Nauporos, un bakdekker sur la Somme

Revue N°297

Navigation Somme, navigation sur canal, Nauporos Somme
Passage de l’écluse de Corbie. 
Les éclusages sont assurés à la demande 
par les agents de l’agence Fluviale et Maritime de la Somme. © Thibaut Vergoz

par Thibaut Vergoz – Depuis deux ans, Guillaume Fatras fait découvrir la Somme et son canal aux passagers de Nauporos, un bakdekker construit en acier riveté dans la province de Groningen aux Pays-Bas voilà très exactement quatre-vingts ans…

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie et d’encadrés supplémentaires.

La silhouette de Nauporos apparaît au loin, glissant sur la rivière. Bientôt, l’élégant bakdekker amorce sa manœuvre d’accostage au quai du port d’Amont, en plein cœur d’Amiens. À la barre, Guillaume Fatras opère un créneau fluide pour venir entre deux bateaux, avant de sortir sur le pont pour passer les aussières. Racé et délicat, Nauporos tranche radicalement avec les lourdes péniches de trente mètres alignées le long du port…

Les jours prochains, nous allons y embarquer pour découvrir les méandres de la Somme et de son canal vers l’amont. Naviguer vers la mer est impossible, la voie d’eau étant interdite vers l’aval depuis plusieurs semaines par des travaux d’arrachage du myriophylle hétérophylle, une plante exotique envahissante. « Il y a quelques semaines, c’est plus en amont que cet entretien avait lieu », nous raconte un couple d’Anglais venus découvrir Nauporos, qui ne manque pas d’attirer les regards. « Depuis dix jours, nous sommes ainsi bloqués à Amiens sur notre péniche, qui nous sert à la fois de maison et pour la balade. » Cela ne semble pas entamer leur bonne humeur : la navigation fluviale, forcément lente, est une excellente école de la patience.

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Guillaume Fatras, armateur 
et capitaine, à la barre de son bakdekker (navire à teugue, dont le pont surélevé à l’avant offre un grand volume intérieur). © Fabrizio Tommasini

L’avitaillement fait, nous voici parés pour l’appareillage. Guillaume met les gaz et nous quittons le quai. Le cinq-cylindres Mercedes OM617 de 88 chevaux niché sous la passerelle ronronne tout en discrétion.

N’importe quel garagiste peut réparer cette mécanique

« C’est le troisième moteur qui équipe ce bateau octogénaire, nous raconte Guillaume. Il a été installé en 1992. Comme le précédent, un BMC de taxi londonien de 55 chevaux, c’est à l’origine une mécanique de voiture. Quant au premier moteur, c’était un bicylindre Lister de seulement 12 chevaux conçu pour les travaux agricoles. » Quand on navigue loin du bord de mer, quel choix plus judicieux qu’une mécanique que n’importe quel garagiste pourra réparer ? « Le gain de puissance depuis le Lister d’origine est appréciable, car il permet de manœuvrer plus facilement les 12 tonnes de Nauporos, précise Guillaume. Cela dit, ça n’en fait pas un bolide pour autant, et de toute façon la vitesse est limitée à 6 kilomètres/heure sur le canal. » À cette allure, le Mercedes ne boit que deux à trois litres de gasoil par heure.

Sur la berge, le chemin de halage a été reconverti en véloroute. Une vieille dame nous dépasse, son panier rempli de courses. Nous comprenons vite que cette croisière sera une agréable parenthèse de tranquillité. Guillaume confirme notre sentiment : « La navigation fluviale est une relation très différente au temps et à l’espace… Le temps s’étend, l’espace évolue. Tu es immobile et tu te laisses porter dans le calme au milieu du paysage. » L’homme est habile avec les mots. La quarantaine élancée et passionnée, Guillaume a découvert la navigation très jeune, avec son père, qui l’emmenait naviguer en baie de Seine sur un Cap Horn en bois moulé qu’il avait construit lui-même. Plus tard, le kayak deviendra son outil favori pour écumer lacs et rivières. Désormais basé à Amiens, Guillaume travaille comme commercial pour un fabricant français de canoës pliants. Et il se passionne toujours pour la Somme, « sa » rivière, et plus largement pour la région, à laquelle il a consacré plusieurs livres. « La Picardie a été rayée de la carte administrative. Quel lien nous reste-t-il ? Dans la Somme, nous prenons de plus en plus conscience que c’est le fleuve qui nous lie », explique-t-il dans l’introduction de son dernier ouvrage, consacré au cours d’eau. Celui-ci est en effet la colonne vertébrale de ce département rural. Six habitants sur dix vivent à moins de trois kilomètres des berges. Depuis le ciel, au milieu des parcelles géométriques des plateaux agricoles du Santerre, son cours indolent dessine de belles courbes nettes et verdoyantes entre les talus de la vallée. C’est ce petit paradis méconnu que Guillaume a décidé de faire découvrir au cours de paisibles croisières de quelques jours avec quatre passagers. « On navigue un peu le matin ; on s’amarre dans un endroit charmant en bord de canal, puis je m’éclipse pour laisser les gens tranquilles à bord jusqu’au lendemain », se réjouit l’Amiénois.

