Jeff Wagner, baroudeur du patrimoine

Revue N°307

À Dunkerque, dans le gréement 
du trois-mâts Duchesse-Anne, navire à flot ouvert à la visite. © Bernard Cartiaux

par Maud Lénée-Corrèze –  Bosco sur le Maillé Brézé, gréeur du Belem, patron du Corentin et du Solweig… et aujourd’hui organisateur d’événements maritimes et fluviaux, Jeff Wagner vit pour le patrimoine. La société EVT qu’il a fondée avec sa compagne, Nadège Pavec, est à l’image de son parcours : multiple, riche, et toujours empreinte d’un esprit d’indépendance.

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie.

« Mais si, je t’assure !, insiste Jeff de sa voix forte et dans un grand rire. J’ai été l’agent du Sedov de 2000 à 2002 ! » En plein Brest 2000, un tribunal français avait décidé de saisir le quatre-mâts barque, qui appartenait à l’université de Mourmansk, sous prétexte que la Russie devait de l’argent à une entreprise suisse. Le navire s’est ainsi retrouvé bloqué à Brest, avec cent dix-neuf cadets à bord, alors qu’il projetait de poursuivre les fêtes maritimes à Douarnenez. « Comme j’organisais cette manifestation, je suis intervenu en sa faveur et un avocat maritime, Michel Quimbert, a repris le dossier pour défendre les intérêts de l’université. Du coup, le Sedov a été autorisé à rejoindre Douarnenez, mais il est resté sous la menace d’une saisie jusqu’en 2016. Après la fête, l’université russe m’a proposé de gérer officiellement ses escales françaises afin d’éviter de nouveaux ennuis.

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Le quatre-mâts russe Sedov, longtemps menacé de saisie pour dettes impayées, a parfois donné du fil à retordre à Jeff Wagner, qui n’est pourtant pas du genre à se laisser intimider. © André Linard/coll. Chasse-Marée

« Quand il fallait dénicher un filtre pour le moteur de 1920 à Pauillac ou trouver gratuitement 40 tonnes d’eau, ce n’était pas franchement une partie de plaisir, poursuit-il. Un jour, on a même fait boire le gars du port qui s’occupait de ça pendant que le compteur tournait. Le lendemain, il ne comprenait toujours pas comment il pouvait lui manquer 40 tonnes d’eau…

« Une autre fois, nous avions prévu de faire mouiller discrètement le Sedov devant Douarnenez pour embarquer des stagiaires français, mais la veille de son arrivée je reçois un coup de fil des douanes : “Il paraît que le Sedov doit venir ?” “Ah ! bon ?” J’ai prévenu aussitôt le voilier russe pour qu’il anticipe son arrivée. À 2 heures du matin, le transfert des stagiaires était fait, mais une pièce du barbotin a lâché alors qu’il commençait à virer son ancre. J’ai dû réveiller un grutier et, tous les deux, on s’est débrouillé pour remplacer cette pièce. À 6 heures, le Sedov était prêt à partir et j’avais regagné mon bureau du port quand j’ai vu débarquer les douaniers. Je me suis placé devant la fenêtre en espérant qu’ils ne voient pas le quatre-mâts – 117 mètres de long quand même –, je leur ai offert le café et on a discuté de choses et d’autres…  Quand ils sont revenus sur le quai, le Sedov était déjà loin dans la baie. »

Ce côté un peu forban, que renforcent ses cheveux en bataille et sa barbe grisonnante, cette indépendance d’esprit et d’action, Jean-François, dit « Jeff » Wagner, les a cultivés toute sa vie. À cinquante-six ans, dirigeant la société Evénements, Voiles, Traditions avec sa compagne Nadège Pavec, il met encore un point d’honneur à agir à sa guise. Mais s’il n’a cessé de changer d’activité, il est toujours resté fidèle au secteur nautique, où il fait désormais autorité.

