Kaori 550, un scow pour randonner

Revue N°324

C’est avec une dizaine de degrés de gîte que la carène d’un scow est optimale.
C’est avec une dizaine de degrés de gîte que la carène d’un scow est optimale. © Mélanie Joubert

Par Gwendal Jaffry – Dans ce projet, tout est singulier… Ses formes, d’abord, car si les scows ont reconquis nos plans d’eau depuis une dizaine d’années maintenant, on n’avait pas encore vu, dans la famille, de petit croiseur transportable aussi maîtrisé. La démarche environnementale qui a guidé sa construction aussi, ouvrant la voie à une vraie réflexion pour la plaisance de demain. Gildas Plessis, architecte, et Flavien Gaulard, constructeur, nous ont tout dit de ce projet aussi affûté qu’un katana…

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie

Sur le Kaori, point de petite corne « à la mode » sur la grand-voile… malcommode au moment d’amener, et qui fait monter le centre de voilure : avec un ratio de 40 mètres carrés de voilure par tonne de déplacement, le Kaori est déjà bien toilé.

Sur le Kaori, point de petite corne « à la mode » sur la grand-voile… malcommode au moment d’amener, et qui fait monter le centre de voilure : avec un ratio de 40 mètres carrés de voilure par tonne de déplacement, le Kaori est déjà bien toilé. © Mélanie Joubert

J’en rêvais… Une mer un peu formée, 15 nœuds de vent établi avec risées, un petit scow fonçant dans un long bord au près débridé, rejetant de part et d’autre de son étrave des embruns remplis de soleil… J’en rêvais. Mais ce n’était qu’un rêve. Car à Arradon, en cette belle journée d’octobre, il n’y a pas un brin de vent. Tandis que pour regagner la cale, les dériveurs de l’école de voile se font rouler bord sur bord, c’est à l’huile de coude que nous progressons vers Logoden. Avec Ghislain Bée, architecte naval qui a contribué au Kaori, nous nous retrouvons à l’étrave une pagaie à la main, assis de part et d’autre de la cadène d’étai, à taper la causette. Quel meilleur avant que celui d’un scow pour offrir un tel « banc vue sur mer » ? Tout en scrutant le plan d’eau en quête d’un frémissement source d’espoir, j’évoque avec Ghislain les premières sensations vécues à bord du Kaori une dizaine de jours plus tôt, sur l’Erdre, à l’occasion de sa première sortie : dans 6 à 8 nœuds de vent établi, une modeste risée à 10 nœuds suffisait pour que le petit joufflu nous surprenne par la vigueur de son accélération…

Dans le cockpit, Gildas Plessis, architecte naval, et Flavien Gaulard, constructeur, discutent des améliorations futures. On avait découvert le coup de crayon de Gildas à la fin des années 1990, quand il collaborait au magazine Loisirs nautiques autour du sympathique projet « Dessine-moi un bateau de voyage », faisant naître sur le papier, à chaque numéro, le bateau rêvé d’une personnalité. Grands yachts, semi-rigides, petits croiseurs… l’agence qu’il a ensuite fondée a produit des projets de bateaux de plaisance très divers, petites séries et constructions à l’unité. Plus de trois cents plans où l’on retrouve sa patte néorétro très maîtrisée, des francs-bords assez faibles pour des murailles élégantes… Mais bien malin celui qui parviendrait à enfermer dans un style cet architecte aux multiples talents.

Le souci environnemental est une autre de ses marques de fabrique. « Produire des bateaux d’un intérêt médiocre en grande série grâce à des moules tapissés de polyester, ça ne m’intéresse pas, lance-t-il. On ne peut pas piller le pétrole africain pour faire trois ronds dans l’eau, comme on ne peut pas acheter un bateau de voyage pour s’en servir en day-boat quand on sait les hectares de littoral mobilisés pour faire des ports de plaisance… D’où la question : sauf à ne plus pratiquer la navigation de loisir, qu’est-ce qu’on peut mettre en œuvre pour faire du bateau ? » Gildas Plessis a beaucoup conçu en bois-époxy. On lui doit aussi des trimarans à hydrogène, au Canada, ou encore des monocoques étroits stabilisés (MES) à moteur d’une frugalité exemplaire en regard de leur capacité…