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Guillaume Fatras vérifie son moteur, 
un Mercedes OM617… moteur d’auto à cinq cylindres en ligne très fiable, et sur lequel 
les garagistes les plus éloignés des côtes peuvent intervenir sans problème, contrairement 
aux mécaniques spécifiquement marines. © Thibaut Vergoz

Un élégant bakdekkruiser met kofferdek en achterkajuit

Pour ce faire, il lui fallait néanmoins dénicher le bateau idéal… « J’ai acheté Nauporos en 2016, raconte-t-il. Un vrai coup de foudre ! Cela dit, ce n’était pas gagné, car au départ de cette idée de croisières, j’avais des besoins assez contradictoires. Il me fallait un bateau qui soit habitable et confortable, tout en étant facile à mener seul sur l’étroit canal de la Somme. En outre, et c’est très important, je voulais qu’il soit beau ! » Soit des qualités difficiles à réunir sur les bateaux fluviaux, qui sacrifient souvent l’esthétique à la fonctionnalité.

Guillaume oriente assez vite ses recherches vers l’énorme marché hollandais des navires fluviaux et semi-fluviaux d’occasion. « De fil en aiguille, j’ai fini par découvrir les bakdekkers, grâce notamment à l’association Oude Glorie dont les membres se passionnent pour ces bateaux… qui combinent miraculeusement ce que je recherchais ! » Guillaume découvre là une version hollandaise des gentlemen boats anglais, construite en acier riveté et avec des œuvres vives plus plates, adaptées à un usage mixte de rivières, lacs et zones côtières protégées, soit une configuration paysagère typique des Pays-Bas. « J’ai rapidement sympathisé avec le président de l’association, qui m’a appris que l’un des membres vendait un bakdekkruiser met kofferdek en achterkajuit (traduisez : « un yacht de croisière à teugue, timonerie et cabine arrière »). Renseignements pris, Guillaume comprend immédiatement que Nauporos est le bateau dont il rêvait.

Le bakdekker se distingue par son vaste espace intérieur sous le pont à teugue qui lui donne son nom. Nauporos, qui mesure 12 mètres de long, est en effet étonnamment fonctionnel et spacieux, en plus d’être élégant et fin – une forme dictée par la faible puissance des moteurs de l’époque – quoique plus large environ de 60 centimètres que ses homologues. Sa cabine arrière comporte deux bannettes, tout comme la grande cabine avant qui accueille aussi la cuisine, les sanitaires et un salon. « Le précédent propriétaire, quatrième de l’histoire du bateau, a habillé les emménagements de bois. À vrai dire, on est aujourd’hui assez loin de l’intérieur d’origine, qui devait être très sommaire. C’est après-guerre que les intérieurs ont été refaits pour être plus confortables. De même, la timonerie a été modernisée au cours du temps. »

Mais c’est surtout la beauté du bakdekker qui tape dans l’œil de l’Amiénois. « Il est tellement différent des autres vedettes qu’on rencontre sur les canaux ! À l’époque, on ne produisait que du sur-mesure ; Nauporos, construit dans la province de Groningen en 1938 est donc unique. En fait, je ne pouvais pas trouver meilleur rapport entre taille, habitabilité et manœuvrabilité. »

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Les bakdekkers de l’association Oude Glorie, mouillés à Den Bosch (Bois-le-Duc). © Oude Glorie