« Je me serais bien vu embarquer sur l’Eagle »

Bien que né à Strasbourg, il passe son enfance à New York, sur les rives du Long Island Sound, où son père est commercial, après avoir été un temps officier de Marine marchande. Pierre Wagner aime toujours la mer, il a possédé plusieurs voiliers et c’est sur ses bateaux que son fils fait son apprentissage. « Le premier s’appelait Vega. C’était un sloup allemand de 6 mètres en acajou, un dériveur destiné à la navigation sur les lacs. Vraiment très adapté à la houle du Long Island Sound, plaisante Jeff. Puis ce fut Clair de Lune, un Concordia yawl Sparkman & Stephens. Un beau bateau, c’est sûr, mais, pour moi, une source infinie de corvées. Quand tu as sept ou huit ans, tu as du mal à apprécier. Et il était sombre ce bateau, mal aménagé ! Je détestais son intérieur marron et ses taies d’oreillers bleues… »

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En ce temps-là, Jeff s’imaginait bien sur l’Eagle des Coast Guards, mais il ne pourra pas y embarquer, n’étant pas de nationalité américaine. © Jim Gibson/Alamy Stock Photo

Enfin, preuve que le goût pour le patrimoine maritime circule dans la famille, Pierre Wagner acquiert Éloïse, sauvée de la vase et restaurée par le musée Mystic Seaport. Cette goélette de 8 mètres, construite dans les années 1850, pratiquait autrefois la pêche à la drague. « Mystic Seaport nous l’a vendue, mais il entendait garder un œil dessus, poursuit Jeff. Ses représentants venaient notamment vérifier qu’on respectait ses couleurs d’origine. Je ne te raconte pas l’histoire quand on a voulu ajouter un puits moteur ! Mais, au moins, ils étaient rigoureux. »

Le bateau qui fascine à cette époque le jeune marin, c’est l’Eagle, le trois-mâts barque de 89 mètres appartenant aux garde-côtes américains. Construit en 1936 par le chantier Blohm & Voss à Hambourg, il a été récupéré par les États-Unis après la Seconde Guerre mondiale et affecté à la formation des officiers de l’United States Coast Guards (USCG). « Il était rattaché au port de New London et je le voyais souvent croiser devant chez moi, se souvient Jeff. Je me serais bien vu y embarquer. Mais n’étant pas né sur le sol américain, je ne pouvais pas intégrer l’académie. » À défaut, Jeff entre au Prytanée militaire de La Flèche, dans la Sarthe, où il reste un an, avant d’intégrer la Marine nationale, avec une prime d’engagement. Il n’a alors que seize ans.

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Le rêve de grands voiliers a laissé place aux bâtiments gris de la Marine nationale que Jeff, frais émoulu du Prytanée de La Flèche, intègre à seize ans. Il commande, un chaland de transport de matériel (CTM) à Mururoa, ou embarque sur l’escorteur Maillé Brézé pour la surveillance du rail d’Ouessant. © anciens-cols-bleus.net

Il se retrouve bientôt à Mururoa comme patron de chalands de transport de matériel dans le cadre des essais nucléaires, puis il est affecté à la « garniture » de l’archipel, un service chargé de fournir toutes les amarres nécessaires aux militaires de l’atoll. Il y apprend le matelotage. De retour en France, il embarque sur la Belle Poule. « Ils cherchaient un bosco, mais quand je suis arrivé, c’est un cuisinier qui manquait. Je ne m’y connaissais pas trop en cuisine, mais j’ai quand même fait ça pendant six mois, dit-il en riant. Jusqu’à ce que le bosco se casse la jambe et que je le remplace ! »

Son séjour sur la goélette lui permet de s’initier à l’art du gréement, mais il est rapidement muté sur l’escorteur Maillé Brézé. « Là, c’est autre chose. Tu es sur un véritable navire de guerre. À l’époque, le rail d’Ouessant venait d’être créé et nous étions chargés de sa surveillance. Puis, je suis devenu manœuvrier sur l’escorteur d’escadre Casabianca. » Même s’il y acquiert quelques compétences, cet aspect du métier lui plaît moins. « Un jour de 1983, alors que je bouquinais Cols bleus dans les toilettes, je suis tombé sur une annonce : le Belem cherchait un gardien de nuit. Je n’ai pas hésité longtemps. »