Kaori 550 Sloup conçu par Gildas Plessis

Kaori 550. Sloup conçu par Gildas Plessis
Longueur : 5,45 m ; Largeur : 2,06 m ; Tirant d’eau : 0,20/1,60 m ; Déplacement : 450 kg ; Grand-voile : 14 m2 ; Foc : 6 m2 ; Spinnaker : 20 m2. © Gildas Plessis Yacht Design

Ces interrogations, Gildas les partage aussi avec Flavien Gaulard, son vieux compagnon d’aïkido, un art martial qui les a fait se rencontrer voici vingt ans et qui marque toujours leur quotidien. Charpentier dans le bâtiment, Flavien a quitté la France pour les Philippines en 2013. Là-bas, il a intégré le chantier Evercat comme chef d’atelier, apprenant les techniques de construction navale en produisant des multicoques de 7 à 26 mètres de long en contreplaqué époxy, nid d’abeille vinylester, mousse polyuréthane, infusion… et en découvrant aussi la quantité de déchets qui sont ainsi produits. « Je me suis mis en tête de les diminuer. Et je suis parvenu à les diviser par cinq. Cinq fois moins de déchets – qui auraient le plus souvent fini à la mer –, et des économies pour mon employeur, forcément ravi. »

Après une expérience d’instructeur et de manager d’un centre de plongée, Flavien est revenu en France en février  2019. S’il renoue avec la construction de maisons, il souhaite aussi poursuivre dans le nautisme. « Le bateau permet de toucher à tout, avec nombre de défis techniques. » Bien entendu, pour ce projet, c’est Gildas Plessis qu’il sollicite. « Je lui ai ouvert mon catalogue, précise Gildas et, surtout, je lui ai conseillé de faire un “objet” radical, pour qu’il soit remarqué. »

Flavien souhaite que ce voilier soit beau et de taille raisonnable pour être accessible au plus grand nombre, transportable… et pour qu’il rentre dans son atelier ! Son impact sur l’environnement doit être réduit au minimum. En somme, il devra répondre à « la règle des trois E » que ces deux aïkidokas retiennent des arts martiaux : esthétique, éthique, efficacité. « Je souhaitais montrer qu’on peut construire plus propre sans perdre en confort ni en qualité », explique Flavien.

« Aux Philippines, poursuit-il, j’ai connu quelques galères en mer à bord de bateaux qu’on livrait à peine finis. Aujourd’hui, plus question de terminer un projet dans le stress ou de faire des compromis sur la qualité pour diminuer les coûts. Comme disait mon oncle : “Le temps ne respecte pas les choses qu’on fait sans lui.” » 

Cela posé, le constructeur laisse la main à l’architecte en qui il a une confiance absolue. « Tous les bateaux que j’ai construits sur ses plans aux Philippines ont marché, sauf ceux que quelqu’un s’est mis en tête de modifier… »

La coque du Kaori est construite à l’envers

La coque du Kaori est construite à l’envers sur un marbre. Le bordé est en mélèze massif de 18 millimètres d’épaisseur, sauf l’étrave façonnée en trois plis croisés de 5 millimètres. L’ensemble, une fois poncé, est stratifié avec six épaisseurs de tissus de lin de 115 grammes par mètre carré, imprégné de résine époxy biosourcée. Le pont est en contreplaqué stratifié lin, comme les assises surélevées du cockpit qui isolent les équipiers de l’eau circulant sur les passavants tout en raidissant la coque et en apportant une ligne dynamique. © Flavien Gaulard

« Le temps ne respecte pas les choses qu’on fait sans lui. »

Gildas connaît le bois massif, qu’il a souvent utilisé. « Sauf qu’on sait aujourd’hui qu’en Amérique du Sud, le trafic du bois rouge est aux mains des narcotrafiquants. En Asie, le commerce du teck, c’est l’extermination de cent mille orangs-outans ces cinquante dernières années. Sans oublier l’oxyde de soufre rejeté par le moteur des cargos qui font un demi-tour du monde pour qu’on puisse larmoyer sur un beau liston d’acajou vernis… Or on peut travailler avec du mélèze de Normandie, du contreplaqué de frêne qu’on va stratifier pour un panneau qui offre le même module de Young [mesure de la rigidité longitudinale, NDLR] qu’un contreplaqué cher avec des poils de singe entre chaque pli ! »

