décombres de sa maison. Le toit a disparu, les murs se sont effondrés. Sa sœur Irene, un bout de ferraille dans le bras, est suspendue à une poutre fichée dans les gravats. Le soldat parvient à la dégager. Un