Installé à Paris et employé sur un trois-mâts

À la fin des années 1970, Jeff avait déjà vu à Brest le grand trois-mâts qui arrivait de Venise où il avait été récupéré en piteux état. Il venait d’être ramené à Paris par la fondation Belem, à laquelle il appartient. « Je suis arrivé quai Branly et le bateau était là, au milieu du fleuve, se souvient Jeff. Un canot faisait le va-et-vient entre le voilier et le quai du RER ; j’ai sauté à bord, au culot. Sur le Belem, j’ai rencontré Jean Randier, le maître d’œuvre des travaux. “Comment es-tu arrivé là ?” “Ben, j’ai pris le canot…” Ma façon de faire n’était pas très académique et a sans doute surpris Jean Randier, mais il n’en a rien laissé paraître. Il m’a fait grimper les enfléchures jusqu’à la hune et c’est là que j’ai passé mon entretien d’embauche. »

Jean Randier lui présente le projet : restaurer le Belem, du gréement aux emménagements, pour le transformer en navire-école. « Il me parlait vraiment chinois. Il m’expliquait par exemple qu’il faudrait faire des marchepieds pour le bateau, mais je n’avais aucune idée de ce à quoi ça pouvait ressembler. Surtout que le Belem était vide ! Mais il m’a dit : “Tu commences lundi.” C’était l’essentiel. » Et pour que Jeff puisse quitter la Marine au plus vite, la fondation accepte de régler le solde de sa prime d’État.

Le voilà donc installé à Paris et employé sur un trois-mâts, ce qui n’est pas banal. Le projet est, lui aussi, atypique : si Randier a choisi Paris, c’est officiellement pour lui donner une bonne visibilité… mais officieusement parce qu’aucun grand port n’a accepté d’abriter le navire. Les travaux démarrent, lentement, puisque dans la journée le Belem accueille un musée et qu’il sert le soir de salle de réception pour de grandes entreprises. Si ce système permet de payer les quatre salariés du bateau, ils en sont réduits à ne travailler sur le gréement que la nuit. « On faisait douze heures d’affilée, puis on se reposait, se souvient Jeff. Des bénévoles nous prêtaient main forte, comme Daniel Jéhanno, qui était chauffeur de taxi le jour et gréeur la nuit ! »

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Le Belem à Paris. Une fois embauché par Jean Randier, le responsable de la restauration du trois-mâts, Jeff travaille la nuit sur le gréement, le bateau étant ouvert à la visite dans la journée et servant de salle de réception en soirée. © Fondation Belem

Sur les sources qui ont servi pour mener la restauration du voilier, Jeff reste évasif : « Un gréement, tu sais, c’est logique et les bouquins, je n’en ai jamais vraiment eu besoin. On peut avoir une base théorique, mais finalement chaque bateau est différent… Pour certains éléments, comme les poulies de bas-cul, il a bien fallu étudier un peu, mais pour la taille d’un marchepied, ce n’est pas noté dans les livres. L’espace entre les enfléchures non plus, mais tu testes et tu vois rapidement qu’il faut 33 centimètres. Sinon, ça passe pas. » Bon sens et sens pratique sont chez Jeff une seconde nature.

En 1985, le Belem, fort d’un équipage de quarante personnes, peut enfin entamer sa tournée des ports. Démâté pour quitter Paris, il amorce sa descente de la Seine vers le Havre au moteur. « On avait également refait la timonerie… sans vraiment réfléchir à sa hauteur, poursuit Jeff. Au passage du pont Bir-Hakeim, il s’en est fallu de 10 centimètres ! » Ce n’est qu’à Rouen que le Belem retrouvera ses mâts, avant de compléter sa garde-robe entre Le Havre et Saint-Nazaire.

Enfin prêt, le Belem peut alors mettre le cap sur New York pour participer, le 4 juillet 1986, au centenaire de la statue de la Liberté. Mais la fierté de l’équipage du dernier grand voilier français est quelque peu écornée lorsqu’il découvre que le Belem est placé en dixième position dans la parade des Tall Ships, prévue à cette occasion. Jean Randier, indigné, obtient que le trois-mâts puisse défiler en deuxième position, derrière l’Eagle des Coast Guards, aux côtés du Bel Espoir et du Rara Avis. Jeff, qui n’est jamais à court d’anecdotes, a soudain les yeux qui brillent. « L’Eagle, au moteur, donnait le tempo. Nous suivions sur le Belem, à la voile. Mais le Rara Avis et le Bel Espoir, derrière nous, n’arrivaient pas à tenir le rythme. Ils ont poussé à fond leurs moteurs et une énorme fumée est soudain apparue. On ne voyait même plus les bateaux ! Depuis ma position, à l’avant du Belem, j’ai vu Ronald Reagan, posté sur le cuirassé uss Iowa, se pencher vers François Mitterrand qui regardait ce nuage. On s’est bien marré à bord en imaginant ce que le président américain avait pu dire à Mitterrand ! »