La singularité du nouveau bateau tient aussi aux formes de scow, un type auquel Gildas est venu récemment, et pourtant… « Les scows de plaisance existent depuis plus d’un siècle, précise-t-il. Il y a vingt ans, j’en ai essayé un sur l’Erdre. Gros pif, deux dérives, deux safrans, 12 nœuds de vent et on navigue à 13 ou 14 nœuds. J’ai écrit un papier dithyrambique sur cette expérience… et je me suis arrêté là. Je devais trouver ça prématuré de le proposer à mes clients. C’est alors que David Raison, le pionnier du renouveau du scow, a fait très fort avec son prototype de Mini 6.50. » Gildas collabore désormais au projet Sail Scow de Jean-Michel Linck, avec un 37 pieds en chantier et une gamme qui propose aussi un 28 pieds, un 40 pieds, un 44 pieds… Avec Armel Tripon, skipper de l’Imoca Occitane, lors du dernier Vendée Globe, il vient également de concevoir un 30 pieds dans le cadre d’un concours de l’Union nationale pour la course au large…

Mais attention, concevoir un scow ne consiste pas seulement à faire un bateau aux formes avant girondes pour gagner en moment de redressement. Pour aller vite, il faut une surface mouillée raisonnable, et donc un rapport subtil entre la longueur et la largeur, du rond (rocker) dans les fonds… Alors le scow révèle tout son potentiel à une dizaine de degrés de gîte, sans générer de lignes d’eau « en banane ». 

« Et ça devient une évidence ! Sur un scow d’une longueur de 5,50 mètres comme le Kaori, tu mets une couchette double à l’avant tout en conservant un immense cockpit. On peut même envisager de faire de l’aviron étant donné la modestie de la surface mouillée et sachant que, de toute façon, à partir de 3 nœuds de vent, tu vas plus vite sous voiles : à 40 mètres carrés de toile par tonne, le Kaori a le rapport surface de voilure/déplacement d’un Mini. »

Avec son tirant d’eau de 20 centimètres, le Kaori fera un excellent bateau de raid

Flavien attaque la construction fin 2019 par la découpe du marbre de construction – « les contraintes de temps m’ont obligé à le faire en aggloméré, mais le prochain sera en pin maritime. » Pour le bordé, il achète un lot de poutres de mélèze qu’il refend en lattes de 18 millimètres d’épaisseur, ensuite bien calibrées et bouvetées avec un profil concave/convexe. Après 4 300 mètres linéaires de rabotage, les 4 mètres cubes de copeaux et sciure produits partiront pour des toilettes sèches.

L’étrave, très travaillée, aurait pu être réalisée en mousse stratifiée pour faire au plus simple. Mais c’est hors de question pour Flavien qui va la faire en trois plis croisés de lattes de 5 millimètres d’épaisseur, façonnées au rabot à main. Soit trois semaines de travail. Le bordé sera ensuite stratifié à l’extérieur avec six plis de tissus de lin en 115 grammes, le plus fort grammage existant. La résine utilisée, GreenPoxy 33 de chez Sicomin, est issue à 35 pour cent de la biomasse. Une variante à 55 pour cent existe mais, selon le fabricant, elle n’offrirait pas une résistance mécanique suffisante. L’intérieur est simplement imprégné de résine avant l’application d’un apprêt époxy, puis d’une finition polyuréthane en une couche. « Je ne connais pas la provenance ni le contenu précis de mes peintures… C’est un domaine où il est assez difficile de travailler dans un souci écologique. »

Le pont est en contreplaqué okoumé stratifié lin, comme les couples. « C’est aussi un compromis… Le prochain sera en contreplaqué de pin maritime, de chêne ou de frêne d’Europe, d’excellents produits disponibles localement. Le contreplaqué est un des domaines sur lequel on souhaite explorer de nouvelles solutions avec les fabricants, mais également les entreprises de découpe numérique. »

Une demi-heure suffit à deux personnes pour préparer le Kaori, mise à l’eau comprise.

Une demi-heure suffit à deux personnes pour préparer le Kaori, mise à l’eau comprise. Le mât en aluminium est doté de barres de flèche poussantes qui limitent le gréement dormant à cinq câbles. Les deux safrans, relevables, sont reliés à la barre franche par deux tiges sur rotule. © Mélanie Joubert

Kaori

© Mélanie Joubert

Le rouf d’inspiration classique, épuré, facile à construire en bois et laissant de larges passavants, est en lattes de mélèze de 8  millimètres que Flavien doit – malheureusement – stratifier avec un tissu de verre biaxial. «Le lin n’a pas de mémoire de forme, contrairement au verre. La souplesse du lin ne pouvait aller de pair avec celle du bois. Du coup, le prochain rouf sera probablement en deux plis croisés de 4 millimètres, pour pouvoir travailler du lin.»