L’une des principales voies entre la Manche et Paris

Nous nous échappons doucement de l’agitation urbaine. Jusqu’à Froissy, la navigation se fait dans des sections canalisées du lit de la rivière. Plus loin, il nous faudra suivre un canal latéral, marécages et hauts-fonds ayant toujours rendu le fleuve impraticable à la navigation. Car la Somme, longue de 245 kilomètres, est empruntée depuis l’Antiquité par les navigateurs jusqu’à la ville de Corbie. Longtemps, cette rivière est préférée à la Seine en hiver : aucune glace ne l’obstrue, du fait de ses eaux plus vives. Au Moyen Âge, elle est ainsi l’un des principaux axes de communication entre la Manche et Paris ; Saint-Valery est le troisième port de cette zone littorale après Dieppe et Caen. C’est alors la « route de l’étain », ce métal produit en Grande-Bretagne servant à obtenir le bronze par alliage.

Mais les caprices du régime hydrographique de la Somme et son cours sauvage en amont de Corbie imposent dès le XVIIe siècle de la canaliser puis de la connecter au reste du réseau national de voies navigables, notamment à l’Oise. Ainsi, il devient possible d’acheminer les marchandises jusqu’à Paris par bateau, avec des convois de plus en plus importants. En 1770, les travaux de canalisation du cours de la Somme sont décidés, de Saint-Simon jusqu’à Amiens. Napoléon Bonaparte prend le relais, décrétant que cette canalisation doit être poussée jusqu’à la mer. On décide en outre que ce canal aura une fonction stratégique, justifiée par la protection que peut offrir la vallée de la Somme au Nord de Paris. Pour cela, le canal latéral est construit en rive gauche entre Saint-Simon et Froissy, laissant ainsi en place une barrière de marécages dans lesquels pataugeraient les éventuels envahisseurs venus du Nord et de l’Est. Reste que les travaux prendront un retard considérable, dû notamment aux coûteuses guerres napoléoniennes… Ce n’est qu’en 1835 que les ouvrages sont finalisés sous l’impulsion du duc d’Angoulême.

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Découverte en barque à cornet (avant relevé) des hortillonnages, 
jardins insulaires typiques d’Amiens. © Thibaut Vergoz

Mais déjà nous rencontrons la première écluse de notre croisière, à Lamotte-Brebière. Sur les dix-huit ouvrages de ce type que compte le canal, cette écluse est la toute dernière à avoir été construite, cinquante ans après l’achèvement des autres, en 1870. « Elle a du coup faussé toute la numérotation déjà établie des autres écluses en aval, glisse Guillaume, amusé. C’est également la moins haute, 1,50 mètre contre 4,20 mètres pour celle d’Amiens. L’ouvrage a pour fonction de prévenir les inondations dans les hortillonnages d’Amiens. » Guillaume est intarissable sur ces jardins d’un genre très particulier (CM 157), à l’entrée de la ville, fleurons du tourisme dans les Hauts-de-France. Il a d’ailleurs publié un livre sur le sujet. « Ce sont plus de deux mille parcelles insulaires, d’anciens marais du lit de la Somme, mis en culture et très fertiles. Un dédale de 65 kilomètres de petits canaux… Sans plan, on s’y perd très vite ! Le maraîchage s’y est développé jusqu’à faire vivre au XIXe siècle plus d’un millier de jardiniers. » Aujourd’hui, les hortillonnages d’Amiens ne comptent plus que sept maraîchers professionnels. Les autres parcelles, réparties entre mille trois cents propriétaires, servent au repos des citadins en fin de semaine.

« Avant, les éclusiers devaient tourner des manivelles »

L’éclusier guette l’approche de Nauporos, perché sur le bajoyer (massif en maçonnerie qui forme les côtés de l’écluse). Il y a vingt minutes, Guillaume a passé un coup de téléphone à l’agence Fluviale et Maritime (AFM) afin qu’elle dépêche un technicien pour nous ouvrir l’écluse. L’AFM est l’organisme départemental en charge de la gestion du canal depuis son déclassement. Les « gabarits Freycinet » – péniches normalisées de 38,50 mètres de long pour 5 mètres de large et 250 tonnes de déplacement – ne peuvent plus emprunter le cours d’eau à cause d’une hauteur d’eau trop faible (1,60 mètre contre le 1,80 mètre requis). Le canal de la Somme est donc l’un des rares à ne plus être géré par Voies navigables de France (VNF).