« Un examen digne des Ponts et Chaussées pour La Recouvrance ! »

Aussitôt après, le Belem regagne la France pour embarquer ses premiers stagiaires. Jeff restera six ans à bord, travaillant à l’encadrement, l’entretien et la navigation. Il découvre Douarnenez et les Fêtes maritimes quand le navire-école y est convié. C’est aussi là qu’il rencontre l’organisateur du festival, Jakez Kerhoas.

Un peu plus tard, alors que le Belem est à Dunkerque, le même Jakez Kerhoas demande à Jeff de concevoir le gréement d’une bigue qui doit servir à la construction d’un clipper, un projet lancé à l’ouverture du Port-musée de Douarnenez. Jeff fait un saut en Bretagne et réalise le travail en deux jours. Il est censé regagner le lendemain le Belem, mais, invité à une fête sur le Northdown, la barge de la Tamise intégrée à la collection du musée de Douarnenez, il change d’avis. « Les directeurs du Port-musée m’ont proposé de m’embaucher comme gréeur. Sur le Belem, je n’avais pas beaucoup de perspectives d’évolution. Et malgré les mille parcourus, on rencontrait peu les autres équipages des voiliers du patrimoine. J’ai donc choisi de lâcher le Belem… Je n’en suis pas très fier parce que je les ai un peu laissés en plan. »

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L’inauguration du premier port-musée de France en mai 1993 par la société d’économie mixte qui déposera le bilan trois ans plus tard. © coll. Chasse-Marée

Pour autant, il ne croit guère au projet douarneniste. Et il ne mâche pas ses mots quand il évoque aujourd’hui l’échec de la première version du Port-musée. « On était dix à travailler sur les bateaux quand ils étaient plus de quarante dans les bureaux ! Et tout était à l’avenant… » L’histoire lui donnera malheureusement raison. Créée en 1992, la société d’économie mixte à l’origine du port-musée fera faillite en 1995. Jeff, lui, ne reste que jusqu’en septembre 1993, mais il y fait de nouvelles rencontres.

Les responsables du Corentin, le lougre de l’Odet construit pour le concours Bateaux des côtes de France, lui proposent de participer à la création d’un armement de bateaux du patrimoine. Dans cette optique, les responsables du Corentin, de la Belle Angèle, de la Belle Étoile, du Dalh Mad et de La Recouvrance créent en novembre 1993 la compagnie Gouelia (« mettre à la voile » en breton). Des professionnels sont embauchés, dont Jeff qui patronne la première année le Corentin, avant d’officier l’année suivante sur tous les bateaux.

Mais fidèle à lui-même, il a du mal à s’en contenter. « J’avais repéré le Solweig, que le Groupement finistérien de croisière (GFC) cherchait à vendre, poursuit-il. C’était un cotre inspiré d’un pilote de 1900, construit en 1975, qui avait fait un temps sa fierté, comme bateau-école de croisière. Les Anglais s’y étaient intéressés, mais personne ne semblait plus en vouloir en France. Je l’ai donc fait parader en baie de Douarnenez et un gars de Morlaix a fini par le remarquer. Il l’a acheté et c’est comme ça qu’est née l’association Solweig, chargée de le gérer. »

S’il abandonne bientôt Gouelia, c’est pour se tourner vers la ville de Brest qui cherche un second pour La Recouvrance. « On m’a fait passer un examen digne des Ponts et Chaussées, s’exclame-t-il. On n’avait pas la même vision des choses et je me suis vite fâché avec eux : ils devaient se rendre à Monaco et j’avais demandé à ce que le bout-dehors de La Recouvrance soit changé. Ils refusaient, j’ai menacé de démissionner, mais ça ne les a pas fait changer d’avis. Fin de l’histoire. » Pour Jeff, on ne transige pas avec la sécurité à bord, surtout pour des raisons économiques. Il rejoint donc le Solweig et y restera jusqu’à la dissolution de l’association, en 1999.