Les deux safrans relevables ont été trouvés dans le commerce, Gildas ayant dissuadé Flavien de construire les siens pour ne pas accumuler les heures et donc augmenter le prix. Le mât et les espars sont en alliage d’aluminium, un matériau recyclable. Les cordages sont en polypropylène et les voiles en polyester tissé encapsulé entre deux films du même matériau. « Je voulais des voiles en lin et des bouts en chanvre, s’amuse Flavien, mais le voilier trouvait “dommage de mettre un moteur de tondeuse sur un karting !”»

Le Kaori 550 est terminé au terme de 996  heures de chantier… en ayant généré trois sacs de 200 litres de déchets en tout et pour tout, remplis essentiellement par les emballages de produits, des rouleaux et pinceaux usagés -– les bidons de résine vides ont eu une seconde vie. 7 litres d’acétone ont servi au nettoyage des outils et 5 litres de diluant aux peintures.

Nous aurons finalement eu le temps de retracer toute cette genèse quand le vent daigne enfin se lever, malheureusement trop faiblement pour nous donner les belles sensations qu’on espérait… Peu importe finalement, car le Kaori nous a déjà montré beaucoup depuis ses accélérations étonnantes sur l’Erdre. À commencer par un espace incroyable, dans le cockpit et à l’intérieur – une bannette double, de nombreux équipets et coffres, des espaces sous les passavants qui pourront accueillir une cuisine sur rail par exemple –, même si les plus grands doivent se contorsionner un peu pour y accéder, entre un panneau plutôt étroit et le puits de dérive un peu encombrant, qui reçoit une simple tôle en acier de 110 kilogrammes dotée d’un palan, « à la Alden ». Ces caractéristiques, associées à une grande facilité de mise à l’eau et de préparation – environ une demi-heure à deux –, feront assurément du Kaori un excellent bateau de raid, avantagé par son très faible tirant d’eau (0,20 mètre) et la possibilité de cabaner dans le cockpit…

Sur le pont, les passavants larges permettent une circulation facile, d’autant que la stabilité de forme est considérable, même dérive haute. Dans le cockpit, des assises surélevées suppléent à des hiloires tout en raidissant la coque. L’accastillage est réduit au minimum, avec deux palans pour la grand-voile plutôt qu’une barre d’écoute, ou encore un réglage 3D pour l’écoute de foc, en direct. Les autres manœuvres arrivent sur le rouf.

Au louvoyage vers la pointe de Penboc’h, les virements s’enchaînent facilement. On apprécie la douceur et la finesse du double safran, le Kaori se révélant très sensible au réglage des voiles, même si l’étai manque de tension – un défaut de jeunesse qu’il s’agira de réparer. Sur le retour, nous n’aurons malheureusement pas l’opportunité d’essayer le spi sur bout-dehors ni, on l’a vu, le système de nage – pas encore installés. Pour autant et malgré tout, on se verrait bien partir quelques jours en croisière ici ou ailleurs, tant ce dériveur est accueillant. Voilà que reprennent nos rêves de vent, d’écume et de soleil… mais cette fois, quelque chose me dit que la réalité est toute proche.

le Kaori

Plutôt que de doter le Kaori d’une barre d’écoute pour la grand-voile à bordure libre, Gildas Plessis, efficace et frugal, a choisi deux palans qui font absolument l’affaire – le petit scow demeure très sensible aux réglages, notamment du creux de ses voiles. Quant au foc, un réglage 3D, très efficace lui aussi, a également été préféré à un rail. © Mélanie Joubert

One Reply to “Kaori 550, un scow pour randonner”

  1. Jean-Paul lienard dit :

    Très très bonne idée,( je possède un open 500) exactement le type de voilier qui m’intéresserait compte tenu de mon “avancée vers le grand âge” mais : surface voilure trop faible ce sera un “veau” comparé à mon open 5.00, je signale que la grand voile square permet de réduire la hauteur du mat (7m au lieu de 7.50m sur l’open 5.00 et donc le poids dans les hauts ,open 5.00 : 300kg dont quille 95kg entièrement relevable sous voile, largeur 2.24, voilure au près 20.80 -mat rotatif- spi 25m2). Sauf erreur de ma part le système de relevage de quille n’est pas précisé (système de l’open 5.00 a améliorer). Petit moteur indispensable (électrique ou 4 temps) pour les entrées sorties de port. En tout cas bravo

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