Mais, pour ce qui est de Nauporos, cela passe sans problème… Guillaume freine son erre, entre dans le bassin et accoste le bakdekker au bajoyer bâbord. Puis il passe les aussières à Patrice, l’éclusier, deux mètres plus haut, qui les tourne aussitôt aux bollards. Patrice rejoint alors le tableau de commande afin de procéder à la bassinée. « Toutes les commandes sont électriques maintenant, me lance-t-il, pas spécialement nostalgique. On pousse des boutons ! Avant, les éclusiers devaient tourner des manivelles. Les gars étaient costauds, je peux te le dire ! » Patrice, ancien élagueur, n’est pourtant pas une demi-portion… « À cinquante ans, j’étais cuit. Les épaules pleines de tendinites, j’ai été opéré plusieurs fois du canal carpien. Je ne pouvais plus rien faire. C’est ainsi que je suis entré à l’afm, un boulot agréable, ma foi ! » L’organisme gère le canal entre Péronne et Saint-Valery, un tronçon découpé en quatre secteurs, avec deux agents par secteur. Une partie de leur travail consistant à ouvrir les écluses aux bateaux, ils s’engagent à être sur place en trente minutes. « La navigation commerciale étant presque révolue, poursuit Patrice, rieur, on est essentiellement en relation avec des gens en vacances, détendus ! » Ce service n’est toutefois assuré que d’avril à octobre. Le reste de l’année, les écluses restent fermées. « Partant, on s’occupe aussi de l’entretien des berges, du mobilier urbain, des passes à poissons… »

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À l’approche de l’écluse de Méricourt, la cinquième du trajet. © Fabrizio Tommasini

Une fois fermés les ventaux avals, Patrice ouvre les vantelles. L’eau du bief amont s’engouffre dans le bassin, faisant monter lentement le niveau d’eau dans l’écluse. À bord de Nauporos, Guillaume reprend régulièrement ses aussières afin de garder le bakdekker bien aligné le long du bajoyer. Quelques minutes plus tard, le niveau d’eau du bassin a atteint celui du bief amont. À peine Patrice nous a-t-il ouvert les ventaux que son téléphone sonne : on le demande à l’écluse de Daours pour faire passer un autre bateau. Le temps d’une poignée de main, l’éclusier repart au volant de sa camionnette orange. Lors d’une grosse journée, il peut réaliser jusqu’à vingt bassinées.

Dormir dans une caravane décorée en coccinelle rouge à points noirs

Alors que le soleil décline à l’horizon, Guillaume choisit d’amarrer Nauporos pour la nuit au ponton de la maison éclusière Melba (pour « Maison éclusière Lamotte-Brebière Amiens »). Jusque dans les années soixante-dix, le trafic commercial sur la Somme était tel que l’éclusier devait vivre sur place. Une fois devenues inutiles, et à partir de 2014, les maisons éclusières ont été réhabilitées en lieux d’accueil du public dans le cadre du « grand projet vallée de Somme » porté par le département et visant à dynamiser la vallée. « J’ai conçu Melba comme un refuge basé sur le partage, explique Arnaud Dassonville, chapeau de paille vissé sur la tête. J’ai voulu rendre à la maison éclusière sa fonction sociale d’origine. Ce n’était pas que l’habitation de l’éclusier ; c’était aussi un lieu où les mariniers se croisaient, faisaient connaissance, se restauraient, postaient et recevaient leur courrier… »

Arnaud nous accueille sur sa terrasse, en bord de canal, avec un apéritif. Sculpteur, plasticien farfelu, il travaille à partir de matériaux de récupération. Sa maison éclusière est à la fois un restaurant, un bar, une salle de concert, un gîte, et un atelier d’artiste. Bref, un joyeux désordre devenu l’une des escales les plus sympathiques de la véloroute et du canal. Il propose une restauration simple et locale, tirée en partie de son propre potager installé sur les berges. Mais attention ! À Melba, on participe à mettre la table et à débarrasser. Car le partage, c’est aussi ça ! « Y a pas marqué “esclave” », précise Arnaud montrant son front. Comme symbole du partage, c’est actuellement un vieux tandem qu’il retape pour le louer. Dans le même esprit, on remarque plus loin une épave de pédalo à deux places, vautrée sur la pelouse au milieu d’œufs de Pâques géants… Après une agréable soirée, nous rejoignons nos bannettes à bord de Nauporos, non sans avoir poliment refusé les diverses solutions d’hébergement proposées par notre hôte : caravane décorée façon coccinelle rouge à points noirs, roulotte fluo, ou encore yourte.