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Une page de vie avec Solweig, une réplique construite en 1975, inspirée d’un cotre de 1900. © coll. Chasse-Marée

De la mer à l’organisation du festival de Loire

Tandis que le siècle bascule, la vie de Jeff prend un nouveau tournant : il crée à Douarnenez l’association Embarquement Voiles Traditionnelles (EVT) pour proposer ses services de gréeur et d’organisateur d’événements nautiques. Une activité qu’il a testée en 1998 lors des fêtes maritimes de Douarnenez en s’occupant du plan de mouillage. Année après année, EVT se forge une réputation, Jeff travaillant sur des gréements traditionnels et organisant des rassemblements maritimes à Ouessant, Douarnenez, Boulogne-sur-Mer… Il s’ouvre aussi au monde de la batellerie, grâce au festival de Loire à Orléans, créé en 2003. « En débarquant là-bas pour préparer le festival à la demande de la ville, j’ai découvert un quai avec neuf cents places de parking et un rail de sécurité pour éviter que les voitures ne tombent dans le fleuve. Ce n’était pas gagné… »

Bruno Desmurs, fondateur de l’école de voile traditionnelle de l’île Charlemagne, propose alors à Jeff une initiation à la batellerie sur un fûtreau. « Quand tu embarques sur l’un de ces bateaux, raconte-t-il, tu te rends compte que c’est tout un art de les manœuvrer. J’ai aussi été frappé par le nombre de goupilles d’hélices scotchées sur le plat-bord : ils devaient toucher dur quand ils naviguaient ! » La transition avec l’univers maritime est un peu abrupte, mais le ravit. Il organise, depuis, chaque Festival de Loire.

C’est aussi à cette période que Jeff se lie avec Nadège, qui deviendra sa compagne. Née en 1980, la jeune femme a grandi à Plonéour-Lanvern (Finistère) dans une famille sans affinités particulières avec la mer. Elle a fait des études de commerce à Nantes et s’est spécialisée dans « l’événementiel », travaillant pendant deux ans au Crédit Agricole du Finistère dans le cadre du partenariat des Fêtes maritimes de Brest 2004.

« J’ai ensuite été embauchée par les Fêtes maritimes de Douarnenez où j’ai rencontré Jeff, puis par une agence événementielle pour m’occuper des villages de plusieurs courses : la Transat AG2R, La Solitaire du Figaro, La Transat Belle-île-en-Mer–Marie-Galante, explique-t-elle. J’ai aussi travaillé pour la région Bretagne sur diverses manifestations, aussi bien maritimes que terrestres. Mais j’avais appris à aimer le patrimoine maritime, son côté humain, les échanges entre les différents acteurs, les histoires des anciens. C’était là que j’avais tous mes contacts, et c’était aussi l’univers de Jeff… »

En 2007, ils décident de monter leur entreprise. Après avoir rendu l’association EVT incontournable, Jeff se sent mûr pour la transformer, avec le soutien de Nadège, qui lui apporte le volet commercial qui lui manque. En avril 2008, ils créent la société EVT, qui signifie désormais Événements, Voiles, Traditions. « Il s’agissait de réunir nos compétences dans une seule structure, explique Nadège, et de donner un peu plus de valeur au travail de Jeff. En soi, EVT n’a pas vraiment changé, mais les débuts, en tant que société, n’ont pas toujours été faciles. Même avec la réputation de Jeff. »

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Avec Nadège, sa compagne, Jeff monte l’entreprise Événements Voiles Traditions (EVT) pour réunir leurs compétences sous une même entité. © coll. Nadège Pavec

« Notre atout, c’est la relation avec les mariniers de Loire »

Nadège rit en se souvenant du premier événement qu’on leur propose d’organiser : la fête des fleurs pour la mairie de Plonéour-Lanvern ! Mais, très vite, l’entreprise décolle. Jeff est sollicité pour créer le gréement de la Jeanne J, une chaloupe de la baie de Bourgneuf, et la jeune société offre ses services un peu partout : pour Escale à Calais 2009 ou pour le festival La Côte d’Opale fête la Mer, à Belle-Île pour Les Grandes Marées et Allons-y-Gréement, et sur la Loire pour le festival d’Orléans. « On avait envoyé notre candidature à la ville, raconte Nadège. C’était déjà devenu un gros événement, peut-être un peu trop pour une petite entreprise débutante comme nous, mais on a remporté l’appel d’offres ! »

Depuis, le festival de Loire est devenu la principale référence d’EVT. « Nous l’organisons depuis 2009, même si, pour chaque édition, nous sommes mis en concurrence avec d’autres agences événementielles, souligne Nadège. Mais nous nous réinventons sans cesse et le cahier des charges de la mairie prend en compte nos nouveautés. Nous avons, par exemple, eu l’idée d’inviter un fleuve d’un autre pays, puis une région de France, et maintenant, c’est inscrit dans les nouveaux appels d’offres. Cette année, nous allons travailler autour du vin avec l’aide d’un viticulteur, d’un tonnelier et d’un marinier, qui vont reconstituer la filière et faire découvrir les différentes productions au public. »

Comment choisissent-ils les fleuves invités ? « C’est simple : en fonction de là où on veut aller en vacances, plaisante Jeff. La Tamise, cette année, c’est parce qu’on est allé au Royaume-Uni. On essaye d’innover à chaque fois et le choix des destinations fait partie de ce processus. » Il a aussi gardé des contacts au sein de l’European Maritime Heritage (EMH), un collectif de promotion du patrimoine maritime. « Notre autre atout, c’est la relation avec les mariniers de Loire, ajoute Nadège. En dehors du festival, Jeff les rencontre souvent pour discuter avec eux, leur vendre du bout… ça crée des liens. »

L’organisation du festival de Loire représente le travail d’une année : de l’appel d’offres à l’événement, Jeff et Nadège enchaînent les réunions à Orléans, les rencontres avec les mariniers et les associations qui animeront les quais. Deux kilomètres de berge à investir pour recevoir sept cent cinquante mille visiteurs, cela ne s’improvise pas. Pas plus que l’accueil de deux cents bateaux, du convoyage au grutage. « À cela s’est ajouté le renforcement des mesures de sécurité pour les grandes manifestations publiques, précise Jeff. Mais, bon, on fait avec en évitant que ça devienne l’usine, comme pas mal de festivals maritimes. »

Jeff pointe volontiers du doigt l’évolution de ces rassemblements. « Ils ont perdu beaucoup d’authenticité, lorsque des gens n’ayant pas une forte culture maritime se sont mis en tête de les organiser. Ces fêtes n’ont plus grand rapport avec le patrimoine ! » De fait, Jeff et Nadège s’investissent de plus en plus dans le monde de la batellerie. « Le fluvial, c’est foisonnant, comme l’était le maritime il y a trente ans, analyse encore Jeff. On voit régulièrement arriver de nouvelles unités et des jeunes. De plus en plus de villes veulent aussi avoir leur propre festival. C’est notamment le cas de Châtellerault qui nous a demandé en 2011 d’organiser sa fête annuelle sur le thème de la batellerie. Dix-sept bateaux, dont certains de Loire, sont venus sur la Vienne et ça a cartonné. Alors on leur a proposé de créer un festival, les années paires, pour ne pas faire doublon avec Orléans, et l’année d’après la mairie nous a demandé de le prendre en charge. En 2018, on a rassemblé une trentaine de bateaux sur trois jours. Pas mal non ? »

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Les nombreuses relations avec les mariniers leur ont permis d’organiser depuis 2011 une fête similaire à Châtellerault à la demande de la municipalité. © Patrick Rivière

Jeff et Nadège ne boudent pas pour autant les festivals maritimes. En ce début juin, ils reviennent de la Semaine du Golfe, où ils sont allés soutenir l’équipe de la société Grand Large, créée et dirigée par Jakez Kerhoas et Anne Burlat. « On n’a pas vraiment de poste attitré, indique Jeff. Mais dès qu’on voit quelque chose qui ne va pas ou qui peut être amélioré, on s’en occupe. Jakez et Anne nous font confiance. »

Tandis que Nadège répond à la vhf pour gérer les embarquements de neuf cents personnes et l’aiguillage des grands voiliers, Jeff installe à Vannes des pontons modulaires et les mouillages nécessaires dans le Golfe. À bord de son semi-rigide, il assiste aussi Jakez pour l’organisation des parades.