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Arrivée à la « Melba », ou Maison éclusière de Lamotte-Brebière Amiens, domaine de l’excentrique Arnaud Dassonville, ici dans son jardin installé sur la berge. © Thibaut Vergoz

À quai au milieu des bois de Lamotte-Brebière, on en oublierait presque qu’on flotte. Le cri grinçant d’un héron cendré nous tire du sommeil. En ce frisquet matin de printemps, c’est un pur bonheur de boire son café en admirant les reflets du soleil levant dans les eaux calmes du canal. Nous avons dormi comme des bébés dans les douillettes bannettes du bakdekker, nous offrant même le luxe d’une bonne douche chaude. Une fois le pont astiqué et les niveaux vérifiés, Guillaume démarre le Mercedes. Nous reprenons tranquillement notre route, slalomant entre les dizaines de lignes de pêcheurs… La traque au blanc est un loisir très populaire sur la Somme, à tel point que naviguer demande par endroits une grande vigilance doublée d’une certaine adresse pour ne pas ruiner la journée d’une brochette d’aficionados de la carpe. Les pêcheurs sont autorisés à taquiner le gardon et le brochet toute l’année, depuis la berge ou un navire, mais pratiquer la traîne est interdit.

Une petite heure après avoir quitté le ponton, nous longeons l’énorme usine de Vecquemont… que nos narines avaient déjà repérée depuis un bon moment. L’entreprise produit de l’amidon à partir des pommes de terre locales. Jusque dans les années quatre-vingt, toutes les patates arrivaient en péniche, tout comme la production était exportée par le canal à destination du monde entier. Depuis 1987, les camions ont définitivement pris le relais. « Le pic du transport fluvial sur la Somme a été atteint en 1964 », explique Guillaume. Cette année-là, 434 000 tonnes de marchandises sont transportées. Le développement des transports routier et ferroviaire se fera au détriment du fluvial, touché aussi par l’ensablement de la baie de Somme, qui contribue à privilégier des ports en eaux profondes comme Boulogne et Dunkerque. Peu à peu, le canal de Saint-Quentin est privilégié tandis qu’on oublie une liaison du canal de la Somme à la mer…

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Une fois le bateau amarré pour la nuit, Guillaume s’éloigne jusqu’au lendemain, laissant ses passagers jouir de l’escale et 
des trésors de sa bibliothèque… © Thibaut Vergoz

Un cours d’eau désormais utilisé par les seuls plaisanciers

Six cents à sept cents bateaux de plaisance profitent désormais chaque année du havre de paix créé dans la vallée par l’arrêt du trafic commercial il y a une quinzaine d’années. « Mais rien à voir avec le canal du Midi, précise Guillaume. Ici, nous n’avons jamais besoin de faire la queue pendant des heures pour pouvoir passer une écluse. » Cela dit, faute d’une circulation continue qui empêche le dépôt des matières en suspension, la voie d’eau s’envase peu à peu… Un canal peu fréquenté se détériore paradoxalement plus vite et coûte plus cher à entretenir qu’une voie d’eau très utilisée. En 2001, victime de crues spectaculaires qui vont noyer pendant plusieurs semaines la vallée, la Somme voit s’accumuler une énorme quantité de sédiments. Les dégâts sont considérables. Quatre années seront nécessaires pour remettre tous les ouvrages en état de fonctionner. Et cela met un terme définitif à la circulation des péniches de marchandises. « Cela dit, précise Guillaume, c’est presque un mal pour un bien. Dix-sept ans après ces inondations, tous les barrages sont automatisés. Des capteurs repèrent les variations du niveau de l’eau, ce qui permet de réguler instantanément le fleuve. »

L’énorme contrepoids fait basculer le pont d’Éclusier-Vaux devant la proue de Nauporos. Alors que le feu des voitures passe au rouge, le nôtre passe au vert. Plusieurs jours se sont écoulés depuis notre appareillage d’Amiens. Aujourd’hui, nous franchissons l’un des trois ponts levants qui traversent le canal de la Somme. Le sublime méandre de Frise et son belvédère dominant les marais, terme de notre périple, ne sont désormais plus très loin.