Bouts et bitord côtoient poulies et goudron de Norvège

En 2013, le couple a quitté Douarnenez pour s’installer dans une ancienne menuiserie à Meillac, au sud de Saint-Malo, ce qui leur permet d’être plus proches d’Orléans. Dans un hangar, les rouleaux de bouts et de bitord côtoient les poulies et goudron de Norvège, car EVT fait office de centrale d’achat pour les associations de bateaux traditionnels.

« Je continue à être très sollicité comme gréeur, même si, aujourd’hui, l’entretien se fait beaucoup en interne. Regarde ces poulies : elles semblent vieilles et pourtant elles sont presque neuves. Elles ont été utilisées pour le tournage en 2016 du film Dunkirk, autour de la fameuse Opération Dynamo pendant la Seconde Guerre mondiale. » EVT avait en charge de « vieillir » les gréements des bateaux présents dans le film, dont le Maillé Brézé, que Jeff connaît bien.

Le hangar sert aussi d’abri à un semi-rigide, Tymoon, indispensable lors des fêtes maritimes, et se transforme parfois en atelier : c’est là que sont construits les mobiliers et décors pour les festivals. Une coque rouge et sans mât, Clair de lune, semble reléguée dans un coin du bâtiment. Inspirée d’un plan Caroff, elle a été donnée à Jeff à demi détruite par les flammes. « Ce bateau n’a jamais vu l’eau. L’ancien propriétaire l’a acheté aux trois gars qui l’avaient construit, qui s’étaient disputés et n’en voulaient plus. Il a travaillé dessus pendant trois, quatre ans, et un jour qu’il faisait de la soudure, il a cramé. Je l’ai récupéré, mais j’ai du mal à trouver du temps pour m’en occuper. Mais un jour, je le mettrai à l’eau ! »

Des piles de blocs gris, sortes de Lego géants, entourent le hangar : ce sont les pontons modulaires fabriqués par Marinefloor, que Jeff achète, puis loue depuis 2015, sur les événements qu’il organise. Il en vend aussi aux Affaires maritimes ou à la SNSM. « Aujourd’hui, c’est notre troisième activité. C’est un domaine intéressant, très maritime : ces pontons, il faut les adapter à la demande, mais aussi à la configuration des lieux, selon les courants, les marées… »

Un peu plus loin, le Tin, le voile-aviron de 5 mètres (11 mètres hors-tout) de Jeff et Nadège, attend sous un abri ouvert. Construite en 1992 par les Ateliers de l’Enfer de Douarnenez, cette réplique d’un bateau de servitude de 1802 du port de Quimper navigue sur tous les festivals organisés par EVT

« L’entreprise a fêté ses dix ans l’année dernière. On ne pensait vraiment pas aller jusque-là, constate Nadège. On le doit en grande partie à Jeff, à son parcours et à sa passion pour le patrimoine. Les salariés et moi gravitons autour de lui pour mettre en musique ce qu’il a prévu. »

Pendant que nous discutons, Carine, employée d’EVT, entre dans le bureau pour régler une affaire à propos du festival de Loire. « Nous employons plusieurs salariés, parfois en contrat court et surtout pour les festivals, reprend Nadège. Carine s’occupe des exposants et des conventions avec les associations. Marité nous aide sur l’accueil, l’hébergement ou la comptabilité, des trucs bien sympathiques ! C’est elle qui centralise les demandes pour les balades à bord d’une dizaine de bateaux sur la Loire, et lors de la dernière édition, elle a géré l’embarquement d’environ dix mille personnes ! Sinon, pour le gréement et la construction des décors, Jeff reçoit aussi l’aide de Vincent. »

La Semaine du Golfe à peine terminée, le festival d’Orléans impose déjà son rythme à la petite équipe pilotée par Jeff et Nadège. Avec l’expérience qu’ils ont acquise, n’ont-ils jamais imaginé de créer leur propre manifestation ? « Pas le temps, répond Jeff… Mais j’y pense ! »

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Nadège et Jeff organisent depuis 2009 le festival de Loire à Orléans. © mairie d’Orléans

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