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Maxime Bonnyaud, technicien de la fédération de pêche, 
sur l’anguillère d’Éclusier-Vaux, convertie 
en instrument de suivi, d’étude et de protection. © Thibaut Vergoz

Nous amarrons Nauporos au ponton du canal latéral, nous empruntons à pied la petite route qui traverse les marécages, en fait le lit de la Somme. On comprend mieux la barrière anti-invasion qu’ils devaient constituer ! Bientôt, nous croisons Maxime Bonnyaud, un technicien de la fédération de pêche locale, en pleine contorsion dans un curieux dispositif en bois installé près d’un petit pont… « C’est une anguillère, la dernière en activité sur la Somme, nous explique-t-il. L’anguille étant classée en danger critique d’extinction par l’Union internationale pour la conservation de la nature (IUCN), nous réalisons un suivi de l’espèce chaque automne dans le cadre du plan national de gestion. »

L’anguille a toujours eu une place de choix dans la gastronomie samarienne, les adeptes l’appréciant notamment fumée. Mais c’est désormais en Loire que l’unique fumerie de la région doit s’approvisionner : la frétillante bestiole est ici trop rare… et de toute façon protégée, même si Maxime se doute qu’un peu de braconnage a lieu. L’anguillère d’Éclusier-Vaux a ainsi été reconvertie de pêcherie en outil d’étude pour le suivi et la protection de l’espèce. « Nous capturons l’anguille au moment où les adultes quittent les étangs pour rejoindre la mer des Sargasses, où ils vont se reproduire, explique Maxime. Les vannes du barrage nous permettent d’en capturer un échantillon dans le vivier de l’anguillère, durant la nuit. Au matin, nous mesurons les individus capturés, jusqu’à deux cents pour une “bonne” nuit. Puis nous les laissons repartir vers la mer. » Les anguilles étudiées ont passé entre dix et vingt ans dans les étangs avant de prendre la route de l’Atlantique pour perpétuer l’espèce. La bête, en plus d’être fragile, ne semble pas vraiment obsédée par la reproduction…

Bientôt les capitales européennes, et même la Tamise

Nauporos parcourt bientôt les derniers kilomètres de notre périple sur la Somme. Un brin prétentieux du haut de ses 80 mètres d’altitude, le belvédère de la montagne de Frise offre néanmoins un panorama remarquable. À gauche s’étendent les zones humides de la plus vaste tourbière alcaline du Nord de la France, un milieu rare qui recèle une biodiversité exceptionnelle. Jusqu’au début du XXe siècle, on exploitait ici la tourbe avant de la transformer en papier ou en engrais, à moins qu’elle ne serve pour se chauffer lorsque le bois devenait trop cher. Lors de la construction du canal, on s’était réjoui de l’assèchement d’une grande partie de ce précieux écosystème – l’extraction de la tourbe avait créé de nombreux étangs –alors jugé insalubre et porteur de fièvre…

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sur le canal, devant les étangs 
de Frise. © Thibaut Vergoz

Des centaines de libellules survolent le doux sillage de Nauporos. L’écluse de Frise inférieure apparaît, signant la fin de notre balade. Guillaume ayant découvert son bateau dans la région homonyme du Nord de la Hollande, il en établit le pavillon en tête de mât, par boutade. Le bakdekker amarré à proximité d’un pêcheur en pleine sieste, une bouteille surgit de nulle part pour trinquer à cette belle croisière. Déjà, Guillaume songe aux suivantes. Il envisage notamment de relier les capitales européennes par les canaux, et même d’aller explorer la Tamise. Mais le temps est bientôt venu pour lui de rejoindre Amiens. Contrairement aux péniches, qui doivent se mettre en quête d’une des quatre aires de retournement du canal, Nauporos peut faire demi-tour sur place. Quelques instants plus tard, alors que le ronronnement du bakdekker s’estompe au loin, l’eau est à nouveau suffisamment lisse pour refléter à la perfection le ciel picard. Quant à notre pêcheur, il ronfle toujours de contentement dans sa chaise pliante…

À lire : La Somme au fil de l’eau, de Guillaume Fatras, F. Paillart éditeur

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